Part 23
Mon amie, je suis joué, trahi, perdu; je suis au désespoir: Mme de Tourvel est partie. Elle est partie et je ne l'ai pas su! et je n'étais pas là pour m'opposer à son départ, pour lui reprocher son indigne trahison! Ah! ne croyez pas que je l'eusse laissée partir; elle serait restée; oui, elle serait restée, eussé-je dû employer la violence. Mais quoi! dans ma crédule sécurité, je dormais tranquillement; je dormais et la foudre est tombée sur moi. Non, je ne conçois rien à ce départ: il faut renoncer à connaître les femmes.
Quand je me rappelle la journée d'hier! que dis-je? la soirée même! Ce regard si doux, cette voix si tendre! et cette main serrée! et pendant ce temps elle projetait de me fuir! O femmes, femmes! plaignez-vous donc si l'on vous trompe! Mais oui, toute perfidie qu'on emploie est un vol qu'on vous fait.
Quel plaisir j'aurai à me venger! Je la retrouverai cette femme perfide; je reprendrai mon empire sur elle. Si l'amour m'a suffi pour en trouver les moyens, que ne sera-t-il pas, aidé de la vengeance? Je la verrai encore à mes genoux, tremblante et baignée de pleurs, me criant merci de sa trompeuse voix; et moi je serai sans pitié.
Que fait-elle, à présent? que pense-t-elle? Peut-être elle s'applaudit de m'avoir trompé et, fidèle aux goûts de son sexe, ce plaisir lui paraît le plus doux. Ce que n'a pu la vertu tant vantée, l'esprit de ruse l'a produit sans effort. Insensé! je redoutais sa sagesse: c'était sa mauvaise foi que je devais craindre.
Et être obligé de dévorer mon ressentiment! n'oser montrer qu'une tendre douleur quand j'ai le cœur rempli de rage! me voir réduit à supplier encore une femme rebelle qui s'est soustraite à mon empire! Devais-je donc être humilié à ce point? Et par qui? par une femme timide et qui jamais ne s'est exercée à combattre. A quoi me sert de m'être établi dans son cœur, de l'avoir embrasé de tous les feux de l'amour, d'avoir porté jusqu'au délire le trouble de ses sens, si, tranquille dans sa retraite, elle peut aujourd'hui s'enorgueillir de sa fuite plus que moi de mes victoires? Et je le souffrirais? Mon amie, vous ne le croyez pas; vous n'avez pas de moi cette humiliante idée!
Mais quelle fatalité m'attache à cette femme? Cent autres ne désirent-elles pas mes soins? ne s'empresseront-elles pas d'y répondre? Quand même aucune ne vaudrait celle-ci, l'attrait de la variété, le charme des nouvelles conquêtes, l'éclat de leur nombre n'offrent-ils pas des plaisirs assez doux? Pourquoi courir après celui qui nous fuit et négliger ceux qui se présentent? Ah! pourquoi?... Je l'ignore, mais je l'éprouve fortement.
Il n'est plus pour moi de bonheur, de repos que par la possession de cette femme que je hais et que j'aime avec une égale fureur. Je ne supporterai mon sort que du moment où je disposerai du sien. Alors, tranquille et satisfait, je la verrai à son tour, livrée aux orages que j'éprouve en ce moment, j'en exciterai mille autres encore. L'espoir et la crainte, la méfiance et la sécurité, tous les maux inventés par la haine, tous les biens accordés par l'amour, je veux qu'ils remplissent son cœur, qu'ils s'y succèdent à ma volonté. Ce temps viendra... Mais que de travaux encore! que j'en étais près hier! et qu'aujourd'hui je m'en vois éloigné! Comment m'en rapprocher? Je n'ose tenter aucune démarche; je sens que pour prendre un parti il faudrait être plus calme, et mon sang bout dans mes veines.
Ce qui redouble mon tourment, c'est le sang-froid avec lequel chacun répond ici à mes questions sur cet événement, sur sa cause, sur tout ce qu'il offre d'extraordinaire... Personne ne sait rien, personne ne désire de rien savoir; à peine en aurait-on parlé si j'avais consenti qu'on parlât d'autre chose. Mme de Rosemonde chez qui j'ai couru ce matin quand j'ai appris cette nouvelle, m'a répondu avec le froid de son âge que c'était la suite naturelle de l'indisposition que Mme de Tourvel avait eue hier, qu'elle avait craint une maladie et qu'elle avait préféré d'être chez elle: elle trouve cela tout simple; elle en aurait fait autant, m'a-t-elle dit; comme s'il pouvait y avoir quelque chose de commun entre elles deux! entre elle, qui n'a plus qu'à mourir, et l'autre, qui fait le charme et le tourment de ma vie!
Mme de Volanges, que d'abord j'avais soupçonnée d'être complice, ne paraît affectée que de n'avoir pas été consultée sur cette démarche. Je suis bien aise je l'avoue, qu'elle n'ait pas eu le plaisir de me nuire. Cela me prouve encore qu'elle n'a pas autant que je le craignais, la confiance de cette femme; c'est toujours une ennemie de moins. Comme elle se féliciterait si elle savait que c'est moi qu'on a fui! comme elle se serait gonflée d'orgueil si c'eût été par ses conseils! comme son importance en aurait redoublé! Mon Dieu! que je la hais! Oh! je renouerai avec sa fille; je veux la travailler à ma fantaisie; aussi bien, je crois que je resterai ici quelque temps; au moins le peu de réflexions que j'ai pu faire me porte à ce parti.
Ne croyez-vous pas en effet, qu'après une démarche aussi marquée, mon ingrate doit redouter ma présence? Si donc l'idée lui est venue que je pourrais la suivre, elle n'aura pas manqué de me fermer sa porte, et je ne veux pas plus l'accoutumer à ce moyen qu'en souffrir l'humiliation. J'aime mieux lui annoncer, au contraire, que je reste ici; je lui ferai même des instances pour qu'elle y revienne, et quand elle sera bien persuadée de mon absence, j'arriverai chez elle: nous verrons comment elle supportera cette aventure. Mais il faut la différer pour en augmenter l'effet et je ne sais encore si j'en aurai la patience; j'ai eu vingt fois dans la journée, la bouche ouverte pour demander mes chevaux. Cependant je prendrai sur moi; je m'engage à recevoir votre réponse ici; je vous demande seulement, ma belle amie, de ne pas me la faire attendre.
Ce qui me contrarierait le plus serait de ne pas savoir ce qui se passe, mais mon chasseur qui est à Paris, a des droits à quelque accès auprès de la femme de chambre: il pourra me servir. Je lui envoie une instruction et de l'argent. Je vous prie de trouver bon que je joigne l'un et l'autre à cette lettre et aussi d'avoir soin de les lui envoyer par un de vos gens, avec ordre de les lui remettre à lui-même. Je prends cette précaution parce que le drôle a l'habitude de n'avoir jamais reçu les lettres que je lui écris quand elles lui prescrivent quelque chose qui le gêne et que, pour le moment, il ne me paraît pas aussi épris de sa conquête que je voudrais qu'il le fût.
Adieu, ma belle amie; s'il vous vient quelque idée heureuse, quelque moyen de hâter ma marche, faites-m'en part. J'ai éprouvé plus d'une fois combien votre amitié pouvait être utile; je l'éprouve encore en ce moment, car je me sens plus calme depuis que je vous écris; au moins, je parle à quelqu'un qui m'entend et non aux automates près de qui je végète depuis ce matin. En vérité, plus je vais et plus je suis tenté de croire qu'il n'y a que vous et moi dans le monde qui valions quelque chose.
_Du château de..., ce 3 octobre 17**._
LETTRE CI
_Le Vicomte de VALMONT à AZOLAN, son chasseur._
(_Jointe à la précédente._)
Il faut que vous soyez bien imbécile, vous qui êtes parti d'ici ce matin, de n'avoir pas su que Mme de Tourvel en partait aussi, ou, si vous l'avez su, de n'être pas venu m'en avertir. A quoi sert-il donc que vous dépensiez mon argent à vous enivrer avec les valets? que le temps que vous devriez employer à me servir vous le passiez à faire l'agréable auprès des femmes de chambre, si je n'en suis pas mieux informé de ce qui se passe? Voilà pourtant de vos négligences! Mais je vous préviens que s'il vous en arrive une seule dans cette affaire-ci, ce sera la dernière que vous aurez à mon service.
Il faut que vous m'instruisiez de tout ce qui se passe chez Mme de Tourvel: de sa santé; si elle dort; si elle est triste ou gaie; si elle sort souvent et chez qui elle va; si elle reçoit du monde chez elle et qui y vient; à quoi elle passe son temps; si elle a de l'humeur avec ses femmes, particulièrement avec celle qu'elle avait amenée ici; ce qu'elle fait quand elle est seule; si, quand elle lit, elle lit de suite ou si elle interrompt sa lecture pour rêver; de même quand elle écrit. Songez aussi à vous rendre l'ami de celui qui porte ses lettres à la poste. Offrez-vous souvent à lui pour faire cette commission à sa place, et quand il acceptera, ne faites partir que celles qui vous paraîtront indifférentes et envoyez-moi les autres, surtout celles à Mme de Volanges, si vous en rencontrez.
Arrangez-vous pour être encore quelque temps l'amant heureux de votre Julie. Si elle en a un autre, comme vous l'avez cru, faites-la consentir à se partager et n'allez pas vous piquer d'une ridicule délicatesse: vous serez dans le cas de bien d'autres qui valent mieux que vous. Si pourtant votre second se rendait trop importun, si vous vous aperceviez par exemple, qu'il occupât trop Julie pendant la journée et qu'elle en fût moins souvent auprès de sa maîtresse, écartez-le par quelques moyens ou cherchez-lui querelle; n'en craignez pas les suites, je vous soutiendrai. Surtout ne quittez pas cette maison. C'est par l'assiduité qu'on voit tout et qu'on voit bien. Si même le hasard faisait renvoyer quelqu'un des gens, présentez-vous pour le remplacer, comme n'étant plus à moi. Dites, dans ce cas, que vous m'avez quitté pour chercher une maison plus tranquille et plus réglée. Tâchez enfin de vous faire accepter. Je ne vous en garderai pas moins à mon service pendant ce temps; ce sera comme chez la duchesse de *** et, par la suite Mme de Tourvel vous en récompensera de même.
Si vous aviez assez d'adresse et de zèle, cette instruction devrait suffire; mais, pour suppléer à l'un et à l'autre, je vous envoie de l'argent. Le billet ci-joint vous autorise, comme vous verrez, à toucher vingt-cinq louis chez mon homme d'affaires, car je ne doute pas que vous ne soyez sans le sou. Vous emploierez de cette somme, ce qui sera nécessaire pour décider Julie à établir une correspondance avec moi. Le reste servira à faire boire les gens. Ayez soin, autant que cela se pourra, que ce soit chez le suisse de la maison, afin qu'il aime à vous y voir venir. Mais n'oubliez pas que ce ne sont pas vos plaisirs que je veux payer, mais vos services.
Accoutumez Julie à observer tout et à tout rapporter, même ce qui lui paraîtrait minutieux. Il vaut mieux qu'elle écrive dix phrases inutiles que d'en omettre une intéressante, et souvent ce qui paraît indifférent ne l'est pas. Comme il faut que je puisse être instruit sur-le-champ s'il arrivait quelque chose qui vous parût mériter attention, aussitôt cette lettre reçue, vous enverrez Philippe sur le cheval de commission, s'établir à ***[40]; il y restera jusqu'à nouvel ordre; ce sera un relais en cas de besoin. Pour la correspondance courante la poste suffira.
[40] Village à moitié chemin de Paris au château de Mme de Rosemonde.
Prenez garde de perdre cette lettre. Relisez-la tous les jours, tant pour vous assurer de ne rien oublier que pour être sûr de l'avoir encore. Faites enfin tout ce qu'il faut faire quand on est honoré de ma confiance. Vous savez que si je suis content de vous, vous le serez de moi.
_Du château de..., ce 3 octobre 17**._
LETTRE CII
_La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE._
Vous serez bien étonnée, madame, en apprenant que je pars de chez vous aussi précipitamment. Cette démarche va vous paraître extraordinaire, mais que votre surprise va redoubler encore quand vous en saurez les raisons! Peut-être trouverez-vous qu'en vous les confiant je ne respecte pas assez la tranquillité nécessaire à votre âge, que je m'écarte même des sentiments de vénération qui vous sont dus à tant de titres? Ah! madame, pardon; mais mon cœur est oppressé, il a besoin d'épancher sa douleur dans le sein d'une amie également douce et prudente: quelle autre que vous pouvait-il choisir? Regardez-moi comme votre enfant. Ayez pour moi les bontés maternelles; je les implore. J'y ai peut-être quelques droits par mes sentiments pour vous.
Où est le temps où, tout entière à ces sentiments louables, je ne connaissais point ceux qui, portant dans l'âme le trouble mortel que j'éprouve, ôtent la force de les combattre en même temps qu'ils en imposent le devoir? Ah! ce fatal voyage m'a perdue...
Que vous dirai-je enfin? J'aime, oui, j'aime éperdument. Hélas! ce mot que j'écris pour la première fois; ce mot si souvent demandé sans être obtenu, je payerais de ma vie la douceur de pouvoir une fois seulement le faire entendre à celui qui l'inspire, et pourtant il faut le refuser sans cesse! Il va douter de mes sentiments; il croira avoir à s'en plaindre. Je suis bien malheureuse! Que ne lui est-il aussi facile de lire dans mon cœur que d'y régner? Oui, je souffrirais moins s'il savait que je souffre; mais vous-même, à qui je le dis, vous n'en aurez encore qu'une faible idée.
Dans peu de moments, je vais le fuir et l'affliger. Tandis qu'il se croira encore près de moi, je serai déjà loin de lui; à l'heure où j'avais coutume de le voir chaque jour, je serai dans des lieux où il n'est jamais venu, où je ne dois pas permettre qu'il vienne. Déjà tous mes préparatifs sont faits; tout est là sous mes yeux; je ne puis les reposer sur rien qui ne m'annonce ce cruel départ. Tout est prêt, excepté moi!... et plus mon cœur s'y refuse, plus il me prouve la nécessité de m'y soumettre.
Je m'y soumettrai sans doute, il vaut mieux mourir que de vivre coupable. Déjà, je le sens, je ne le suis que trop; je n'ai sauvé que ma sagesse, la vertu s'est évanouie. Faut-il vous l'avouer, ce qui me reste encore je le dois à sa générosité. Enivrée du plaisir de le voir, de l'entendre, de la douceur de le sentir auprès de moi, du bonheur plus grand de pouvoir faire le sien, j'étais sans puissance et sans force; à peine m'en restait-il pour combattre, je n'en avais plus pour résister; je frémissais de mon danger, sans pouvoir le fuir. Eh bien! il a vu ma peine et il a eu pitié de moi. Comment ne le chérirais-je pas? je lui dois bien plus que la vie.
Ah! si en restant auprès de lui je n'avais à trembler que pour elle, ne croyez pas que jamais je consentisse à m'éloigner. Que m'est-elle sans lui, ne serais-je pas trop heureuse de la perdre? Condamnée à faire éternellement son malheur et le mien; à n'oser ni me plaindre, ni le consoler; à me défendre chaque jour contre lui, contre moi-même; à mettre mes soins à causer sa peine, quand je voudrais les consacrer tous à son bonheur: vivre ainsi n'est-ce pas mourir mille fois? voilà pourtant quel va être mon sort. Je le supporterai cependant, j'en aurai le courage. Oh! vous, que je choisis pour ma mère, recevez-en le serment!
Recevez aussi celui que je fais de ne vous dérober aucune de mes actions; recevez-le, je vous en conjure; je vous le demande comme un secours dont j'ai besoin: ainsi engagée à vous dire tout, je m'accoutumerai à me croire toujours en votre présence. Votre vertu remplacera la mienne. Jamais, sans doute, je ne consentirai à rougir à vos yeux et, retenue par ce frein puissant, tandis que je chérirai en vous l'indulgente amie confidente de ma faiblesse, j'y honorerai encore l'ange tutélaire qui me sauvera de la honte.
C'est bien en éprouver assez que d'avoir à faire cette demande. Fatal effet d'une présomptueuse confiance! Pourquoi n'ai-je pas redouté plus tôt ce penchant que j'ai senti naître? Pourquoi me suis-je flattée de pouvoir à mon gré, le maîtriser ou le vaincre? Insensée! je connaissais bien peu l'amour! Ah! si je l'avais combattu avec plus de soin, peut-être eût-il pris moins d'empire! peut-être alors ce départ n'eût pas été nécessaire, ou même, en me soumettant à ce parti douloureux, j'aurais pu ne pas rompre entièrement une liaison qu'il eût suffi de rendre moins fréquente! Mais tout perdre à la fois! et pour jamais! Oh! mon amie!... Mais quoi! même en vous écrivant, je m'égare encore dans des vœux criminels? Ah! partons, partons, et que du moins ces torts involontaires soient expiés par mes sacrifices.
Adieu, ma respectable amie; aimez-moi comme votre fille, adoptez-moi pour telle et soyez sûre que malgré ma faiblesse, j'aimerais mieux mourir que de me rendre indigne de votre choix.
_De..., ce 3 octobre 17**, à une heure du matin._
LETTRE CIII
_Madame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL._
J'ai été, ma chère belle, plus affligée de votre départ que surprise de sa cause; une longue expérience et l'intérêt que vous inspirez avaient suffi pour m'éclairer sur l'état de votre cœur, et s'il faut tout vous dire, vous ne m'avez rien ou presque rien appris par votre lettre. Si je n'avais été instruite que par elle, j'ignorerais encore quel est celui que vous aimez; car, en me parlant de _lui_ tout le temps, vous n'avez pas écrit son nom une seule fois. Je n'en avais pas besoin; je sais bien qui c'est. Mais je le remarque, parce que je me suis rappelée que c'est toujours là le style de l'amour. Je vois qu'il en est encore comme au temps passé.
Je ne croyais guère être jamais dans le cas de revenir sur des souvenirs si éloignés de moi et si étrangers à mon âge. Pourtant depuis hier, je m'en suis vraiment beaucoup occupée, par le désir que j'avais d'y trouver quelque chose qui pût vous être utile. Mais que puis-je faire, que vous admirer et vous plaindre? Je loue le parti sage que vous avez pris, mais il m'effraie, parce que j'en conclus que vous l'avez jugé nécessaire et, quand on en est là, il est bien difficile de se tenir toujours éloignée de celui dont notre cœur nous rapproche sans cesse.
Cependant ne vous découragez pas. Rien ne doit être impossible à votre belle âme, et quand vous devriez un jour avoir le malheur de succomber (ce qu'à Dieu ne plaise!), croyez-moi, ma chère belle, réservez-vous au moins la consolation d'avoir combattu de toute votre puissance. Et puis ce que ne peut la sagesse humaine, la grâce divine l'opère quand il lui plaît. Peut-être êtes-vous à la veille de ces secours, et votre vertu, éprouvée dans ces combats terribles, en sortira plus pure et plus brillante. La force que vous n'avez pas aujourd'hui, espérez que vous la recevrez demain. N'y comptez pas pour vous en reposer sur elle, mais pour vous encourager à user de toutes les vôtres.
En laissant à la Providence le soin de vous secourir dans un danger contre lequel je ne peux rien, je me réserve de vous soutenir et vous consoler autant qu'il serait en moi. Je ne soulagerai pas vos peines, mais je les partagerai. C'est à ce titre que je recevrai volontiers vos confidences. Je sens que votre cœur doit avoir besoin de s'épancher. Je vous ouvre le mien; l'âge ne l'a pas encore refroidi au point d'être insensible à l'amitié. Vous le trouverez toujours prêt à vous recevoir. Ce sera un faible soulagement à vos douleurs, mais au moins vous ne pleurerez pas seule, et quand ce malheureux amour, prenant trop d'empire sur vous vous forcera d'en parler, il vaut mieux que ce soit avec moi qu'avec _lui_. Voilà que je parle comme vous, et je crois qu'à nous deux nous ne parviendrons pas à le nommer; au reste, nous nous entendons.
Je ne sais si je fais bien de vous dire qu'il m'a paru vivement affecté de votre départ; il serait peut-être plus sage de ne vous en pas parler; mais je n'aime pas cette sagesse qui afflige ses amis. Je suis pourtant forcée de n'en pas parler plus longtemps. Ma vue débile et ma main tremblante ne me permettent pas de longues lettres, quand il faut les écrire moi-même.
Adieu donc, ma chère belle, adieu, mon aimable enfant; oui, je vous adopte volontiers pour ma fille, et vous avez bien tout ce qu'il faut pour faire l'orgueil et le plaisir d'une mère.
_Du château de..., ce 3 octobre 17**._
LETTRE CIV
_La Marquise de MERTEUIL à Madame de VOLANGES._
En vérité, ma chère et bonne amie, j'ai eu peine à me défendre d'un mouvement d'orgueil, en lisant votre lettre. Quoi! vous m'honorez de votre entière confiance! vous allez même jusqu'à me demander des conseils! Ah! je suis heureuse, si je mérite cette opinion favorable de votre part; si je ne la dois pas seulement à la prévention de l'amitié. Au reste, quel qu'en soit le motif, elle n'en est pas moins précieuse à mon cœur, et l'avoir obtenue n'est à mes yeux qu'une raison de plus pour travailler davantage à la mériter. Je vais donc (mais sans prétendre vous donner un avis) vous dire librement ma façon de penser. Je m'en méfie, parce qu'elle diffère de la vôtre; mais quand je vous aurai exposé mes raisons, vous les jugerez, et si vous les condamnez, je souscris d'avance à votre jugement. J'aurai au moins cette sagesse de ne pas me croire plus sage que vous.
Si pourtant, et pour cette seule fois, mon avis se trouvait préférable, il faudrait en chercher la cause dans les illusions de l'amour maternel. Puisque ce sentiment est louable, il doit se trouver en vous. Qu'il se reconnaît bien en effet, dans le parti que vous êtes tentée de prendre! c'est ainsi que s'il vous arrive d'errer quelquefois, ce n'est jamais que dans le choix des vertus.
La prudence est à ce qu'il me semble, celle qu'il faut préférer quand on dispose du sort des autres, et surtout quand il s'agit de le fixer par un lien indissoluble et sacré, tel que celui du mariage. C'est alors qu'une mère, également sage et tendre, doit, comme vous le dites bien, _aider sa fille de son expérience_. Or, je vous le demande qu'a-t-elle à faire pour y parvenir? sinon de distinguer pour elle, entre ce qui plaît et ce qui convient.
Ne serait-ce donc pas avilir l'autorité maternelle, ne serait-ce pas l'anéantir que de la subordonner à un goût frivole, dont la puissance illusoire ne se fait sentir qu'à ceux qui la redoutent et disparaît sitôt qu'on la méprise? Pour moi, je l'avoue, je n'ai jamais cru à ces passions entraînantes et irrésistibles dont il semble qu'on soit convenu de faire l'excuse générale de nos dérèglements. Je ne conçois pas comment un goût, qu'un moment voit naître et qu'un autre voit mourir, peut avoir plus de force que les principes inaltérables de pudeur, d'honnêteté et de modestie, et je n'entends pas plus qu'une femme qui les trahit puisse être justifiée par la passion prétendue, qu'un voleur ne le serait par la passion de l'argent, ou un assassin par celle de la vengeance.
Eh! qui peut dire n'avoir jamais eu à combattre? Mais j'ai toujours cherché à me persuader que, pour résister, il suffisait de le vouloir, et jusqu'alors au moins mon expérience a confirmé mon opinion. Que serait la vertu sans les devoirs qu'elle impose? son culte est dans nos sacrifices, sa récompense dans nos cœurs. Ces vérités ne peuvent être niées que par ceux qui ont intérêt de les méconnaître et qui, déjà dépravés espèrent faire un moment d'illusion, en essayant de justifier leur mauvaise conduite par de mauvaises raisons.
Mais pourrait-on le craindre d'un enfant simple et timide; d'un enfant né de vous et dont l'éducation modeste et pure n'a pu que fortifier l'heureux naturel? C'est pourtant à cette crainte, que j'ose dire humiliante pour votre fille, que vous voulez sacrifier le mariage avantageux que votre prudence avait ménagé pour elle! J'aime beaucoup Danceny, et, depuis longtemps comme vous savez, je vois peu M. de Gercourt; mais mon amitié pour l'un, mon indifférence pour l'autre, ne m'empêchent point de sentir l'énorme différence qui se trouve entre ces deux partis.