Les liaisons dangereuses Lettres recueillies dans une Société et publiées pour l'instruction de quelques autres

Part 20

Chapter 204,003 wordsPublic domain

A minuit, les parties étant finies, je proposai une courte macédoine[36]. J'avais le double projet de favoriser l'évasion de Prévan et en même temps de la faire remarquer, ce qui ne pouvait manquer d'arriver, vu sa réputation de joueur. J'étais bien aise aussi qu'on pût se rappeler au besoin que je n'avais pas été pressée de rester seule.

[36] Quelques personnes ignorent peut-être qu'une macédoine est un assemblage de plusieurs jeux de hasard, parmi lesquels chaque coupeur a droit de choisir lorsque c'est à lui de tenir la main. C'est une des inventions du siècle.

Le jeu dura plus que je n'avais pensé. Le diable me tentait et je succombai au désir d'aller consoler l'impatient prisonnier. Je m'acheminais ainsi à ma perte, quand je réfléchis qu'une fois rendue tout à fait je n'aurais plus sur lui l'empire de le tenir dans le costume de décence nécessaire à mes projets. J'eus la force de résister. Je rebroussai chemin et revins, non sans humeur, reprendre ma place à ce jeu éternel. Il finit pourtant et chacun s'en alla. Pour moi, je sonnai mes femmes, je me déshabillai fort vite et les renvoyai de même.

Me voyez-vous, vicomte, dans ma toilette légère, marchant d'un pas timide et circonspect, et d'une main mal assurée ouvrir la porte à mon vainqueur? Il m'aperçut: l'éclair n'est pas plus prompt. Que vous dirai-je? je fus vaincue, tout à fait vaincue, avant d'avoir pu dire un mot pour l'arrêter ou pour me défendre. Il voulut ensuite prendre une situation plus commode et plus convenable aux circonstances. Il maudissait sa parure qui, disait-il, l'éloignait de moi; il voulait me combattre à armes égales, mais mon extrême timidité s'opposa à ce projet et mes tendres caresses ne lui en laissèrent pas le temps. Il s'occupa d'autre chose.

Ses droits étaient doublés et ses prétentions revinrent; mais alors: «Écoutez-moi, lui dis-je, vous aurez jusqu'ici un assez agréable récit à faire aux deux comtesses de P*** et à mille autres; mais je suis curieuse de savoir comment vous raconterez la fin de l'aventure.» En parlant ainsi, je sonnais de toutes mes forces. Pour le coup, j'eus mon tour et mon action fut plus vive que sa parole. Il n'avait encore que balbutié quand j'entendis Victoire accourir et appeler _les gens_ qu'elle avait gardés chez elle, comme je le lui avais ordonné. Là, prenant mon ton de reine et élevant la voix: «Sortez, monsieur, continuai-je, et ne reparaissez jamais devant moi.» Là-dessus, la foule de mes gens entra.

Le pauvre Prévan perdit la tête, et croyant voir un guet-apens dans ce qui n'était au fond qu'une plaisanterie, il se jeta sur son épée. Mal lui en prit, car mon valet de chambre, brave et vigoureux, le saisit au corps et le terrassa. J'eus, je l'avoue, une frayeur mortelle. Je criai qu'on arrêtât et ordonnai qu'on laissât sa retraite libre, en s'assurant seulement qu'il sortît de chez moi. Mes gens m'obéirent, mais la rumeur était grande parmi eux; ils s'indignaient qu'on eût osé manquer _à leur vertueuse maîtresse_. Tous accompagnèrent le malheureux chevalier, avec bruit et scandale, comme je le souhaitais. La seule Victoire resta et nous nous occupâmes pendant ce temps à réparer le désordre de mon lit.

Mes gens remontèrent toujours en tumulte, et moi, _encore toute émue_, je leur demandai par quel bonheur ils s'étaient encore trouvés levés, et Victoire me raconta qu'elle avait donné à souper à deux de ses amies, qu'on avait veillé chez elle et enfin tout ce dont nous étions convenues ensemble. Je les remerciai tous et les fis retirer en ordonnant pourtant à l'un d'eux d'aller sur-le-champ chercher un médecin. Il me parut que j'étais autorisée à craindre l'effet de _mon saisissement mortel_, et c'était un moyen sûr de donner du cours et de la célébrité à cette nouvelle.

Il vint en effet, me plaignit beaucoup et ne m'ordonna que du repos. Moi, j'ordonnai de plus à Victoire d'aller le matin de bonne heure bavarder dans le voisinage.

Tout a si bien réussi qu'avant midi, et aussitôt qu'il a été jour chez moi, ma dévote voisine était déjà au chevet de mon lit pour savoir la vérité et les détails de cette horrible aventure. J'ai été obligée de me désoler avec elle, pendant une heure, sur la corruption du siècle. Un moment après, j'ai reçu de la maréchale le billet que je joins ici. Enfin, avant cinq heures, j'ai vu arriver, à mon grand étonnement, M...[37]. Il venait, m'a-t-il dit, me faire ses excuses de ce qu'un officier de son corps avait pu me manquer à ce point. Il ne l'avait appris qu'à dîner chez la maréchale et avait sur-le-champ envoyé ordre à Prévan de se rendre en prison. J'ai demandé grâce et il me l'a refusée. Alors j'ai pensé que, comme complice, il fallait m'exécuter de mon côté et garder au moins de rigides arrêts. J'ai fait fermer ma porte et dire que j'étais incommodée.

[37] Le commandant du corps dans lequel M. de Prévan servait.

C'est à ma solitude que vous devez cette longue lettre. J'en écrirai une à Mme de Volanges dont sûrement elle fera lecture publique et où vous verrez cette histoire telle qu'il faut la raconter.

J'oubliais de vous dire que Belleroche est outré et veut absolument se battre avec Prévan. Le pauvre garçon! Heureusement, j'aurai le temps de calmer sa tête. En attendant, je vais reposer la mienne, qui est fatiguée d'écrire. Adieu, vicomte.

_Du château de..., ce 25 septembre 17**, au soir._

LETTRE LXXXVI

_La Maréchale de... à la Marquise de MERTEUIL._

(_Billet inclus dans la précédente._)

Mon Dieu! qu'est-ce donc que j'apprends, ma chère madame? Est-il possible que ce petit Prévan fasse de pareilles abominations, et encore vis-à-vis de vous! A quoi on est exposé! On ne sera donc plus en sûreté chez soi! En vérité, ces événements-là consolent d'être vieille. Mais de quoi je ne me consolerai jamais, c'est d'avoir été en partie cause de ce que vous avez reçu un pareil monstre chez vous. Je vous promets bien que si ce qu'on m'en a dit est vrai, il ne remettra plus les pieds chez moi, c'est le parti que tous les gens honnêtes prendront avec lui s'ils font ce qu'ils doivent.

On m'a dit que vous vous étiez trouvée bien mal et je suis inquiète de votre santé. Donnez-moi, je vous prie, de vos chères nouvelles, ou faites-m'en donner par une de vos femmes si vous ne le pouvez pas vous-même. Je ne vous demande qu'un mot pour me tranquilliser. Je serais accourue chez vous ce matin sans mes bains que mon docteur ne me permet pas d'interrompre, et il faut que j'aille cet après-midi à Versailles, toujours pour l'affaire de mon neveu.

Adieu, ma chère madame, comptez pour la vie sur ma sincère amitié.

_Paris, ce 25 septembre 17**._

LETTRE LXXXVII

_La Marquise de MERTEUIL à Madame de VOLANGES._

Je vous écris de mon lit, ma chère bonne amie. L'événement le plus désagréable et le plus impossible à prévoir ma rendue malade de saisissement et de chagrin. Ce n'est pas qu'assurément j'aie rien à me reprocher, mais il est toujours si pénible pour une femme honnête et qui conserve la modestie convenable à son sexe, de fixer sur elle l'attention publique, que je donnerais tout au monde pour avoir pu éviter cette malheureuse aventure, et que je ne sais pas encore si je ne prendrai pas le parti d'aller à la campagne attendre qu'elle soit oubliée. Voici ce dont il s'agit.

J'ai rencontré chez la maréchale de... un M. de Prévan que vous connaissez sûrement de nom, et que je ne connaissais pas autrement. Mais en le trouvant dans cette maison, j'étais bien autorisée, ce me semble, à le croire en bonne compagnie. Il est assez bien fait de sa personne et m'a paru ne pas manquer d'esprit. Le hasard et l'ennui du jeu me laissèrent seule de femme entre lui et l'évêque de..., tandis que tout le monde était occupé au lansquenet. Nous causâmes tous trois jusqu'au moment du souper. A table, une nouveauté dont on parla lui donna occasion d'offrir sa loge à la maréchale, qui accepta, et il fut convenu que j'y aurais une place. C'était pour lundi dernier, au Français. Comme la maréchale venait souper chez moi au sortir du spectacle, je proposai à ce monsieur de l'accompagner, et il y vint. Le surlendemain, il me fit une visite qui se passa en propos d'usage et sans qu'il y eût du tout rien de marqué. Le lendemain, il vint me voir le matin, ce qui me parut bien un peu leste; mais je crus qu'au lieu de le lui faire sentir par ma façon de le recevoir, il valait mieux l'avertir par une politesse que nous n'étions pas encore aussi intimement liés qu'il paraissait le croire. Pour cela, je lui envoyai, le jour même, une invitation bien sèche et bien cérémonieuse pour un souper que je donnais avant-hier. Je ne lui adressai pas la parole quatre fois dans toute la soirée, et lui, de son côté, se retira aussitôt sa partie finie. Vous conviendrez que jusque-là rien n'a moins l'air de conduire à une aventure; on fit, après les parties, une macédoine qui nous mena jusqu'à près de deux heures, et enfin je me mis au lit.

Il y avait au moins une mortelle demi-heure que mes femmes étaient retirées, quand j'entendis du bruit dans mon appartement. J'ouvris mon rideau avec beaucoup de frayeur et vis un homme entrer par la porte qui conduit à mon boudoir. Je jetai un cri perçant et je reconnus, à la clarté de ma veilleuse ce M. de Prévan, qui, avec une effronterie inconcevable, me dit de ne pas m'alarmer; qu'il allait m'éclaircir le mystère de sa conduite et qu'il me suppliait de ne faire aucun bruit. En parlant ainsi, il allumait une bougie; j'étais saisie au point que je ne pouvais parler. Son air aisé et tranquille me pétrifiait, je crois encore davantage. Mais il n'eut pas dit deux mots que je vis quel était ce prétendu mystère, et ma seule réponse fut, comme vous pouvez croire, de me pendre à ma sonnette.

Par un bonheur incroyable, tous les gens de l'office avaient veillé chez une de mes femmes et n'étaient pas encore couchés. Ma femme de chambre qui en venant chez moi, m'entendit parler avec beaucoup de chaleur, fut effrayée et appela tout ce monde-là. Vous jugez quel scandale! Mes gens étaient furieux: je vis le moment où mon valet de chambre tuait Prévan. J'avoue que pour l'instant, je fus fort aise de me voir en force; en y réfléchissant aujourd'hui, j'aimerais mieux qu'il ne fût venu que ma femme de chambre; elle aurait suffi et j'aurais peut-être évité cet éclat qui m'afflige.

Au lieu de cela, le tumulte a réveillé les voisins, les gens ont parlé, et c'est depuis hier la nouvelle de tout Paris. M. de Prévan est en prison par ordre du commandant de son corps, qui a eu l'honnêteté de passer chez moi, pour me faire des excuses, m'a-t-il dit. Cette prison va encore augmenter le bruit, mais je n'ai jamais pu obtenir que cela fût autrement. La ville et la cour se sont fait écrire à ma porte, que j'ai fermée à tout le monde. Le peu de personnes que j'ai vues m'ont dit qu'on me rendrait justice et que l'indignation publique était au comble contre M. de Prévan: assurément il le mérite bien, mais cela n'ôte pas le désagrément de cette aventure.

De plus, cet homme a sûrement quelques amis, et ses amis doivent être méchants: qui sait, qui peut savoir ce qu'ils inventeront pour me nuire? Mon Dieu, qu'une jeune femme est malheureuse! elle n'a rien fait encore, quand elle s'est mise à l'abri de la médisance; il faut qu'elle en impose même à la calomnie.

Mandez-moi, je vous prie, ce que vous auriez fait, ce que vous feriez à ma place; enfin, tout ce que vous pensez. C'est toujours de vous que j'ai reçu les consolations les plus douces et les aveux les plus sages; c'est de vous aussi que j'aime le mieux à en recevoir.

Adieu, ma chère et bonne amie; vous connaissez les sentiments qui m'attachent à vous pour jamais. J'embrasse votre aimable fille.

_Paris, ce 26 septembre 17**._

LETTRE LXXXVIII

_CÉCILE VOLANGES au Vicomte de VALMONT._

Malgré tout le plaisir que j'ai, monsieur, à recevoir les lettres de M. le chevalier Danceny, et quoique je ne désire pas moins que lui que nous puissions nous voir encore, sans qu'on puisse nous en empêcher, je n'ai pas osé cependant faire ce que vous me proposez. Premièrement, c'est trop dangereux; cette clef que vous voulez que je mette à la place de l'autre lui ressemble bien assez à la vérité; mais pourtant, il ne laisse pas d'y avoir encore de la différence, et maman regarde à tout et s'aperçoit de tout. De plus, quoiqu'on ne s'en soit pas encore servi depuis que nous sommes ici, il ne faut qu'un malheur, et si on s'en apercevait, je serais perdue pour toujours. Et puis, il me semble aussi que ce serait bien mal; faire comme cela une double clef, c'est bien fort! Il est vrai que c'est vous qui auriez la bonté de vous en charger; mais, malgré cela si on le savait, je n'en porterais pas moins le blâme et la faute, puisque ce serait pour moi que vous l'auriez faite. Enfin, j'ai voulu essayer deux fois de la prendre, certainement cela serait bien facile, si c'était toute autre chose, mais je ne sais pas pourquoi je me suis toujours mise à trembler et n'en ai jamais eu le courage. Je crois donc qu'il vaut mieux rester comme nous sommes.

Si vous avez toujours la bonté d'être aussi complaisant que jusqu'ici, vous trouverez toujours bien le moyen de me remettre une lettre. Même pour la dernière, sans le malheur qui a voulu que vous vous retourniez tout de suite dans un certain moment, nous aurions eu bien aisé. Je sens bien que vous ne pouvez pas, comme moi ne songer qu'à ça; mais j'aime mieux avoir plus de patience et ne pas tant risquer. Je suis sûre que M. Danceny dirait comme moi, car toutes les fois qu'il voulait quelque chose qui me faisait trop de peine, il consentait toujours que cela ne fût pas.

Je vous remettrai, monsieur, en même temps que cette lettre, la vôtre, celle de M. Danceny et votre clef. Je n'en suis pas moins reconnaissante de toutes vos bontés, je vous prie bien de me les continuer. Il est bien vrai que je suis bien malheureuse et que sans vous je le serais encore bien davantage; mais, après tout c'est ma mère, il faut bien prendre patience. Et pourvu que M. Danceny m'aime toujours et que vous ne m'abandonniez pas, il viendra peut-être un temps plus heureux.

J'ai l'honneur d'être, monsieur, avec bien de la reconnaissance, votre très humble et très obéissante servante.

_De..., ce 26 septembre 17**._

LETTRE LXXXIX

_Le Vicomte de VALMONT au Chevalier DANCENY._

Si vos affaires ne vont pas toujours aussi vite que vous le voudriez, mon ami, ce n'est pas tout à fait à moi qu'il faut vous en prendre. J'ai ici plus d'un obstacle à vaincre. La vigilance et la sévérité de Mme de Volanges ne sont pas les seuls; votre jeune amie m'en oppose aussi quelques-uns. Soit froideur ou timidité, elle ne fait pas toujours ce que je lui conseille, et je crois cependant savoir mieux qu'elle ce qu'il faut faire.

J'avais trouvé un moyen simple, commode et sûr de lui remettre vos lettres, et même de faciliter par la suite, les entrevues que vous désirez, mais je n'ai pu la décider à s'en servir. J'en suis d'autant plus affligé que je n'en vois pas d'autre pour vous rapprocher d'elle et que, même pour votre correspondance, je crains sans cesse de nous compromettre tous trois. Or vous jugez que je ne veux ni courir ce risque-là, ni vous exposer l'un et l'autre.

Je serais pourtant vraiment peiné que le peu de confiance de votre petite amie m'empêchât de vous être utile; peut-être feriez-vous bien de lui en écrire. Voyez ce que vous voulez faire, c'est à vous seul à décider, car ce n'est pas assez de servir ses amis, il faut encore les servir à leur manière. Ce pourrait être aussi une façon de plus de vous assurer de ses sentiments pour vous, car la femme qui garde une volonté à elle n'aime pas autant qu'elle le dit.

Ce n'est pas que je soupçonne votre maîtresse d'inconstance, mais elle est bien jeune, elle a grand'peur de sa maman qui, comme vous le savez, ne cherche qu'à vous nuire, et peut-être serait-il dangereux de rester trop longtemps sans l'occuper de vous. N'allez pas cependant vous inquiéter à un certain point de ce que je vous dis là. Je n'ai dans le fond nulle raison de méfiance, c'est uniquement la sollicitude de l'amitié.

Je ne vous écris pas plus longuement, parce que j'ai bien aussi quelques affaires pour mon compte. Je ne suis pas aussi avancé que vous, mais j'aime autant; et cela console et quand je ne réussirais pas pour moi, si je parviens à vous être utile, je trouverai que j'ai bien employé mon temps.

_Au château de..., ce 26 septembre 17**._

LETTRE XC

_La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT._

Je désire beaucoup, monsieur, que cette lettre ne vous fasse aucune peine, ou, si elle doit vous en causer, qu'au moins elle puisse être adoucie par celle que j'éprouve en vous l'écrivant. Vous devez me connaître assez à présent pour être bien sûr que ma volonté n'est pas de vous affliger; mais vous sans doute, vous ne voudriez pas non plus me plonger dans un désespoir éternel. Je vous conjure donc, au nom de l'amitié tendre que je vous ai promise, au nom même des sentiments peut-être plus vifs, mais à coup sûr pas plus sincères, que vous avez pour moi, ne nous voyons plus; partez et jusque-là, fuyons surtout ces entretiens particuliers et trop dangereux où, par une inconcevable puissance, sans jamais parvenir à vous dire ce que je veux, je passe mon temps à écouter ce que je ne devrais pas entendre.

Hier encore, quand vous vîntes me joindre dans le parc, j'avais bien pour unique objet de vous dire ce que je vous écris aujourd'hui, et cependant qu'ai-je fait? que m'occuper de votre amour... de votre amour, auquel jamais je ne dois répondre! Ah! de grâce, éloignez-vous de moi.

Ne craignez pas que mon absence altère jamais mes sentiments pour vous; comment parviendrais-je à les vaincre, quand je n'ai plus le courage de les combattre? Vous le voyez, je vous dis tout; je crains moins d'avouer ma faiblesse que d'y succomber; mais cet empire que j'ai perdu sur mes sentiments, je le conserverai sur mes actions; oui, je le conserverai, j'y suis résolue, fût-ce aux dépens de ma vie.

Hélas! le temps n'est pas loin où je me croyais bien sûre de n'avoir jamais de pareils combats à soutenir. Je m'en félicitais, je m'en glorifiais peut-être trop. Le Ciel a puni, cruellement puni cet orgueil; mais plein de miséricorde au moment même qu'il nous frappe, il m'avertit encore avant la chute, et je serais doublement coupable si je continuais à manquer de prudence, déjà prévenue que je n'ai plus de force.

Vous m'avez dit cent fois que vous ne voudriez pas d'un bonheur acheté par mes larmes. Ah! ne parlons plus de bonheur, mais laissez-moi reprendre quelque tranquillité.

En accordant ma demande, quels nouveaux droits n'acquerrez-vous pas sur mon cœur? Et ceux-là fondés sur la vertu, je n'aurai point à m'en défendre. Combien je me plairai dans ma reconnaissance! Je vous devrai la douceur de goûter sans remords un sentiment délicieux. A présent, au contraire, effrayée de mes sentiments, de mes pensées, je crains également de m'occuper de vous et de moi; votre idée même m'épouvante: quand je ne peux la fuir, je la combats; je ne l'éloigne pas, mais je la repousse.

Ne vaut-il pas mieux pour tous deux faire cesser cet état de trouble et d'anxiété? O vous, dont l'âme toujours sensible, même au milieu de ses erreurs, est restée amie de la vertu, vous aurez égard à ma situation douloureuse, vous ne rejetterez pas ma prière! Un intérêt plus doux, mais non moins tendre, succédera à ces agitations violentes; alors, respirant par vos bienfaits, je chérirai mon existence et je dirai dans la joie de mon cœur: «Ce calme que je ressens, je le dois à mon ami.»

En vous soumettant à quelques privations légères, que je ne vous impose point, mais que je vous demande, croirez-vous donc acheter trop cher la fin de mes tourments? Ah! si pour vous rendre heureux il ne fallait que consentir à être malheureuse, vous pouvez m'en croire, je n'hésiterais pas un moment... Mais devenir coupable!... non mon ami, non, plutôt mourir mille fois.

Déjà assaillie par la honte à la veille des remords, je redoute et les autres et moi-même; je rougis dans le cercle et frémis dans la solitude: je n'ai plus qu'une vie de douleur; je n'aurai de tranquillité que par votre consentement. Mes résolutions les plus louables ne suffisent pas pour me rassurer; j'ai formé celle-ci dès hier et cependant j'ai passé cette nuit dans les larmes.

Voyez votre amie, celle que vous aimez, confuse et suppliante, vous demander le repos et l'innocence. Ah Dieu! sans vous eût-elle jamais été réduite à cette humiliante demande? Je ne vous reproche rien; je sens trop par moi-même combien il est difficile de résister à un sentiment impérieux. Une plainte n'est pas un murmure. Faites par générosité ce que je fais par devoir, et à tous les sentiments que vous m'avez inspirés je joindrai celui d'une éternelle reconnaissance. Adieu, adieu, monsieur.

_De..., ce 27 septembre 17**._

LETTRE XCI

_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._

Consterné par votre lettre, j'ignore encore, madame, comment je pourrai y répondre. Sans doute, s'il faut choisir entre votre malheur et le mien, c'est à moi à me sacrifier et je ne balance pas; mais de si grands intérêts méritent bien, ce me semble, d'être avant tout discutés et éclaircis, et comment y parvenir si nous ne devons plus nous parler ni nous voir?

Quoi! tandis que les sentiments les plus doux nous unissent, une vaine terreur suffira pour nous séparer peut-être sans retour! En vain l'amitié tendre, l'ardent amour réclameront leurs droits; leurs voix ne seront point entendues, et pourquoi? Quel est donc ce danger pressant qui vous menace? Ah! croyez-moi, de pareilles craintes et si légèrement conçues sont déjà, ce me semble, d'assez puissants motifs de sécurité.

Permettez-moi de vous le dire, je retrouve ici la trace des impressions défavorables qu'on vous a données sur moi. On ne tremble point auprès de l'homme qu'on estime; on n'éloigne pas surtout celui qu'on a jugé digne de quelque amitié: c'est l'homme dangereux qu'on redoute et qu'on fuit.

Cependant, qui fut jamais plus respectueux et plus soumis que moi? Déjà vous le voyez, je m'observe dans mon langage; je ne me permets plus ces noms si doux, si chers à mon cœur, et qu'il ne cesse de vous donner en secret. Ce n'est plus l'amant fidèle et malheureux, recevant les conseils et les consolations d'une amie tendre et sensible, c'est l'accusé devant son juge, l'esclave devant son maître. Ces nouveaux titres imposent sans doute de nouveaux devoirs, je m'engage à les remplir tous. Écoutez-moi et si vous me condamnez, j'y souscris et je pars. Je promets davantage: préférez-vous ce despotisme qui juge sans entendre? Vous sentez-vous le courage d'être injuste? Ordonnez et j'obéis encore.

Mais ce jugement, ou cet ordre, que je l'entende de votre bouche. Et pourquoi? m'allez-vous dire à votre tour. Ah! que si vous faites cette question vous connaissez peu l'amour et mon cœur! N'est-ce donc rien que de vous voir encore une fois? Eh! quand vous porterez le désespoir dans mon âme, peut-être un regard consolateur l'empêchera d'y succomber. Enfin, s'il me faut renoncer à l'amour, à l'amitié, pour qui seuls j'existe, au moins vous verrez votre ouvrage et votre pitié me restera; cette faveur légère quand même je ne la mériterais pas, je me soumets, ce me semble, à la payer assez cher pour espérer de l'obtenir.

Quoi! vous allez m'éloigner de vous! Vous consentez donc à ce que nous devenions étrangers l'un à l'autre? que dis-je? vous le désirez, et tandis que vous m'assurez que mon absence n'altérera point vos sentiments, vous ne pressez mon départ que pour travailler plus facilement à les détruire.