Part 19
Ce mot vous intimide? et pourquoi? Un attachement plus tendre, une union plus forte, une seule pensée, le même bonheur comme les mêmes peines, qu'y a-t-il donc là d'étranger à votre âme? Tel est pourtant l'amour, tel est au moins celui que vous inspirez et que je ressens. C'est lui surtout qui, calculant sans intérêt, sait apprécier les actions sur leur mérite et non sur leur valeur; trésor inépuisable des âmes sensibles, tout devient précieux, fait par lui ou pour lui.
Ces vérités, si faciles à saisir, si douces à pratiquer, qu'ont-elles donc d'effrayant? Quelles craintes peut aussi vous causer un homme sensible, à qui l'amour ne permet plus un autre bonheur que le vôtre? C'est aujourd'hui l'unique vœu que je forme: je sacrifierai tout pour le remplir, excepté le sentiment qui l'inspire, et ce sentiment lui-même consentez à le partager, et vous le réglerez à votre choix. Mais ne souffrons plus qu'il nous divise lorsqu'il devrait nous réunir. Si l'amitié que vous m'avez offerte n'est pas un vain mot, si, comme vous me le disiez hier, c'est le sentiment le plus doux que votre âme connaisse; que ce soit elle qui stipule entre nous, je ne la récuserai point; mais juge de l'amour, qu'elle consente à l'écouter; le refus de l'entendre deviendrait une injustice et l'amitié n'est point injuste.
Un second entretien n'aura pas plus d'inconvénients que le premier: le hasard peut encore en fournir l'occasion; vous pourriez vous-même en indiquer le moment. Je veux croire que j'ai tort; n'aimerez-vous pas mieux me ramener que me combattre et doutez-vous de ma docilité? Si ce tiers importun ne fût pas venu nous interrompre, peut-être serais-je déjà entièrement revenu à votre avis; qui sait jusqu'où peut aller votre pouvoir?
Vous le dirai-je? cette puissance invincible à laquelle je me livre sans oser la calculer, ce charme irrésistible qui vous rend souveraine de mes pensées comme de mes actions, il m'arrive quelquefois de les craindre. Hélas! cet entretien que je vous demande est-ce à moi à le redouter? Peut-être après, enchaîné par mes promesses, me verrai-je réduit à brûler d'un amour que je sens bien qui ne pourra s'éteindre sans oser implorer votre secours! Ah! madame, de grâce, n'abusez pas de votre empire! Mais quoi! si vous devez en être plus heureuse, si je dois vous en paraître plus digne de vous, quelles peines ne sont pas adoucies par ces idées consolantes! Oui, je le sens, vous parler encore c'est vous donner contre moi de plus fortes armes, c'est me soumettre plus entièrement à votre volonté. Il est plus aisé de se défendre contre vos lettres; ce sont bien vos mêmes discours, mais vous n'êtes pas là pour leur prêter des forces. Cependant le plaisir de vous entendre m'en fait braver le danger: au moins aurai-je ce bonheur d'avoir tout fait pour vous, même contre moi, et mes sacrifices deviendront un hommage. Trop heureux de vous prouver de mille manières, comme je le sens de mille façons, que, sans m'en excepter, vous êtes, vous serez toujours l'objet le plus cher à mon cœur.
_Du château de..., ce 23 septembre 17**._
LETTRE LXXXIV
_Le Vicomte de VALMONT à CÉCILE VOLANGES._
Vous avez vu combien nous avons été contrariés hier. De toute la journée je n'ai pas pu vous remettre la lettre que j'avais pour vous; j'ignore si j'y trouverai plus de facilité aujourd'hui. Je crains de vous compromettre en y mettant plus de zèle que d'adresse, et je ne me pardonnerais pas une imprudence qui vous deviendrait si fatale et causerait le désespoir de mon ami, en vous rendant éternellement malheureuse. Cependant je connais les impatiences de l'amour; je sens combien il doit être pénible, dans votre situation, d'éprouver quelque retard à la seule consolation que vous puissiez goûter dans ce moment. A force de m'occuper des moyens d'écarter les obstacles, j'en ai trouvé un dont l'exécution sera aisée si vous y mettez quelque soin.
Je crois avoir remarqué que la clef de la porte de votre chambre, qui donne sur le corridor, est toujours sur la cheminée de votre maman. Tout deviendrait facile avec cette clef, vous devez bien le sentir; mais à son défaut je vous en procurerai une semblable et qui la suppléera. Il me suffira, pour y parvenir, d'avoir l'autre une heure ou deux à ma disposition. Vous devez trouver aisément l'occasion de la prendre, et pour qu'on ne s'aperçoive pas qu'elle manque, j'en joins une ici à moi, qui est assez semblable, pour qu'on n'en voie pas la différence, à moins qu'on ne l'essaie; ce qu'on ne tentera pas. Il faudra seulement que vous ayez soin d'y mettre un ruban, bleu et passé, comme celui qui est à la vôtre.
Il faudrait tâcher d'avoir cette clef pour demain ou après-demain, à l'heure du déjeuner; parce qu'il vous sera plus facile de me la donner alors et qu'elle pourra être remise à sa place pour le soir, temps où votre maman pourrait y faire plus d'attention. Je pourrai vous la rendre au moment du dîner, si nous nous entendons bien.
Vous savez que quand on passe du salon à la salle à manger, c'est toujours Mme de Rosemonde qui marche la dernière. Je lui donnerai la main. Vous n'aurez qu'à quitter votre métier de tapisserie lentement, ou bien laisser tomber quelque chose de façon à rester en arrière: vous saurez bien alors prendre la clef que j'aurai soin de tenir derrière moi. Il ne faudra pas négliger, aussitôt après l'avoir prise, de rejoindre ma vieille tante et de lui faire quelques caresses. Si, par hasard, vous laissiez tomber cette clef, n'allez pas vous déconcerter; je feindrai que c'est moi et je vous réponds de tout.
Le peu de confiance que vous témoigne votre maman et ses procédés si durs envers vous, autorisent du reste cette petite supercherie. C'est, au surplus, le seul moyen de continuer à recevoir les lettres de Danceny et à lui faire passer les vôtres; tout autre est réellement trop dangereux et pourrait vous perdre tous deux sans ressource; aussi ma prudente amitié se reprocherait-elle de les employer davantage.
Une fois maîtres de la clef, il nous restera quelques précautions à prendre contre le bruit de la porte et de la serrure: mais elles sont bien faciles. Vous trouverez sous la même armoire où j'avais mis votre papier, de l'huile et une plume. Vous allez quelquefois chez vous à des heures où vous y êtes seule: il faut en profiter pour huiler la serrure et les gonds. La seule attention à avoir est de prendre garde aux taches qui déposeraient contre vous. Il faudra aussi attendre que la nuit soit venue, parce que si cela se fait avec l'intelligence dont vous êtes capable, il n'y paraîtra plus le lendemain matin.
Si pourtant on s'en aperçoit, n'hésitez pas à dire que c'est le frotteur du château. Il faudrait, dans ce cas, spécifier le temps, même les discours qu'il vous aura tenus: comme par exemple, qu'il prend ce soin contre la rouille, pour toutes les serrures dont on ne fait pas usage. Car vous sentez qu'il ne serait pas vraisemblable que vous eussiez été témoin de ce tracas sans en demander la cause. Ce sont ces petits détails qui donnent la vraisemblance et la vraisemblance rend les mensonges sans conséquence, en ôtant le désir de les vérifier.
Après que vous aurez lu cette lettre, je vous prie de la relire et même de vous en occuper: d'abord, c'est qu'il faut bien savoir ce qu'on veut bien faire; ensuite, pour vous assurer que je n'ai rien omis. Peu accoutumé à employer la finesse pour mon compte, je n'en ai pas grand usage; il n'a pas même fallu moins que ma vive amitié pour Danceny et l'intérêt que vous inspirez pour me déterminer à me servir de ces moyens, quelque innocents qu'ils soient. Je hais tout ce qui a l'air de la tromperie; c'est là mon caractère. Mais vos malheurs m'ont touché au point que je tenterai tout pour les adoucir.
Vous pensez bien que cette communication une fois établie entre nous, il me sera bien plus facile de vous procurer avec Danceny l'entretien qu'il désire. Cependant, ne lui parlez pas encore de tout ceci; vous ne feriez qu'augmenter son impatience, et le moment de la satisfaire n'est pas encore tout à fait venu. Vous lui devez, je crois, de la calmer plutôt que de l'aigrir. Je m'en rapporte là-dessus à votre délicatesse. Adieu, ma belle pupille, car vous êtes ma pupille. Aimez un peu votre tuteur et surtout ayez avec lui de la docilité; vous vous en trouverez bien. Je m'occupe de votre bonheur et soyez sûre que j'y trouverai le mien.
_De..., ce 24 septembre 17**._
LETTRE LXXXV
_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._
Enfin, vous serez tranquille et surtout vous me rendrez justice. Écoutez et ne me confondez plus avec les autres femmes. J'ai mis à la fin mon aventure avec Prévan; _à fin!_ entendez-vous bien ce que cela veut dire? A présent vous allez juger qui de lui ou de moi pourra se vanter. Le récit ne sera pas si plaisant que l'action; aussi ne serait-il pas juste que, tandis que vous n'avez fait que raisonner bien ou mal sur cette affaire, il vous en revînt autant de plaisir qu'à moi, qui y donnait mon temps et ma peine.
Cependant, si vous avez quelque grand coup à faire, si vous devez entreprendre quelque entreprise où ce rival dangereux vous paraisse à craindre, arrivez. Il vous laisse le champ libre, au moins pour quelque temps; peut-être même ne se relèvera-t-il jamais du coup que je lui ai porté.
Que vous êtes heureux de m'avoir pour amie! Je suis pour vous une fée bienfaisante. Vous languissez loin de la beauté qui vous engage: je dis un mot et vous vous retrouvez auprès d'elle. Vous voulez vous venger d'une femme qui vous nuit: je vous marque l'endroit où vous devez frapper et la livre à votre discrétion. Enfin, pour écarter de la lice un concurrent redoutable, c'est encore moi que vous invoquez et je vous exauce. En vérité, si vous ne passez pas votre vie à me remercier c'est que vous êtes un ingrat. Je reviens à mon aventure et la reprends d'origine.
Le rendez-vous, donné si haut, à la sortie de l'Opéra[34], fut entendu comme je l'avais espéré. Prévan s'y rendit et quand la maréchale lui dit obligeamment qu'elle se félicitait de le voir deux fois de suite à ses jours, il eut soin de répondre que depuis mardi soir il avait défait mille arrangements pour pouvoir ainsi disposer de cette soirée. _A bon entendeur, salut!_ Comme je voulais pourtant savoir, avec plus de certitude, si j'étais ou non le véritable objet de cet empressement flatteur, je voulus forcer le soupirant nouveau de choisir entre moi et son goût dominant. Je déclarai que je ne jouerais point; en effet, il trouva, de son côté, mille prétextes pour ne pas jouer, et mon premier triomphe fut sur le lansquenet.
[34] Voyez la lettre LXXIV.
Je m'emparai de l'évêque de... pour ma conversation; je le choisis à cause de sa liaison avec le héros du jour, à qui je voulais donner toute facilité de m'aborder. J'étais bien aise aussi d'avoir un témoin respectable qui pût au besoin déposer de ma conduite et de mes discours. Cet arrangement réussit.
Après les propos vagues et d'usage, Prévan s'étant bientôt rendu maître de la conversation prit tour à tour différents tons pour essayer celui qui pourrait me plaire. Je refusai celui du sentiment, comme n'y croyant pas; j'arrêtai par mon sérieux sa gaieté, qui me parut trop légère pour un début; il se rabattit sur la délicate amitié, et ce fut sous ce drapeau banal que nous commençâmes notre attaque réciproque.
Au moment du souper, l'évêque ne descendait pas; Prévan me donna donc la main et se trouva naturellement placé à table à côté de moi. Il faut être juste; il soutint avec beaucoup d'adresse notre conversation particulière en ne paraissant s'occuper que de la conversation générale, dont il eut l'air de faire tous les frais. Au dessert, on parla d'une pièce nouvelle qu'on devait donner le lundi suivant au Français. Je témoignai quelques regrets de n'avoir pas ma loge; il m'offrit la sienne, que je refusai d'abord, comme cela se pratique; à quoi il répondit assez plaisamment que je ne l'entendais pas; qu'à coup sûr il ne ferait pas le sacrifice de sa loge à quelqu'un qu'il ne connaissait pas, mais qu'il m'avertissait seulement que Mme la maréchale en disposerait. Elle se prêta à cette plaisanterie et j'acceptai.
Remonté au salon, il demanda, comme vous pouvez croire, une place dans cette loge; et comme la maréchale, qui le traite avec beaucoup de bonté, la lui promit _s'il était sage_, il en prit l'occasion d'une de ces conversations à double entente, pour lesquelles vous m'avez vanté son talent. En effet, s'étant mis à ses genoux, comme un enfant soumis, disait-il, sous prétexte de lui demander ses avis et d'implorer sa raison, il dit beaucoup de choses flatteuses et assez tendres, dont il m'était facile de me faire l'application. Plusieurs personnes ne s'étant pas remises au jeu l'après-souper, la conversation fut plus générale et moins intéressante; mais nos yeux parlèrent beaucoup. Je dis nos yeux: je devrais dire les siens, car les miens n'eurent qu'un langage, celui de la surprise. Il dut penser que je m'étonnais et m'occupais excessivement de l'effet prodigieux qu'il faisait sur moi. Je crois que je le laissai fort satisfait; je n'étais pas moins contente.
Le lundi suivant, je fus au Français, comme nous en étions convenus. Malgré votre curiosité littéraire, je ne puis vous rien dire du spectacle, sinon que Prévan a un talent merveilleux pour la cajolerie et que la pièce est tombée; voilà tout ce que j'y ai appris. Je voyais avec peine finir cette soirée qui réellement me plaisait beaucoup, et, pour la prolonger, j'offris à la maréchale de venir souper chez moi; ce qui me fournit le prétexte de le proposer à l'aimable cajoleur, qui ne demanda que le temps de courir, pour se dégager, jusque chez les comtesses de P***[35]. Ce nom me rendit toute ma colère; je vis clairement qu'il allait commencer les confidences; je me rappelai vos sages conseils et me promis bien... de poursuivre l'aventure; sûre que je le guérirais de cette dangereuse indiscrétion.
[35] Voyez la lettre LXX.
Étranger dans ma société, qui ce soir-là était peu nombreuse, il me devait les soins d'usage, aussi, quand on alla souper, m'offrit-il la main. J'eus la malice, en l'acceptant, de mettre dans la mienne un léger frémissement et d'avoir, pendant la marche, les yeux baissés et la respiration haute. J'avais l'air de pressentir ma défaite et de redouter mon vainqueur. Il le remarqua à merveille, aussi le traître changea-t-il sur-le-champ de ton et de maintien. Il était galant, il devint tendre. Ce n'est pas que les propos ne fussent à peu près les mêmes, la circonstance y forçait, mais son regard, devenu moins vif, était plus caressant, l'inflexion de sa voix plus douce, son sourire n'était plus celui de la finesse, mais du contentement. Enfin, dans ses discours, éteignant peu à peu le feu de la saillie, l'esprit fit place à la délicatesse. Je vous le demande, qu'eussiez-vous fait de mieux?
De mon côté, je devins rêveuse, à tel point qu'on fut forcé de s'en apercevoir, et quand on m'en fit le reproche, j'eus l'adresse de m'en défendre maladroitement et de jeter sur Prévan un coup d'œil prompt, mais timide et déconcerté et propre à lui faire croire que toute ma crainte était qu'il ne devinât la cause de mon trouble.
Après souper, je profitai du temps où la bonne maréchale contait une de ces histoires qu'elle conte toujours pour me placer sur mon ottomane, dans cet abandon que donne une tendre rêverie. Je n'étais pas fâchée que Prévan me vît ainsi; il m'honora, en effet, d'une attention toute particulière. Vous jugez bien que mes timides regards n'osaient chercher les yeux de mon vainqueur; mais dirigés vers lui d'une manière plus humble, ils m'apprirent bientôt que j'obtenais l'effet que je voulais produire. Il fallait encore lui persuader que je le partageais; aussi quand la maréchale annonça qu'elle allait se retirer, je m'écriai d'une voix molle et tendre: «Ah Dieu! j'étais si bien là!» Je me levai pourtant; mais avant de me séparer d'elle, je lui demandai ses projets, pour avoir un prétexte de dire les miens et de faire savoir que je resterais chez moi le surlendemain. Là-dessus, tout le monde se sépara.
Alors je me mis à réfléchir. Je ne doutais pas que Prévan ne profitât de l'espèce de rendez-vous que je venais de lui donner; qu'il n'y vînt d'assez bonne heure pour me trouver seule et que l'attaque ne fût vive; mais j'étais bien sûre aussi, d'après ma réputation, qu'il ne me traiterait pas avec cette légèreté que, pour peu qu'on ait d'usage, on n'emploie qu'avec les femmes à aventures ou celles qui n'ont aucune expérience, et je voyais mon succès certain s'il prononçait le mot d'amour, s'il avait la prétention, surtout, de l'obtenir de moi.
Qu'il est commode d'avoir affaire à vous autres, _gens à principes_! quelquefois un brouillon d'amoureux vous déconcerte par sa timidité, ou vous embarrasse par ses fougueux transports, c'est une fièvre qui, comme l'autre, a ses frissons et son ardeur et quelquefois varie dans ses symptômes. Mais votre marche réglée se devine si facilement! L'arrivée, le maintien, le ton, les discours, je savais tout dès la veille. Je ne vous rendrai donc pas notre conversation que vous suppléerez aisément. Observez seulement que, dans ma feinte défense, je l'aidais de tout mon pouvoir: embarras pour lui donner le temps de parler, mauvaises raisons pour être combattue, crainte et méfiance pour ramener les protestations, et ce refrain perpétuel de sa part, _je ne vous demande qu'un mot_, et ce silence de la mienne qui semble ne le laisser attendre que pour le faire désirer davantage; au travers de tout cela, une main cent fois prise qui se retire toujours et ne se refuse jamais. On passerait ainsi tout un jour, nous y passâme une mortelle heure; nous y serions peut-être encore si nous n'avions entendu entrer un carrosse dans ma cour. Cet heureux contretemps rendit, comme de raison, ses instances plus vives, et moi, voyant le moment arrivé où j'étais à l'abri de toute surprise, après m'être préparée par un long soupir, j'accordai le mot précieux. On annonça, et peu de temps après j'eus un cercle assez nombreux.
Prévan me demanda de venir le lendemain matin, et j'y consentis; mais, soigneuse de me défendre, j'ordonnai à ma femme de chambre de rester tout le temps de cette visite dans ma chambre à coucher, d'où vous savez qu'on voit tout ce qui se passe dans mon cabinet de toilette, et ce fut là que je le reçus. Libres dans notre conversation et ayant tous deux le même désir, nous fûmes bientôt d'accord, mais il fallait se défaire de ce spectateur importun; c'était où je l'attendais.
Alors, lui faisant à mon gré le tableau de ma vie intérieure, je lui persuadai aisément que nous ne trouverions jamais un moment de liberté et qu'il fallait regarder comme une espèce de miracle celle dont nous avions joui hier, qui même laisserait encore des dangers trop grands pour m'y exposer, puisqu'à tout moment on pouvait entrer dans mon salon. Je ne manquai pas d'ajouter que tous ces usages s'étaient établis parce que, jusqu'à ce jour, ils ne m'avaient jamais contrariée, et j'insistai en même temps sur l'impossibilité de les changer sans me compromettre aux yeux de mes gens. Il essaya de s'attrister, de prendre de l'humeur, de me dire que j'avais peu d'amour, et vous devinez combien tout cela me touchait. Mais voulant frapper le coup décisif, j'appelai les larmes à mon secours. Ce fut exactement le _Zaïre, vous pleurez_. Cet empire qu'il se crut sur moi et l'espoir qu'il en conçut de me perdre à son gré lui tinrent lieu de tout l'amour d'Orosmane.
Ce coup de théâtre passé, nous revînmes aux arrangements. Au défaut du jour, nous nous occupâmes de la nuit; mais mon suisse devenait un obstacle insurmontable et je ne permettais pas qu'on essayât de le gagner. Il me proposa la petite porte de mon jardin; mais je l'avais prévu, et j'y créai un chien qui, tranquille et silencieux le jour, était un vrai démon la nuit. La facilité avec laquelle j'entrai dans tous ces détails était bien propre à l'enhardir, aussi vint-il à me proposer l'expédient le plus ridicule, et ce fut celui que j'acceptai.
D'abord son domestique était sûr comme lui-même; en cela, il ne trompait guère, l'un l'était bien autant que l'autre. J'aurais un grand souper chez moi, il y serait, il prendrait son temps pour sortir seul. L'adroit confiant appellerait la voiture, ouvrirait la portière et lui, Prévan, au lieu de monter, s'esquiverait adroitement. Son cocher ne pouvait s'en apercevoir en aucune façon; ainsi sorti pour tout le monde et cependant resté chez moi, il s'agissait de savoir s'il pourrait parvenir à mon appartement. J'avoue que d'abord mon embarras fut de trouver contre ce projet d'assez mauvaises raisons pour qu'il pût avoir l'air de les détruire; il y répondit par des exemples. A l'entendre, rien n'était plus ordinaire que ce moyen; lui-même s'en était beaucoup servi; c'était même celui dont il faisait le plus d'usage, comme le moins dangereux.
Subjuguée par ces autorités irrécusables, je convins, avec candeur, que j'avais bien un escalier dérobé qui conduisait très près de mon boudoir, que je pouvais y laisser la clé et qu'il lui serait facile de s'y enfermer et d'attendre, sans beaucoup de risques, que mes femmes fussent retirées, et puis, pour donner plus de vraisemblance à mon consentement, le moment d'après je ne voulais plus, je ne revenais à consentir qu'à condition d'une soumission parfaite, d'une sagesse... Ah! quelle sagesse! Enfin je voulais bien lui prouver mon amour, mais non pas satisfaire le sien.
La sortie, dont j'oubliais de vous parler, devait se faire par la petite porte du jardin; il ne s'agissait que d'attendre le point du jour, le cerbère ne dirait plus mot. Pas une âme ne passe à cette heure-là et les gens sont dans le plus fort du sommeil. Si vous vous étonnez de ce tas de mauvais raisonnements, c'est que vous oubliez notre situation réciproque. Qu'avions-nous besoin d'en faire de meilleurs? Il ne demandait pas mieux que tout cela se sût, et moi, j'étais bien sûre qu'on ne le saurait pas. Le jour fut fixé au surlendemain.
Remarquez que voilà une affaire arrangée et que personne n'a encore vu Prévan dans ma société. Je le rencontre à souper chez une de mes amies; il lui offre sa loge pour une pièce nouvelle et j'y accepte une place. J'invite cette femme à souper pendant le spectacle et devant Prévan, je ne puis presque pas me dispenser de lui proposer d'en être. Il accepte et me fait, deux jours après, une visite que l'usage exige. Il vient, à la vérité, me voir le lendemain matin; mais, outre que les visites du matin ne marquent plus, il ne tient qu'à moi de trouver celle-ci trop leste, et je le remets en effet dans la classe des gens moins liés avec moi, par une invitation écrite pour un souper de cérémonie. Je puis bien dire comme Annette: _Mais voilà tout, pourtant!_
Le jour fatal arrivé, ce jour où je devais perdre ma vertu et ma réputation, je donnai mes instructions à ma fidèle Victoire et elle les exécuta comme vous le verrez bientôt.
Cependant le soir vint. J'avais déjà beaucoup de monde chez moi quand on y annonça Prévan. Je le reçus avec une politesse marquée qui constatait mon peu de liaison avec lui, et je le mis à la partie de la maréchale, comme étant celle par qui j'avais fait cette connaissance. La soirée ne produisit rien qu'un très petit billet que le discret amoureux trouva moyen de me remettre et que j'ai brûlé suivant ma coutume. Il m'y annonçait que je pouvais compter sur lui, et ce mot essentiel était entouré de tous les mots parasites d'amour, de bonheur, etc., qui ne manquent jamais de se trouver à pareille fête.