Part 22
Apprenez donc... ma main tremble, comme vous voyez je ne peux presque pas écrire, je me sens le visage tout en feu... Ah! c'est bien le rouge de la honte. Eh bien! je la souffrirai; ce sera la première punition de ma faute. Oui, je vous dirai tout.
Vous saurez donc que M. de Valmont, qui m'a remis jusqu'ici les lettres de M. Danceny, a trouvé tout d'un coup que c'était trop difficile; il a voulu avoir une clef de ma chambre. Je puis bien vous assurer que je ne voulais pas; mais il a été en écrire à Danceny, et Danceny l'a voulu aussi; et moi, ça me fait tant de peine quand je lui refuse quelque chose, surtout depuis mon absence qui le rend si malheureux, que j'ai fini par y consentir. Je ne prévoyais pas le malheur qui en arriverait.
Hier, M. de Valmont s'est servi de cette clef pour venir dans ma chambre comme j'étais endormie; je m'y attendais si peu qu'il m'a fait bien peur en me réveillant, mais comme il m'a parlé tout de suite je l'ai reconnu et je n'ai pas crié; et puis l'idée m'est venue d'abord qu'il venait peut-être m'apporter une lettre de Danceny. C'en était bien loin. Un petit moment après, il a voulu m'embrasser et, pendant que je me défendais comme c'est naturel, il a si bien fait, que je n'aurais pas voulu pour toute chose au monde... mais lui voulait un baiser auparavant. Il a bien fallu, car comment faire? d'autant que j'avais essayé d'appeler, mais outre que je n'ai pas pu, il a bien su me dire que s'il venait quelqu'un il saurait bien rejeter toute la faute sur moi; et, en effet c'était bien facile à cause de cette clef. Ensuite il ne s'est pas retiré davantage. Il en a voulu un second, et celui-là je ne savais pas ce qui en était, mais il m'a toute troublée; et après, c'était encore pis qu'auparavant. Oh! par exemple, c'est bien mal ça. Enfin après..., vous m'exempterez bien de dire le reste; mais je suis malheureuse autant qu'on peut l'être.
Ce que je me reproche le plus et dont pourtant il faut que je vous parle, c'est que j'ai peur de ne pas m'être défendue autant que je le pouvais. Je ne sais pas comment cela se faisait; sûrement je n'aime pas M. de Valmont, bien au contraire, et il y avait des moments où j'étais comme si je l'aimais... Vous jugez bien que ça ne m'empêchait pas de lui dire toujours que non; mais je sentais bien que je ne faisais pas comme je disais; et ça, c'était comme malgré moi; et puis aussi j'étais bien troublée! S'il est toujours aussi difficile que ça de se défendre, il faut y être bien accoutumée! Il est vrai que M. de Valmont a des façons de dire qu'on ne sait pas comment faire pour lui répondre. Enfin, croiriez-vous que quand il s'en est allé, j'en étais comme fâchée, et que j'ai eu la faiblesse de consentir qu'il revînt ce soir: ça me désole encore plus que tout le reste.
Oh! malgré ça, je vous promets bien que je l'empêcherai d'y venir. Il n'a pas été sorti, que j'ai bien senti que j'avais eu bien tort de lui promettre. Aussi, j'ai pleuré tout le reste du temps. C'est surtout Danceny qui me faisait de la peine! toutes les fois que je songeais à lui mes pleurs redoublaient que j'en étais suffoquée, et j'y songeais toujours..., et à présent encore, vous en voyez l'effet, voilà mon papier tout trempé. Non, je ne me consolerai jamais, ne fût-ce qu'à cause de lui... Enfin, je n'en pouvais plus, et pourtant je n'ai pas pu dormir une minute. Et ce matin en me levant quand je me suis regardée au miroir, je faisais peur tant j'étais changée.
Maman s'en est aperçue dès qu'elle m'a vue et elle m'a demandé ce que j'avais. Moi, je me suis mise à pleurer tout de suite. Je croyais qu'elle m'allait gronder, et peut-être ça m'aurait fait moins de peine, mais au contraire. Elle m'a parlé avec douceur. Je ne le méritais guère. Elle m'a dit de ne pas m'affliger comme ça. Elle ne savait pas le sujet de mon affliction. Que je me rendais malade! Il y a des moments où je voudrais être morte. Je n'ai pas pu y tenir. Je me suis jetée dans ses bras en sanglotant et en lui disant: «Ah! maman, votre fille est bien malheureuse!» Maman n'a pas pu s'empêcher de pleurer un peu et tout cela n'a fait qu'augmenter mon chagrin; heureusement elle ne m'a pas demandé pourquoi j'étais si malheureuse, car je n'aurais su que lui dire.
Je vous en supplie, madame, écrivez-moi le plus tôt que vous pourrez et dites-moi ce que je dois faire, car je n'ai pas le courage de songer à rien et je ne sais que m'affliger. Vous voudrez bien m'adresser votre lettre par M. de Valmont, mais, je vous en prie, si vous lui écrivez en même temps, ne lui parlez pas que je vous aie rien dit.
J'ai l'honneur d'être, madame, avec toujours bien de l'amitié, votre très humble et très obéissante servante...
Je n'ose pas signer cette lettre.
_Du château de..., ce 1er octobre 17**._
LETTRE XCVIII
_Madame de VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL._
Il y a bien peu de jours ma charmante amie, que c'était vous qui me demandiez des consolations et des conseils; aujourd'hui c'est mon tour et je vous fais pour moi la même demande que vous me faisiez pour vous. Je suis bien réellement affligée et je crains de n'avoir pas pris les meilleurs moyens pour éviter les chagrins que j'éprouve.
C'est ma fille qui cause mon inquiétude. Depuis mon départ, je l'avais bien vue toujours triste et chagrine, mais je m'y attendais et j'avais armé mon cœur d'une sévérité que je jugeais nécessaire. J'espérais que l'absence, les distractions détruiraient bientôt un amour que je regardais plutôt comme une erreur de l'enfance que comme une véritable passion. Cependant, loin d'avoir rien gagné depuis mon séjour ici, je m'aperçois que cette enfant se livre de plus en plus à une mélancolie dangereuse et je crains, tout de bon, que sa santé ne s'altère. Particulièrement depuis quelques jours, elle change à vue d'œil. Hier, surtout, elle me frappa, et tout le monde ici en fut vraiment alarmé.
Ce qui me prouve encore combien elle est affectée vivement, c'est que je la vois prête à surmonter la timidité qu'elle a toujours eue avec moi. Hier matin, sur la simple demande que je lui fis si elle était malade, elle se précipita dans mes bras en me disant qu'elle était bien malheureuse; et elle pleura aux sanglots. Je ne puis vous rendre la peine qu'elle m'a faite; les larmes me sont venues aux yeux tout de suite et je n'ai eu que le temps de me détourner pour empêcher qu'elle ne me vît. Heureusement, j'ai eu la prudence de ne lui faire aucune question et elle n'a pas osé m'en dire davantage: mais il n'en est pas moins clair que c'est cette malheureuse passion qui la tourmente.
Quel parti prendre pourtant, si cela dure? ferai-je le malheur de ma fille? tournerai-je contre elle les qualités les plus précieuses de l'âme, la sensibilité et la constance? est-ce pour cela que je suis sa mère? et quand j'étoufferais ce sentiment si naturel qui nous fait vouloir le bonheur de nos enfants; quand je regarderais comme une faiblesse ce que je crois, au contraire, le premier, le plus sacré de nos devoirs; si je force son choix, n'aurai-je pas à répondre des suites funestes qu'il peut y avoir? Quel usage à faire de l'autorité maternelle que de placer sa fille entre le crime et le malheur!
Mon amie, je n'imiterai pas ce que j'ai blâmé si souvent. J'ai pu sans doute, tenter de faire un choix pour ma fille; je ne faisais en cela que l'aider de mon expérience: ce n'était pas un droit que j'exerçais, je remplissais un devoir. J'en trahirais un, au contraire, en disposant d'elle au mépris d'un penchant que je n'ai pas su empêcher de naître et dont ni elle ni moi ne pouvons connaître ni l'étendue, ni la durée. Non, je ne souffrirai point qu'elle épouse celui-ci pour aimer celui-là, et j'aime mieux compromettre mon autorité que sa vertu.
Je crois donc que je vais prendre le parti le plus sage, de retirer la parole que j'ai donnée à M. de Gercourt. Vous venez d'en voir les raisons; elles me paraissent devoir l'emporter sur mes promesses. Je dis plus: dans l'état où sont les choses, remplir mon engagement, ce serait véritablement le violer. Car enfin, si je dois à ma fille de ne pas livrer son secret à M. de Gercourt, je dois au moins à celui-ci de ne pas abuser de l'ignorance où je le laisse et de faire pour lui tout ce que je crois qu'il ferait lui-même, s'il était instruit. Irai-je, au contraire, le trahir indignement quand il se livre à ma foi, et, tandis qu'il m'honore en me choisissant pour sa seconde mère, le tromper dans le choix qu'il veut faire de la mère de ses enfants? Ces réflexions si vraies et auxquelles je ne peux me refuser, m'alarment plus que je ne puis vous dire.
Aux malheurs qu'elles me font redouter, je compare ma fille, heureuse avec l'époux que son cœur a choisi, ne connaissant ses devoirs que par la douceur qu'elle trouve à les remplir; mon gendre également satisfait et se félicitant chaque jour, de son choix; chacun d'eux ne trouvant de bonheur que dans le bonheur de l'autre, et celui de tous deux se réunissant pour augmenter le mien. L'espoir d'un avenir si doux doit-il être sacrifié à de vaines considérations? Et quelles sont celles qui me retiennent? uniquement des vues d'intérêt. De quel avantage sera-t-il donc pour ma fille d'être née riche, si elle n'en doit pas moins être esclave de la fortune?
Je conviens que M. de Gercourt est un parti meilleur, peut-être, que je ne devais l'espérer pour ma fille; j'avoue même que j'ai été extrêmement flattée du choix qu'il a fait d'elle. Mais enfin, Danceny est d'une aussi bonne maison que lui; il ne lui cède en rien pour les qualités personnelles; il a sur M. de Gercourt l'avantage d'aimer et d'être aimé: il n'est pas riche à la vérité; mais ma fille ne l'est-elle pas assez pour eux deux? Ah! pourquoi lui ravir la satisfaction si douce d'enrichir ce qu'elle aime!
Ces mariages qu'on calcule au lieu de les assortir, qu'on appelle de convenances et où tout se convient en effet, hors les goûts et les caractères, ne sont-ils pas la source la plus féconde de ces éclats scandaleux qui deviennent tous les jours plus fréquents? J'aime mieux différer: au moins j'aurai le temps d'étudier ma fille que je ne connais pas. Je me sens bien le courage de lui causer un chagrin passager si elle en doit recueillir un bonheur plus solide: mais de risquer de la livrer à un désespoir éternel, cela n'est pas dans mon cœur.
Voilà, ma chère amie, les idées qui me tourmentent et sur quoi je réclame vos conseils. Ces objets sévères contrastent beaucoup avec votre aimable gaieté et ne paraissent guère de votre âge; mais votre raison l'a tant devancé! Votre amitié d'ailleurs aidera votre prudence; et je ne crains point que l'une ou l'autre se refusent à la sollicitude maternelle qui les implore.
Adieu, ma charmante amie; ne doutez jamais de la sincérité de mes sentiments.
_Du château de..., ce 2 octobre, 17**._
LETTRE XCIX
_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
Encore de petits événements, ma belle amie; mais des scènes seulement, point d'actions. Ainsi, armez-vous de patience; prenez-en même beaucoup, car tandis que ma présidente marche à si petits pas, votre pupille recule, et c'est bien pis encore. Eh bien, j'ai le bon esprit de m'amuser de ces misères-là. Véritablement, je m'accoutume fort bien à mon séjour ici et je puis dire que dans le triste château de ma vieille tante, je n'ai pas éprouvé un moment d'ennui. Au fait, n'y ai-je pas jouissances, privations, espoir, incertitude? Qu'a-t-on de plus sur un plus grand théâtre? des spectateurs? Hé! laissez faire, ils ne manqueront pas. S'ils ne me voient pas à l'ouvrage, je leur montrerai ma besogne faite; ils n'auront plus qu'à admirer et applaudir. Oui, ils applaudiront; car je puis enfin prédire avec certitude le moment de la chute de mon austère dévote. J'ai assisté ce soir à l'agonie de la vertu. La douce faiblesse va régner à sa place. Je n'en fixe pas l'époque plus tard qu'à notre première entrevue: mais déjà je vous entends crier à l'orgueil. Annoncer sa victoire, se vanter à l'avance! Hé! là, là, calmez-vous! Pour vous prouver ma modestie, je vais commencer par l'histoire de ma défaite.
En vérité, votre pupille est une petite personne bien ridicule! C'est bien un enfant qu'il faudrait traiter comme tel, et à qui on ferait grâce en ne la mettant qu'en pénitence! Croiriez-vous qu'après ce qui s'est passé avant-hier entre elle et moi, après la façon amicale dont nous nous sommes quittés hier matin; lorsque j'ai voulu y retourner le soir, comme elle en était convenue, j'ai trouvé sa porte fermée en dedans? Qu'en dites-vous? on éprouve quelquefois de ces enfantillages-là la veille, mais le lendemain! cela n'est-il pas plaisant?
Je n'en ai pourtant pas ri d'abord; jamais je n'avais autant senti l'empire de mon caractère. Assurément, j'allais à ce rendez-vous sans plaisir et uniquement par procédé. Mon lit, dont j'avais grand besoin, me semblait pour le moment, préférable à celui de tout autre et je ne m'en étais éloigné qu'à regret. Cependant, je n'ai pas eu plutôt trouvé un obstacle que je brûlais de le franchir; j'étais humilié, surtout qu'un enfant m'eût joué. Je me retirai donc avec beaucoup d'humeur; et dans le projet de ne plus me mêler de ce sot enfant, ni de ses affaires, je lui avais écrit sur-le-champ, un billet que je comptais lui remettre aujourd'hui et où je l'évaluais à son juste prix. Mais, comme on dit, la nuit porte conseil; j'ai trouvé ce matin que, n'ayant pas ici le choix des distractions, il fallait garder celle-là: j'ai donc supprimé le sévère billet. Depuis que j'y ai réfléchi, je ne reviens pas d'avoir eu l'idée de finir une aventure avant d'avoir en main de quoi en perdre l'héroïne. Où nous mène pourtant un premier mouvement! Heureux, ma belle amie, qui a su comme vous s'accoutumer à n'y jamais céder! Enfin, j'ai différé ma vengeance; j'ai fait ce sacrifice à vos vues sur Gercourt.
A présent que je ne suis plus en colère, je ne vois plus que du ridicule dans la conduite de votre pupille. En effet, je voudrais bien savoir ce qu'elle espère gagner par là! pour moi je m'y perds: si ce n'est que pour se défendre, il faut convenir qu'elle s'y prend un peu tard. Il faudra bien qu'un jour elle me dise le mot de cette énigme! j'ai grande envie de le savoir. C'est peut-être seulement qu'elle se trouvait fatiguée? franchement cela se pourrait; car sans doute elle ignore encore que les flèches de l'amour, comme la lance d'Achille, portent avec elles le remède aux blessures qu'elles font. Mais non, à sa petite grimace de toute la journée, je parierais qu'il entre là-dedans du repentir... là... quelque chose... comme de la vertu... De la vertu!... c'est bien à elle qu'il convient d'en avoir? Ah! qu'elle la laisse à la femme véritablement née pour elle, la seule qui sache l'embellir, qui la ferait aimer!... Pardon, ma belle amie, mais c'est ce soir même que s'est passé, entre Mme de Tourvel et moi, la scène dont j'ai à vous rendre compte et j'en conserve encore quelque émotion. J'ai besoin de me faire violence pour me distraire de l'impression qu'elle m'a faite; c'est même pour m'y aider que je me suis mis à vous écrire. Il faut pardonner quelque chose à ce premier moment.
Il y a déjà quelques jours que nous sommes d'accord, Mme de Tourvel et moi sur nos sentiments; nous ne disputons plus que sur les mots. C'était toujours, à la vérité, _son amitié_ qui répondait _à mon amour_: mais ce langage de convention ne changeait pas le fond des choses, et quand nous serions restés ainsi j'en aurais peut-être été moins vite, mais non pas moins sûrement. Déjà même il n'était plus question de m'éloigner, comme elle le voulait d'abord; et pour les entretiens que nous avons journellement, si je mets mes soins à lui en offrir l'occasion, elle met les siens à la saisir.
Comme c'est ordinairement à la promenade que se passent nos petits rendez-vous, le temps affreux qu'il a fait tout aujourd'hui ne me laissait rien espérer: j'en étais même vraiment contrarié; je ne prévoyais pas combien je devais gagner à ce contretemps.
Ne pouvant se promener, on s'est mis à jouer en sortant de table; et comme je joue peu et que je ne suis plus nécessaire, j'ai pris ce temps pour monter chez moi, sans autre projet que d'y attendre, à peu près, la fin de la partie.
Je retournais joindre le cercle quand j'ai trouvé la charmante femme qui entrait dans son appartement, et qui, soit imprudence ou faiblesse, m'a dit de sa douce voix: «Où allez-vous donc? Il n'y a personne au salon». Il ne m'en a pas fallu davantage, comme vous pouvez croire, pour essayer d'entrer chez elle; j'y ai trouvé moins de résistance que je ne m'y attendais. Il est vrai que j'avais eu la précaution de commencer la conversation à la porte et de la commencer indifférente; mais à peine avons-nous été établis que j'ai ramené la véritable et que j'ai parlé de _mon amour à mon amie_. Sa première réponse, quoique simple, m'a paru assez expressive: «Oh! tenez, m'a-t-elle dit, ne parlons pas de cela ici»; et elle tremblait. La pauvre femme! elle se voit mourir.
Pourtant elle avait tort de craindre. Depuis quelque temps, assuré du succès un jour ou l'autre et la voyant user tant de force dans d'inutiles combats, j'avais résolu de ménager les miennes et d'attendre sans effort qu'elle se rendît de lassitude. Vous sentez bien qu'ici il faut un triomphe complet et que je ne veux rien devoir à l'occasion. C'était même d'après ce plan formé et pour pouvoir être pressant, sans m'engager trop, que je suis revenu à ce mot d'amour si obstinément refusé; sûr qu'on me croyait assez d'ardeur, j'ai essayé un ton plus tendre. Ce refus ne me fâchait plus, il m'affligeait; ma sensible amie ne me devait-elle pas quelques consolations?
Tout en me consolant, une main était restée dans la mienne; le joli corps était appuyé sur mon bras et nous étions extrêmement rapprochés. Vous avez sûrement remarqué combien dans cette situation, à mesure que la défense mollit, les demandes et les refus se passent de plus près; comment la tête se détourne et les regards se baissent, tandis que les discours toujours prononcés d'une voix faible, deviennent rares et entrecoupés. Ces symptômes précieux annoncent, d'une manière non équivoque, le consentement de l'âme; mais rarement a-t-il encore passé jusqu'aux sens; je crois même qu'il est toujours dangereux de tenter alors quelque entreprise trop marquée; parce que cet état d'abandon n'étant jamais sans un plaisir très doux, on ne saurait forcer d'en sortir sans causer une humeur qui tourne infailliblement au profit de la défense.
Mais, dans le cas présent, la prudence m'était d'autant plus nécessaire que j'avais surtout à redouter l'effroi que cet oubli d'elle-même ne manquerait pas de causer à ma tendre rêveuse. Aussi, cet aveu que je demandais, je n'exigeais pas même qu'il fût prononcé; un regard pouvait suffire; un seul regard et j'étais heureux.
Ma belle amie, les beaux yeux se sont en effet levés sur moi, la bouche céleste a même prononcé: «Eh bien! oui, je...» Mais, tout à coup le regard s'est éteint, la voix a manqué et cette femme adorable est tombée dans mes bras. A peine avais-je eu le temps de l'y recevoir que, se dégageant avec une force convulsive, la vue égarée et les mains élevées vers le ciel... «Dieu... ô mon Dieu, sauvez-moi», s'est-elle écriée; et sur-le-champ, plus prompte que l'éclair, elle était à genoux à dix pas de moi. Je l'entendais prête à suffoquer. Je me suis avancé pour la secourir; mais elle prenant mes mains qu'elle baignait de pleurs, quelquefois même embrassant mes genoux: «Oui, ce sera vous, disait-elle, ce sera vous qui me sauverez! Vous ne voulez pas ma mort, laissez-moi; sauvez-moi, laissez-moi; au nom de Dieu, laissez-moi!» Et ces discours peu suivis s'échappaient à peine à travers des sanglots redoublés. Cependant elle me tenait avec une force qui ne m'aurait pas permis de m'éloigner; alors rassemblant les miennes, je l'ai soulevée dans mes bras. Au même instant les pleurs ont cessé; elle ne parlait plus: tous ses membres se sont raidis et de violentes convulsions ont succédé à cet orage.
J'étais, je l'avoue, vivement ému, et je crois que j'aurais consenti à sa demande quand les circonstances ne m'y auraient pas forcé. Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'après lui avoir donné quelques secours, je l'ai laissée comme elle m'en priait, et que je m'en félicite. Déjà j'en ai presque reçu le prix.
Je m'attendais qu'ainsi que le jour de ma première déclaration elle ne se montrerait pas de la soirée. Mais, vers les huit heures, elle est descendue au salon et a seulement annoncé au cercle qu'elle s'était trouvée fort incommodée. Sa figure était abattue, sa voix faible et son maintien composé; mais son regard était doux et souvent il s'est fixé sur moi. Son refus de jouer m'ayant même obligé de prendre sa place, elle a pris la sienne à mes côtés. Pendant le souper elle est restée seule dans le salon. Quand on y est revenu, j'ai cru m'apercevoir qu'elle avait pleuré; pour m'en éclaircir, je lui ai dit qu'il me semblait qu'elle s'était encore ressentie de son incommodité; à quoi elle m'a obligeamment répondu: «Ce mal-là ne s'en va pas si vite qu'il vient!» Enfin, quand on s'est retiré, je lui ai donné la main et à la porte de son appartement elle a serré la mienne avec force. Il est vrai que ce mouvement m'a paru avoir quelque chose d'involontaire: mais tant mieux; c'est une preuve de plus de mon empire.
Je parierais qu'à présent elle est enchantée d'en être là: tous les frais sont faits; il ne reste plus qu'à jouir. Peut-être, pendant que je vous écris, s'occupe-t-elle déjà de cette douce idée! et quand même elle s'occuperait, au contraire, d'un nouveau projet de défense, ne savons-nous pas bien ce que deviennent tous ces projets-là? Je vous le demande, cela peut-il aller plus loin que notre prochaine entrevue? Je m'attends bien par exemple, qu'il y aura quelques façons pour l'accorder; mais bon! le premier pas franchi, ces prudes austères savent-elles s'arrêter? Leur amour est une véritable explosion; la résistance y donne plus de force. Ma farouche dévote courrait après moi, si je cessais de courir après elle.
Enfin, ma belle amie, incessamment j'arriverai chez vous, pour vous sommer de votre parole. Vous n'avez pas oublié, sans doute, ce que vous m'avez promis après le succès; cette infidélité à votre chevalier? êtes-vous prête? pour moi je le désire comme si nous ne nous étions jamais connus. Au reste, vous connaître est peut-être une raison pour le désirer davantage:
Je suis juste et ne suis point galant[39].
[39] Voltaire, comédie de _Nanine_.
Aussi ce sera la première infidélité que je ferai à ma grave conquête; et je vous promets de profiter du premier prétexte pour m'absenter vingt-quatre heures d'auprès d'elle. Ce sera sa punition de m'avoir tenu si longtemps éloigné de vous. Savez-vous que voilà plus de deux mois que cette aventure m'occupe? oui, deux mois et trois jours; il est vrai que je compte demain, puisqu'elle ne sera véritablement consommée qu'alors. Cela me rappelle que Mlle de B*** a résisté les trois mois complets. Je suis bien aise de voir que la franche coquetterie a plus de défense que l'austère vertu.
Adieu, ma belle amie; il faut vous quitter car il est fort tard. Cette lettre m'a mené plus loin que je ne comptais; mais comme j'envoie demain matin à Paris, j'ai voulu en profiter pour vous faire partager un jour plus tôt la joie de votre ami.
_Du château de..., ce 2 octobre 17**, au soir._
LETTRE C
_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._