Part 26
Je ne reçois qu'à l'instant même, ma chère belle, votre lettre du 11[45], et les doux reproches qu'elle contient. Convenez que vous aviez bien envie de m'en faire davantage, et que si vous ne vous étiez pas ressouvenue que vous étiez _ma fille_, vous m'auriez réellement grondée. Vous auriez été pourtant bien injuste! C'était le désir et l'espoir de pouvoir vous répondre moi-même qui me faisaient différer chaque jour, et vous voyez encore qu'aujourd'hui je suis obligée d'emprunter la main de ma femme de chambre. Mon malheureux rhumatisme m'a repris, il s'est niché cette fois sur le bras droit, et je suis absolument manchotte. Voilà ce que c'est, jeune et fraîche comme vous êtes, d'avoir une si vieille amie! on souffre de ses incommodités.
[45] Cette lettre ne s'est pas retrouvée.
Aussitôt que mes douleurs me donneront un peu de relâche, je me promets bien de causer longuement avec vous. En attendant, sachez seulement que j'ai reçu vos deux lettres; qu'elles auraient redoublé, s'il était possible, ma tendre amitié pour vous, et que je ne cesserai jamais de prendre part, bien vivement, à tout ce qui vous intéresse.
Mon neveu est aussi un peu indisposé, mais sans aucun danger et sans qu'il faille en prendre aucune inquiétude; c'est une incommodité légère qui, à ce qu'il me semble, affecte plus son humeur que sa santé. Nous ne le voyons presque plus.
Sa retraite et votre départ ne rendent pas notre petit cercle plus gai. La petite Volanges, surtout, vous trouve furieusement à dire et bâille, tant que la journée dure, à avaler ses poings. Particulièrement depuis quelques jours, elle nous fait l'honneur de s'endormir profondément toutes les après-dînées.
Adieu, ma chère belle, je suis toujours votre bien bonne amie, votre maman, votre sœur même, si mon grand âge me permettait ce titre. Enfin je vous suis attachée par tous les plus tendres sentiments.
_Signé_: ADÉLAÏDE _pour_ Mme DE ROSEMONDE. _Du château de..., ce 14 octobre 17**._
LETTRE CXIII
_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._
Je crois devoir vous prévenir, vicomte, qu'on commence à s'occuper de vous à Paris, qu'on y remarque votre absence et que déjà on en devine la cause. J'étais hier, à un souper fort nombreux; il y fut dit positivement que vous étiez retenu au village par un amour romanesque et malheureux; aussitôt la joie se peignit sur le visage de tous les envieux de vos succès et de toutes les femmes que vous avez négligées. Si vous m'en croyez, vous ne laisserez pas prendre consistance à ces bruits dangereux et vous viendrez sur-le-champ les détruire par votre présence.
Songez que si une fois vous laissez perdre l'idée qu'on ne vous résiste pas, vous éprouverez bientôt qu'on vous résistera en effet plus facilement, que vos rivaux vont aussi perdre de leur respect pour vous et oser vous combattre, car lequel d'entre eux ne se croit pas plus fort que la vertu? Songez surtout que dans la multitude des femmes que vous avez affichées, toutes celles que vous n'avez pas eues vont tenter de détromper le public, tandis que les autres s'efforceront de l'abuser. Enfin, il faut vous attendre à être apprécié peut-être autant au-dessous de votre valeur que vous l'avez été au-dessus jusqu'à présent.
Revenez donc, vicomte, et ne sacrifiez pas votre réputation à un caprice puéril. Vous avez fait tout ce que nous voulions de la petite Volanges, et, pour votre présidente, ce ne sera pas apparemment en restant à dix lieues d'elle que vous vous en passerez la fantaisie. Croyez-vous qu'elle ira vous chercher? Peut-être ne songe-t-elle déjà plus à vous ou ne s'en occupe-t-elle encore que pour se féliciter de vous avoir humilié. Au moins ici, pourrez-vous trouver quelque occasion de reparaître avec éclat, et vous en avez besoin; et quand vous vous obstineriez à votre ridicule aventure, je ne vois pas que votre retour y puisse rien..., au contraire.
En effet, si votre présidente _vous adore_, comme vous me l'avez tant dit et si peu prouvé, son unique consolation, son seul plaisir, doivent être à présent de parler de vous et de savoir ce que vous faites, ce que vous dites, ce que vous pensez et jusqu'à la moindre des choses qui vous intéressent. Ces misères-là prennent du prix en raison des privations qu'on éprouve. Ce sont les miettes de pain tombantes de la table du riche: celui-ci les dédaigne, mais le pauvre les recueille avidement et s'en nourrit. Or, la pauvre présidente reçoit à présent toutes ces miettes-là, et plus elle en aura, moins elle sera pressée de se livrer à l'appétit du reste.
De plus, depuis que vous connaissez sa confidente vous ne doutez pas que chaque lettre d'elle ne contienne au moins un petit sermon, et tout ce qu'elle croit propre _à corroborer sa sagesse et fortifier sa vertu_[46]. Pourquoi donc laisser à l'une des ressources pour se défendre et à l'autre pour vous nuire?
[46] _On ne s'avise jamais de tout!_ comédie.
Ce n'est pas que je sois du tout de votre avis sur la perte que vous croyez avoir faite au changement de confidente. D'abord, Mme de Volanges vous hait, et la haine est toujours plus clairvoyante et plus ingénieuse que l'amitié. Toute la vertu de votre vieille tante ne l'engagera pas à médire un seul instant de son cher neveu, car la vertu a aussi ses faiblesses. Ensuite vos craintes portent sur une remarque absolument fausse.
Il n'est pas vrai que _plus les femmes vieillissent et plus elles deviennent rêches et sévères_. C'est de quarante à cinquante ans que le désespoir de voir leur figure se flétrir, la rage de se sentir obligées d'abandonner des prétentions et des plaisirs auxquels elles tiennent encore, rendent presque toutes les femmes bégueules et acariâtres. Il leur faut ce long intervalle pour faire en entier ce grand sacrifice, mais dès qu'il est consommé, toutes se partagent en deux classes.
La plus nombreuse, celle de femmes qui n'ont eu pour elles que leur figure et leur jeunesse, tombe dans une imbécile apathie et n'en sort plus que pour le jeu et pour quelques pratiques de dévotion; celle-là est toujours ennuyeuse, souvent grondeuse, quelquefois un peu tracassière, mais rarement méchante. On ne peut pas dire non plus que ces femmes soient ou ne soient pas sévères: sans idées et sans existence, elles répètent sans le comprendre et indifféremment, tout ce qu'elles entendent dire et restent par elles-mêmes absolument nulles.
L'autre classe, beaucoup plus rare, mais véritablement précieuse, est celle des femmes qui, ayant eu un caractère et n'ayant pas négligé de nourrir leur raison, savent se créer une existence quand celle de la nature leur manque et prennent le parti de mettre à leur esprit les parures qu'elles remplacent avant pour leur figure. Celles-ci ont pour l'ordinaire le jugement très sain et l'esprit à la fois solide, gai et gracieux. Elles remplacent les charmes séduisants par l'attachante bonté et encore l'enjouement dont le charme augmente en proportion de l'âge; c'est ainsi qu'elles parviennent en quelque sorte à se rapprocher de la jeunesse en s'en faisant aimer. Mais alors, loin d'être comme vous le dites, _rêches et sévères_, l'habitude de l'indulgence, leurs longues réflexions sur la faiblesse humaine et surtout les souvenirs de leur jeunesse, par lesquels seuls elles tiennent encore à la vie, les placeraient plutôt, peut-être trop près de la facilité.
Ce que je peux vous dire enfin, c'est qu'ayant toujours recherché les vieilles femmes dont j'ai reconnu de bonne heure l'utilité des suffrages, j'ai rencontré plusieurs d'entre elles auprès de qui l'inclination me ramenait autant que l'intérêt. Je m'arrête là, car à présent que vous vous enflammez si vite et si moralement, j'aurais peur que vous ne devinssiez subitement amoureux de votre vieille tante, et que vous ne vous enterrassiez avec elle dans le tombeau où vous vivez déjà depuis si longtemps. Je reviens donc.
Malgré l'enchantement où vous me paraissez être de votre petite écolière, je ne peux pas croire qu'elle entre pour quelque chose dans vos projets. Vous l'avez prise: à la bonne heure! mais ce ne peut pas être là un goût. Ce n'est même pas, à vrai dire, une entière jouissance; vous ne possédez absolument que sa personne! Je ne parle pas de son cœur, dont je me doute bien que vous ne vous souciez guère, mais vous n'occupez seulement pas sa tête. Je ne sais pas si vous vous en êtes aperçu, mais moi j'en ai la preuve dans la dernière lettre qu'elle m'a écrite[47]; je vous l'envoie pour que vous en jugiez. Voyez donc que quand elle parle de vous, c'est toujours _M. de Valmont_; que toutes ses idées, même celles que vous lui faites naître, n'aboutissent jamais qu'à Danceny; et lui, elle ne l'appelle pas monsieur, c'est bien toujours _Danceny_ seulement. Par là, elle le distingue de tous les autres et même en se livrant à vous, elle ne se familiarise qu'avec lui. Si une telle conquête vous paraît _séduisante_, si les plaisirs qu'elle donne _vous attachent_, assurément vous êtes modeste et peu difficile. Que vous la gardiez, j'y consens; cela entre même dans mes projets. Mais il me semble que cela ne vaut pas de se déranger un quart d'heure; il faudrait aussi avoir quelque empire et ne lui permettre, par exemple, de se rapprocher de Danceny qu'après le lui avoir fait un peu plus oublier.
[47] Voyez la lettre CIX.
Avant de cesser de m'occuper de vous pour venir à moi, je veux encore vous dire que ce moyen de maladie que vous m'annoncez vouloir prendre est bien connu et bien usé. En vérité, vicomte, vous n'êtes pas inventif! Moi, je me répète quelquefois, comme vous allez voir, mais je tâche de me sauver par les détails et surtout le succès me justifie. Je vais encore en tenter un et courir une nouvelle aventure. Je conviens qu'elle n'aura pas le mérite de la difficulté, mais au moins sera-ce une distraction et je m'ennuie à périr.
Je ne sais pourquoi, depuis l'aventure de Prévan, Belleroche m'est devenu insupportable. Il a tellement redoublé d'attention, de tendresse, de _vénération_, que je n'y peux plus tenir. Sa colère, dans le premier moment, m'avait paru plaisante; il a pourtant bien fallu la calmer, car c'eût été me compromettre que de le laisser faire: et il n'y avait pas moyen de lui faire entendre raison. J'ai donc pris le parti de lui montrer plus d'amour pour en venir à bout plus facilement: mais lui a pris cela au sérieux; et depuis ce temps il m'excède par son enchantement éternel. Je remarque surtout l'insultante confiance qu'il prend en moi et la sécurité avec laquelle il me regarde comme à lui pour toujours. J'en suis vraiment humiliée. Il me prise donc bien peu, s'il croit valoir assez pour me fixer. Ne me disait-il pas dernièrement que je n'aurais jamais aimé un autre que lui? Oh! pour le coup, j'ai eu besoin de toute ma prudence, pour ne pas le détromper sur-le-champ, en lui disant ce qui en était. Voilà, certes, un plaisant monsieur, pour avoir un droit exclusif! Je conviens qu'il est bien fait et d'une assez belle figure: mais, à tout prendre, ce n'est au fait qu'un manœuvre d'amour. Enfin le moment est venu, il faut nous séparer.
J'essaie déjà depuis quinze jours, et j'ai employé tour à tour, la froideur, le caprice, l'humeur, les querelles; mais le tenace personnage ne quitte pas prise ainsi: il faut donc prendre un parti plus violent, en conséquence je l'emmène à ma campagne, nous partons après-demain. Il n'y aura avec nous que quelques personnes désintéressées et peu clairvoyantes, et nous y aurons presque autant de liberté que si nous y étions seuls. Là, je le surchargerai à tel point d'amour et de caresses, nous y vivrons si bien l'un pour l'autre uniquement, que je parie bien qu'il désirera plus que moi la fin de ce voyage, dont il se fait un si grand bonheur; et s'il n'en revient pas plus ennuyé de moi que je ne le suis de lui, dites, j'y consens, que je n'en sais pas plus que vous.
Le prétexte de cette espèce de retraite est de m'occuper sérieusement de mon grand procès, qui, en effet se jugera enfin au commencement de l'hiver. J'en suis bien aise; car il est vraiment désagréable d'avoir ainsi toute sa fortune en l'air. Ce n'est pas que je sois inquiète de l'événement; d'abord j'ai raison, tous mes avocats me l'assurent; et quand je ne l'aurais pas, je serais donc bien maladroite si je ne savais pas gagner un procès, où je n'ai pour adversaires que des mineurs encore en bas âge et leur vieux tuteur! Comme il ne faut pourtant rien négliger dans une affaire si importante, j'aurai effectivement avec moi deux avocats. Ce voyage ne vous paraît-il pas gai? cependant s'il me fait gagner mon procès et perdre Belleroche, je ne regretterai pas mon temps.
A présent, vicomte, devinez le successeur; je vous le donne en cent. Mais bon! ne sais-je pas que vous ne devinez jamais rien? hé bien, c'est Danceny. Vous êtes étonné, n'est-ce pas? car enfin je ne suis pas encore réduite à l'éducation des enfants! Mais celui-ci mérite d'être excepté; il n'a que les grâces de la jeunesse et non la frivolité. Sa grande réserve dans le cercle est très propre à éloigner tous les soupçons, et on ne l'en trouve que plus aimable quand il se livre dans le tête-à-tête. Ce n'est pas que j'en aie déjà eu avec lui pour mon compte, je ne suis encore que sa confidente; mais sous ce voile de l'amitié je crois lui voir un goût très vif pour moi, et je sens que j'en prends beaucoup pour lui. Ce serait bien dommage que tant d'esprit et de délicatesse allassent se sacrifier et s'abrutir auprès de cette petite imbécile de Volanges! J'espère qu'il se trompe en croyant l'aimer: elle est si loin de le mériter! Ce n'est pas que je sois jalouse d'elle; mais c'est que ce serait un meurtre, et je veux en sauver Danceny. Je vous prie donc, vicomte, de mettre vos soins à ce qu'il ne puisse se rapprocher de _sa Cécile_ (comme il a encore la mauvaise habitude de la nommer). Un premier goût a toujours plus d'empire qu'on ne croit, et je ne serais sûre de rien s'il la revoyait à présent, surtout pendant mon absence. A mon retour je me charge de tout et j'en réponds.
J'ai bien songé à emmener le jeune homme avec moi: mais j'en ai fait le sacrifice à ma prudence ordinaire; et puis, j'aurais craint qu'il ne s'aperçût de quelque chose entre Belleroche et moi, et je serais au désespoir qu'il eût la moindre idée de ce qui se passe. Je veux au moins m'offrir à son imagination pure et sans tache; telle enfin qu'il faudrait être pour être vraiment digne de lui.
_Paris, ce 15 octobre 17**._
LETTRE CXIV
_La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE._
Ma chère amie, je cède à ma vive inquiétude et, sans savoir si vous serez en état de répondre, je ne puis m'empêcher de vous interroger. L'état de M. de Valmont que vous me dites _sans danger_, ne me laisse pas autant de sécurité que vous paraissez en avoir. Il n'est pas rare que la mélancolie et le dégoût du monde soient des symptômes avant-coureurs de quelque maladie grave; les souffrances du corps, comme celles de l'esprit, font désirer la solitude; et souvent on reproche de l'humeur à celui dont on devrait seulement plaindre les maux.
Il me semble qu'il devrait au moins consulter quelqu'un. Comment, étant malade vous-même, n'avez-vous pas un médecin auprès de vous? Le mien que j'ai vu ce matin, et que je ne vous cache pas que j'ai consulté indirectement, est d'avis que, dans les personnes naturellement actives, cette espèce d'apathie subite n'est jamais à négliger; et, comme il me disait encore, les maladies ne cèdent plus au traitement, quand elles n'ont pas été prises à temps. Pourquoi faire courir ce risque à quelqu'un qui vous est cher?
Ce qui redouble mon inquiétude, c'est que, depuis quatre jours je ne reçois plus de nouvelles de lui. Mon Dieu! ne me trompez-vous point sur son état? Pourquoi aurait-il cessé de m'écrire tout à coup? Si c'était seulement l'effet de mon obstination à lui renvoyer ses lettres, je crois qu'il aurait pris ce parti plus tôt. Enfin, sans croire aux pressentiments, je suis depuis quelques jours d'une tristesse qui m'effraie. Ah! peut-être suis-je à la veille du plus grand des malheurs!
Vous ne sauriez croire, et j'ai honte de vous dire combien je suis peinée de ne plus recevoir ces mêmes lettres, que pourtant je refuserais encore de lire. J'étais sûre au moins qu'il s'était occupé de moi! et je voyais quelque chose qui venait de lui. Je ne les ouvrais pas ces lettres, mais je pleurais en les regardant: mes larmes étaient plus douces et plus faciles; et celles-là seules dissipaient en partie l'oppression habituelle que j'éprouve depuis mon retour. Je vous en conjure, mon indulgente amie, écrivez-moi vous-même aussitôt que vous le pourrez, et, en attendant, faites-moi donner chaque jour de vos nouvelles et des siennes.
Je m'aperçois qu'à peine je vous ai dit un mot pour vous, mais vous connaissez mes sentiments, mon attachement sans réserve, ma tendre reconnaissance pour votre sensible amitié; vous pardonnerez au trouble où je suis, à mes peines mortelles, au tourment affreux d'avoir à redouter des maux dont peut-être je suis la cause. Grand Dieu! cette idée désespérante me poursuit et déchire mon cœur; ce malheur me manquait, et je sens que je suis née pour les éprouver tous.
Adieu, ma chère amie; aimez-moi, plaignez-moi. Aurai-je une lettre de vous aujourd'hui?
_Paris, ce 16 octobre 17**._
LETTRE CXV
_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
C'est une chose inconcevable ma belle amie, comme aussitôt qu'on s'éloigne on cesse facilement de s'entendre. Tant que j'étais auprès de vous, nous n'avions jamais qu'un même sentiment, une même façon de voir; et parce que, depuis près de trois mois je ne vous vois plus, nous ne sommes plus de même avis sur rien. Qui de nous deux a tort? sûrement vous n'hésiteriez pas sur la réponse: mais moi plus sage, ou plus poli je ne décide pas. Je vais seulement répondre à votre lettre et continuer de vous exposer ma conduite.
D'abord, je vous remercie de l'avis que vous me donnez des bruits qui courent sur mon compte; mais je ne m'en inquiète pas encore: je me crois sûr d'avoir bientôt de quoi les faire cesser. Soyez tranquille, je ne reparaîtrai dans le monde que plus célèbre que jamais, et toujours plus digne de vous.
J'espère qu'on me comptera même pour quelque chose l'aventure de la petite Volanges, dont vous paraissez faite si peu de cas: comme si ce n'était rien que d'enlever en une soirée, une jeune fille à son amant aimé, d'en user ensuite tant qu'on le veut et absolument comme de son bien, et sans plus d'embarras d'en obtenir ce qu'on n'ose pas même exiger de toutes les filles dont c'est le métier; et cela sans la déranger en rien de son tendre amour; sans la rendre inconstante, pas même infidèle: car, en effet je n'occupe seulement pas sa tête! en sorte qu'après ma fantaisie passée, je la remettrai entre les bras de son amant, pour ainsi dire sans qu'elle se soit aperçue de rien. Est-ce donc là une marche si ordinaire? et puis croyez-moi, une fois sortie de mes mains, les principes que je lui donne ne s'en développeront pas moins; et je prédis que la timide écolière prendra bientôt un essor propre à faire honneur à son maître.
Si pourtant on aime mieux le genre héroïque, je montrerai la présidente, ce modèle cité de toutes les vertus, respectée même de nos plus libertins, telle enfin qu'on avait perdu jusqu'à l'idée de l'attaquer, je la montrerai, dis-je, oubliant ses devoirs et sa vertu, sacrifiant sa réputation et deux ans de sagesse pour courir après le bonheur de me plaire, pour s'enivrer de celui de m'aimer, se trouvant suffisamment dédommagée de tant de sacrifices par un mot, par un regard qu'encore elle n'obtiendra pas toujours. Je ferai plus, je la quitterai, et je ne connais pas cette femme, ou je n'aurai point de successeur. Elle résistera au besoin de consolation, à l'habitude du plaisir, au désir même de la vengeance. Enfin elle n'aura existé que pour moi, et que sa carrière soit plus ou moins longue, j'en aurai seul ouvert et fermé la barrière. Une fois parvenu à ce triomphe, je dirai à mes rivaux: «Voyez mon ouvrage et cherchez-en dans le siècle un second exemple!»
Vous allez me demander aujourd'hui d'où vient cet excès de confiance? C'est que depuis huit jours, je suis dans la confidence de ma belle; elle ne me dit pas ses secrets, mais je les surprends. Deux lettres d'elle à Mme de Rosemonde m'ont suffisamment instruit, et je ne lirai plus les autres que par curiosité. Je n'ai absolument besoin pour réussir, que de m'approcher d'elle, et mes moyens sont trouvés. Je vais incessamment les mettre en usage.
Vous êtes curieuse, je crois?... Mais non, pour vous punir de ne pas croire à mes intentions, vous ne les saurez pas. Tout de bon, vous mériteriez que je vous retirasse ma confiance, au moins pour cette aventure; en effet, sans le doux prix attaché par vous à ce succès, je ne vous en parlerais plus. Vous voyez que je suis fâché. Cependant, dans l'espoir que vous vous corrigerez, je veux bien m'en tenir à cette punition légère, et revenant à l'indulgence, j'oublie un moment mes grands projets, pour raisonner des vôtres avec vous.
Vous voilà donc à la campagne, ennuyeuse comme le sentiment et triste comme la fidélité! Et ce pauvre Belleroche! vous ne vous contentez pas de lui faire boire l'eau d'oubli, vous lui en donnez la question! Comment s'en trouve-t-il? supporte-t-il bien les nausées de l'amour? Je voudrais pour beaucoup qu'il ne vous en devînt que plus attaché; je suis curieux de voir quel remède plus efficace vous parviendriez à employer. Je vous plains en vérité, d'avoir été obligée de recourir à celui-là. Je n'ai fait qu'une fois dans ma vie l'amour par procédé. J'avais certainement un grand motif, puisque c'était à la comtesse de..., et vingt fois entre ses bras, j'ai été tenté de lui dire: «Madame, je renonce à la place que je sollicite et permettez-moi de quitter celle que j'occupe.» Aussi, de toutes les femmes que j'ai eues, c'est la seule dont j'ai vraiment plaisir à dire du mal.
Pour votre motif à vous, je le trouve à vrai dire, d'un ridicule rare; et vous aviez raison de croire que je ne deviendrais pas le successeur. Quoi! c'est pour Danceny que vous vous donnez toute cette peine-là? Eh! ma chère amie, laissez-le adorer _sa vertueuse Cécile_ et ne vous compromettez pas dans ces jeux d'enfants. Laissez les écoliers se former auprès des _bonnes_ ou jouer avec les pensionnaires _à de petits jeux innocents_. Comment allez-vous vous charger d'un novice qui ne saura ni vous prendre, ni vous quitter, et avec qui il vous faudra tout faire? Je vous le dis sérieusement, je désapprouve ce choix et quelque secret qu'il restât, il vous humilierait au moins à mes yeux et dans votre conscience.
Vous prenez, dites-vous, beaucoup de goût pour lui: allons donc, vous vous trompez sûrement, et je crois même avoir trouvé la cause de votre erreur. Ce beau dégoût de Belleroche vous est venu dans un temps de disette, et Paris ne vous offrant pas le choix, vos idées toujours trop vives, se sont portées sur le premier objet que vous avez rencontré. Mais songez qu'à votre retour vous pourrez choisir entre mille, et si enfin vous redoutez l'inaction dans laquelle vous risquez de tomber en différant, je m'offre à vous pour amuser vos loisirs.