Part 21
Déjà vous me parlez de les remplacer par de la reconnaissance. Ainsi le sentiment qu'obtiendrait de vous un inconnu pour le plus léger service, votre ennemi même en cessant de vous nuire, voilà ce que vous m'offrez! et vous voulez que mon cœur s'en contente! Interrogez le vôtre: si votre amant, si votre ami venaient un jour vous parler de leur reconnaissance, ne leur diriez-vous pas avec indignation: Retirez-vous, vous êtes des ingrats!
Je m'arrête et réclame votre indulgence. Pardonnez l'expression d'une douleur que vous faites naître, elle ne nuira pas à ma soumission parfaite. Mais je vous en conjure à mon tour, au nom de ces sentiments si doux que vous-même vous réclamez, ne refusez pas de m'entendre, et par pitié du moins pour le trouble mortel où vous m'avez plongé, n'en éloignez pas le moment. Adieu, madame.
_De..., ce 7 septembre 17**, au soir._
LETTRE XCII
_Le Chevalier DANCENY au Vicomte de VALMONT._
O mon ami! votre lettre m'a glacé d'effroi. Cécile... O Dieu! est-il possible? Cécile ne m'aime plus. Oui, je vois cette affreuse vérité à travers le voile dont votre amitié l'entoure. Vous avez voulu me préparer à recevoir un coup mortel; je vous remercie de vos soins, mais peut-on en imposer à l'amour? Il court au-devant de ce qui l'intéresse; il n'apprend pas son sort, il le devine. Je ne doute plus du mien; parlez-moi sans détour, vous le pouvez et je vous en prie. Mandez-moi tout; ce qui a fait naître vos soupçons, ce qui les a confirmés. Les moindres détails sont précieux. Tâchez surtout de vous rappeler ses paroles. Un mot pour l'autre peut changer toute une phrase; le même a quelquefois deux sens... Vous pouvez vous être trompé: hélas! je cherche à me flatter encore. Que vous a-t-elle dit? me fait-elle quelque reproche? au moins ne se défend-elle pas de ses torts? J'aurais dû prévoir ce changement par les difficultés que depuis un temps, elle trouve à tout. L'amour ne connaît pas tant d'obstacles.
Quel parti dois-je prendre? que me conseillez-vous? Si je tentais de la voir? Cela est-il donc impossible? L'absence est si cruelle, si funeste... et elle a refusé un moyen de me voir! Vous ne me dites pas quel il était; s'il y avait en effet trop de danger, elle sait bien que je ne veux pas qu'elle se risque trop. Mais aussi je connais votre prudence et, pour mon malheur je ne peux pas y croire.
Que vais-je faire à présent? Comment lui écrire? Si je lui laisse voir mes soupçons, ils la chagrineront peut-être, et s'ils sont injustes, me pardonnerai-je de l'avoir affligée? Si je les lui cache c'est la tromper et je ne sais point dissimuler avec elle.
Oh! si elle pouvait savoir ce que je souffre, ma peine la toucherait. Je la connais sensible; elle a le cœur excellent et j'ai mille preuves de son amour. Trop de timidité, quelque embarras, elle est si jeune! et sa mère la traite avec tant de sévérité! Je vais lui écrire; je me contiendrai; je lui demanderai seulement de s'en remettre entièrement à vous. Quand même elle refuserait encore, elle ne pourra pas au moins se fâcher de ma prière et peut-être elle consentira.
Vous, mon ami, je vous fais mille excuses et pour elle et pour moi. Je vous assure qu'elle sent le prix de vos soins, qu'elle en est reconnaissante. Ce n'est pas méfiance, c'est timidité. Ayez de l'indulgence, c'est le plus beau caractère de l'amitié. La vôtre m'est bien précieuse et je ne sais comment reconnaître tout ce que vous faites pour moi. Adieu, je vais écrire tout de suite.
Je sens toutes mes craintes revenir; qui m'eût dit que jamais il m'en coûterait de lui écrire? Hélas! hier encore c'était mon plaisir le plus doux.
Adieu, mon ami; continuez-moi vos soins et plaignez-moi beaucoup.
_Paris, ce 27 septembre 17**._
LETTRE XCIII
_Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES._
(_Jointe à la précédente._)
Je ne puis vous dissimuler combien j'ai été affligé en apprenant de Valmont, le peu de confiance que vous continuez à avoir en lui. Vous n'ignorez pas qu'il est mon ami, qu'il est la seule personne qui puisse nous rapprocher l'un de l'autre; j'avais cru que ces titres seraient suffisants auprès de vous; je vois avec peine que je me suis trompé. Puis-je espérer qu'au moins vous m'instruirez de vos raisons? Ne trouvez-vous pas encore quelques difficultés qui vous en empêcheront? Je ne puis cependant deviner sans vous, le mystère de cette conduite. Je n'ose soupçonner votre amour, sans doute aussi vous n'oseriez trahir le mien. Ah! Cécile!...
Il est donc vrai que vous avez refusé un moyen de me voir? un moyen _simple, commode et sûr_[38]? Et c'est ainsi que vous m'aimez! Une si courte absence a bien changé vos sentiments. Mais pourquoi me tromper? Pourquoi me dire que vous m'aimez toujours, que vous m'aimez davantage? Votre maman en détruisant votre amour, a-t-elle aussi détruit votre candeur? Si au moins elle vous a laissé quelque pitié, vous n'apprendrez pas sans peine les tourments affreux que vous me causez. Ah! je souffrirais moins pour mourir.
[38] Danceny ne sait pas quel était ce moyen, il répète seulement l'expression de Valmont.
Dites-moi donc, votre cœur m'est-il fermé sans retour? m'avez-vous entièrement oublié? Grâce à vos refus, je ne sais ni quand vous entendrez mes plaintes, ni quand vous y répondrez. L'amitié de Valmont avait assuré notre correspondance; mais vous vous n'avez pas voulu; vous la trouviez pénible, vous avez préféré qu'elle fût rare. Non, je ne croirai plus à l'amour, à la bonne foi. Eh! qui peut-on croire si Cécile m'a trompé?
Répondez-moi donc: est-il vrai que vous ne m'aimez plus? Non, cela n'est pas possible; vous vous faites illusion; vous calomniez votre cœur. Une crainte passagère, un moment de découragement, mais que l'amour a bientôt fait disparaître, n'est-il pas vrai, ma Cécile? Ah! sans doute et j'ai tort de vous accuser. Que je serais heureux d'avoir tort! Que j'aimerais à vous faire de tendres excuses, à réparer ce moment d'injustice par une éternité d'amour!
Cécile, Cécile, ayez pitié de moi! Consentez à me voir, prenez-en tous les moyens! Voyez ce que produit l'absence des craintes, soupçons, peut-être de la froideur! Un seul regard, un seul mot et nous serons heureux. Mais quoi! puis-je encore parler de bonheur? peut-être est-il perdu pour moi, perdu pour jamais. Tourmenté par la crainte, cruellement pressé entre les soupçons injustes et la vérité plus cruelle, je ne puis m'arrêter à aucune pensée; je ne conserve d'existence que pour souffrir et vous aimer. Ah! Cécile, vous seule avez le droit de me la rendre chère, et j'attends du premier mot que vous prononcerez le retour du bonheur ou la certitude d'un désespoir éternel.
_Paris, ce 27 septembre 17**._
LETTRE XCIV
_CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY._
Je ne conçois rien à votre lettre, sinon la peine qu'elle me cause. Qu'est-ce que M. de Valmont vous a donc mandé et qu'est-ce qui a pu vous faire croire que je ne vous aimais plus? Cela serait peut-être bien heureux pour moi, car sûrement j'en serais moins tourmentée, et il est bien dur quand je vous aime comme je fais, de voir que vous croyez toujours que j'ai tort, et qu'au lieu de me consoler, ce soit de vous que me viennent toujours les peines qui me font le plus de chagrin. Vous croyez que je vous trompe et que je vous dis ce qui n'est pas! vous avez là une jolie idée de moi! Quand je serais menteuse comme vous me le reprochez, quel intérêt y aurais-je? Assurément, si je ne vous aimais plus je n'aurais qu'à le dire et tout le monde m'en louerait; mais par malheur c'est plus fort que moi, et il faut que ce soit pour quelqu'un qui ne m'en a pas d'obligation du tout!
Qu'est-ce que j'ai donc fait pour vous tant fâcher? Je n'ai pas osé prendre une clef, parce que je craignais que maman ne s'en aperçût, et que cela ne me causât encore du chagrin et à vous aussi à cause de moi, et puis encore, parce qu'il me semble que c'est mal fait. Mais ce n'était que M. de Valmont qui m'en avait parlé; je ne pouvais pas savoir si vous le vouliez ou non, puisque vous n'en saviez rien. A présent que je sais que vous le désirez, est-ce que je refuse de la prendre cette clef? Je la prendrai dès demain, et puis nous verrons ce que vous aurez encore à dire.
M. de Valmont a beau être votre ami, je crois que je vous aime bien autant qu'il peut vous aimer, pour le moins, et cependant c'est toujours lui qui a raison et moi j'ai toujours tort. Je vous assure que je suis bien fâchée. Ça vous est bien égal parce que vous savez que je m'apaise tout de suite; mais à présent que j'aurai la clef je pourrai vous voir quand je voudrai, et je vous assure que je ne voudrai pas quand vous agirez comme ça. J'aime mieux avoir du chagrin qui me vienne de moi que s'il me venait de vous: voyez ce que vous voulez faire.
Si vous vouliez, nous nous aimerions tant! et au moins n'aurions-nous de peines que celles qu'on nous fait! Je vous assure bien que si j'étais maîtresse, vous n'auriez jamais à vous plaindre de moi; mais si vous ne me croyez pas nous serons toujours bien malheureux, et ce ne sera pas ma faute. J'espère que bientôt nous pourrons nous voir et qu'alors nous n'aurons plus d'occasions de nous chagriner comme à présent.
Si j'avais pu prévoir ça, j'aurais pris cette clef tout de suite; mais en vérité je croyais bien faire. Ne m'en voulez donc pas, je vous en prie. Ne soyez plus triste et aimez-moi toujours autant que je vous aime; alors je serai bien contente. Adieu, mon cher ami.
_Du château de..., ce 28 septembre 17**._
LETTRE XCV
_CÉCILE VOLANGES au Vicomte de VALMONT._
Je vous prie, monsieur, de vouloir bien avoir la bonté de me remettre cette clef que vous m'aviez donnée pour mettre à la place de l'autre; puisque tout le monde le veut, il faut bien que j'y consente aussi.
Je ne sais pas pourquoi vous avez mandé à M. Danceny que je ne l'aimais plus; je ne crois pas vous avoir jamais donné lieu de le penser, et cela lui a fait bien de la peine et à moi aussi. Je sais bien que vous êtes son ami, mais ce n'est pas une raison pour le chagriner, ni moi non plus. Vous me feriez bien plaisir de lui mander le contraire la première fois que vous lui écrirez et que vous en êtes sûr, car c'est en vous qu'il a le plus de confiance, et moi quand j'ai dit une chose et qu'on ne la croit pas, je ne sais plus comment faire.
Pour ce qui est de la clef, vous pouvez être tranquille; j'ai bien retenu tout ce que vous me recommandiez dans votre lettre. Cependant, si vous l'avez encore et que vous vouliez me la donner en même temps, je vous promets que j'y ferai bien attention. Si ce pouvait être demain en allant dîner, je vous donnerais l'autre clef après-demain à déjeuner et vous me la remettriez de la même façon que la première. Je voudrais bien que cela ne fût pas long, parce qu'il y aurait moins de temps à risquer que maman ne s'en aperçût.
Et puis, quand une fois vous aurez cette clef-là, vous aurez bien la bonté de vous en servir aussi pour prendre mes lettres, et comme cela, M. Danceny aura plus souvent de mes nouvelles. Il est vrai que ce sera bien plus commode qu'à présent; mais c'est que d'abord cela m'a fait trop peur; je vous prie de m'excuser et j'espère que vous n'en continuerez pas moins d'être aussi complaisant que par le passé. J'en serai aussi toujours bien reconnaissante.
J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très humble et très obéissante servante.
_De..., ce 28 septembre 17**._
LETTRE XCVI
_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
Je parie bien que depuis votre aventure, vous attendez chaque jour mes compliments et mes éloges; je ne doute même pas que vous n'ayez pris un peu d'humeur de mon long silence, mais que voulez-vous? j'ai toujours pensé que quand il n'y avait plus que des louanges à donner à une femme, on pouvait s'en reposer sur elle et s'occuper d'autre chose. Cependant, je vous remercie pour mon compte et vous félicite pour le vôtre. Je veux bien même, pour vous rendre parfaitement heureuse, convenir que pour cette fois, vous avez surpassé mon attente. Après cela, voyons si de mon côté j'aurai du moins rempli la vôtre en partie.
Ce n'est pas de Mme de Tourvel dont je veux vous parler, sa marche trop lente vous déplaît; vous n'aimez que les affaires faites. Les scènes filées vous ennuient, et pour moi je n'ai jamais goûté le plaisir que j'éprouve dans ces lenteurs prétendues.
Oui, j'aime à voir, à considérer cette femme prudente, engagée sans s'en être aperçue, dans un sentier qui ne permet plus de retour et dont la pente rapide et dangereuse l'attire malgré elle, et la force à me suivre. Là, effrayée du péril qu'elle court, elle voudrait s'arrêter et ne peut se retenir. Ses soins et son adresse peuvent bien rendre ses pas moins grands, mais il faut qu'ils se succèdent. Quelquefois n'osant fixer le danger, elle ferme les yeux et se laissant aller, s'abandonne à mes soins. Plus souvent, une nouvelle crainte qui ranime ses efforts; dans son effroi mortel elle veut tenter encore de retourner en arrière; elle épuise ses forces pour gravir péniblement un court espace, et bientôt un magique pouvoir la replace plus près de ce danger, que vainement elle avait voulu fuir. Alors n'ayant plus que moi pour guide et pour appui, sans songer à me reprocher davantage une chute inévitable, elle m'implore pour la retarder. Les ferventes prières, les humbles supplications, tout ce que les mortels dans leur crainte, offrent à la Divinité, c'est moi qui le reçois d'elle, et vous voulez que, sourd à ses vœux et détruisant moi-même le culte qu'elle me rend, j'emploie à la précipiter la puissance qu'elle invoque pour la soutenir. Ah! laissez-moi du moins le temps d'observer ces touchants combats entre l'amour et la vertu.
Eh quoi! ce même spectacle qui vous fait courir au théâtre avec empressement, que vous y applaudissez avec fureur, le croyez-vous moins attachant dans la réalité? Ces sentiments d'une âme pure et tendre, qui redoute le bonheur qu'elle désire et ne cesse pas de se défendre, même alors qu'elle cesse de résister, vous les écoutez avec enthousiasme; ne seraient-ils sans prix que pour celui qui les fait naître? Voilà pourtant, voilà les délicieuses jouissances que cette femme céleste m'offre chaque jour, et vous me reprochez d'en savourer les douceurs! Ah! le temps ne viendra que trop tôt où, dégradée par sa chute, elle ne sera plus pour moi qu'une femme ordinaire.
Mais j'oublie, en vous parlant d'elle, que je ne voulais pas vous en parler. Je ne sais quelle puissance m'y attache, m'y ramène sans cesse, alors même que je l'outrage. Écartons sa dangereuse idée; que je redevienne moi-même pour traiter un sujet plus gai. Il s'agit de votre pupille, à présent devenue la mienne, et j'espère qu'ici vous allez me reconnaître.
Depuis quelques jours, mieux traité par ma tendre dévote, et par conséquent moins occupé d'elle, j'avais remarqué que la petite Volanges était en effet fort jolie, et que s'il y avait de la sottise à en être amoureux comme Danceny, peut-être n'y en avait-il pas moins de ma part à ne pas chercher auprès d'elle une distraction que ma solitude me rendait nécessaire. Il me parut juste aussi de me payer des soins que je me donnais pour elle; je me rappelais, en outre, que vous me l'aviez offerte avant que Danceny eût rien à y prétendre, et je me trouvais fondé à réclamer quelques droits sur un bien qu'il ne possédait qu'à mon refus et par mon abandon. La jolie mine de la petite personne, sa bouche si fraîche, son air enfantin, sa gaucherie même fortifiaient ces sages résolutions; je résolus d'agir en conséquence, et le succès a couronné l'entreprise.
Déjà vous cherchez par quel moyen j'ai supplanté l'amant chéri; quelle séduction convient à cet âge, à cette inexpérience. Épargnez-vous tant de peine, je n'en ai employée aucune. Tandis que maniant avec adresse les armes de votre sexe, vous triomphez par la finesse; moi, rendant à l'homme des droits imprescriptibles, je subjuguais par l'autorité. Sûr de saisir ma proie, si je pouvais la joindre, je n'avais besoin de ruse que pour m'en approcher, et même celle dont je me suis servi ne mérite pas ce nom.
Je profitai de la première lettre que je reçus de Danceny pour sa belle, et après l'en avoir avertie par le signal convenu entre nous, au lieu de mon adresse à la lui rendre, je la mis à n'en pas trouver le moyen; cette impatience que je faisais naître, je feignais de la partager, et après avoir causé le mal, j'indiquai le remède.
La jeune personne habite une chambre dont une porte donne sur le corridor; mais, comme de raison, la mère en avait pris la clef. Il ne s'agissait que de s'en rendre maître. Rien de plus facile dans l'exécution; je ne demandais que d'en disposer deux heures et je répondais d'en avoir une semblable. Alors correspondances, entrevues, rendez-vous nocturnes, tout devenait commode et sûr; cependant, le croiriez-vous? l'enfant timide prit peur et refusa. Un autre s'en serait désolé; moi, je n'y vis que l'occasion d'un plaisir plus piquant. J'écrivis à Danceny pour me plaindre de ce refus, et je fis si bien que notre étourdi n'eut de cesse qu'il n'eût obtenu, exigé même de sa craintive maîtresse, qu'elle accordât ma demande et se livrât toute à ma discrétion.
J'étais bien aise, je l'avoue, d'avoir ainsi changé de rôle, et que le jeune homme fît pour moi ce qu'il comptait que je ferais pour lui. Cette idée doublait à mes yeux, le prix de l'aventure; aussi, dès que j'ai eu la précieuse clef, me suis-je hâté d'en faire usage: c'était la nuit dernière.
Après m'être assuré que tout était tranquille dans le château, armé de ma lanterne sourde et dans la toilette que comportait l'heure et qu'exigeait la circonstance, j'ai rendu ma première visite à votre pupille. J'avais fait tout préparer (et cela par elle-même), pour pouvoir entrer sans bruit. Elle était dans son premier sommeil et dans celui de son âge, de façon que je suis arrivé jusqu'à son lit sans qu'elle se soit réveillée. J'ai d'abord été tenté d'aller plus avant et d'essayer de passer pour un songe; mais, craignant l'effet de la surprise et le bruit qu'elle entraîne, j'ai préféré d'éveiller avec précaution la jolie dormeuse, et suis en effet parvenu à prévenir le cri que je redoutais.
Après avoir calmé ses premières craintes, comme je n'étais pas venu là pour causer, j'ai risqué quelques libertés. Sans doute on ne lui avait pas bien appris dans son couvent à combien de périls divers est exposée la timide innocence et tout ce qu'elle a à garder pour n'être pas surprise; car, portant toute son attention, toutes ses forces à se défendre d'un baiser, qui n'était qu'une fausse attaque, tout le reste était sans défense; le moyen de n'en pas profiter! J'ai donc changé ma marche, et sur-le-champ j'ai pris poste. Ici nous avons pensé être perdus tous deux: la petite fille, toute effarouchée, a voulu crier de bonne foi; heureusement, sa voix s'est éteinte dans les pleurs. Elle s'était jetée aussi au cordon de sa sonnette, mais mon adresse a retenu son bras à temps.
«Que voulez-vous faire (lui ai-je dit alors), vous perdre pour toujours? Qu'on vienne et que m'importe? A qui persuaderez-vous que je ne sois pas ici de votre aveu? Quel autre que vous m'aura fourni le moyen de m'y introduire? Et cette clef que je tiens de vous, que je n'ai pu avoir que par vous, vous chargerez-vous d'en indiquer l'usage?» Cette courte harangue n'a calmé ni la douleur, ni la colère, mais elle a amené la soumission. Je ne sais si j'avais le ton de l'éloquence, au moins est-il vrai que je n'en avais pas le geste. Une main occupée pour la force, l'autre pour l'amour, quel orateur pourrait prétendre à la grâce en pareille situation? Si vous vous la peignez bien, vous conviendrez qu'au moins elle était favorable à l'attaque; mais moi, je n'entends rien à rien et, comme vous dites, la femme la plus simple, une pensionnaire, me mène comme un enfant.
Celle-ci, tout en se désolant, sentait qu'il fallait prendre un parti et entrer en composition. Les prières me trouvant inexorable, il a fallu passer aux offres. Vous croyez que j'ai vendu bien cher ce poste important; non, j'ai tout promis pour un baiser. Il est vrai que le baiser pris, je n'ai pas tenu ma promesse; mais j'avais de bonnes raisons. Étions-nous convenus qu'il serait pris ou donné? A force de marchander, nous sommes tombés d'accord pour un second, et celui-là, il était dit qu'il serait reçu. Alors ayant guidé les bras timides autour de mon corps, et la pressant de l'un des miens plus amoureusement, le doux baiser a été reçu en effet; mais bien, mais parfaitement reçu: tellement enfin que l'Amour n'aurait pas pu mieux faire.
Tant de bonne foi méritait récompense, aussi ai-je aussitôt accordé la demande. La main s'est retirée, mais je ne sais par quel hasard je me suis trouvé moi-même à sa place. Vous me supposez là bien empressé, bien actif, n'est-il pas vrai? Point du tout. J'ai pris goût aux lenteurs vous dis-je. Une fois sûr d'arriver, pourquoi tant presser le voyage?
Sérieusement, j'étais bien aise d'observer une fois la puissance de l'occasion, et je la trouvais ici dénuée de tout secours étranger. Elle avait pourtant à combattre l'amour, et l'amour soutenu par la pudeur ou la honte, et fortifié surtout par l'humeur que j'avais donnée et dont on avait beaucoup pris. L'occasion était seule, mais elle était là, toujours offerte, toujours présente, et l'amour était absent.
Pour assurer mes observations, j'avais la malice de n'employer de force que ce qu'on en pouvait combattre. Seulement si ma charmante ennemie abusant de ma facilité, se trouvait prête à m'échapper, je la contenais par cette même crainte dont j'avais déjà éprouvé les heureux effets. Eh bien! sans autre soin, la tendre amoureuse, oubliant ses serments a cédé d'abord et fini par consentir; non pas qu'après ce premier moment les reproches et les larmes ne soient revenus de concert; j'ignore s'ils étaient vrais ou feints, mais, comme il arrive toujours, ils ont cessé dès que je me suis occupé à y donner lieu de nouveau. Enfin, de faiblesse en reproche et de reproche en faiblesse, nous ne nous sommes séparés que satisfaits l'un de l'autre et également d'accord pour le rendez-vous de ce soir.
Je ne me suis retiré chez moi qu'au point du jour et j'étais déjà rendu de fatigue et de sommeil; cependant j'ai sacrifié l'un et l'autre au désir de me trouver ce matin au déjeuner: j'aime de passion, les mines de lendemain. Vous n'avez pas d'idée de celle-ci. C'était un embarras dans le maintien! une difficulté dans la marche! des yeux toujours baissés et si gros, et si battus! Cette figure si ronde s'était tant allongée! Rien n'était si plaisant. Et pour la première fois, sa mère alarmée de ce changement extrême, lui témoignait un intérêt assez tendre, et la présidente aussi qui s'empressait autour d'elle! Oh! pour ces soins-là, ils ne sont que prêtés; un jour viendra où on pourra les lui rendre, et ce jour-là n'est pas loin. Adieu, ma belle amie.
_Du château, ce 1er octobre 17**._
LETTRE XCVII
_CÉCILE VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL._
Ah! mon Dieu, madame, que je suis malheureuse! Qui me consolera dans mes peines? Qui me conseillera dans l'embarras où je me trouve? Ce M. de Valmont... et Danceny! non, l'idée de Danceny me met au désespoir... Comment vous raconter? Comment vous dire?... Je ne sais comment faire. Cependant mon cœur est plein... Il faut que je parle à quelqu'un, et vous êtes la seule à qui je puisse, à qui j'ose me confier. Vous avez tant de bonté pour moi! Mais n'en ayez pas dans ce moment-ci, je n'en suis pas digne; que vous dirai-je? je ne le désire point. Tout le monde ici m'a témoigné de l'intérêt aujourd'hui... ils ont tous augmenté ma peine. Je sentais tant que je ne le méritais pas! Grondez-moi au contraire; grondez-moi bien, car je suis bien coupable, mais après sauvez-moi; si vous n'avez pas la bonté de me conseiller, je mourrai de chagrin.