Les liaisons dangereuses Lettres recueillies dans une Société et publiées pour l'instruction de quelques autres

Part 28

Chapter 283,861 wordsPublic domain

J'ai donc été ce matin chez mon neveu; je l'ai trouvé écrivant et entouré de différents tas de papiers qui avaient l'air d'être l'objet de son travail. Il s'en occupait au point que j'étais déjà au milieu de sa chambre qu'il n'avait pas encore tourné la tête pour savoir qui entrait. Aussitôt qu'il m'a aperçue, j'ai très bien remarqué qu'en se levant il s'efforçait de composer sa figure, et peut-être même est-ce là ce qui m'y a fait faire plus d'attention. Il était, à la vérité sans toilette et sans poudre, mais je l'ai trouvé pâle et défait et ayant surtout la physionomie altérée. Son regard, que vous avons vu si vif et si gai, était triste et abattu; enfin, soit dit entre nous, je n'aurais pas voulu que vous le vissiez ainsi, car il avait l'air très touchant et très propre à ce que je crois, à inspirer cette tendre pitié qui est un des plus dangereux pièges de l'amour.

Quoique frappée de mes remarques, j'ai pourtant commencé la conversation comme si je ne m'étais aperçue de rien. Je lui ai d'abord parlé de sa santé et, sans me dire qu'elle soit bonne, il ne m'a point articulé pourtant qu'elle fût mauvaise. Alors je me suis plainte de sa retraite qui avait un peu l'air d'une manie, et je tâchais de mêler un peu de gaieté à ma petite réprimande; mais lui m'a répondu seulement, et d'un ton pénétré: «C'est un tort de plus, je l'avoue, mais il sera réparé avec les autres.» Son air, plus encore que ses discours, a un peu dérangé mon enjouement et je me suis hâtée de lui dire qu'il mettait trop d'importance à un simple reproche de l'amitié.

Nous nous sommes donc remis à causer tranquillement. Il m'a dit peu de temps après, que peut-être une affaire, _la plus grande affaire de sa vie_, le rappellerait bientôt à Paris; mais comme j'avais peur de la deviner, ma chère belle, et que ce début ne me menât à une confidence dont je ne voulais pas, je ne lui ai fait aucune question et je me suis contentée de lui répondre que plus de dissipation serait utile à sa santé. J'ai ajouté que pour cette fois je ne lui ferais aucune instance, aimant mes amis pour eux-mêmes; c'est à cette phrase si simple que, serrant mes mains et parlant avec une véhémence que je ne puis vous rendre: «Oui, ma tante, m'a-t-il dit, aimez, aimez beaucoup un neveu qui vous respecte et vous chérit, et, comme vous dites, aimez-le pour lui-même. Ne vous affligez pas de son bonheur et ne troublez par aucun regret l'éternelle tranquillité dont il espère jouir bientôt. Répétez-moi que vous m'aimez, que vous me pardonnez; oui, vous me pardonnerez; je connais votre bonté, mais comment espérer la même indulgence de ceux que j'ai tant offensés?» Alors il s'est baissé sur moi pour me cacher, je crois, des marques de douleur que le son de sa voix me décelait malgré lui.

Émue plus que je ne puis vous dire, je me suis levée précipitamment et sans doute il a remarqué mon effroi, car sur-le-champ se composant davantage: «Pardon, a-t-il repris, pardon, madame, je sens que je m'égare malgré moi. Je vous prie d'oublier mes discours et de vous souvenir seulement de mon profond respect. Je ne manquerai pas, a-t-il ajouté, d'aller vous en renouveler l'hommage avant mon départ.» Il m'a semblé que cette dernière phrase m'engageait à terminer ma visite, et je me suis en allée en effet.

Mais plus j'y réfléchis et moins je devine ce qu'il a voulu dire. Quelle est cette affaire: _la plus grande de sa vie_? A quel sujet me demande-t-il pardon? D'où lui est venu cet attendrissement involontaire en me parlant? Je me suis déjà fait ces questions mille fois sans pouvoir y répondre. Je ne vois même rien là qui ait rapport à vous; cependant, comme les yeux de l'amour sont plus clairvoyants que ceux de l'amitié, je n'ai voulu vous laisser rien ignorer de ce qui s'est passé entre mon neveu et moi.

Je me suis reprise à quatre fois pour écrire cette longue lettre, que je ferais plus longue encore sans la fatigue que je ressens. Adieu, ma chère belle.

_Du château de..., ce 20 octobre 17**._

LETTRE CXXIII

_Le Père ANSELME au Vicomte de VALMONT._

J'ai reçu, monsieur le vicomte, la lettre dont vous m'avez honoré, et dès hier je me suis transporté suivant vos désirs, chez la personne en question. Je lui ai exposé l'objet et les motifs de la démarche que vous demandiez de faire auprès d'elle. Quelque attachée que je l'aie trouvée au parti sage qu'elle avait pris d'abord, sur ce que je lui ai remontré qu'elle risquait peut-être par son refus de mettre obstacle à votre heureux retour et de s'opposer ainsi, en quelque sorte, aux vues miséricordieuses de la Providence, elle a consenti à recevoir votre visite, à condition, toutefois, que ce sera la dernière, et m'a chargé de vous annoncer qu'elle serait chez elle jeudi prochain, 28. Si ce jour ne pouvait pas vous convenir, vous voudrez bien l'en informer et lui en indiquer un autre. Votre lettre sera reçue.

Cependant, monsieur le vicomte, permettez-moi de vous inviter à ne pas différer sans de fortes raisons, afin de pouvoir vous livrer plus tôt et plus entièrement aux dispositions louables que vous me témoignez. Songez que celui qui tarde à profiter du moment de la grâce s'expose à ce qu'elle lui soit retirée; que si la bonté divine est infinie, l'usage en est pourtant réglé par la justice, et qu'il peut venir un moment où le Dieu de miséricorde se change en un Dieu de vengeance.

Si vous continuez à m'honorer de votre confiance, je vous prie de croire que tous mes soins vous seront acquis aussitôt que vous le désirerez: quelque grandes que soient mes occupations, mon affaire la plus importante sera toujours de remplir les devoirs du saint ministère auquel je me suis particulièrement dévoué; et le moment le plus beau de ma vie celui où je verrai mes efforts prospérer par la bénédiction du Tout-Puissant. Faibles pécheurs que nous sommes, nous ne pouvons rien par nous-mêmes! Mais le Dieu qui vous rappelle peut tout, et nous devrons également à sa bonté, vous le désir constant de vous rejoindre à lui, et moi les moyens de vous y conduire. C'est avec son secours que j'espère vous convaincre bientôt que la Religion sainte peut donner seule, même en ce monde, le bonheur solide et durable qu'on cherche vainement dans l'aveuglement des passions humaines.

J'ai l'honneur d'être, avec une respectueuse considération, etc.

_Paris, ce 25 octobre 17**._

LETTRE CXXIV

_La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE._

Au milieu de l'étonnement où m'a jetée, madame, la nouvelle que j'ai apprise hier, je n'oublie pas la satisfaction qu'elle doit vous causer, et je me hâte de vous en faire part. M. de Valmont ne s'occupe plus ni de moi ni de son amour, et ne veut plus que réparer par une vie plus édifiante, les fautes, ou plutôt les erreurs de sa jeunesse. J'ai été informée de ce grand événement par le Père Anselme, auquel il s'est adressé pour le diriger à l'avenir et aussi pour lui ménager une entrevue avec moi, dont je juge que l'objet principal est de me rendre mes lettres, qu'il avait gardées jusqu'ici malgré la demande contraire que je lui en avais faite.

Je ne puis sans doute, qu'applaudir à cet heureux changement et m'en féliciter si, comme il le dit, j'ai pu y concourir en quelque chose. Mais pourquoi fallait-il que j'en fusse l'instrument et qu'il m'en coûtât le repos de ma vie? Le bonheur de M. de Valmont ne pouvait-il arriver jamais que par mon infortune? Oh! mon indulgente amie, pardonnez-moi cette plainte. Je sais qu'il ne m'appartient pas de sonder les décrets de Dieu, mais tandis que je lui demande sans cesse, et toujours vainement, la force de vaincre mon malheureux amour, il la prodigue à celui qui ne la lui demandait pas et me laisse sans secours, entièrement livrée à ma faiblesse.

Mais étouffons ce coupable murmure. Ne sais-je pas que l'enfant prodigue à son retour, obtint plus de grâces de son père que le fils qui ne s'était jamais absenté? Quel compte avons-nous à demander à celui qui ne nous doit rien? Et quand il serait possible que nous eussions quelques droits auprès de lui, quels pourraient être les miens? Me vanterais-je d'une sagesse que déjà je ne dois qu'à Valmont? Il m'a sauvée, et j'oserais me plaindre en souffrant pour lui! Non, mes souffrances me seront chères si son bonheur en est le prix. Sans doute il fallait qu'il revînt à son tour au Père commun. Le Dieu qui l'a formé devait chérir son ouvrage. Il n'avait point créé cet être charmant pour n'en faire qu'un réprouvé. C'est à moi de porter la peine de mon audacieuse imprudence; ne devais-je pas sentir que, puisqu'il m'était défendu de l'aimer, je ne devais pas me permettre de le voir.

Ma faute ou mon malheur est de m'être refusée trop longtemps à cette vérité. Vous m'êtes témoin, ma chère et digne amie, que je me suis soumise à ce sacrifice aussitôt que j'en ai reconnu la nécessité; mais, pour qu'il fût entier, il y manquait que M. de Valmont ne la partageât point. Vous avouerai-je que cette idée est à présent ce qui me tourmente le plus? Insupportable orgueil qui adoucit les maux que nous éprouvons par ceux que nous faisons souffrir! Ah! je vaincrai ce cœur rebelle, je l'accoutumerai aux humiliations.

C'est surtout pour y parvenir que j'ai enfin consenti à recevoir jeudi prochain, la pénible visite de M. de Valmont. Là, je l'entendrai me dire lui-même que je ne suis plus rien, que l'impression faible et passagère que j'avais faite sur lui est entièrement effacée! Je verrai ses regards se porter sur moi sans émotion, tandis que la crainte de déceler la mienne me fera baisser les yeux. Ces mêmes lettres qu'il refusa si longtemps à mes demandes réitérées, je les recevrai de son indifférence, il me les remettra comme des objets inutiles et qui ne l'intéressent plus, et mes mains tremblantes, en recevant ce dépôt honteux, sentiront qu'il leur est remis d'une main ferme et tranquille! Enfin, je le verrai s'éloigner... s'éloigner pour jamais, et mes regards qui le suivront ne verront pas les siens se retourner sur moi!

Et j'étais réservée à tant d'humiliation! Ah! que du moins je me la rende utile en me pénétrant par elle du sentiment de ma faiblesse... Oui, ces lettres qu'il ne se soucie plus de garder, je les conserverai précieusement. Je m'imposerai la honte de les relire chaque jour, jusqu'à ce que mes larmes en aient effacé les dernières traces, et les siennes je les brûlerai comme infectées du poison dangereux qui a corrompu mon âme. Oh! qu'est-ce donc que l'amour, s'il nous fait regretter jusqu'aux dangers auxquels il nous expose; si, surtout on peut craindre de le ressentir encore, même alors qu'on ne l'inspire plus! Fuyons cette passion funeste qui ne laisse de choix qu'entre la honte et le malheur, et souvent même les réunit tous deux, et qu'au moins la prudence remplace la vertu.

Que ce jeudi est encore loin! que ne puis-je consommer à l'instant ce douloureux sacrifice et en oublier à la fois et la cause et l'objet! Cette visite m'importune; je me repens d'avoir promis. Hé! qu'a-t-il besoin de me revoir encore? que sommes-nous à présent l'un à l'autre? S'il m'a offensée, je le lui pardonne. Je le félicite même de vouloir réparer ses torts, je l'en loue. Je ferai plus, je l'imiterai; et séduite par les mêmes erreurs, son exemple me ramènera. Mais quand son projet est de me fuir, pourquoi commencer par me chercher? Le plus pressé pour chacun de nous n'est-il pas d'oublier l'autre? Ah! sans doute, et ce sera dorénavant mon unique soin.

Si vous le permettez, mon aimable amie, ce sera auprès de vous que j'irai m'occuper de ce travail difficile. Si j'ai besoin de secours, peut-être même de consolation, je n'en veux recevoir que de vous. Vous seule savez m'entendre et parler à mon cœur. Votre précieuse amitié remplira toute mon existence. Rien ne me paraîtra difficile pour seconder les soins que vous voudrez bien vous donner. Je vous devrai ma tranquillité, mon bonheur, ma vertu, et le fruit de vos bontés pour moi sera de m'en avoir enfin rendue digne.

Je me suis, je crois beaucoup égarée dans cette lettre, je le présume au moins par le trouble où je n'ai pas cessée d'être en vous écrivant. S'il s'y trouvait quelques sentiments dont j'aie à rougir, couvrez-les de votre indulgente amitié. Je m'en remets entièrement à elle. Ce n'est pas à vous que je veux dérober aucun des mouvements de mon cœur.

Adieu, ma respectable amie. J'espère sous peu de jours, vous annoncer celui de mon arrivée.

_Paris, ce 25 octobre 17**._

LETTRE CXXV

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._

La voilà donc vaincue cette femme superbe qui avait osé croire qu'elle pourrait me résister! Oui, mon amie, elle est à moi, entièrement à moi, et depuis hier elle n'a plus rien à m'accorder.

Je suis encore trop plein de mon bonheur pour pouvoir l'apprécier, mais je m'étonne du charme inconnu que j'ai ressenti. Serait-il donc vrai que la vertu augmentât le prix d'une femme jusque dans le moment même de sa faiblesse? Mais reléguons cette idée puérile avec les contes de bonnes femmes. Ne rencontre-t-on pas presque partout une résistance plus ou moins bien feinte au premier triomphe? et ai-je trouvé nulle part le charme dont je parle? ce n'est pourtant pas non plus celui de l'amour; car enfin, si j'ai eu quelquefois auprès de cette femme étonnante des moments de faiblesse qui ressemblaient à cette passion pusillanime, j'ai toujours su les vaincre et revenir à mes principes. Quand même la scène d'hier m'aurait, comme je le crois, emporté un peu plus loin que je ne comptais; quand j'aurais un moment partagé le trouble et l'ivresse que je faisais naître, cette illusion passagère serait dissipée à présent, et cependant le même charme subsiste. J'aurais même, je l'avoue, un plaisir assez doux à m'y livrer, s'il ne me causait quelque inquiétude. Serai-je donc, à mon âge, maîtrisé comme un écolier par un sentiment involontaire et inconnu? Non, il faut, avant tout le combattre et l'approfondir.

Peut-être, au reste, en ai-je déjà entrevu la cause! Je me plais au moins dans cette idée et je voudrais qu'elle fût vraie.

Dans la foule des femmes auprès desquelles j'ai rempli jusqu'à ce jour le rôle et les fonctions d'amant, je n'en avais encore rencontré aucune qui n'eût, au moins, autant d'envie de se rendre que j'en avais de l'y déterminer; je m'étais même accoutumé à appeler _prudes_ celles qui ne faisaient que la moitié du chemin, par opposition à tant d'autres, dont la défense provocante ne couvre jamais qu'imparfaitement les premières avances qu'elles ont faites.

Ici, au contraire, j'ai trouvé une première prévention défavorable et fondée depuis sur les conseils et les rapports d'une femme haineuse, mais clairvoyante; une timidité naturelle et extrême, que fortifiait une pudeur éclairée; un attachement à la vertu que la religion dirigeait, et qui comptait déjà deux années de triomphe, enfin des démarches éclatantes inspirées par ces différents motifs, et qui toutes n'avaient pour but que de se soustraire à mes poursuites.

Ce n'est donc pas comme dans mes autres aventures, une simple capitulation plus ou moins avantageuse et dont il est plus facile de profiter que de s'enorgueillir; c'est une victoire complète, achetée par une campagne pénible et décidée par de savantes manœuvres. Il n'est donc pas surprenant que ce succès dû à moi seul, m'en devienne plus précieux, et le surcroît de plaisir que j'ai éprouvé dans mon triomphe et que je ressens encore n'est que la douce impression du sentiment de la gloire. Je chéris cette façon de voir qui me sauve l'humiliation de penser que je puisse dépendre en quelque manière de l'esclave même que je me serais asservie, que je n'aie pas en moi seul la plénitude de mon bonheur, et que la faculté de m'en faire jouir dans toute son énergie soit réservée à telle ou telle femme, exclusivement à toute autre.

Ces réflexions sensées régleront ma conduite dans cette importante occasion, et vous pouvez être sûre que je ne me laisserai pas tellement enchaîner, que je ne puisse toujours briser ces nouveaux liens, en me jouant et à ma volonté. Mais je vous parle de ma rupture, et vous ignorez encore par quels moyens j'en ai acquis le droit; lisez donc, et voyez à quoi s'expose la sagesse en essayant de secourir la folie. J'étudiais si attentivement mes discours et les réponses que j'obtenais, que j'espère vous rendre les uns et les autres avec une exactitude dont vous serez contente.

Vous verrez, par les deux copies des lettres ci-jointes[48], quel médiateur j'avais choisi pour me rapprocher de ma belle et avec quel zèle le saint personnage s'est employé pour nous réunir. Ce qu'il faut vous dire encore et que j'avais appris par une lettre interceptée suivant l'usage, c'est que la crainte et la petite humiliation d'être quittée avaient un peu dérangé la prudence de l'austère dévote et avaient rempli son cœur et sa tête de sentiments et d'idées qui, pour n'avoir pas le sens commun, n'en étaient pas moins intéressants. C'est après ces préliminaires nécessaires à savoir, qu'hier jeudi 28, jour préfix et donné par l'ingrate, je me suis présenté chez elle en esclave timide et repentant, pour en sortir en vainqueur couronné.

[48] Lettres CXX et CXXII.

Il était six heures du soir quand j'arrivai chez la belle recluse, car depuis son retour sa porte était restée fermée à tout le monde. Elle essaya de se lever quand on m'annonça, mais ses genoux tremblants ne lui permirent pas de rester dans cette situation: elle se rassit sur-le-champ. Comme le domestique qui m'avait introduit eut à faire quelque service dans l'appartement, elle en parut impatientée. Nous remplîmes cet intervalle par les compliments d'usage. Mais pour ne rien perdre d'un temps dont tous les moments étaient précieux, j'examinais soigneusement le local et, dès lors, je marquai de l'œil le théâtre de ma victoire. J'aurais pu en choisir un plus commode, car, dans cette même chambre il se trouvait une ottomane. Mais je remarquai qu'en face d'elle était un portrait du mari et j'eus peur je l'avoue, qu'avec une femme si singulière un seul regard que le hasard dirigerait de ce côté ne détruisît en un moment l'ouvrage de tant de soins. Enfin, nous restâmes seuls et j'entrai en matière.

Après avoir exposé en peu de mots que le Père Anselme avait dû informer des motifs de ma visite, je me suis plaint du traitement rigoureux que j'avais éprouvé et j'ai particulièrement appuyé sur le _mépris_ qu'on m'avait témoigné. On s'en est défendu comme je m'y attendais et comme vous vous y attendiez bien aussi, j'en ai fondé la preuve sur la méfiance et l'effroi que j'avais inspirés, sur la suite scandaleuse qui s'en était suivie, le refus de répondre à mes lettres, celui même de les recevoir, etc., etc. Comme on commençait une justification qui aurait été bien facile, j'ai cru devoir l'interrompre et pour me faire pardonner cette manière brusque, je l'ai couverte aussitôt par une cajolerie: «Si tant de charmes, ai-je donc repris, ont fait sur mon cœur une impression si profonde, tant de vertus n'en ont pas moins fait sur mon âme. Séduit, sans doute, par le désir de m'en rapprocher, j'avais osé m'en croire digne. Je ne vous reproche point d'en avoir jugé autrement, mais je me punis de mon erreur.» Comme on gardait le silence de l'embarras, j'ai continué: «J'ai désiré, madame, ou de me justifier à vos yeux ou d'obtenir de vous le pardon des torts que vous me supposez, afin de pouvoir au moins terminer avec quelque tranquillité des jours auxquels je n'attache plus de prix depuis que vous avez refusé de les embellir.»

Ici, on a pourtant essayé de répondre: «Mon devoir ne me permettait pas...» Et la difficulté d'achever le mensonge que le devoir exigeait n'a pas permis de finir la phrase. J'ai donc repris du ton le plus tendre: «Il est donc vrai que c'est moi que vous avez fui?--Ce départ était nécessaire.--Et que vous m'éloignez de vous?--Il le faut.--Et pour toujours?--Je le dois.» Je n'ai pas besoin de vous dire que pendant ce court dialogue la voix de la tendre prude était oppressée et que ses yeux ne s'élevaient pas jusqu'à moi.

Je jugeai devoir animer un peu cette scène languissante; ainsi, me levant avec l'air du dépit: «Votre fermeté, dis-je alors, me rend toute la mienne. Eh bien! oui, madame, nous serons séparés, séparés même plus que vous ne pensez, et vous vous féliciterez à loisir de votre ouvrage.» Un peu surprise de ce ton de reproche, elle voulut répliquer: «La résolution que vous avez prise..., dit-elle.--N'est que l'effet de mon désespoir, repris-je avec emportement. Vous avez voulu que je sois malheureux; je vous prouverai que vous avez réussi au delà même de vos souhaits.--Je désire votre bonheur», répondit-elle. Et le son de sa voix commençait à annoncer une émotion assez forte. Aussi, me précipitant à ses genoux et du ton dramatique que vous me connaissez: «Ah! cruelle, me suis-je écrié, peut-il exister pour moi un bonheur que vous ne partagiez pas? Où donc le trouver loin de vous? Ah! jamais! jamais!» J'avoue qu'en me livrant à ce point, j'avais beaucoup compté sur le secours des larmes; mais soit mauvaise disposition, soit peut-être seulement l'effet de l'attention pénible et continuelle que je mettais à tout, il me fut impossible de pleurer.

Par bonheur, je me ressouvins que pour subjuguer une femme tout moyen était également bon et qu'il suffisait de l'étonner par un grand mouvement pour que l'impression en restât profonde et favorable. Je suppléai donc par la terreur à la sensibilité qui se trouvait en défaut, et pour cela, changeant seulement l'inflexion de ma voix et gardant la même posture: «Oui, continuai-je, j'en fais le serment à vos pieds, vous posséder ou mourir.» En prononçant ces dernières paroles, nos regards se rencontrèrent. Je ne sais ce que la timide personne vit ou crut voir dans les miens, mais elle se leva d'un air effrayé et s'échappa de mes bras, dont je l'avais entourée. Il est vrai que je ne fis rien pour la retenir, car j'avais remarqué plusieurs fois que les scènes de désespoir menées trop vivement, tombaient dans le ridicule dès qu'elles devenaient longues, ou ne laissaient que des ressources vraiment tragiques et que j'étais fort éloigné de vouloir prendre. Cependant, tandis qu'elle se dérobait à moi, j'ajoutai d'un ton bas et sinistre, mais de façon qu'elle pût m'entendre: «Eh bien! la mort!»

Je me relevai alors, et gardant un moment le silence, je jetai sur elle comme au hasard, des regards farouches qui, pour avoir l'air d'être égarés, n'en étaient pas moins clairvoyants et observateurs. Le maintien mal assuré, la respiration haute, la contraction de tous les muscles, les bras tremblants et à demi élevés, tout me prouvait assez que l'effet était tel que j'avais voulu le produire; mais comme en amour rien ne se finit que de très près et que nous étions alors assez loin l'un de l'autre, il fallait avant tout se rapprocher. Ce fut pour y parvenir que je passai le plus tôt possible à une apparente tranquillité, propre à calmer les effets de cet état violent sans en affaiblir l'impression.