Part 27
D'ici à votre arrivée, mes grandes affaires seront terminées de manière ou d'autre, et sûrement, ni la petite Volanges, ni la présidente elle-même ne m'occuperont pas assez alors pour que je ne sois pas à vous autant que vous le désirez. Peut-être même d'ici là, aurai-je déjà remis la petite fille aux mains de son discret amant. Sans convenir, quoi que vous en disiez, que ce ne soit pas une jouissance _attachante_, comme j'ai le projet qu'elle garde de moi toute sa vie une idée supérieure à celle de tous les autres hommes, je me suis mis avec elle, sur un ton que je ne pourrais soutenir longtemps sans altérer ma santé, et, dès ce moment, je ne tiens plus à elle que par le soin qu'on doit aux affaires de famille...
Vous ne m'entendez pas?... C'est que j'attends une seconde époque pour confirmer mon espoir et m'assurer que j'ai pleinement réussi dans mes projets. Oui, ma belle amie, j'ai déjà un premier indice que le mari de mon écolière ne courra pas le risque de mourir sans postérité, et que le chef de la maison de Gercourt ne sera à l'avenir qu'un cadet de celle de Valmont. Mais laissez-moi finir à ma fantaisie cette aventure, que je n'ai entreprise qu'à votre prière. Songez que si vous rendez Danceny inconstant, vous ôtez tout le piquant de cette histoire. Considérez enfin que, m'offrant pour représenter auprès de vous, j'ai ce me semble, quelques droits à la préférence.
J'y compte si bien que je n'ai pas craint de contrarier vos vues en encourant moi-même à augmenter la tendre passion du discret amoureux, pour le premier et digne objet de son choix. Ayant donc trouvé hier votre pupille occupée à lui écrire et l'ayant dérangée d'abord de cette douce occupation pour une autre plus douce encore, je lui ai demandé après, de voir sa lettre, et comme je l'ai trouvée froide et contrainte, je lui ai fait sentir que ce n'était pas ainsi qu'elle consolerait son amant, et je l'ai décidée à en écrire une autre sous ma dictée, où, en imitant du mieux que j'ai pu son petit radotage, j'ai tâché de nourrir l'amour du jeune homme par un espoir plus certain. La petite personne était toute ravie, me disait-elle, de se trouver parler si bien; et dorénavant je serai chargé de la correspondance. Que n'aurai-je pas fait pour ce Danceny? J'aurai été à la fois son ami, son confident, son rival et sa maîtresse! Encore en ce moment, je lui rends le service de le sauver de vos liens dangereux. Oui, sans doute, dangereux; car vous posséder et vous perdre, c'est acheter un moment de bonheur par une éternité de regrets.
Adieu, ma belle amie; ayez le courage de dépêcher Belleroche le plus que vous pourrez. Laissez là Danceny et préparez-vous à retrouver et à me rendre les délicieux plaisirs de notre première liaison.
_P.-S._--Je vous fais compliment sur le jugement prochain du grand procès. Je serai fort aise que cet heureux événement arrive sous mon règne.
_Du château de..., ce 19 octobre 17**._
LETTRE CXVI
_Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES._
Mme de Merteuil est partie ce matin pour la campagne; ainsi, ma charmante Cécile, me voilà privé du seul plaisir qui me restait en votre absence, celui de parler de vous à votre amie et à la mienne. Depuis quelque temps, elle m'a permis de lui donner ce titre, et j'en ai profité avec d'autant plus d'empressement qu'il me semblait par là, me rapprocher de vous davantage. Mon Dieu! que cette femme est aimable! et quel charme flatteur elle sait donner à l'amitié! Il semble que ce doux sentiment s'embellisse et se fortifie chez elle de tout ce qu'elle refuse à l'amour. Si vous saviez comme elle vous aime, comme elle se plaît à m'entendre lui parler de vous!... C'est là sans doute ce qui m'attache autant à elle. Quel bonheur de pouvoir vivre uniquement pour vous deux, de passer sans cesse des délices de l'amour aux douceurs de l'amitié, d'y consacrer toute mon existence, d'être en quelque sorte, le point de réunion de votre attachement réciproque et de sentir toujours que, m'occupant du bonheur de l'une, je travaillerais également à celui de l'autre! Aimez, aimez beaucoup, ma charmante amie, cette femme adorable. L'attachement que j'ai pour elle, donnez-y plus de prix encore en le partageant. Depuis que j'ai goûté le charme de l'amitié, je désire que vous l'éprouviez à votre tour. Les plaisirs que je ne partage pas avec vous, il me semble n'en jouir qu'à moitié. Oui ma Cécile, je voudrais entourer votre cœur de tous les sentiments les plus doux; que chacun de ses mouvements vous fît éprouver une sensation de bonheur, et je croirais encore ne pouvoir jamais vous rendre qu'une partie de la félicité que je tiendrais de vous.
Pourquoi faut-il que ces projets charmants ne soient qu'une chimère de mon imagination, et que la réalité ne m'offre au contraire que des privations douloureuses et infinies? L'espoir que vous m'aviez donné de vous voir à cette campagne, je m'aperçois bien qu'il faut y renoncer. Je n'ai plus de consolation que celle de me persuader qu'en effet cela ne vous est pas possible. Et vous négligez de me le dire, de vous en affliger avec moi! Déjà, deux fois, mes plaintes à ce sujet sont restées sans réponse. Ah! Cécile! Cécile! je crois bien que vous m'aimez de toutes les facultés de votre âme, mais votre âme n'est pas brûlante comme la mienne! Que n'est-ce à moi à lever les obstacles? Pourquoi ne sont-ce pas mes intérêts qu'il me faille ménager au lieu des vôtres? Je saurais bientôt vous prouver que rien n'est impossible à l'amour.
Vous ne me mandez pas non plus quand doit finir cette absence cruelle: au moins ici, peut-être vous verrais-je. Vos charmants regards ranimeraient mon âme abattue; leur touchante expression ranimerait mon cœur, qui, quelquefois en a besoin. Pardon, ma Cécile; cette crainte n'est pas un soupçon. Je crois à votre amour, à votre constance. Ah! je serais trop malheureux si j'en doutais. Mais tant d'obstacles! et toujours renouvelés! Mon amie, je suis triste, bien triste. Il semble que ce départ de Mme de Merteuil ait renouvelé en moi le sentiment de tous mes malheurs.
Adieu, ma Cécile; adieu, ma bien-aimée. Songez que votre amant s'afflige et que vous pouvez seule lui rendre le bonheur.
_Paris, ce 17 octobre 17**._
LETTRE CXVII
_CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY._
(_Dictée par Valmont._)
Croyez-vous donc, mon bon ami, que j'aie besoin d'être grondée pour être triste, quand je sais que vous vous affligez? et doutez-vous que je ne souffre autant que vous de toutes vos peines? Je partage même celles que je vous cause involontairement, et j'ai, de plus que vous, de voir que vous ne me rendez pas justice. Oh! cela n'est pas bien. Je vois bien ce qui vous fâche: c'est que les deux dernières fois que vous m'avez demandé de venir ici je ne vous ai pas répondu à cela; mais cette réponse est-elle donc si aisée à faire? Croyez-vous que je ne sache pas que ce que vous voulez est bien mal? Et pourtant, si j'ai déjà tant de peine à vous refuser de loin, que serait-ce donc si vous étiez là? Et puis, pour avoir voulu vous consoler un moment, je serais affligée toute ma vie.
Tenez, je n'ai rien de caché pour vous, moi; voilà mes raisons, jugez vous-même. J'aurais peut-être fait ce que vous voulez sans ce que je vous ai mandé, que ce M. de Gercourt, qui cause tout notre chagrin, n'arrivera pas encore de sitôt, et comme depuis quelque temps maman me témoigne beaucoup plus d'amitié, comme de mon côté, je la caresse le plus que je peux, qui sait ce que je pourrai obtenir d'elle? Et si nous pouvions être heureux sans que j'aie rien à me reprocher, est-ce que cela ne vaudrait pas bien mieux? Si j'en crois ce qu'on m'a dit souvent, les hommes même n'aiment plus tant leurs femmes quand elles les ont trop aimés avant de l'être. Cette crainte-là me retient encore plus que tout le reste. Mon ami, n'êtes-vous pas sûr de mon cœur et ne sera-t-il pas toujours temps?
Écoutez, je vous promets que si je ne peux pas éviter le malheur d'épouser M. de Gercourt, que je hais déjà tant avant de le connaître, rien ne me retiendra plus pour être à vous autant que je pourrai et même avant tout. Comme je ne me soucie d'être aimée que de vous et que vous verrez bien que si je fais mal il n'y aura pas de ma faute, le reste me sera bien égal; pourvu que vous me promettiez de m'aimer toujours autant que vous faites. Mais, mon ami, jusque-là, laissez-moi continuer comme je fais, et ne me demandez plus une chose que j'ai de bonnes raisons pour ne pas faire et que pourtant il me fâche de vous refuser.
Je voudrais bien aussi que M. de Valmont ne fût pas si pressant pour vous; cela ne sert qu'à me rendre plus chagrine encore. Oh! vous avez là un bon ami, je vous l'assure! Il fait tout comme vous feriez vous-même. Mais, adieu, mon cher ami; j'ai commencé bien tard à vous écrire et j'y ai passé une partie de la nuit. Je vais me coucher et réparer le temps perdu. Je vous embrasse, mais ne me grondez plus.
_Du château de..., ce 18 octobre 17**._
LETTRE CXVIII
_Le Chevalier DANCENY à la Marquise de MERTEUIL._
Si j'en crois mon almanach, il n'y a, mon adorable amie que deux jours que vous êtes absente; mais si j'en crois mon cœur il y a deux siècles. Or, je le tiens de vous-même, c'est toujours son cœur qu'il faut croire; il est donc bien temps que vous reveniez, et toutes vos affaires doivent être plus que finies. Comment voulez-vous que je m'intéresse à votre procès si, perte ou gain, j'en dois également payer les frais par l'ennui de votre absence? Oh! que j'aurais envie de quereller! et qu'il est triste, avec un si beau sujet d'avoir de l'humeur, de n'avoir pas le droit d'en montrer!
N'est-ce pas cependant une véritable infidélité, une noire trahison, que de laisser votre ami loin de vous après l'avoir accoutumé à ne pouvoir plus se passer de votre présence? Vous aurez beau consulter vos avocats, ils ne vous trouveront pas de justification pour ce mauvais procédé, et puis ces gens-là ne disent que des raisons, et des raisons ne suffisent pas pour répondre à des sentiments.
Pour moi, vous m'avez tant dit que c'était par raison que vous faisiez ce voyage, que vous m'avez tout à fait brouillé avec elle. Je ne veux plus du tout l'entendre, pas même quand elle me dit de vous oublier. Cette raison-là est pourtant bien raisonnable, et au fait, cela ne serait pas si difficile que vous pourriez le croire. Il suffirait seulement de perdre l'habitude de penser toujours à vous, et rien ici, je vous assure, ne vous rappellerait à moi.
Nos plus jolies femmes, celles qu'on dit les plus aimables, sont encore si loin de vous qu'elles ne pourraient en donner qu'une bien faible idée. Je crois même qu'avec des yeux exercés, plus on a cru d'abord qu'elles vous ressemblaient, plus on y trouve après de différence: elles ont beau faire, beau y mettre tout ce qu'elles savent, il leur manque toujours d'être vous, et c'est positivement là qu'est le charme. Malheureusement, quand les journées sont si longues et qu'on est désoccupé, on rêve, on fait des châteaux en Espagne, on se crée sa chimère; peu à peu l'imagination s'exalte: on veut embellir son ouvrage, on rassemble tout ce qui peut plaire, on arrive enfin à la perfection, et, dès qu'on en est là, le portrait ramène au modèle, et on est tout étonné de voir qu'on n'a fait que songer à vous.
Dans ce moment même, je suis encore la dupe d'une erreur à peu près semblable. Vous croyez peut-être que c'était pour m'occuper de vous que je me suis mis à vous écrire? Point du tout: c'était pour me distraire. J'avais cent choses à vous dire, dont vous n'étiez pas l'objet, qui, comme vous savez, m'intéressent bien vivement, et ce sont celles-là pourtant dont j'ai été distrait. Et depuis quand le charme de l'amitié distrait-il donc de celui de l'amour? Ah! si j'y regardais de bien près, peut-être aurais-je un petit reproche à me faire! Mais, chut! oublions cette légère faute, de peur d'y retomber, et que mon amie elle-même l'ignore.
Aussi pourquoi n'êtes-vous pas là pour me répondre, pour me ramener si je m'égare, pour me parler de ma Cécile, pour augmenter s'il est possible, le bonheur que je goûte à l'aimer, par l'idée si douce que c'est votre amie que j'aime? Oui, je l'avoue, l'amour qu'elle m'inspire m'est devenu plus précieux encore, depuis que vous avez bien voulu en recevoir la confidence. J'aime tant à vous ouvrir mon cœur, à occuper le vôtre de mes sentiments, à les y déposer sans réserve! Il me semble que je les chéris davantage à mesure que vous daignez les recueillir, et puis je vous regarde et je me dis: C'est en elle qu'est renfermé tout mon bonheur.
Je n'ai rien de nouveau à vous apprendre sur ma situation. La dernière lettre que j'ai reçu _d'elle_ augmente et assure mon espoir, mais le retarde encore. Cependant ses motifs sont si tendres et si honnêtes que je ne puis l'en blâmer ni m'en plaindre. Peut-être n'entendez-vous pas trop bien ce que je vous dis là, mais pourquoi n'êtes-vous pas ici? Quoiqu'on dise tout à son amie, on n'ose pas tout écrire. Les secrets de l'amour, surtout sont si délicats, qu'on ne peut les laisser aller ainsi sur leur bonne foi. Si quelquefois on leur permet de sortir, il ne faut pas au moins les perdre de vue; il faut en quelque sorte, les voir entrer dans leur nouvel asile. Ah! revenez donc, mon adorable amie; vous voyez bien que votre retour est nécessaire. Oubliez enfin les _mille raisons_ qui vous retiennent où vous êtes, ou apprenez-moi à vivre où vous n'êtes pas.
J'ai l'honneur d'être, etc.
_Paris, ce 16 octobre 17**._
LETTRE CXIX
_Madame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL._
Quoique je souffre encore beaucoup, ma chère belle, j'essaie de vous écrire moi-même, afin de pouvoir vous parler de ce qui vous intéresse. Mon neveu garde toujours sa misanthropie. Il envoie fort régulièrement savoir de mes nouvelles tous les jours; mais il n'est pas venu une fois s'en informer lui-même, quoique je l'en ai fait prier: en sorte que je ne le vois pas plus que s'il était à Paris. Je l'ai pourtant rencontré ce matin, où je ne l'attendais guère. C'est dans ma chapelle, où je suis descendue pour la première fois depuis ma douloureuse incommodité. J'ai appris aujourd'hui que depuis quatre jours il y va régulièrement entendre la messe. Dieu veuille que cela dure!
Quand je suis entrée, il est venu à moi, et m'a félicitée fort affectueusement sur le meilleur état de ma santé. Comme la messe commençait, j'ai abrégé la conversation, que je comptais bien reprendre après; mais il a disparu avant que j'aie pu le joindre. Je ne vous cacherai pas que je l'ai trouvé un peu changé. Mais ma chère belle, ne me faites pas repentir de ma confiance en votre raison, par des inquiétudes trop vives; et surtout soyez sûre que j'aimerais encore mieux vous affliger que vous tromper.
Si mon neveu continue à me tenir rigueur, je prendrai le parti, aussitôt que je serai mieux, de l'aller voir dans sa chambre, et je tâcherai de pénétrer la cause de cette singulière manie, dans laquelle je crois bien que vous êtes pour quelque chose. Je vous manderai ce que j'aurai appris. Je vous quitte ne pouvant plus remuer les doigts: et puis, si Adélaïde savait que j'ai écrit, elle me gronderait toute la soirée. Adieu, ma belle.
_Du château de..., ce 20 octobre 17**._
LETTRE CXX
_Le Vicomte de VALMONT au Père ANSELME._
(_Feuillant du Couvent de la rue Saint-Honoré._)
Je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous, monsieur, mais je sais la confiance entière qu'a en vous Mme la Présidente de Tourvel, et sais de plus combien cette confiance est dignement placée. Je crois donc pouvoir sans indiscrétion m'adresser à vous pour en obtenir un service bien essentiel, vraiment digne de votre saint ministère, et où l'intérêt de Mme de Tourvel se trouve joint au mien.
J'ai entre les mains des papiers importants qui la concernent, qui ne peuvent être confiés à personne, et que je ne dois ni ne veux remettre qu'entre ses mains. Je n'ai aucun moyen de l'en instruire, parce que des raisons, que peut-être vous aurez sues d'elle, mais dont je ne crois pas qu'il me soit permis de vous instruire, lui ont fait prendre le parti de refuser toute correspondance avec moi: parti que j'avoue volontiers aujourd'hui, ne pouvoir blâmer, puisqu'elle ne pouvait prévoir des événements auxquels j'étais moi-même bien loin de m'attendre, et qui n'étaient possibles qu'à la force plus qu'humaine qu'on est forcé d'y reconnaître.
Je vous prie donc, monsieur, de vouloir bien l'informer de mes nouvelles résolutions, et de lui demander, pour moi une entrevue particulière où je puisse au moins réparer, en partie, mes torts par mes excuses; et, pour dernier sacrifice, anéantir à ses yeux les seules traces existantes d'une erreur ou d'une faute qui m'avait rendu coupable envers elle.
Ce ne sera qu'après cette expiation préliminaire que j'oserai déposer à vos pieds l'humiliant aveu de mes longs égarements, et implorer votre médiation pour une réconciliation bien plus importante encore, et malheureusement plus difficile. Puis-je espérer, monsieur, que vous ne me refuserez pas des soins si nécessaires et si précieux? et que vous daignerez soutenir ma faiblesse et guider mes pas dans un sentier nouveau, que je désire bien ardemment de suivre, mais que j'avoue, en rougissant, ne pas connaître encore.
J'attends votre réponse avec l'impatience du repentir qui désire de réparer, et je vous prie de me croire, avec autant de reconnaissance que de vénération,
Votre très humble, etc.
_P.-S._--Je vous autorise, monsieur, au cas que vous le jugiez convenable, à communiquer cette lettre en entier à Mme de Tourvel, que je me ferai toute ma vie un devoir de respecter, et en qui je ne cesserai jamais d'honorer celle dont le Ciel s'est servi pour ramener mon âme à la vertu, par le touchant spectacle de la sienne.
_Du château de..., ce 22 octobre 17**._
LETTRE CXXI
_La Marquise de MERTEUIL au Chevalier DANCENY._
J'ai reçu votre lettre, mon trop jeune ami, mais avant de vous remercier il faut que je vous gronde, et je vous préviens que si vous ne vous corrigez pas, vous n'aurez plus de réponse de moi. Quittez donc, si vous m'en croyez, ce ton de cajolerie, qui n'est plus que du jargon, dès qu'il n'est pas l'expression de l'amour. Est-ce donc là le style de l'amitié? non, mon ami, chaque sentiment a son langage qui lui convient; à se servir d'un autre, c'est déguiser la pensée qu'on exprime. Je sais bien que nos petites femmes n'entendent rien de ce qu'on peut leur dire, s'il n'est traduit, en quelque sorte, dans ce jargon d'usage; mais je croyais mériter, je l'avoue, que vous me distinguassiez d'elles. Je suis vraiment fâchée et peut-être plus que je ne devrais l'être, que vous m'ayez si mal jugée.
Vous ne trouverez donc dans ma lettre que ce qui manque à la vôtre, franchise et simplesse. Je vous dirai bien, par exemple, que j'aurais grand plaisir à vous voir et que je suis contrariée de n'avoir auprès de moi que des gens qui m'ennuient, au lieu de gens qui me plaisent; mais vous, cette même phrase, vous la traduirez ainsi: _Apprenez-moi à vivre où vous n'êtes pas_; en sorte que quand vous serez, je suppose, auprès de votre maîtresse, vous ne sauriez pas y vivre que je n'y sois en tiers. Quelle pitié! et ces femmes, _à qui il manque toujours d'être moi_, vous trouvez peut-être aussi que cela manque à votre Cécile! voilà pourtant où conduit un langage qui, par l'abus qu'on en fait aujourd'hui, est encore au-dessous du jargon des compliments, et ne devient plus qu'un simple protocole auquel on ne croit pas davantage, qu'au très humble serviteur!
Mon ami, quand vous m'écrivez, que ce soit pour me dire votre façon de penser et de sentir, et non pour m'envoyer des phrases que je trouverai sans vous, plus ou moins bien dites dans le premier roman du jour. J'espère que vous ne vous fâcherez pas de ce que je vous dis là, quand même vous y verriez un peu d'humeur; car je ne nie pas d'en avoir: mais pour éviter jusqu'à l'air du défaut que je vous reproche, je ne vous dirai pas que cette humeur est peut-être un peu augmentée par l'éloignement où je suis de vous. Il me semble qu'à tout prendre, vous valez mieux qu'un procès et deux avocats, et peut-être même encore que _l'attentif_ Belleroche.
Vous voyez qu'au lieu de vous désoler de mon absence, vous devriez vous en féliciter; car jamais je ne vous avais fait un si beau compliment. Je crois que l'exemple me gagne et que je veux vous dire aussi des cajoleries: mais non, j'aime mieux m'en tenir à ma franchise; c'est donc elle seule qui vous assure de ma tendre amitié et de l'intérêt qu'elle m'inspire. Il est fort doux d'avoir un jeune ami dont le cœur est occupé ailleurs. Ce n'est pas là le système de toutes les femmes; mais c'est le mien. Il me semble qu'on se livre avec plus de plaisir, à un sentiment dont on ne peut rien avoir à craindre: aussi j'ai passé pour vous, d'assez bonne heure peut-être, au rôle de confidente. Mais vous choisissez vos maîtresses si jeunes, que vous m'avez fait apercevoir pour la première fois, que je commence à être vieille! C'est bien fait à vous de vous préparer ainsi une longue carrière de constance, et je vous souhaite de tout mon cœur qu'elle soit réciproque.
Vous avez raison de vous rendre _aux motifs tendres et honnêtes_ qui, à ce que vous me mandez, _retardent votre bonheur_. La longue défense est le seul mérite qui reste à celles qui ne résistent pas toujours; et ce que je trouverais impardonnable à toute autre qu'à une enfant comme la petite Volanges, serait de ne pas savoir fuir un danger dont elle a été suffisamment avertie par l'aveu qu'elle a fait de son amour. Vous autres hommes vous n'avez pas d'idées de ce qu'est la vertu et de ce qu'il en coûte pour la sacrifier! Mais pour peu qu'une femme raisonne, elle doit savoir qu'indépendamment de la faute qu'elle commet, une faiblesse est pour elle le plus grand des malheurs, et je ne conçois pas qu'aucune s'y laisse jamais prendre, quand elle peut avoir un moment pour y réfléchir.
N'allez pas combattre cette idée, car c'est elle qui m'attache principalement à vous. Vous me sauverez des dangers de l'amour, et quoique j'aie bien su sans vous m'en défendre jusqu'à présent, je consens à en avoir de la reconnaissance et je vous en aimerai mieux et davantage.
Sur ce, mon cher chevalier, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.
_Du château de..., ce 22 octobre 17**._
LETTRE CXXII
_Madame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL._
J'espérais, mon aimable fille, pouvoir enfin calmer vos inquiétudes, et je vois au contraire avec chagrin, que je vais les augmenter encore. Calmez-vous cependant: mon neveu n'est pas en danger; on ne peut pas même dire qu'il soit réellement malade. Mais il se passe sûrement en lui quelque chose d'extraordinaire. Je n'y comprends rien; mais je suis sortie de sa chambre avec un sentiment de tristesse, peut-être même d'effroi, que je me reproche de vous faire partager et dont cependant je ne puis m'empêcher de causer avec vous. Voici le récit de ce qui s'est passé; vous pouvez être sûre qu'il est fidèle, car je vivrais quatre-vingts autres années que je n'oublierais pas l'impression que m'a faite cette triste scène.