Les liaisons dangereuses Lettres recueillies dans une Société et publiées pour l'instruction de quelques autres

Part 17

Chapter 173,873 wordsPublic domain

Je comptais aller à la chasse ce matin, mais il fait un temps détestable. Je n'ai pour toute lecture qu'un roman nouveau, qui ennuierait même une pensionnaire. On déjeunera au plus tôt dans deux heures; ainsi malgré ma longue lettre d'hier, je vais encore causer avec vous. Je suis bien sûr de ne pas vous ennuyer, car je vous parlerai _du très joli Prévan_. Comment n'avez-vous pas su sa fameuse aventure, celle qui a séparé les _inséparables_? Je parie que vous vous la rappellerez au premier mot. La voici pourtant, puisque vous la désirez.

Vous vous souvenez que tout Paris s'étonnait que trois femmes, toutes trois jolies, ayant toutes trois les mêmes talents et pouvant avoir les mêmes prétentions, restassent intimement liées entre elles depuis le moment de leur entrée dans le monde. On crut d'abord en trouver la raison dans leur extrême timidité, mais bientôt, entourées d'une cour nombreuse dont elles partageaient les hommages, et éclairées sur leur valeur par l'empressement et les soins dont elles étaient l'objet, leur union n'en devint pourtant que plus forte, et l'on eût dit que le triomphe de l'une était toujours celui des deux autres. On espérait au moins que le moment de l'amour amènerait quelque rivalité. Nos agréables se disputaient l'honneur d'être la pomme de discorde, et moi-même je me serais mis alors sur les rangs, si la grande faveur où la comtesse de... m'éleva dans ce même temps, m'eût permis de lui être infidèle avant d'avoir obtenu l'agrément que je demandais.

Cependant nos trois beautés, dans le même carnaval, firent leur choix comme de concert et loin qu'il excitât les orages qu'on s'en était promis, il ne fit que rendre leur amitié plus intéressante par le charme des confidences.

La foule des prétendants malheureux se joignit alors à celle des femmes jalouses et la scandaleuse constance fut soumise à la censure publique. Les uns prétendaient que dans cette société _des inséparables_ (ainsi la nomma-t-on alors), la loi fondamentale était la communauté de bien et que l'amour même y était soumis; d'autres assuraient que les trois amants, exempts de rivaux, ne l'étaient pas de rivales; on alla même jusqu'à dire qu'ils n'avaient été admis que par décence et n'avaient obtenu qu'un titre sans fonction.

Ces bruits, vrais ou faux, n'eurent pas l'effet qu'on s'en était promis. Les trois couples, au contraire, sentirent qu'ils étaient perdus s'ils se séparaient dans ce moment; ils prirent le parti de faire tête à l'orage. Le public, qui se lasse de tout, se lassa bientôt d'une satire infructueuse. Emporté par sa légèreté naturelle, il s'occupa d'autres objets; puis, revenant à celui-ci avec son inconséquence ordinaire, il changea la critique en éloge. Comme ici tout est de mode, l'enthousiasme gagna; il devenait un vrai délire lorsque Prévan entreprit de vérifier ces prodiges, et de fixer sur eux l'opinion publique et la sienne.

Il rechercha donc ces modèles de perfection. Admis facilement dans leur société, il en tira un favorable augure. Il savait assez que les gens heureux ne sont pas d'un accès si facile. Il vit bientôt, en effet, que ce bonheur si vanté était, comme celui des rois, plus envié que désirable. Il remarqua que, parmi ces prétendus inséparables, on commençait à rechercher les plaisirs du dehors, qu'on s'y occupait même de distraction; et il en conclut que les liens d'amour ou d'amitié étaient déjà relâchés ou rompus, et que ceux de l'amour-propre et de l'habitude conservaient seuls quelque force.

Cependant les femmes, que le besoin rassemblait, conservaient entre elles l'apparence de la même intimité; mais les hommes, plus libres dans leurs démarches, retrouvaient des devoirs à remplir ou des affaires à suivre; ils s'en plaignaient encore, mais ne s'en dispensaient plus et rarement les soirées étaient complètes.

Cette conduite de leur part fut profitable à l'assidu Prévan, qui, placé naturellement auprès de la délaissée du jour, trouvait à offrir alternativement et selon les circonstances, le même hommage aux trois amies. Il sentit facilement que faire un choix entre elles, c'était se perdre; que la fausse honte de se trouver la première infidèle effaroucherait la préférée; que la vanité blessée des deux autres les rendrait ennemies du nouvel amant et qu'elles ne manqueraient pas de déployer contre lui la sévérité des grands principes; enfin, que la jalousie ramènerait à coup sûr les soins d'un rival qui pouvait être encore à craindre. Tout fût devenu obstacle, tout devenait facile dans son triple projet, chaque femme était indulgente, parce qu'elle y était intéressée, chaque homme, parce qu'il croyait ne pas l'être.

Prévan, qui n'avait alors qu'une seule femme à sacrifier, fut assez heureux pour qu'elle prît de la célébrité. Sa qualité d'étrangère et l'hommage d'un grand prince assez adroitement refusé, avaient fixé sur elle l'attention de la cour et de la ville; son amant en partageait l'honneur et en profita auprès de ses nouvelles maîtresses. La seule difficulté était de mener de front ces trois intrigues, dont la marche devait forcément se régler sur la plus tardive; en effet, je tiens d'un de ses confidents que sa plus grande peine fut d'en arrêter une, qui se trouva prête à éclore près de quinze jours avant les autres.

Enfin le grand jour arrivé, Prévan, qui avait obtenu les trois aveux, se trouvait déjà maître des démarches et les régla comme vous allez voir. Des trois maris, l'un était absent, l'autre partait le lendemain au point du jour, le troisième était à la ville. Les inséparables amies devaient souper chez la veuve future; mais le nouveau maître n'avait pas permis que les anciens serviteurs y fussent invités. Le matin même de ce jour, il fait trois lots des lettres de sa belle, il accompagne l'un du portrait qu'il avait reçu d'elle, le second d'un chiffre amoureux qu'elle-même avait peint, le troisième d'une boucle de ses cheveux; chacune reçut pour complet ce tiers de sacrifice et consentit, en échange, à envoyer à l'amant disgracié une lettre éclatante de rupture.

C'était beaucoup, ce n'était pas assez. Celle dont le mari était à la ville ne pouvait disposer que de la journée; il fut convenu qu'une feinte indisposition la dispenserait d'aller souper chez son amie et que la soirée serait toute à Prévan; la nuit fut accordée par celle dont le mari fut absent, et le point du jour, moment du départ du troisième époux, fut marqué par la dernière pour l'heure du berger.

Prévan, qui ne néglige rien, court ensuite chez la belle étrangère, y porte et y fait naître l'humeur dont il avait besoin, et n'en sort qu'après avoir établi une querelle qui lui assure vingt-quatre heures de liberté. Ses dispositions ainsi faites, il rentra chez lui, comptant prendre quelque repos; d'autres affaires l'y attendaient.

Les lettres de rupture avaient été un coup de lumière pour les amants disgraciés; chacun d'eux ne pouvait douter qu'il n'eût été sacrifié à Prévan, et le dépit d'avoir été joué, se joignant à l'humeur que donne presque toujours la petite humiliation d'être quitté, tous trois, sans se communiquer, mais comme de concert, avaient résolu d'en avoir raison, et pris le parti de la demander à leur fortuné rival.

Celui-ci trouva chez lui les trois cartels, et il les accepta loyalement; mais, ne voulant perdre ni les plaisirs, ni l'éclat de cette aventure, il fixa les rendez-vous au lendemain matin et les assigna tous les trois au même lieu et à la même heure. Ce fut à une des portes du bois de Boulogne.

Le soir venu, il courut sa triple carrière avec un succès égal; au moins s'était-il vanté depuis que chacune de ses nouvelles maîtresses avait reçu trois fois le gage et le serment de son amour. Ici, comme vous le jugez bien, les preuves manquent à l'histoire; tout ce que peut faire l'historien impartial, c'est de faire remarquer au lecteur incrédule, que la vanité et l'imagination exaltées peuvent enfanter des prodiges et, de plus, que la matinée qui devait suivre une si brillante nuit paraissait devoir dispenser de ménagement pour l'avenir. Quoi qu'il en soit, les faits suivants ont plus de certitude.

Prévan se rendit exactement au rendez-vous qu'il avait indiqué; il y trouva ses trois rivaux, un peu surpris de leur rencontre, et peut-être chacun d'eux déjà consolé en partie en se voyant des compagnons d'infortune. Il les aborda d'un air affable et cavalier, et leur tint ce discours, qu'on m'a rendu fidèlement:

«Messieurs, leur dit-il, en vous trouvant rassemblés ici, vous avez deviné sans doute que vous aviez tous trois le même sujet de plainte contre moi. Je suis prêt à vous rendre raison. Que le sort décide, entre vous, qui des trois tentera le premier une vengeance à laquelle vous avez tous un droit égal. Je n'ai amené ici ni second, ni témoins. Je n'en ai point pris pour l'offense, je n'en demande point pour la réparation.» Puis, cédant à son caractère joueur: «Je sais, ajouta-t-il, qu'on gagne rarement _le sept et le va_; mais, quel que soit le sort qui m'attend, on a toujours assez vécu quand on a eu le temps d'acquérir l'amour des femmes et l'estime des hommes.»

Pendant que ses adversaires étonnés se regardaient en silence, et que leur délicatesse calculait peut-être que ce triple combat ne laissait pas la partie égale, Prévan reprit la parole: «Je ne vous cache pas, continua-t-il donc, que la nuit que je viens de passer m'a cruellement fatigué. Il serait généreux à vous de me permettre de réparer mes forces. J'ai donné mes ordres qu'on tînt ici un déjeuner prêt; faites-moi l'honneur de l'accepter. Déjeunons ensemble, et surtout déjeunons gaiement. On peut se battre pour de semblables bagatelles, mais elles ne doivent pas, je crois, altérer notre humeur.»

Le déjeuner fut accepté. Jamais, dit-on, Prévan ne fut plus aimable. Il eut l'adresse de n'humilier aucun de ses rivaux, de leur persuader que tous eussent eu facilement les mêmes succès, et surtout de les faire convenir qu'ils n'en eussent, pas plus que lui, laissé échapper l'occasion. Ces faits une fois avoués, tout s'arrangeait de soi-même. Aussi le déjeuner n'était-il pas fini qu'on y avait déjà répété dix fois que de pareilles femmes ne méritaient pas que d'honnêtes gens se battissent pour elles. Cette idée amena la cordialité; le vin la fortifia; si bien que peu de moments après ce ne fut pas assez de n'avoir plus de rancune, on se jura amitié sans réserve.

Prévan, qui, sans doute, aimait bien autant ce dénouement que l'autre, ne voulait pourtant y rien perdre de sa célébrité. En conséquence, pliant adroitement ses projets aux circonstances: «En effet, dit-il aux trois offensés, ce n'est pas de moi, mais de vos infidèles maîtresses que vous avez à vous venger. Je vous en offre l'occasion. Déjà je ressens, comme vous-même, une injure que bientôt je partagerais; car si chacun de vous n'a pu parvenir à en fixer une seule, puis-je espérer de les fixer toutes trois? Votre querelle devient la mienne. Acceptez, pour ce soir, un souper dans ma petite maison, et j'espère ne pas différer plus longtemps votre vengeance.» On voulut le faire expliquer; mais lui, avec ce ton de supériorité que la circonstance l'autorisait à prendre: «Messieurs, répondit-il, je crois vous avoir prouvé que j'avais quelque esprit de conduite; reposez-vous sur moi.» Tous consentirent, et après avoir embrassé leur nouvel ami ils se séparèrent jusqu'au soir, en attendant l'effet de ses promesses.

Celui-ci, sans perdre de temps, retourne à Paris et va, suivant l'usage, visiter ses nouvelles conquêtes. Il obtint de toutes trois qu'elles viendraient le soir même souper _en tête à tête_ à sa petite maison. Deux d'entre elles firent bien quelques difficultés, mais que reste-t-il à refuser le lendemain? Il donna le rendez-vous à une heure de distance, temps nécessaire à ses projets. Après ces préparatifs, il se retira, fit avertir les trois autres conjurés, et tous quatre allèrent gaiement attendre leurs victimes.

On entend arriver la première. Prévan se présente seul, la reçoit avec l'air de l'empressement, la conduit jusque dans le sanctuaire dont elle se croyait la divinité, puis, disparaissant sur un léger prétexte, il se fait remplacer aussitôt par l'amant outragé.

Vous jugez que la confusion d'une femme qui n'a point encore l'usage des aventures, rendait, en ce moment, le triomphe bien facile; tout reproche qui ne fut pas fait fut compté pour une grâce, et l'esclave fugitive, livrée de nouveau à son ancien maître, fut trop heureuse de pouvoir espérer son pardon en reprenant sa première chaîne. Le traité de paix se ratifia dans un lieu plus solitaire, et la scène, restée vide, fut alternativement remplie par les autres acteurs à peu près de la même manière et surtout avec le même dénouement.

Chacune des femmes pourtant se croyait encore seule en jeu. Leur étonnement et leur embarras augmentèrent quand, au moment du souper, les trois couples se réunirent; mais la confusion fut au comble quand Prévan, qui reparut au milieu de tous, eut la cruauté de faire aux trois infidèles des excuses qui, en livrant leur secret, leur apprenaient entièrement jusqu'à quel point elles avaient été jouées.

Cependant on se mit à table, et peu après la contenance revint; les hommes se livrèrent, les femmes se soumirent. Tous avaient la haine dans le cœur, mais les propos n'en étaient pas moins tendres; la gaieté éveilla le désir qui, à son tour, lui prêta de nouveaux charmes. Cette étonnante orgie dura jusqu'au matin, et quand on se sépara les femmes durent se croire pardonnées; mais les hommes, qui avaient conservé leur ressentiment, firent dès le lendemain une rupture qui n'eut point de retour, et non contents de quitter leurs légères maîtresses, ils achevèrent leur vengeance en publiant leur aventure. Depuis ce temps une d'elles est au couvent, et les deux autres languissent, exilées dans leurs terres.

Voilà l'histoire de Prévan; c'est à vous de voir si vous voulez ajouter à sa gloire et vous atteler à son char de triomphe. Votre lettre m'a vraiment donné de l'inquiétude, et j'attends avec impatience une réponse plus sage et plus claire à la dernière que je vous ai écrite.

Adieu, ma belle amie, méfiez-vous des idées plaisantes ou bizarres qui vous séduisent toujours trop facilement. Songez que dans la carrière que vous courez l'esprit ne suffit pas, qu'une seule imprudence y devient un mal sans remède. Souffrez enfin que la prudente amitié soit quelquefois le guide de vos plaisirs.

Adieu. Je vous aime pourtant comme si vous étiez raisonnable.

_De..., ce 18 septembre 17**._

LETTRE LXXX

_Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES._

Cécile, ma chère Cécile, quand viendra le temps de nous revoir? Qui m'apprendra à vivre loin de vous? qui m'en donnera la force et le courage? Jamais, non jamais je ne pourrai supporter cette fatale absence. Chaque jour ajoute à mon malheur, et n'y point voir de terme! Valmont, qui m'avait promis des secours, des consolations, Valmont me néglige et peut-être m'oublie. Il est auprès de ce qu'il aime; il ne sait plus ce qu'on souffre quand on est éloigné. En me faisant passer votre dernière lettre, il ne m'a point écrit. C'est lui pourtant qui doit m'apprendre quand je pourrai vous voir et par quel moyen. N'a-t-il donc rien à me dire? Vous-même vous ne m'en parlez pas; serait-ce que vous n'en partagez plus le désir? Ah! Cécile, Cécile, je suis bien malheureux. Je vous aime plus que jamais, mais cet amour, qui fait le charme de ma vie, en devient le tourment.

Non, je ne peux plus vivre ainsi, il faut que je vous voie, il le faut, ne fût-ce qu'un moment. Quand je me lève, je me dis: «Je ne la verrai pas.» Je me couche en disant: «Je ne l'ai point vue.» Les journées, si longues, n'ont pas un moment pour le bonheur. Tout est privation, tout est regret, tout est désespoir, et tous ces mots me viennent d'où j'attendais tous mes plaisirs; ajoutez à ces peines mortelles mon inquiétude sur les vôtres, et vous aurez une idée de ma situation. Je pense à vous sans cesse et n'y pense jamais sans trouble. Si je vous vois affligée, malheureuse, je souffre de tous vos chagrins; si je vous vois tranquille et consolée, ce sont les miens qui redoublent. Partout je trouve le malheur.

Ah! qu'il n'en était pas ainsi quand vous habitiez les mêmes lieux que moi! Tout alors était plaisir. La certitude de vous voir embellissait même les moments de l'absence; le temps qu'il fallait passer loin de vous m'approchait de vous en s'écoulant. L'emploi que j'en faisais ne vous était jamais étranger. Si je remplissais des devoirs, ils me rendaient plus digne de vous; si je cultivais quelque talent, j'espérais vous plaire davantage. Lors même que les distractions du monde m'emportaient loin de vous, je n'en étais point séparé. Au spectacle, je cherchais à deviner ce qui vous aurait plu: un concert me rappelait vos talents et nos si douces occupations. Dans le cercle, comme aux promenades, je saisissais la plus légère ressemblance. Je vous comparais à tout; partout vous aviez l'avantage. Chaque moment du jour était marqué par un hommage nouveau, et chaque soir j'en apportais le tribut à vos pieds.

A présent, que me reste-t-il? Des regrets douloureux, des privations éternelles et un léger espoir que le silence de Valmont diminue, que le vôtre change en inquiétude. Dix lieues seulement nous séparent, et cet espace, si facile à franchir, devient pour moi seul un obstacle insurmontable! Et quand, pour m'aider à le vaincre, j'implore mon ami, ma maîtresse, tous deux restent froids et tranquilles! Loin de me secourir, ils ne me répondent même pas.

Qu'est donc devenue l'amitié active de Valmont? Que sont devenus surtout vos sentiments si tendres, et qui vous rendaient si ingénieuse pour trouver les moyens de nous voir tous les jours? Quelquefois, je m'en souviens, sans cesser d'en avoir le désir, je me trouvais forcé de le sacrifier à des considérations, à des devoirs; que ne me disiez-vous pas alors? Par combien de prétextes ne combattiez-vous pas mes raisons! Et qu'il vous en souvienne, ma Cécile, toujours mes raisons cédaient à vos désirs. Je ne m'en fais point un mérite; je n'avais pas même celui du sacrifice. Ce que vous désiriez d'obtenir, je brûlais de l'accorder. Mais enfin je demande à mon tour, et quelle est cette demande, de vous voir un moment, de vous renouveler et de recevoir le serment d'un amour éternel. N'est-ce donc plus votre bonheur comme le mien? Je repousse cette idée désespérante, qui mettrait le comble à mes maux. Vous m'aimez, vous m'aimerez toujours; je le crois, j'en suis sûr, je ne veux jamais en douter: mais ma situation est affreuse et je ne puis la soutenir plus longtemps. Adieu, Cécile.

_Paris, ce 18 septembre 17**._

LETTRE LXXXI

_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._

Que vos craintes me causent de pitié! Combien elles me prouvent ma supériorité sur vous, et vous voulez m'enseigner, me conduire! Ah! mon pauvre Valmont, quelle distance il y a encore de vous à moi! Non, tout l'orgueil de votre sexe ne suffirait pas pour remplir l'intervalle qui nous sépare. Parce que vous ne pourriez exécuter mes projets, vous les jugez impossibles! Être orgueilleux et faible, il te sied bien de vouloir calculer mes moyens et juger de mes ressources! Au vrai, vicomte, vos conseils m'ont donné de l'humeur, et je ne puis vous le cacher.

Que pour masquer votre incroyable gaucherie auprès de votre présidente vous m'étaliez comme un triomphe d'avoir déconcerté un moment cette femme timide et qui vous aime, j'y consens; d'en avoir obtenu un regard, un seul regard, je souris et vous le passe. Que sentant, malgré vous, le peu de valeur de votre conduite, vous espériez la dérober à mon attention en me flattant de l'effort sublime de rapprocher deux enfants qui, tous deux, brûlent de se voir et qui, soit dit en passant, doivent à moi seule l'ardeur de ce désir, je le veux bien encore. Qu'enfin vous vous autorisiez de ces actions d'éclat pour me dire, d'un ton doctoral, qu'_il vaut mieux employer son temps à exécuter ses projets qu'à les raconter_; cette vanité ne me nuit pas et je la pardonne. Mais que vous puissiez croire que j'aie besoin de votre prudence, que je m'égarerais en ne déférant pas à vos avis, que je dois leur sacrifier un plaisir, une fantaisie, en vérité, vicomte, c'est aussi vous trop enorgueillir de la confiance que je veux bien avoir en vous.

Et qu'avez-vous donc fait que je n'aie surpassé mille fois? Vous avez séduit, perdu même beaucoup de femmes; mais quelles difficultés avez-vous eues à vaincre? Quels obstacles à surmonter? Où est là le mérite qui soit véritablement à vous? Une belle figure, pur effet du hasard; des grâces, que l'usage donne presque toujours, de l'esprit à la vérité, mais auquel du jargon suppléerait au besoin; une impudence assez louable, mais peut-être uniquement due à la facilité de vos premiers succès; si je ne me trompe, voilà tous vos moyens; car pour la célébrité que vous avez pu acquérir, vous n'exigerez pas, je crois, que je compte pour beaucoup l'art de faire naître ou de saisir l'occasion d'un scandale.

Quant à la prudence, à la finesse, je ne parle pas de moi: mais quelle femme n'en aurait pas plus que vous? Eh! votre présidente vous mène comme un enfant.

Croyez-moi, vicomte, on acquiert rarement les qualités dont on peut se passer. Combattant sans risque, vous devez agir sans précaution. Pour vous autres hommes, les défaites ne sont que des succès de moins. Dans cette partie si inégale, notre fortune est de ne pas perdre, et votre malheur de ne pas gagner. Quand je vous accorderais autant de talents qu'à nous, de combien encore ne devrions-nous pas vous surpasser, par la nécessité où nous sommes d'en faire un continuel usage!

Supposons, j'y consens, que vous mettiez autant d'adresse à nous vaincre que nous à nous défendre ou à céder, vous conviendrez au moins qu'elle vous devient inutile après le succès. Uniquement occupé de votre nouveau goût, vous vous y livrez sans crainte, sans réserve: ce n'est pas à vous que sa durée importe.

En effet, ces liens réciproquement donnés et reçus, pour parler le jargon de l'amour, vous seul pouvez, à votre choix, les resserrer ou les rompre; heureuses encore si, dans votre légèreté, préférant le mystère à l'éclat, vous vous contentez d'un abandon humiliant et ne faites pas de l'idole de la veille la victime du lendemain!

Mais qu'une femme infortunée sente la première le poids de sa chaîne, quels risques n'a-t-elle pas à courir si elle tente de s'y soustraire, si elle ose seulement la soulever? Ce n'est qu'en tremblant qu'elle essaie d'éloigner d'elle l'homme que son cœur repousse avec effort. S'obstine-t-il à rester, ce qu'elle accordait à l'amour il faut le livrer à la crainte:

Ses bras s'ouvrent encor quand son cœur est fermé.

Sa prudence doit dénouer avec adresse ces mêmes liens que vous auriez rompus. A la merci de son ennemi, elle est sans ressource s'il est sans générosité, et comment en espérer en lui, lorsque, si quelquefois on le loue d'en avoir, jamais pourtant on ne le blâme d'en manquer?

Sans doute vous ne nierez pas ces vérités que leur évidence a rendues triviales. Si cependant vous m'avez vue disposant des événements et des opinions, faire de ces hommes si redoutables le jouet de mes caprices ou de mes fantaisies, ôter aux uns la volonté, aux autres la puissance de me nuire, si j'ai su tour à tour, et suivant mes goûts mobiles, attacher à ma suite ou rejeter loin de moi

Ces Tyrans détrônés devenus mes esclaves[32];

si, au milieu de ces révolutions fréquentes, ma réputation s'est pourtant conservée pure, n'avez-vous pas dû en conclure que, née pour venger mon sexe et maîtriser le vôtre, j'avais su me créer des moyens inconnus jusqu'à moi?