Part 24
Leur naissance est égale, j'en conviens; mais l'un est sans fortune et celle de l'autre est telle que, même sans naissance, elle aurait suffi pour le mener à tout. J'avoue bien que l'argent ne fait pas le bonheur, mais il faut avouer aussi qu'il le facilite beaucoup. Mlle de Volanges est, comme vous dites, assez riche pour deux; cependant, soixante mille livres de rente dont elle va jouir ne sont pas déjà tant quand on porte le nom de Danceny, quand il faut monter et soutenir une maison qui y réponde. Nous ne somme plus au temps de Mme de Sévigné. Le luxe absorbe tout; on le blâme, mais il faut l'imiter, et le superflu finit par priver du nécessaire.
Quant aux qualités personnelles que vous comptez pour beaucoup, et avec beaucoup de raison, assurément M. de Gercourt est sans reproches de ce côté, et à lui, les preuves sont faites. J'aime à croire, et je crois qu'en effet Danceny ne lui cède en rien; mais en sommes-nous sûres? Il est vrai qu'il a paru jusqu'ici exempt des défauts de son âge, et que malgré le ton du jour il montre un goût pour la bonne compagnie qui fait augurer favorablement de lui; mais qui sait si cette sagesse apparente il ne la doit pas à la médiocrité de sa fortune? Pour peu qu'on craigne d'être fripon ou crapuleux, il faut de l'argent pour être joueur et libertin, et l'on peut encore aimer les défauts dont on redoute les excès. Enfin il ne serait pas le millième qui aurait vu la bonne compagnie uniquement faute de pouvoir mieux faire.
Je ne dis pas (à Dieu ne plaise!) que je croie cela de lui, mais ce serait toujours un risque à courir; et quels reproches n'auriez-vous pas à vous faire si l'événement n'était pas heureux! Que répondriez-vous à votre fille qui vous dirait: «Ma mère, j'étais jeune et sans expérience, j'étais même séduite par une erreur pardonnable à mon âge; mais le Ciel qui avait prévu ma faiblesse, m'avait accordé une mère sage pour y remédier et m'en garantir. Pourquoi donc, oubliant votre prudence, avez-vous consenti à mon malheur? Était-ce à moi à me choisir un époux quand je ne connaissais rien de l'état du mariage? Quand je l'aurais voulu, n'était-ce pas à vous de vous y opposer? Mais je n'ai jamais eu cette folle volonté. Décidée à vous obéir, j'ai attendu votre choix avec une respectueuse résignation; jamais je ne me suis écartée de la soumission que je vous devais, et cependant je porte aujourd'hui la peine qui n'est due qu'aux enfants rebelles. Ah! votre faiblesse m'a perdue...» Peut-être son respect étoufferait-il ces plaintes, mais l'amour maternel les devinerait; et les larmes de votre fille, pour être dérobées, n'en couleraient pas moins sur votre cœur. Où chercherez-vous alors vos consolations? Sera-ce dans ce fol amour, contre lequel vous auriez dû l'armer et par qui au contraire, vous vous seriez laissée séduire?
J'ignore, ma chère amie, si j'ai contre cette passion une prévention trop forte, mais je la crois redoutable, même dans le mariage. Ce n'est pas que je désapprouve qu'un sentiment honnête et doux vienne embellir le lien conjugal et adoucir en quelque sorte les devoirs qu'il impose, mais ce n'est pas à lui qu'il appartient de le former, ce n'est pas à l'illusion d'un moment à régler le choix de notre vie. En effet, pour choisir, il faut comparer, et comment le pouvoir, quand un seul objet nous occupe, quand celui-là même on ne peut le connaître, plongé que l'on est dans l'ivresse et l'aveuglement?
J'ai rencontré, comme vous pouvez croire plusieurs femmes atteintes de ce mal dangereux; j'ai reçu les confidences de quelques-unes. A les entendre, il n'en est point dont l'amant ne soit un être parfait; mais ces perfections chimériques n'existent que dans leur imagination. Leur tête exaltée ne rêve qu'agréments et vertus, elles en parent à loisir celui qu'elles préfèrent; c'est la draperie d'un dieu, portée souvent par un modèle abject, mais quel qu'il soit, à peine l'ont-elles revêtu que, dupes de leur propre ouvrage elles se prosternent pour l'adorer.
Ou votre fille n'aime pas Danceny, ou elle éprouve cette même illusion; elle est commune à tous deux si leur amour est réciproque. Ainsi votre raison pour les unir à jamais se réduit à la certitude qu'ils ne se connaissent pas, qu'ils ne peuvent se connaître. Mais, me direz-vous, M. de Gercourt et ma fille se connaissent-ils davantage? Non, sans doute, mais au moins ne s'abusent-ils pas, ils s'ignorent seulement. Qu'arrive-t-il dans ce cas, entre les deux époux que je suppose honnêtes? c'est que chacun d'eux étudie l'autre, s'observe vis-à-vis de lui, cherche et reconnaît bientôt ce qu'il faut qu'il cède de ses goûts et de ses volontés pour la tranquillité commune. Ces légers sacrifices se font sans peine, parce qu'ils sont réciproques et qu'on les a prévus; bientôt ils font naître une bienveillance mutuelle, et l'habitude, qui fortifie tous les penchants qu'elle ne détruit pas, amène peu à peu cette double amitié, cette tendre confiance qui, jointes à l'estime forment, ce me semble, le véritable, le solide bonheur des mariages.
Les illusions de l'amour peuvent être plus douces, mais qui ne sait aussi qu'elles sont moins durables? et quels dangers n'amènent pas le moment qui les détruit! C'est alors que les moindres défaut paraissent choquants et insupportables, par le contraste qu'ils forment avec l'idée de perfection qui nous avait séduits. Chacun des deux époux croit cependant que l'autre seul a changé et que lui vaut toujours ce qu'un moment d'erreur l'avait fait apprécier. Le charme qu'il n'éprouve plus, il s'étonne de ne le plus faire naître, il en est humilié; la vanité blessée aigrit les esprits, augmente les torts, produit l'humeur, enfante la haine, et de frivoles plaisirs sont payés enfin par de longues infortunes.
Voilà, ma chère amie, ma façon de penser sur l'objet qui nous occupe; je ne la défends pas, je l'expose seulement, c'est à vous à décider. Mais si vous persistez dans votre avis, je vous demande de me faire connaître les raisons qui auront combattu les miennes; je serai bien aise de m'éclairer auprès de vous et surtout d'être rassurée sur le sort de votre aimable enfant, dont je désire bien ardemment le bonheur, et par mon amitié pour elle, et par celle qui m'unit à vous pour la vie.
_Paris, ce 4 octobre 17**._
LETTRE CV
_La Marquise de MERTEUIL à CÉCILE VOLANGES._
Eh bien! petite, vous voilà donc bien fâchée, bien honteuse, et ce M. de Valmont est un méchant homme, n'est-ce pas? Comment! il ose vous traiter comme la femme qu'il aimerait le mieux. Il vous apprend ce que vous mouriez d'envie de savoir! En vérité, ces procédés sont impardonnables. Et vous, de votre côté, vous voulez garder votre sagesse pour votre amant (qui n'en abuse pas); vous ne chérissez de l'amour que les peines et non les plaisirs! Rien de mieux, et vous figurerez à merveille dans un roman. De la passion, de l'infortune, de la vertu par-dessus tout, que de belles choses! Au milieu de ce brillant cortège, on s'ennuie quelquefois à la vérité, mais on le rend bien.
Voyez donc, la pauvre enfant, comme elle est à plaindre! Elle avait les yeux battus le lendemain! Et que direz-vous donc quand ce seront ceux de votre amant? Allez, mon bel ange, vous ne les aurez pas toujours ainsi, tous les hommes ne sont pas des Valmont. Et puis, ne plus oser lever ces yeux-là! Oh! par exemple, vous avez eu bien raison, tout le monde y aurait lu votre aventure. Croyez-moi cependant, s'il en était ainsi, nos femmes et même nos demoiselles auraient le regard plus modeste.
Malgré les louanges que je suis forcée de vous donner, comme vous voyez, il faut convenir pourtant que vous avez manqué votre chef-d'œuvre: c'était de tout dire à votre maman. Vous aviez si bien commencé! déjà vous vous étiez jetée dans ses bras, vous sanglotiez, elle pleurait aussi; quelle scène pathétique! et quel dommage de ne l'avoir pas achevée! Votre tendre mère toute ravie d'aise, et pour aider à votre vertu, vous aurait cloîtrée pour toute votre vie, et là vous auriez aimé Danceny tant que vous auriez voulu, sans rivaux et sans péché; vous vous seriez désolée tout à votre aise, et Valmont à coup sûr, n'aurait pas été troubler votre douleur par de contrariants plaisirs.
Sérieusement, peut-on à quinze ans passés, être enfant comme vous l'êtes? Vous avez bien raison de dire que vous ne méritez pas mes bontés. Je voulais pourtant être votre amie, vous en avez besoin peut-être avec la mère que vous avez et le mari qu'elle veut vous donner! Mais si vous ne vous formez pas davantage, que voulez-vous qu'on fasse de vous? Que peut-on espérer si ce qui fait venir l'esprit aux filles, semble au contraire vous l'ôter?
Si vous pouviez prendre sur vous de raisonner un moment, vous trouveriez bientôt que vous devez vous féliciter au lieu de vous plaindre. Mais vous êtes honteuse et cela vous gêne! Hé! tranquillisez-vous, la honte que cause l'amour est comme la douleur: on ne l'éprouve qu'une fois. On peut encore la feindre après, mais on ne la sent plus. Cependant le plaisir reste, et c'est bien quelque chose. Je crois même avoir démêlé à travers votre petit bavardage, que vous pourriez le compter pour beaucoup. Allons, un peu de bonne foi. Là, ce trouble qui vous empêchait de _faire comme vous disiez_, qui vous faisait trouver _si difficile de se défendre_, qui vous rendait _comme fâchée_ quand Valmont s'en est allé, était-ce bien la honte qui la causait? ou si c'était le plaisir? _et ses façons de dire auxquelles on ne sait comment répondre_, cela ne viendrait-il pas de ses _façons de faire_? Ah! petite fille vous mentez, et vous mentez à votre amie! Cela n'est pas bien. Mais brisons là.
Ce qui pour tout le monde serait un plaisir, et pourrait n'être que cela, devient dans votre situation un véritable bonheur. En effet, placée entre une mère dont il vous importe d'être aimée et un amant dont vous désirez de l'être toujours, comment ne voyez-vous pas que le seul moyen d'obtenir ces succès opposés est de vous occuper d'un tiers? Distraite par cette nouvelle aventure, tandis que vis-à-vis de votre maman vous aurez l'air de sacrifier à votre soumission pour elle un goût qui lui déplaît, vous acquerrez vis-à-vis de votre amant l'honneur d'une belle défense. En l'assurant sans cesse de votre amour, vous ne lui en accorderez pas les dernières preuves. Ces refus, si peu pénibles dans le cas où vous serez, il ne manquera pas de les mettre sur le compte de votre vertu; il s'en plaindra peut-être, mais il vous en aimera davantage, et pour avoir le double mérite aux yeux de l'un de sacrifier l'amour, à ceux de l'autre d'y résister, il ne vous en coûtera que d'en goûter les plaisirs. O combien de femmes ont perdu leur réputation, qui l'eussent conservée avec soin, si elles avaient pu la soutenir par de pareils moyens!
Ce parti que je vous propose ne vous paraît-il pas le plus raisonnable, comme le plus doux? Savez-vous ce que vous avez gagné à celui que vous avez pris? C'est que votre maman a attribué votre redoublement de tristesse à un redoublement d'amour, qu'elle en est outrée et que pour vous en punir elle n'attend que d'en être plus sûre. Elle vient de m'en écrire; elle tentera tout pour obtenir cet aveu de vous-même. Elle ira, peut-être, me dit-elle, jusqu'à vous proposer Danceny pour époux, et cela pour vous engager à parler. Et si, vous laissant séduire par cette trompeuse tendresse, vous répondiez selon votre cœur, bientôt renfermée pour longtemps, peut-être pour toujours, vous pleureriez à loisir votre aveugle crédulité.
Cette ruse qu'elle veut employer contre vous, il faut la combattre par une autre. Commencez donc, en lui montrant moins de tristesse, à lui faire croire que vous songez moins à Danceny. Elle se le persuadera d'autant plus facilement que c'est l'effet ordinaire de l'absence, et elle vous en saura d'autant plus de gré qu'elle y trouvera une occasion de s'applaudir de sa prudence, qui lui a suggéré ce moyen. Mais si, conservant quelque doute, elle persistait pourtant à vous éprouver et qu'elle vînt à vous parler de mariage, renfermez-vous, en fille bien née, dans une parfaite soumission. Au fait, qu'y risquez-vous? Pour ce qu'on fait d'un mari, l'un vaut toujours bien l'autre, et le plus incommode est encore moins gênant qu'une mère.
Une fois plus contente de vous, votre maman vous mariera enfin, et alors, plus libre dans vos démarches, vous pourrez à votre choix, quitter Valmont pour prendre Danceny, ou même les garder tous deux. Car, prenez-y garde, votre Danceny est gentil, mais c'est un de ces hommes qu'on a quand on veut et tant qu'on veut; on peut donc se mettre à l'aise avec lui. Il n'en est pas de même de Valmont: on le garde difficilement, et il est dangereux de le quitter. Il faut avec lui beaucoup d'adresse, ou, quand on n'en a pas, beaucoup de docilité. Mais, aussi si vous pouviez parvenir à vous l'attacher comme ami, ce serait là le bonheur! il vous mettrait tout de suite au premier rang de nos femmes à la mode. C'est comme cela qu'on acquiert une consistance dans le monde, et non pas à rougir et à pleurer, comme quand vos religieuses vous faisaient dîner à genoux.
Vous tâcherez donc, si vous êtes sage de vous raccommoder avec Valmont, qui doit être très en colère contre vous; et comme il faut savoir réparer ses sottises, ne craignez pas de lui faire quelques avances; aussi bien apprendrez-vous bientôt que si les hommes nous font les premières, nous sommes presque toujours obligées de faire les secondes. Vous avez un prétexte pour celles-ci, car il ne faut pas que vous gardiez cette lettre, et j'exige de vous de la remettre à Valmont aussitôt que vous l'aurez lue. N'oubliez pas pourtant de la recacheter auparavant. D'abord, c'est qu'il faut vous laisser le mérite de la démarche que vous ferez vis-à-vis de lui et qu'elle n'ait pas l'air de vous avoir été conseillée; et puis, c'est qu'il n'y a que vous au monde dont je sois assez l'amie pour vous parler comme je fais.
Adieu, bel ange, suivez mes conseils, et vous me manderez si vous vous en trouvez bien.
_P.-S._--A propos, j'oubliais... un mot encore. Voyez donc à soigner davantage votre style. Vous écrivez toujours comme une enfant. Je vois bien d'où cela vient; c'est que vous dites tout ce que vous pensez et rien de ce que vous ne pensez pas. Cela peut passer ainsi de vous à moi qui n'avons rien de caché l'une pour l'autre, mais avec tout le monde, avec votre amant surtout, vous auriez toujours l'air d'une petite sotte. Vous voyez bien que quand vous écrivez à quelqu'un, c'est pour lui et non pas pour vous: vous devez donc moins chercher à lui dire ce que vous pensez que ce qui lui plaît davantage.
Adieu, mon cœur, je vous embrasse au lieu de vous gronder, dans l'espérance que vous serez plus raisonnable.
_Paris, ce 4 octobre 17**._
LETTRE CVI
_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._
A merveille, vicomte, et, pour le coup, je vous aime à la fureur. Au reste, après la première de vos deux lettres, on pouvait s'attendre à la seconde: aussi ne m'a-t-elle point étonnée; et tandis que déjà fier de vos succès à venir, vous en sollicitiez la récompense et que vous me demandiez si j'étais prête, je voyais bien que je n'avais pas tant besoin de me presser. Oui, d'honneur; en lisant le beau récit de cette scène tendre et qui vous avait si _vivement ému_; en voyant votre retenue, digne des plus beaux temps de notre chevalerie, j'ai dit vingt fois: Voilà une affaire manquée!
Mais c'est que cela ne pouvait pas être autrement. Que voulez-vous que fasse une pauvre femme qui se rend et qu'on ne prend pas? Ma foi, dans ce cas-là, il faut au moins sauver l'honneur, et c'est ce qu'a fait votre présidente. Je sais bien que, pour moi, qui ai senti que la marche qu'elle a prise n'est vraiment pas sans quelque effet, je me propose d'en faire usage pour mon compte, à la première occasion un peu sérieuse qui se présentera; mais je promets bien que si celui pour qui j'en ferai les frais n'en profite pas mieux que vous, il peut assurément renoncer à moi pour toujours.
Vous voilà donc absolument réduit à rien, et cela entre deux femmes, dont l'une était déjà au lendemain, et l'autre ne demandait pas mieux que d'y être. Eh bien! vous allez croire que je me vante et dire qu'il est facile de prophétiser après l'événement, mais je peux vous jurer que je m'y attendais. C'est que, réellement vous n'avez pas le génie de votre état; vous n'en savez que ce que vous en avez appris et vous n'inventez rien. Aussi, dès que les circonstances ne se prêtent plus à vos formules d'usage et qu'il vous faut sortir de la route ordinaire, vous restez court comme un écolier. Enfin un enfantillage d'une part; de l'autre, un retour de pruderie, parce qu'on ne les éprouve pas tous les jours, suffisent pour vous déconcerter, et vous ne savez ni les prévenir, ni y remédier. Ah! vicomte! vicomte! vous m'apprenez à ne pas juger les hommes par leur succès, et bientôt il faudra dire de vous: Il fut brave tel jour. Et quand vous avez fait sottises sur sottises, vous recourez à moi! Il semble que je n'aie rien autre chose à faire que de les réparer. Il est vrai que ce serait bien assez d'ouvrage.
Quoi qu'il en soit, de ces deux aventures l'une est entreprise contre mon gré, et je ne m'en mêle point; pour l'autre, comme vous y avez mis quelque complaisance pour moi, j'en fais mon affaire. La lettre que je joins ici, que vous lirez d'abord et que vous remettrez ensuite à la petite Volanges, est plus que suffisante pour vous la ramener: mais je vous en prie, donnez quelques soins à cette enfant et faisons-en de concert, le désespoir de sa mère et de Gercourt. Il n'y a pas à craindre de forcer les doses. Je vois clairement que la petite personne n'en sera point effrayée, et nos vues sur elle une fois remplies elle deviendra ce qu'elle pourra.
Je me désintéresse entièrement sur son compte. J'avais eu quelque envie d'en faire au moins une intrigante subalterne et de la prendre pour jouer _les seconds_ sous moi, mais je vois qu'il n'y a pas d'étoffe; elle a une sotte ingénuité qui n'a pas cédé même au spécifique que vous avez employé, lequel pourtant n'en manque guère, et c'est selon moi, la maladie la plus dangereuse que femme puisse avoir. Elle dénote surtout une faiblesse de caractère presque toujours incurable et qui s'oppose à tout; de sorte que, tandis que nous nous occuperions à former cette petite fille pour l'intrigue, nous n'en ferions qu'une femme facile. Or je ne connais rien de si plat que cette facilité de bêtise, qui se rend sans savoir ni comment, ni pourquoi, uniquement parce qu'on l'attaque et qu'elle ne sait pas résister. Ces sortes de femmes ne sont absolument que des machines à plaisir.
Vous me direz qu'il n'y a qu'à n'en faire que cela et que c'est assez pour nos projets. A la bonne heure! mais n'oublions pas que, de ces machines-là, tout le monde parvient bientôt à en connaître les ressorts et les moteurs; ainsi que pour se servir de celle-ci sans danger, il faut se dépêcher, s'arrêter de bonne heure et la briser ensuite. A la vérité, les moyens ne nous manqueront pas pour nous en défaire, et Gercourt la fera toujours bien enfermer quand nous voudrons. Au fait, quand il ne pourra plus douter de sa déconvenue, quand elle sera bien publique et bien notoire, que nous importe qu'il se venge, pourvu qu'il ne se console pas? Ce que je dis du mari, vous le pensez sans doute de la mère; ainsi cela vaut fait.
Ce parti que je crois le meilleur et auquel je me suis arrêtée, m'a décidée à mener la jeune personne un peu vite, comme vous verrez par ma lettre; cela rend aussi très important de ne rien laisser entre ses mains qui puisse nous compromettre, et je vous prie d'y avoir attention. Cette précaution une fois prise, je me charge du moral, le reste vous regarde. Si pourtant nous voyons par la suite que l'ingénuité se corrige, nous serons toujours à temps de changer de projet. Il n'en aurait pas moins fallu, un jour ou l'autre, nous occuper de ce que nous allons faire: dans aucun cas nos soins ne seront perdus.
Savez-vous que les miens ont risqué de l'être et que l'étoile de Gercourt a pensé l'emporter sur ma prudence? Mme de Volanges n'a-t-elle pas eu un moment de faiblesse maternelle? Ne voulait-elle pas donner sa fille à Danceny? C'était là ce qu'annonçait cet intérêt plus tendre que vous aviez remarqué _le lendemain_. C'est encore vous qui auriez été cause de ce beau chef-d'œuvre! Heureusement la tendre mère m'en a écrit, et j'espère que ma réponse l'en dégoûtera. J'y parle tant vertu, et surtout je la cajole tant, qu'elle doit trouver que j'ai raison.
Je suis fâchée de n'avoir pas eu le temps de prendre copie de ma lettre pour vous édifier sur l'austérité de ma morale. Vous verriez comme je méprise les femmes assez dépravées pour avoir un amant! Il est si commode d'être rigoriste dans ses discours! cela ne nuit jamais qu'aux autres et ne nous gêne aucunement... Et puis je n'ignore pas que la bonne dame a eu ses petites faiblesses comme une autre dans son jeune temps et je n'étais pas fâchée de l'humilier au moins dans sa conscience; cela me consolait un peu des louanges que je lui donnais contre la mienne. C'est ainsi que, dans la même lettre, l'idée de nuire à Gercourt m'a donné le courage d'en dire du bien.
Adieu, vicomte, j'approuve beaucoup le parti que vous prenez de rester quelque temps où vous êtes. Je n'ai point de moyens pour hâter votre marche, mais je vous invite à vous désennuyer avec notre commune pupille. Pour ce qui est de moi, malgré votre citation polie, vous voyez bien qu'il faut encore attendre, et vous conviendrez sans doute que ce n'est pas ma faute.
_Paris, ce 4 octobre 17**._
LETTRE CVII
_AZOLAN au Vicomte de VALMONT._
MONSIEUR,
Conformément à vos ordres, j'ai été aussitôt la réception de votre lettre, chez M. Bertrand, qui m'a remis les vingt-cinq louis, comme vous lui aviez ordonné. Je lui en avais demandé deux de plus pour Philippe, à qui j'avais dit de partir sur-le-champ, comme monsieur me l'avait mandé, et qui n'avait pas d'argent; mais monsieur votre homme d'affaires n'a pas voulu, en disant qu'il n'avait pas d'ordre de ça de vous. J'ai donc été obligé de les donner de moi et monsieur m'en tiendra compte si c'est sa bonté.
Philippe est parti hier au soir. Je lui ai bien recommandé de ne pas quitter le cabaret, afin qu'on puisse être sûr de le trouver si on en a besoin.
J'ai été tout de suite après chez Mme la présidente pour voir Mlle Julie; mais elle était sortie et je n'ai parlé qu'à La Fleur, de qui je n'ai pu rien savoir, parce que depuis son arrivée il n'avait été à l'hôtel qu'à l'heure des repas. C'est le second qui a fait tout le service et monsieur sait bien que je ne connaissais pas celui-là. Mais j'ai commencé aujourd'hui.
Je suis retourné ce matin chez Mlle Julie et elle a paru bien aise de me voir. Je l'ai interrogée sur la cause du retour de sa maîtresse; mais elle m'a dit n'en rien savoir, et je crois qu'elle a dit vrai. Je lui ai reproché de ne pas m'avoir averti de son départ, et elle m'a assuré qu'elle ne l'avait su que le soir même en allant coucher madame, si bien qu'elle a passé toute la nuit à ranger et que la pauvre fille n'a pas dormi deux heures. Elle n'est sortie ce soir-là de la chambre de sa maîtresse qu'à une heure passée, et elle l'a laissée qui se mettait seulement à écrire.
Le matin, Mme de Tourvel, en partant, a remis une lettre au concierge du château. Mlle Julie ne sait pas pour qui, elle dit que c'était peut-être pour monsieur, mais monsieur ne m'en parle pas.
Pendant tout le voyage, madame a eu un grand capuchon sur sa figure, ce qui faisait qu'on ne pouvait la voir; mais Mlle Julie croit être sûre qu'elle a pleuré souvent. Elle n'a pas dit une parole pendant la route et elle n'a pas voulu s'arrêter à ***[41], comme elle avait fait en allant; ce qui n'a pas fait trop de plaisir à Mlle Julie, qui n'avait pas déjeuné. Mais, comme je lui ai dit, les maîtres sont les maîtres.
[41] Toujours le même village, à moitié chemin de la route.