Les liaisons dangereuses Lettres recueillies dans une Société et publiées pour l'instruction de quelques autres

Part 29

Chapter 293,995 wordsPublic domain

Ma transition fut: «Je suis bien malheureux. J'ai voulu vivre pour votre bonheur et je l'ai troublé. Je me dévoue pour votre tranquillité et je la trouble encore.» Ensuite, d'un air composé, mais contraint: «Pardon, madame; peu accoutumé aux orages des passions, je sais mal en réprimer les mouvements. Si j'ai eu tort de m'y livrer, songez au moins que c'est pour la dernière fois. Ah! calmez-vous, calmez-vous, je vous en conjure.» Et, pendant ce long discours, je me rapprochais insensiblement. «Si vous voulez que je me calme, répondit la belle effarouchée, vous-même soyez donc plus tranquille.--Eh bien oui, je vous le promets», lui dis-je. J'ajoutai d'une voix plus faible: «Si l'effort est grand, au moins ne doit-il pas être long. Mais, repris-je aussitôt d'un air égaré, je suis venu, n'est-il pas vrai pour vous rendre vos lettres? De grâce, daignez les reprendre. Ce douloureux sacrifice me reste à faire: ne me laissez rien qui puisse affaiblir mon courage.» Et tirant de ma poche le précieux recueil: «Le voilà, dis-je, ce dépôt trompeur des assurances de votre amitié! Il m'attachait à la vie, reprenez-le. Donnez ainsi vous-même le signal qui doit me séparer de vous pour jamais.»

Ici, l'amante craintive céda entièrement à sa tendre inquiétude: «Mais, monsieur de Valmont, qu'avez-vous et que voulez-vous dire? La démarche que vous faites aujourd'hui n'est-elle pas volontaire? N'est-ce pas le fruit de vos propres réflexions et ne sont-ce pas elles qui vous ont fait approuver vous-même le parti nécessaire que j'ai suivi par devoir?--Eh bien! ai-je repris, ce parti a décidé le mien.--Et quel est-il?--Le seul qui puisse en me séparant de vous, mettre un terme à mes peines.--Mais, répondez-moi, quel est-il?» Là, je la pressai de mes bras sans qu'elle se défendît aucunement, et jugeant par cet oubli des bienséances combien l'émotion était forte et puissante: «Femme adorable, lui dis-je en risquant l'enthousiasme, vous n'avez pas d'idée de l'amour que vous inspirez; vous ne saurez jamais jusqu'à quel point vous fûtes adorée et de combien ce sentiment m'était plus cher que mon existence! Puissent tous vos jours être fortunés et tranquilles! puissent-ils s'embellir de tout le bonheur dont vous m'avez privé! Payez au moins ce vœu sincère par un regret, par une larme, et croyez que le dernier de mes sacrifices ne sera pas le plus pénible à mon cœur. Adieu.»

Tandis que je parlais ainsi, je sentais son cœur palpiter avec violence, j'observais l'altération de la figure, je voyais surtout les larmes la suffoquer et ne couler cependant que rares et pénibles. Ce ne fut qu'alors que je pris le parti de feindre de m'éloigner; aussi, me retenant avec force: «Non, écoutez-moi, dit-elle vivement.--Laissez-moi, répondis-je.--Vous m'écouterez, je le veux.--Il faut vous fuir, il le faut!--Non!...» s'écria-t-elle. A ce dernier mot, elle se précipita ou plutôt tomba évanouie entre mes bras. Comme je doutais encore d'un si heureux succès, je feignis un grand effroi, mais tout en m'effrayant, je la conduisais, ou la portais vers le lieu précédemment désigné pour le champ de ma gloire; et en effet, elle ne revint à elle que soumise et déjà livrée à son heureux vainqueur.

Jusque-là, ma belle amie, vous me trouverez, je crois, une pureté de méthode qui vous fera plaisir, et vous verrez que je ne me suis écarté en rien des vrais principes de cette guerre que nous avons remarqué souvent être si semblable à l'autre. Jugez-moi donc comme Turenne ou Frédéric. J'ai forcé à combattre l'ennemi, qui ne voulait que temporiser; je me suis donné par de savantes manœuvres, le choix du terrain et celui des dispositions; j'ai su inspirer la sécurité à l'ennemi, pour le joindre plus facilement dans sa retraite; j'ai su y faire succéder la terreur avant d'en venir au combat; je n'ai rien mis au hasard que par la considération d'un grand avantage en cas de succès et la certitude des ressources en cas de défaite; enfin je n'ai engagé l'action qu'avec une retraite assurée par où je pusse couvrir et conserver tout ce que j'avais conquis précédemment. C'est, je crois, tout ce qu'on peut faire; mais je crains à présent, de m'être amolli, comme Annibal, dans les délices de Capoue. Voilà ce qui s'est passé depuis.

Je m'attendais bien qu'un si grand événement ne se passerait pas sans les larmes et le désespoir d'usage; et si je remarquai d'abord un peu plus de confusion et une sorte de recueillement, j'attribuai l'un et l'autre à l'état de prude: aussi, sans m'occuper de ces légères différences que je croyais purement locales, je suivais simplement la grande route des consolations, bien persuadé que, comme il arrive d'ordinaire, les sensations aideraient le sentiment, et qu'une seule action ferait plus que tous les discours, que pourtant je ne négligeais pas. Mais je trouvai une résistance vraiment effrayante, moins encore par son excès que par la forme sous laquelle elle se montrait.

Figurez-vous une femme assise, d'une raideur immobile et d'une figure invariable; n'ayant l'air ni de penser, ni d'écouter, ni d'entendre; dont les yeux fixes laissent échapper des larmes assez contenues, mais qui coulent sans effort. Telle était Mme de Tourvel pendant mes discours; mais si j'essayais de ramener son attention vers moi par une caresse, par le geste même le plus innocent, à cette apparente apathie succédaient aussitôt la terreur, la suffocation, les convulsions, les sanglots et quelques cris par intervalle, mais sans un mot articulé.

Ces crises revinrent plusieurs fois et toujours plus fortes; la dernière même fut si violente que j'en fus entièrement découragé et craignis un moment d'avoir remporté une victoire inutile. Je me rabattis sur les lieux communs d'usage et dans le nombre se trouva celui-ci: «Et vous êtes dans le désespoir, parce que vous avez fait mon bonheur?» A ce mot, l'adorable femme se tourna vers moi, et sa figure, quoique encore un peu égarée, avait pourtant déjà repris son expression céleste.--«Votre bonheur! me dit-elle.» Vous devinez ma réponse.--«Vous êtes donc heureux?» Je redoublai les protestations.--«Et heureux par moi!» J'ajoutai les louanges et les tendres propos. Tandis que je parlais, tous ses membres s'assoupirent; elle retomba avec mollesse, appuyée sur son fauteuil, et m'abandonnant une main que j'avais osé prendre: «Je sens, dit-elle, que cette idée me console et me soulage.»

Vous jugez qu'ainsi remis sur la voie, je ne la quittai plus; c'était réellement la bonne et peut-être la seule. Aussi quand je voulus tenter un second succès, j'éprouvai d'abord quelque résistance, et ce qui s'était passé auparavant me rendait circonspect: mais ayant appelé à mon secours cette même idée de mon bonheur, j'en ressentis bientôt les favorables effets: «Vous avez raison, me dit la tendre personne; je ne puis plus supporter mon existence qu'autant qu'elle servira à vous rendre heureux. Je m'y consacre tout entière: dès ce moment je me donne à vous et vous n'éprouverez de ma part ni refus, ni regrets». Ce fut avec cette candeur naïve ou sublime qu'elle me livra sa personne et ses charmes et qu'elle augmenta mon bonheur en le partageant. L'ivresse fut complète et réciproque; et, pour la première fois la mienne survécut au plaisir. Je ne sortis de ses bras que pour tomber à ses genoux, pour lui jurer un amour éternel; et, il faut tout avouer, je pensais ce que je disais. Enfin, même après nous être séparés, son idée ne me quittait point et j'ai eu besoin de me travailler pour m'en distraire.

Ah! pourquoi n'êtes-vous pas ici pour balancer au moins le charme de l'action par celui de la récompense? Mais je ne perdrai rien pour attendre, n'est-il pas vrai? et j'espère pouvoir regarder comme convenu entre nous, l'heureux arrangement que je vous ai proposé dans ma dernière lettre. Vous voyez que je m'exécute, et que, comme je vous l'ai promis, mes affaires seront assez avancées pour pouvoir vous donner une partie de mon temps. Dépêchez-vous donc de renvoyer votre pesant Belleroche et laissez là le doucereux Danceny, pour ne vous occuper que de moi. Mais que faites-vous donc tant à cette campagne que vous ne me répondez seulement pas? Savez-vous que je vous gronderais volontiers? Mais le bonheur porte à l'indulgence. Et puis je n'oublie pas qu'en me replaçant au nombre de vos soupirants je dois me soumettre, de nouveau à vos petites fantaisies. Souvenez-vous cependant, que le nouvel amant ne veut rien perdre des anciens droits de l'ami.

Adieu, comme autrefois... Oui, _adieu, mon ange! je t'envoie tous les baisers de l'amour_.

_P.-S._--Savez-vous que Prévan, au bout de son mois de prison, a été obligé de quitter son corps? C'est aujourd'hui la nouvelle de tout Paris. En vérité, le voilà cruellement puni d'un tort qu'il n'a pas eu, et votre succès est complet!

_Paris, ce 29 octobre 17**._

LETTRE CXXVI

_Madame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL._

Je vous aurais répondu plus tôt, mon aimable enfant, si la fatigue de ma dernière lettre ne m'avait rendu mes douleurs, ce qui m'a encore privée tous ces jours-ci de l'usage de mon bras. J'étais bien pressée de vous remercier des bonnes nouvelles que vous m'avez données de mon neveu, et je ne l'étais pas moins de vous en faire pour votre compte, de sincères félicitations. On est forcé de reconnaître véritablement là un coup de la Providence qui, en touchant l'un, a aussi sauvé l'autre. Oui, ma chère belle, Dieu, qui ne voulait que vous éprouver, vous a secourue au moment où vos forces étaient épuisées; et malgré votre petit murmure, vous avez je crois, quelques actions de grâces à lui rendre. Ce n'est pas que je ne sente fort bien qu'il vous eût été plus agréable que cette résolution vous fût venue la première, et que celle de Valmont n'en eût été que la suite; il semble même, humainement parlant, que les droits de notre sexe en eussent été mieux conservés, et nous ne voulons en perdre aucun! Mais qu'est-ce que ces considérations légères, auprès des objets importants qui se trouvent remplis? Voit-on celui qui se sauve du naufrage se plaindre de n'avoir pas eu le choix des moyens?

Vous éprouverez bientôt, ma chère fille, que les peines que vous redoutez s'allégeront d'elles-même; et quand elles devraient subsister toujours et dans leur entier, vous n'en sentirez pas moins qu'elles seraient encore plus faciles à supporter que les remords du crime et le mépris de soi-même. Inutilement vous aurais-je parlé plus tôt avec cette apparente sévérité: l'amour est un sentiment indépendant que la prudence peut faire éviter, mais qu'elle ne saurait vaincre, et qui, une fois né, ne meurt que de sa belle mort ou du défaut absolu d'espoir. C'est ce dernier cas, dans lequel vous êtes, qui me rend le courage et le droit de vous dire librement mon avis. Il est cruel d'effrayer un malade désespéré qui n'est plus susceptible que de consolations et de palliatifs; mais il est sage d'éclairer un convalescent sur les dangers qu'il a courus, pour lui inspirer la prudence dont il a besoin, et la soumission aux conseils qui peuvent encore lui être nécessaires.

Puisque vous me choisissez pour votre médecin, c'est comme tel que je vous parle et que je vous dis que les petites incommodités que vous ressentez à présent, et qui, peut-être exigent quelques remèdes, ne sont pourtant rien en comparaison de la maladie effrayante dont voilà la guérison assurée. Ensuite, comme votre amie, comme l'amie d'une femme raisonnable et vertueuse, je me permettrai d'ajouter que cette passion qui vous avait subjuguée, déjà si malheureuse par elle-même, le devenait encore plus par son objet. Si j'en crois ce qu'on m'en dit, mon neveu, que j'avoue aimer peut-être avec faiblesse et qui réunit en effet beaucoup de qualités louables à beaucoup d'agréments, n'est ni sans danger pour les femmes, ni sans torts vis-à-vis d'elles et met presque un prix égal à les séduire et à les perdre. Je crois bien que vous l'auriez converti. Jamais personne, sans doute, n'en fut plus digne: mais tant d'autres s'en sont flattées de même, dont l'espoir a été déçu, que j'aime bien mieux que vous n'en soyez pas réduite à cette ressource.

Considérez à présent, ma chère belle, qu'au lieu de tant de dangers que vous auriez eu à courir, vous aurez, outre le repos de votre conscience et votre propre tranquillité, la satisfaction d'avoir été la principale cause de l'heureux retour de Valmont. Pour moi, je ne doute pas que ce ne soit en grande partie, l'ouvrage de votre courageuse résistance, et qu'un moment de faiblesse de votre part n'eût peut-être laissé mon neveu dans un égarement éternel. J'aime à penser ainsi, et désire vous voir penser de même; vous y trouverez vos premières consolations, et moi, de nouvelles raisons de vous aimer davantage.

Je vous attends ici sous peu de jours, mon aimable fille, comme vous me l'annoncez. Venez retrouver le calme et le bonheur dans les mêmes lieux où vous l'aviez perdu; venez surtout vous réjouir avec votre tendre mère d'avoir si heureusement tenu la parole que vous lui aviez donnée de ne rien faire qui ne fût digne d'elle et de vous!

_Du château de..., ce 30 octobre 17**._

LETTRE CXXVII

_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._

Si je n'ai pas répondu, vicomte, à votre lettre du 19, ce n'est pas que je n'en aie pas eu le temps; c'est tout simplement qu'elle m'a donné de l'humeur, et que je ne lui ai pas trouvé le sens commun. J'avais donc cru n'avoir rien de mieux à faire que de la laisser dans l'oubli; mais puisque vous revenez sur elle, que vous paraissez tenir aux idées qu'elle contient, et que vous prenez mon silence pour un consentement, il faut vous dire clairement mon avis.

J'ai pu avoir quelquefois la prétention de remplacer à moi seule tout un sérail; mais il ne m'a jamais convenu d'en faire partie. Je croyais que vous saviez cela. Au moins, à présent que vous ne pouvez plus l'ignorer, vous jugerez facilement combien votre proposition a dû me paraître ridicule. Qui, moi! je sacrifierais un goût, et encore un goût nouveau, pour m'occuper de vous? Et pour m'en occuper comment? en attendant à mon tour, et en esclave soumise, les sublimes faveurs de votre _Hautesse_. Quand, par exemple, vous voudrez vous distraire un moment de _ce charme inconnu_ que _l'adorable, la céleste_ Mme de Tourvel, vous a fait seule éprouver, ou quand vous craindrez de compromettre, auprès de _l'attachante Cécile_, l'idée supérieure que vous êtes bien aise qu'elle conserve de vous; alors descendant jusqu'à moi, vous y viendrez chercher des plaisirs moins vifs à la vérité, mais sans conséquence; et vos précieuses bontés, quoique un peu rares, suffiront de reste à mon bonheur.

Certes, vous êtes riche, en bonne opinion de vous-même; mais apparemment je ne le suis pas en modestie; car j'ai beau me regarder, je ne peux pas me trouver déchue jusque-là. C'est peut-être un tort que j'ai; mais je vous préviens que j'en ai beaucoup d'autres encore.

J'ai surtout celui de croire que _l'écolier, le doucereux_ Danceny, uniquement occupé de moi, me sacrifiant, sans s'en faire un mérite, une première passion, avant même qu'elle ait été satisfaite, et m'aimant enfin comme on aime à son âge, pourrait malgré ses vingt ans, travailler plus efficacement que vous à mon bonheur et à mes plaisirs. Je me permettrai même d'ajouter que, s'il me venait en fantaisie de lui donner un adjoint, ce ne serait pas vous, au moins pour le moment.

Et par quelles raisons, m'allez-vous demander? Mais d'abord il pourrait fort bien n'y en avoir aucune, car le caprice qui vous ferait préférer, peut également vous faire exclure. Je veux pourtant bien, par politesse, vous motiver mon avis. Il me semble que vous auriez trop de sacrifices à me faire; et moi, au lieu d'en avoir la reconnaissance que vous ne manqueriez pas d'en attendre, je serais capable de croire que vous m'en devriez encore! Vous voyez bien qu'aussi éloignés l'un de l'autre par notre façon de penser, nous ne pouvons nous rapprocher d'aucune manière; et je crains qu'il ne me faille beaucoup de temps, mais beaucoup, avant de changer de sentiment. Quand je serai corrigée, je vous promets de vous avertir. Jusque-là, croyez-moi, faites d'autres arrangements, et gardez vos baisers, vous avez tant à les placer mieux!...

_Adieu, comme autrefois_, dites-vous? Mais autrefois, ce me semble, vous faisiez un peu plus de cas de moi; vous ne m'aviez pas destinée tout à fait aux troisièmes rôles, et surtout vous vouliez bien attendre que j'eusse dit oui avant d'être sûr de mon consentement. Trouvez donc bon qu'au lieu de vous dire aussi, adieu comme autrefois, je vous dise, adieu comme à présent.

Votre servante, monsieur le vicomte.

_Du château de..., ce 31 octobre 17**._

LETTRE CXXVIII

_La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE._

Je n'ai reçu qu'hier, madame, votre tardive réponse. Elle m'aurait tuée sur-le-champ, si j'avais eu encore mon existence en moi; mais un autre en est possesseur, et cet autre est M. de Valmont. Vous voyez que je ne vous cache rien. Si vous devez ne me plus trouver digne de votre amitié, je crains moins encore de la perdre que de la surprendre. Tout ce que je puis vous dire, c'est que, placée par M. de Valmont entre sa mort ou son bonheur, je me suis décidée pour ce dernier parti. Je ne m'en vante, ni ne m'en accuse; je dis simplement ce qui est.

Vous sentirez aisément, d'après cela, quelle impression a dû me faire votre lettre, et les vérités sévères qu'elle contient. Ne croyez pas cependant qu'elle ait pu faire naître un regret en moi, ni qu'elle puisse jamais me faire changer de sentiment ni de conduite. Ce n'est pas que je n'aie des moments cruels; mais quand mon cœur est le plus déchiré, quand je crains de ne pouvoir plus supporter mes tourments, je me dis: Valmont est heureux; et tout disparaît devant cette idée, ou plutôt elle change tout en plaisirs.

C'est donc à votre neveu que je me suis consacrée; c'est pour lui que je me suis perdue. Il est devenu le centre unique de mes pensées, de mes sentiments, de mes actions. Tant que ma vie sera nécessaire à son bonheur, elle me sera précieuse, et je la trouverai fortunée. Si quelque jour il en juge autrement,... il n'entendra de ma part ni plainte ni reproche. J'ai déjà osé fixer les yeux sur ce moment fatal et mon parti est pris.

Vous voyez à présent combien peu doit m'affecter la crainte que vous paraissez avoir qu'un jour M. de Valmont ne me perde; car, avant de le vouloir, il aura donc cessé de m'aimer, et que me feront alors de vains reproches que je n'entendrai pas? Seul, il sera mon juge. Comme je n'aurai vécu que pour lui, ce sera en lui que reposera ma mémoire; et s'il est forcé de reconnaître que je l'aimais, je serai suffisamment justifiée.

Vous venez, madame, de lire dans mon cœur. J'ai préféré le malheur de perdre votre estime par ma franchise à celui de m'en rendre indigne par l'avilissement du mensonge. J'ai cru devoir cette entière confiance à vos anciennes bontés pour moi. Ajouter un mot de plus, pourrait vous faire soupçonner que j'ai l'orgueil d'y compter encore, quand au contraire, je me rends justice en cessant d'y prétendre. Je suis, avec respect, madame, votre très humble et très obéissante servante.

_Paris, ce 1er novembre 17**._

LETTRE CXXIX

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._

Dites-moi donc, ma belle amie, d'où peut venir ce ton d'aigreur et de persiflage qui règne dans votre dernière lettre? Quel est donc ce crime que j'ai commis, apparemment sans m'en douter, et qui vous donne tant d'humeur? J'ai eu l'air, me reprochez-vous, de compter sur votre consentement avant de l'avoir obtenu; mais je croyais que ce qui pourrait paraître de la présomption pour tout le monde, ne pouvait jamais être pris, de vous à moi, que pour de la confiance, et depuis quand ce sentiment nuit-il à l'amitié ou à l'amour? En réunissant l'espoir au désir, je n'ai fait que céder à l'impulsion naturelle, qui nous fait nous placer toujours le plus près possible du bonheur que nous cherchons; et vous avez pris pour l'effet de l'orgueil ce qui ne l'était que de mon empressement. Je sais fort bien que l'usage a introduit, dans ce cas, un doute respectueux; mais vous savez aussi que ce n'est qu'une forme, un simple protocole; et j'étais, ce me semble, autorisé à croire que ces précautions minutieuses n'étaient plus nécessaires entre nous.

Il me semble même que cette marche franche et libre, quand elle est fondée sur une ancienne liaison, est bien préférable à l'insipide cajolerie, qui affadit si souvent l'amour. Peut-être, au reste, le prix que je trouve à cette manière, ne vient-il que de celui que j'attache au bonheur qu'elle me rappelle; mais par là même, il me serait plus pénible encore de vous voir en juger autrement.

Voilà pourtant le seul tort que je me connaisse, car je n'imagine pas que vous ayez pu penser sérieusement qu'il existât une femme dans le monde qui me parût préférable à vous, et encore moins, que j'aie pu vous apprécier aussi mal que vous feignez de le croire. Vous vous êtes regardée, me dites-vous à ce sujet, et vous ne vous êtes pas trouvée déchue à ce point. Je le crois bien, et cela prouve seulement que votre miroir est fidèle. Mais n'auriez-vous pas pu en conclure avec plus de facilité et de justice, qu'à coup sûr je n'avais pas jugé ainsi de vous?

Je cherche vainement une cause à cette étrange idée. Il me semble pourtant qu'elle tient, de plus ou moins près, aux éloges que je me suis permis de donner à d'autres femmes. Je l'infère au moins de votre affectation à relever les épithètes _d'adorable, de céleste, d'attachante_, dont je me suis servi en vous parlant de Mme de Tourvel ou de la petite Volanges. Mais ne savez-vous pas que ces mots, plus souvent pris au hasard que par réflexion, expriment moins le cas que l'on fait de la personne, que la situation dans laquelle on se trouve quand on parle? Et si, dans le moment même où j'étais si vivement affecté ou par l'une ou par l'autre, je ne vous en désirais pourtant pas moins; si je vous donnais une préférence marquée sur toutes deux, puisque enfin je ne pouvais renouveler notre première liaison qu'au préjudice des deux autres, je ne crois pas qu'il y ait là si grand sujet de reproche.

Il ne me sera pas plus difficile de me justifier sur le _charme inconnu_ dont vous me paraissez aussi un peu choquée; car, d'abord, de ce qu'il est inconnu, il ne s'ensuit pas qu'il soit plus fort. Hé! qui pourrait l'emporter sur les délicieux plaisirs que vous seule savez rendre toujours nouveaux, comme toujours plus vifs? J'ai donc voulu dire seulement que celui-là était d'un genre que je n'avais pas encore éprouvé, mais sans prétendre lui assigner de classe; et j'avais ajouté, ce que je répète aujourd'hui, que, quel qu'il soit, je saurai le combattre et le vaincre. J'y mettrai bien plus de zèle encore, si je peux voir dans ce léger travail un hommage à vous offrir.

Pour la petite Cécile, je crois bien inutile de vous en parler. Vous n'avez pas oublié que c'est à votre demande que je me suis chargé de cette enfant, et je n'attends que votre congé pour m'en défaire. J'ai pu remarquer son ingénuité et sa fraîcheur; j'ai pu même la croire un moment _attachante_, parce que, plus ou moins, on se complaît toujours un peu dans son ouvrage; mais assurément, elle n'a pas assez de confiance en aucun genre pour fixer en rien l'attention.

A présent, ma belle amie, j'en appelle à votre justice, à vos premières bontés pour moi; à la longue et parfaite amitié, à l'entière confiance qui depuis ont resserré nos liens: ai-je mérité le ton rigoureux que vous prenez avec moi? Mais qu'il vous sera facile de m'en dédommager quand vous voudrez! Dites seulement un mot, et vous verrez si tous les charmes et tous les attachements me retiendront ici, non pas un jour, mais une minute. Je volerai à vos pieds et dans vos bras, je vous prouverai, mille fois et de mille manières, que vous êtes, que vous serez toujours, la véritable souveraine de mon cœur.

Adieu, ma belle amie; j'attends votre réponse avec beaucoup d'empressement.