Les liaisons dangereuses Lettres recueillies dans une Société et publiées pour l'instruction de quelques autres

Part 25

Chapter 254,051 wordsPublic domain

En arrivant, madame s'est couchée, mais elle n'est resté au lit que deux heures. En se levant, elle a fait venir son suisse et lui a donné ordre de ne laisser entrer personne. Elle n'a point fait de toilette du tout. Elle s'est mise à table pour dîner, mais elle n'a mangé qu'un peu de potage et elle en est sortie tout de suite. On lui a porté son café chez elle, et Mlle Julie est entrée en même temps. Elle a trouvé sa maîtresse qui rangeait des papiers dans son secrétaire et elle a vu que c'était des lettres. Je parierais bien que ce sont celles de monsieur, et des trois qui lui sont arrivées dans l'après-midi, il y en a une qu'elle avait encore devant elle tout au soir! Je suis bien sûr que c'est encore une de monsieur. Mais pourquoi donc est-ce qu'elle s'en est allée comme ça? ça m'étonne, moi! au reste, sûrement monsieur le sait bien? Et ce ne sont pas mes affaires.

Mme la présidente est allée l'après-midi dans la bibliothèque, et elle y a pris deux livres qu'elle a emportés dans son boudoir; mais Mlle Julie assure qu'elle n'a pas lu dedans un quart d'heure dans toute la journée, et qu'elle n'a fait que lire cette lettre, rêver et être appuyée sur sa main. Comme j'ai imaginé que monsieur serait bien aise de savoir quels sont ces livres-là, et que Mlle Julie ne le savait pas, je me suis fait mener aujourd'hui dans la bibliothèque, sous prétexte de la voir. Il n'y a de vide que pour deux livres: l'un est le second volume des _Pensées chrétiennes_, et l'autre, le premier d'un livre qui a pour titre _Clarisse_. J'écris bien comme il y a, monsieur saura peut-être ce que c'est.

Hier au soir, madame n'a pas soupé, elle n'a pris que du thé.

Elle a sonné de bonne heure ce matin, elle a demandé ses chevaux tout de suite et elle a été avant neuf heures du matin aux Feuillants, où elle a entendu la messe. Elle a voulu se confesser, mais son confesseur était absent et il ne reviendra pas de huit à dix jours. J'ai cru qu'il était bon de mander cela à monsieur.

Elle est rentrée ensuite, elle a déjeuné et puis s'est mise à écrire, et elle y est restée jusqu'à près d'une heure. J'ai trouvé occasion de faire bientôt ce que monsieur désirait le plus: car c'est moi qui ai porté les lettres à la poste. Il n'y en avait pas pour Mme de Volanges, mais j'en envoie une à monsieur, qui était pour M. le président; il m'a paru que ça devait être la plus intéressante. Il y en avait une aussi pour Mme de Rosemonde, mais j'ai imaginé que monsieur la verrait toujours bien quand il voudrait et je l'ai laissée partir. Au reste, monsieur saura bien tout, puisque Mme la présidente lui écrit aussi. J'aurai par la suite toutes celles qu'il voudra, car c'est presque toujours Mlle Julie qui les remet aux gens, et elle m'a assuré que, par amitié pour moi et puis aussi pour monsieur, elle ferait volontiers ce que je voudrais.

Elle n'a même pas voulu de l'argent que je lui ai offert, mais je pense bien que monsieur voudra lui faire quelque petit présent, et si c'est sa volonté et qu'il veuille m'en charger, je saurai aisément ce qui lui fera plaisir.

J'espère que monsieur ne trouvera pas que j'aie mis de la négligence à le servir, et j'ai bien à cœur de me justifier des reproches qu'il me fait. Si je n'ai pas su le départ de Mme la présidente, c'est au contraire mon zèle pour le service de monsieur qui en est cause, puisque c'est lui qui m'a fait partir à trois heures du matin, ce qui fait que je n'ai pas vu Mlle Julie la veille au soir, comme de coutume, ayant été coucher au Tournebride pour ne pas réveiller dans le château.

Quant à ce que monsieur me reproche d'être souvent sans argent, d'abord c'est que j'aime à me tenir proprement, comme monsieur peut voir, et puis, il faut bien soutenir l'honneur de l'habit qu'on porte; je sais bien que je devrais peut-être un peu épargner pour la suite, mais je me confie entièrement dans la générosité de monsieur, qui est si bon maître.

Pour ce qui est d'entrer au service de Mme de Tourvel, en restant à celui de monsieur, j'espère que monsieur ne l'exigera pas de moi. C'était bien différent chez Mme la duchesse, mais assurément je n'irai pas porter la livrée et encore une livrée de robe, après avoir eu l'honneur d'être chasseur de monsieur. Pour tout ce qui est du reste, monsieur peut disposer de celui qui a l'honneur d'être, avec autant de respect que d'affection, son très humble serviteur.

ROUX AZOLAN, _chasseur_. _Paris, ce 5 octobre 17**, à onze heures du soir._

LETTRE CVIII

_La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE._

O mon indulgente mère! que j'ai de grâces à vous rendre et que j'avais besoin de votre lettre! Je l'ai lue et relue sans cesse; je ne pouvais pas m'en détacher. Je lui dois les seuls moments moins pénibles que j'aie passés depuis mon départ. Comme vous êtes bonne! La sagesse, la vertu savent donc compatir à la faiblesse! Vous avez pitié de mes maux! ah! si vous les connaissiez!... ils sont affreux. Je croyais avoir éprouvé les peines de l'amour, mais le tourment inexprimable, celui qu'il faut avoir senti pour en avoir l'idée, c'est de se séparer de ce qu'on aime, de s'en séparer pour toujours!... Oui, la peine qui m'accable aujourd'hui reviendra demain, après-demain, toute ma vie! Mon Dieu, que je suis jeune encore et qu'il me reste de temps à souffrir!

Être soi-même l'artisan de son malheur, se déchirer le cœur de ses propres mains, et tandis qu'on souffre ces douleurs insupportables, sentir à chaque instant qu'on peut les faire cesser d'un mot et que ce mot soit un crime! Ah! mon amie!...

Quand j'ai pris ce parti si pénible de m'éloigner de lui, j'espérais que l'absence augmenterait mon courage et mes forces. Combien je me suis trompée! Il me semble au contraire qu'elle ait achevé de les détruire. J'avais plus à combattre, il est vrai; mais, même en résistant, tout n'était pas privation; au moins je le voyais quelquefois, souvent même, sans oser porter mes regards sur lui, je sentais les siens fixés sur moi; oui, mon amie, je les sentais, il semblait qu'ils réchauffassent mon âme, et sans passer par mes yeux ils n'en arrivaient pas moins à mon cœur. A présent, dans ma pénible solitude, isolée de tout ce qui m'est cher, tête à tête avec mon infortune, tous les moments de ma triste existence sont marqués par mes larmes, et rien n'en adoucit l'amertume, nulle consolation ne se mêle à mes sacrifice, et ceux que j'ai faits jusqu'à présent n'ont servi qu'à me rendre plus douloureux ceux qui me restent à faire.

Hier encore je l'ai bien vivement senti. Dans les lettres qu'on m'a remises il y en avait une de lui; on était encore à deux pas de moi que je l'avais reconnue entre les autres. Je me suis levée involontairement, je tremblais, j'avais peine à cacher mon émotion; et cet état n'était pas sans plaisir. Restée seule le moment d'après, cette trompeuse douceur s'était évanouie et ne m'a laissé qu'un sacrifice de plus à faire. En effet, pouvais-je ouvrir cette lettre, que pourtant je brûlais de lire? Par la fatalité qui me poursuit, les consolations qui paraissent se présenter à moi ne font au contraire, que m'imposer de nouvelles privations, et celles-ci deviennent plus cruelles encore par l'idée que M. de Valmont les partage.

Le voilà enfin ce nom qui m'occupe sans cesse et que j'ai eu tant de peine à écrire; l'espèce de reproche que vous m'en faites m'a véritablement alarmée. Je vous supplie de croire qu'une fausse honte n'a point altéré ma confiance en vous, et pourquoi craindrais-je de le nommer? Ah! je rougis de mes sentiments et non de l'objet qui les cause. Quel autre que lui est plus digne de les inspirer? Cependant je ne sais pourquoi ce nom ne se présente point naturellement sous ma plume, et cette fois encore j'ai eu besoin de réflexion pour le placer. Je reviens à lui.

Vous me mandez qu'il vous a paru _vivement affecté de mon départ_. Qu'a-t-il donc fait? qu'a-t-il dit? a-t-il parlé de revenir à Paris? Je vous en prie de l'en détourner autant que vous pourrez. S'il m'a bien jugée, il ne doit pas m'en vouloir de cette démarche; mais il doit sentir aussi que c'est un parti pris sans retour. Un de mes plus grands tourments est de ne pas savoir ce qu'il pense. J'ai bien encore là sa lettre..., mais vous êtes sûrement de mon avis, je ne dois pas l'ouvrir.

Ce n'est que par vous, mon indulgente amie, que je puis ne pas être entièrement séparée de lui. Je ne veux pas abuser de vos bontés; je sens à merveille que vos lettres ne peuvent pas être longues; mais vous ne refuserez pas deux mots à votre enfant: un pour soutenir son courage et l'autre pour l'en consoler. Adieu, ma respectable amie.

_Paris, ce 5 octobre 17**._

LETTRE CIX

_CÉCILE VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL._

Ce n'est que d'aujourd'hui, madame, que j'ai remis à M. de Valmont la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Je l'ai gardée quatre jours, malgré les frayeurs que j'avais souvent qu'on ne la trouvât, mais je la cachais avec bien du soin, et quand le chagrin me reprenait, je m'enfermais pour la relire.

Je vois bien que ce que je croyais un si grand malheur n'en est presque pas un, et il faut avouer qu'il y a bien du plaisir, de façon que je ne m'afflige presque plus. Il n'y a que l'idée de Danceny qui me tourmente toujours quelquefois. Mais il y a déjà tout plein de moments où je n'y songe pas du tout! aussi c'est que M. de Valmont est bien aimable!

Je me suis raccommodée avec lui depuis deux jours: ça m'a été bien facile, car je ne lui avais encore dit que deux paroles qu'il m'a dit que si j'avais quelque chose à lui dire, il viendrait le soir dans ma chambre, et je n'ai eu qu'à répondre que je le voulais bien. Et puis, dès qu'il y a été, il n'a pas paru plus fâché que si je ne lui avais jamais rien fait. Il ne m'a grondée qu'après, et encore bien doucement, et c'était d'une manière... Tout comme vous, ce qui m'a prouvé qu'il avait aussi bien de l'amitié pour moi.

Je ne saurais vous dire combien il m'a raconté de drôles de choses et que je n'aurais jamais crues, particulièrement sur maman. Vous me feriez bien plaisir de me mander si tout ça est vrai. Ce qui est bien sûr, c'est que je ne pouvais pas me retenir de rire; si bien qu'une fois j'ai ri aux éclats, ce qui nous a fait bien peur, car maman aurait pu entendre, et si elle était venue voir, qu'est-ce que je serais devenue? C'est bien pour le coup qu'elle m'aurait remise au couvent!

Comme il faut être prudent, et que, comme M. de Valmont m'a dit lui-même, pour rien au monde il ne voudrait risquer de me compromettre, nous sommes convenus que dorénavant il viendrait seulement ouvrir la porte et que nous irions dans sa chambre. Pour là, il n'y a rien à craindre; j'y ai déjà été hier, et actuellement que je vous écris, j'attends encore qu'il vienne. A présent, madame, j'espère que vous ne me gronderez plus.

Il y a pourtant une chose qui m'a bien surprise dans votre lettre, c'est ce que vous me mandez pour quand je serai mariée, au sujet de Danceny et de M. de Valmont. Il me semble qu'un jour à l'Opéra vous me disiez au contraire qu'une fois mariée, je ne pourrais plus aimer que mon mari et qu'il me faudrait même oublier Danceny; au reste, peut-être que j'avais mal entendu, et j'aime bien mieux que cela soit autrement, parce qu'à présent je ne craindrai plus tant le moment de mon mariage. Je le désire même, puisque j'aurai plus de liberté; j'espère qu'alors je pourrai m'arranger de façon à ne plus songer qu'à Danceny. Je sens bien que je ne serai véritablement heureuse qu'avec lui, car à présent son idée me tourmente toujours et je n'ai de bonheur que quand je peux ne pas penser à lui, ce qui est bien difficile, et dès que j'y pense, je redeviens chagrine tout de suite.

Ce qui me console un peu c'est que vous m'assurez que Danceny m'en aimera davantage; mais en êtes-vous bien sûre?... Oh! oui, vous ne voudriez pas me tromper. C'est pourtant plaisant que ce soit Danceny que j'aime et que M. de Valmont... Mais, comme vous dites, c'est peut-être un bonheur! Enfin, nous verrons.

Je n'ai pas trop entendu ce que vous me marquez au sujet de ma façon d'écrire. Il me semble que Danceny trouve mes lettres bien comme elles sont. Je sens pourtant bien que je ne dois rien lui dire de tout ce qui se passe avec M. de Valmont; ainsi vous n'avez que faire de craindre.

Maman ne m'a point encore parlé de mon mariage; mais laissez faire; quand elle m'en parlera, puisque c'est pour m'attraper, je vous promets que je saurai mentir.

Adieu, ma bonne amie; je vous remercie bien et je vous promets que je n'oublierai jamais toutes vos bontés pour moi. Il faut que je finisse, car il est près d'une heure; ainsi M. de Valmont ne doit pas tarder.

_Du château de..., ce 10 octobre 17**._

LETTRE CX

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._

Puissances _du Ciel, j'avais une âme pour la douleur, donnez-m'en une pour la félicité_[42]! C'est, je crois, le tendre Saint-Preux qui s'exprime ainsi. Mieux partagé que lui, je possède à la fois les deux existences. Oui, mon amie, je suis en même temps, très heureux et très malheureux, et puisque vous avez mon entière confiance, je vous dois le double récit de mes peines et de mes plaisirs.

[42] _Nouvelle Héloïse._

Sachez donc que mon ingrate dévote me tient toujours rigueur. J'en suis à ma quatrième lettre renvoyée. J'ai peut-être tort de dire la quatrième, car ayant bien deviné dès le premier renvoi, qu'il serait suivi de beaucoup d'autre, et ne voulant pas perdre ainsi mon temps, j'ai pris le parti de mettre mes doléances en lieux communs, de ne point dater, et depuis le second courrier, c'est toujours la même lettre qui va et vient; je ne fais que changer d'enveloppe. Si ma belle finit comme finissent ordinairement les belles et s'attendrit un jour, au moins de lassitude, elle gardera enfin la missive et il sera temps alors de me remettre au courant. Vous voyez qu'avec ce nouveau genre de correspondance, je ne peux pas être parfaitement instruit.

J'ai découvert pourtant que la légère personne a changé de confidente; au moins me suis-je assuré que, depuis son départ du château, il n'est venu aucune lettre d'elle pour Mme de Volanges, tandis qu'il en est venu deux pour la vieille Rosemonde, et comme celle-ci ne nous en a rien dit, comme elle n'ouvre plus la bouche de _sa chère belle_, dont auparavant elle parlait sans cesse, j'en ai conclu que c'était elle qui avait la confidence. Je présume que d'une part, le besoin de parler de moi, et de l'autre la petite honte de revenir vis-à-vis de Mme de Volanges sur un sentiment si longtemps désavoué, ont produit cette grande révolution. Je crains encore d'avoir perdu au change, car plus les femmes vieillissent et plus elles deviennent revêches et sévères. La première lui aurait bien dit plus de mal de moi; mais celle-ci lui en dira plus de l'amour, et la sensible prude a bien plus de frayeur du sentiment que de la personne.

Le seul moyen de me mettre au fait est, comme vous voyez, d'intercepter le commerce clandestin. J'en ai déjà envoyé l'ordre à mon chasseur, et j'en attends l'exécution de jour en jour. Jusque-là, je ne puis rien faire qu'au hasard; aussi, depuis huit jours, je repasse inutilement tous les moyens connus, tous ceux des romans et de mes mémoires secrets; je n'en trouve aucun qui convienne, ni aux circonstances de l'aventure, ni au caractère de l'héroïne. La difficulté ne serait pas de m'introduire chez elle, même la nuit, même encore de l'endormir et d'en faire une nouvelle Clarisse; mais après plus de deux mois de soins et de peines, recourir à des moyens qui me soient étrangers, me traîner servilement sur la trace des autres, et triompher sans gloire!... Non elle n'aura pas _les plaisirs du vice et les honneurs de la vertu_[43]. Ce n'est pas assez pour moi de la posséder, je veux qu'elle se livre. Or, il faut pour cela non seulement pénétrer jusqu'à elle, mais y arriver de son aveu; la trouver seule et dans l'intention de m'écouter, surtout lui fermer les yeux sur le danger, car si elle le voit, elle saura le surmonter ou mourir. Mais mieux je sais ce qu'il faut faire, plus j'en trouve l'exécution difficile, et dussiez-vous encore vous moquer de moi, je vous avouerai que mon embarras redouble à mesure que je m'en occupe davantage.

[43] _Nouvelle Héloïse._

La tête m'en tournerait, je crois, sans les heureuses distractions que me donne notre commune pupille; c'est à elle que je dois d'avoir encore à faire autre chose que des élégies.

Croiriez-vous que cette petite fille était tellement effarouchée, qu'il s'est passé trois grands jours avant que votre lettre ait produit tout son effet? Voilà comme une seule idée fausse peut gâter le plus heureux naturel!

Enfin, ce n'est que samedi qu'on est venu tourner autour de moi et me balbutier quelques mots; encore prononcés si bas et tellement étouffés par la honte, qu'il était impossible de les entendre. Mais la rougeur qu'ils causèrent m'en fit deviner le sens. Jusque-là, je m'étais tenu fier; mais fléchi par un si plaisant repentir je voulus bien promettre d'aller trouver, le soir même la jolie pénitente; et cette grâce de ma part fut reçue avec toute la reconnaissance due à un si grand bienfait.

Comme je ne perds jamais de vue ni vos projets ni les miens, j'ai résolu de profiter de cette occasion pour connaître au juste la valeur de cette enfant, et aussi pour accélérer son éducation. Mais pour suivre ce travail avec plus de liberté j'avais besoin de changer le lieu de nos rendez-vous, car un simple cabinet, qui sépare la chambre de votre pupille de celle de sa mère ne pouvait lui inspirer assez de sécurité pour la laisser se déployer à l'aise. Je m'étais donc promis de faire _innocemment_ quelque bruit, qui pût lui causer assez de crainte pour la décider à prendre à l'avenir, un asile plus sûr; elle m'a encore épargné ce soin.

La petite personne est rieuse, et, pour favoriser sa gaieté, je m'avisai dans nos entr'actes, de lui raconter toutes les aventures scandaleuses qui me passaient par la tête, et pour les rendre plus piquantes et fixer davantage son attention, je les mettais toutes sur le compte de sa maman, que je me plaisais à chamarrer ainsi de vices et de ridicules.

Ce n'était pas sans motif que j'avais fait ce choix; il encourageait mieux que tout autre ma timide écolière, et je lui inspirais en même temps le plus profond mépris pour sa mère. J'ai remarqué depuis longtemps, que si ce moyen n'est pas toujours nécessaire à employer pour séduire une jeune fille, il est indispensable et souvent même le plus efficace, quand on veut la dépraver; car celle qui ne respecte pas sa mère ne se respectera pas elle-même: vérité morale que je crois si utile que j'ai été bien aise de fournir un exemple à l'appui du précepte.

Cependant votre pupille, qui ne songeait pas à la morale, étouffait de rire à chaque instant, et enfin, une fois elle pensa éclater. Je n'eus pas de peine à lui faire croire qu'elle avait fait _un bruit affreux_. Je feignis une grande frayeur, qu'elle partagea facilement. Pour qu'elle s'en ressouvînt mieux, je ne permis plus au plaisir de reparaître, et la laissai seule trois heures plus tôt que de coutume; aussi convînmes-nous, en nous séparant, que dès le lendemain ce serait dans ma chambre que nous nous rassemblerions.

Je l'y ai déjà reçue deux fois, et dans ce court intervalle l'écolière est devenue presque aussi savante que le maître. Oui, en vérité, je lui ai tout appris, jusqu'aux complaisances! je n'ai excepté que les précautions.

Ainsi occupé toute la nuit, j'y gagne de dormir une grande partie du jour, et comme la société actuelle du château n'a rien qui m'attire, à peine parais-je une heure au salon dans la journée. J'ai même d'aujourd'hui, pris le parti de manger dans ma chambre et je ne compte plus la quitter que pour de courtes promenades. Ces bizarreries passent sur le compte de ma santé. J'ai déclaré que j'étais _perdu de vapeurs_; j'ai annoncé aussi un peu de fièvre. Il ne m'en coûte que de parler d'une voix lente et éteinte. Quant au changement de ma figure, fiez-vous-en à votre pupille. _L'amour y pourvoira[44]._

[44] Regnard, _Folies amoureuses_.

J'occupe mon loisir en rêvant aux moyens de reprendre sur mon ingrate les avantages que j'ai perdus, et aussi à composer une espèce de catéchisme de débauche, à l'usage de mon écolière. Je m'amuse à n'y rien nommer que par le mot technique, et je ris d'avance de l'intéressante conversation que cela doit fournir entre elle et Gercourt la première nuit de leur mariage. Rien n'est plus plaisant que l'ingénuité avec laquelle elle se sert déjà du peu qu'elle sait de cette langue! elle n'imagine pas qu'on puisse parler autrement. Cet enfant est réellement séduisant. Ce contraste de la candeur naïve avec le langage de l'effronterie, ne laisse pas de faire de l'effet; et, je ne sais pourquoi, il n'y a plus que les choses bizarres qui me plaisent.

Peut-être je me livre trop à celle-ci, puisque j'y compromets mon temps et ma santé; mais j'espère que ma feinte maladie, outre qu'elle me sauvera l'ennui du salon, pourra m'être encore de quelque utilité auprès de l'austère dévote, dont la vertu tigresse s'allie pourtant avec la douce sensibilité! Je ne doute pas qu'elle ne soit déjà instruite de ce grand événement et j'ai beaucoup d'envie de savoir ce qu'elle en pense; d'autant plus que je parierais bien qu'elle ne manquera pas de s'en attribuer l'honneur. Je réglerai l'état de ma santé sur l'impression qu'il fera sur elle.

Vous voilà, ma belle amie, au courant de mes affaires comme moi-même. Je désire avoir bientôt des nouvelles plus intéressantes à vous apprendre, et je vous prie de croire que, dans le plaisir que je m'en promets, je compte pour beaucoup la récompense que j'attends de vous.

_Du château de..., ce 11 octobre 17**._

LETTRE CXI

_Le Comte de GERCOURT à Madame de VOLANGES._

Tout paraît, madame, devoir être tranquille dans ce pays, et nous attendons de jour en jour, la permission de rentrer en France. J'espère que vous ne douterez pas que je n'aie toujours le même empressement à m'y rendre et à y former les nœuds qui doivent m'unir à vous et à Mlle de Volanges. Cependant M. le duc de..., mon cousin, et à qui vous savez que j'ai tant d'obligations, vient de me faire part de son rappel de Naples. Il me mande qu'il compte passer par Rome et voir, dans sa route, la partie d'Italie qui lui reste à connaître. Il m'engage à l'accompagner dans ce voyage, qui sera environ de six semaines ou deux mois. Je ne vous cache pas qu'il me serait agréable de profiter de cette occasion, sentant bien qu'une fois marié, je prendrai difficilement le temps de faire d'autres absences que celles que mon service exigera. Peut-être aussi serait-il plus convenable d'attendre l'hiver pour ce mariage, puisque ce ne peut être qu'alors que tous mes parents seront rassemblés à Paris, et nommément M. le marquis de..., à qui je dois l'espoir de vous appartenir. Malgré ces considérations, mes projets à cet égard seront absolument subordonnés aux vôtres, et pour peu que vous préfériez vos premiers arrangements, je suis prêt à renoncer aux miens. Je vous prie seulement de me faire savoir le plus tôt possible vos intentions à ce sujet. J'attendrai votre réponse ici et elle seule réglera ma conduite.

Je suis avec respect, madame, et avec tous les sentiments qui conviennent à un fils, votre très humble, etc.

Le comte DE GERCOURT. _Bastia, ce 10 octobre 17**._

LETTRE CXII

_Madame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL._

(_Dictée seulement._)