Part 15
Disons mieux, c'est à vous que vous faites injustice. Vous connaître sans vous aimer, vous aimer sans être constant, sont tous deux également impossibles; et malgré la modestie qui vous pare, il doit vous être plus facile de vous plaindre que de vous étonner des sentiments que vous faites naître. Pour moi, dont le seul mérite est d'avoir su vous apprécier, je ne veux pas le perdre; et loin de consentir à vos offres insidieuses, je renouvelle à vos pieds le serment de vous aimer toujours.
_De..., ce 10 septembre 17**._
LETTRE LXIX
_Cécile VOLANGES au Chevalier DANCENY._
_Billet écrit au crayon et recopié par Danceny._
Vous me demandez ce que je fais: je vous aime et je pleure. Ma mère ne me parle plus; elle m'a ôté papier, plumes et encre; je me sers d'un crayon qui, par bonheur, m'est resté, et je vous écris sur un morceau de votre lettre. Il faut bien que j'approuve tout ce que vous avez fait; je vous aime trop pour ne pas prendre tous les moyens d'avoir de vos nouvelles et de vous donner des miennes. Je n'aimais pas M. de Valmont, et je ne le croyais pas tant votre ami, je tâcherai de m'accoutumer à lui et je l'aimerai à cause de vous. Je ne sais pas qui nous a trahis; ce ne peut être que ma femme de chambre ou mon confesseur. Je suis bien malheureuse. Nous partons demain pour la campagne; j'ignore pour combien de temps. Mon Dieu! ne plus vous voir! Je n'ai plus de place. Adieu; tâchez de me lire. Ces mots tracés au crayon s'effaceront peut-être, mais jamais les sentiments gravés dans mon cœur.
_De..., ce 10 septembre 17**._
LETTRE LXX
_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
J'ai un avis important à vous donner, ma chère amie. Je soupai hier, comme vous savez, chez la maréchale de ***; on y parla de vous, et j'en dis non pas tout le bien que j'en pense, mais tout celui que je n'en pense pas. Tout le monde paraissait être de mon avis et la conversation languissait, comme il arrive toujours quand on ne dit que du bien de son prochain, lorsqu'il s'éleva un contradicteur: c'était Prévan.
«A Dieu ne plaise, dit-il en se levant, que je doute de la sagesse de Mme de Merteuil! Mais j'oserais croire qu'elle la doit plus à sa légèreté qu'à ses principes. Il est peut-être plus difficile de la suivre que de lui plaire; et comme on ne manque guère en courant après une femme d'en rencontrer d'autres sur son chemin, comme, à tout prendre, ces autres-là peuvent valoir autant et plus qu'elle; les uns sont distraits par un goût nouveau, les autres s'arrêtent de lassitude; et c'est peut-être la femme de Paris qui a eu le moins à se défendre. Pour moi, ajouta-t-il (encouragé par le sourire de quelques femmes), je ne croirai à la vertu de Mme de Merteuil qu'après avoir crevé six chevaux à lui faire ma cour.»
Cette mauvaise plaisanterie réussit comme toutes celles qui tiennent à la médisance; et pendant le rire qu'elle excitait, Prévan reprit sa place, et la conversation générale changea. Mais les deux comtesses de B***, auprès de qui était notre incrédule, en firent avec lui leur conversation particulière, qu'heureusement je me trouvais à portée d'entendre.
Le défi de vous rendre sensible a été accepté; la parole de tout dire a été donnée et de toutes celles qui se donneraient dans cette aventure, ce serait sûrement la plus religieusement gardée. Mais vous voilà bien avertie et vous savez le proverbe.
Il me reste à vous dire que ce Prévan, que vous ne connaissez pas, est infiniment aimable et encore plus adroit. Que si quelquefois vous m'avez entendu dire le contraire, c'est seulement que je ne l'aime pas, que je me plais à contrarier ses succès, et que je n'ignore pas de quel poids est mon suffrage auprès d'une trentaine de nos femmes les plus à la mode.
En effet, je l'ai empêché longtemps, par ce moyen, de paraître sur ce que nous appelons le grand théâtre; et il faisait des prodiges, sans en avoir plus de réputation. Mais l'éclat de sa triple aventure, en fixant les yeux sur lui, lui a donné cette confiance qui lui manquait jusque-là et l'a rendu vraiment redoutable. C'est enfin aujourd'hui le seul homme, peut-être, que je craindrais de rencontrer sur mon chemin; et votre intérêt à part, vous me rendrez un vrai service de lui donner quelque ridicule chemin faisant. Je le laisse en bonnes mains, et j'ai l'espoir qu'à mon retour, ce sera un homme noyé.
Je vous promets en revanche de mener à bien l'aventure de votre pupille, et de m'occuper d'elle autant que de ma belle prude.
Celle-ci vient de m'envoyer un projet de capitulation. Toute sa lettre annonce le désir d'être trompée. Il est impossible d'en offrir un moyen plus commode et aussi plus usé. Elle veut que je sois _son ami_. Mais moi qui aime les méthodes nouvelles et difficiles, je ne prétends pas l'en tenir quitte à si bon marché, et assurément je n'aurai pas pris tant de peine auprès d'elle pour terminer par une séduction ordinaire.
Mon projet, au contraire, est qu'elle sente, qu'elle sente bien la valeur et l'étendue de chacun des sacrifices qu'elle me fera; de ne pas la conduire si vite que le remords ne puisse la suivre; de faire expirer sa vertu dans une lente agonie; de la fixer sans cesse sur ce désolant spectacle, et de ne lui accorder le bonheur de m'avoir dans ses bras qu'après l'avoir forcée à n'en plus dissimuler le désir. Au fait, je vaux bien peu si je ne vaux pas la peine d'être demandé. Et puis-je me venger moins d'une femme hautaine, qui semble rougir d'avouer qu'elle adore?
J'ai donc refusé la précieuse amitié et m'en suis tenu à mon titre d'amant. Comme je ne dissimule point que ce titre, qui ne paraît d'abord qu'une dispute de mots, est pourtant d'une importance réelle à obtenir, j'ai mis beaucoup de soin à ma lettre, et j'ai tâché d'y répandre ce désordre qui peut seul peindre le sentiment. J'ai enfin déraisonné le plus qu'il m'a été possible, car sans déraisonnement, point de tendresse; et c'est, je crois, par cette raison que les femmes nous sont si supérieures dans les lettres d'amour.
J'ai fini la mienne par une cajolerie, et c'est encore une suite de mes profondes observations. Après que le cœur d'une femme a été exercé quelque temps, il a besoin de repos; et j'ai remarqué qu'une cajolerie était, pour toutes, l'oreiller le plus doux à leur offrir.
Adieu, ma belle amie. Je pars demain. Si vous avez des ordres à me donner pour la comtesse de ***, je m'arrêterai chez elle au moins pour dîner. Je suis fâché de partir sans vous voir. Faites-moi passer vos sublimes instructions, et aidez-moi de vos sages conseils dans ce moment décisif.
Surtout, défendez-vous de Prévan, et puissé-je un jour vous dédommager de ce sacrifice! Adieu.
_De..., ce 11 septembre 17**._
LETTRE LXXI
_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
Mon étourdi de chasseur n'a-t-il pas laissé mon portefeuille à Paris! Les lettres de ma belle, celles de Danceny pour la petite Volanges, tout est resté, et j'ai besoin de tout. Il va partir pour réparer sa sottise; et tandis qu'il selle son cheval, je vous raconterai mon histoire de cette nuit, car je vous prie de croire que je ne perds pas mon temps.
L'aventure, par elle-même, est bien peu de chose; ce n'est qu'un réchauffé avec la vicomtesse de M... Mais elle m'a intéressé par les détails. Je suis bien aise d'ailleurs de vous faire voir que si j'ai le talent de perdre les femmes, je n'ai pas moins, quand je veux, celui de les sauver. Le parti le plus difficile ou le plus gai est toujours celui que je prends, et je ne me reproche pas une bonne action, pourvu qu'elle m'exerce ou m'amuse.
J'ai donc trouvé la vicomtesse ici, et comme elle joignait ses instances aux persécutions qu'on me faisait pour passer la nuit au château: «Eh bien! j'y consens, lui dis-je, à condition que je la passerai avec vous».--«Cela m'est impossible, me répondit-elle, Vressac est ici.» Jusque-là, je n'avais cru que lui dire une honnêteté, mais ce mot d'impossible me révolta comme de coutume. Je me sentis humilié d'être sacrifié à Vressac, et je résolus de ne le pas souffrir: j'insistai donc.
Les circonstances ne m'étaient pas favorables. Ce Vressac a eu la gaucherie de donner de l'ombrage au vicomte, en sorte que la vicomtesse ne peut plus le recevoir chez elle, et ce voyage chez la bonne comtesse avait été concerté entre eux, pour tâcher d'y dérober quelques nuits. Le vicomte avait même d'abord montré de l'humeur d'y rencontrer Vressac; mais comme il est encore plus chasseur que jaloux, il n'en est pas moins resté, et la comtesse, toujours telle que vous la connaissez, après avoir logé la femme dans le grand corridor, a mis le mari d'un côté et l'amant de l'autre et les a laissés s'arranger entre eux. Le mauvais destin de tous deux a voulu que je fusse logé vis-à-vis.
Ce jour-là même, c'est-à-dire hier, Vressac, qui, comme vous pouvez croire, cajole le vicomte, chassait avec lui, malgré son peu de goût pour la chasse, et comptait bien se consoler la nuit entre les bras de la femme, de l'ennui que le mari lui causait tout le jour; mais moi je jugeai qu'il aurait besoin de repos, et je m'occupai des moyens de décider sa maîtresse à lui laisser le temps d'en prendre.
Je réussis et j'obtins qu'elle lui ferait une querelle de cette même partie de chasse, à laquelle, bien évidemment, il n'avait consenti que pour elle. On ne pouvait prendre un plus mauvais prétexte, mais nulle femme n'a mieux que la vicomtesse ce talent commun à toutes, de mettre l'humeur à la place de la raison et de n'être jamais si difficile à apaiser que quand elle a tort. Le moment, d'ailleurs, n'était pas commode pour les explications, et ne voulant qu'une nuit, je consentais qu'ils se raccommodassent le lendemain.
Vressac fut donc boudé à son retour. Il voulut en demander la cause, on le querella. Il essaya de se justifier; le mari qui était présent, servit de prétexte pour rompre la conversation; il tenta enfin de profiter d'un moment ou le mari était absent pour demander qu'on voulût bien l'entendre le soir; ce fut alors que la vicomtesse devint sublime. Elle s'indigna contre l'audace des hommes qui, parce qu'ils ont éprouvé les bontés d'une femme, croient avoir le droit d'en abuser encore, même alors qu'elle a à se plaindre d'eux; et ayant changé de thèse par cette adresse, elle parla si bien délicatesse et sentiment que Vressac resta muet et confus, et que moi-même je fus tenté de croire qu'elle avait raison, car vous saurez que, comme ami de tous deux, j'étais en tiers dans cette conversation.
Enfin, elle déclara positivement qu'elle n'ajouterait pas les fatigues de l'amour à celles de la chasse, et qu'elle se reprocherait de troubler d'aussi doux plaisirs. Le mari rentra. Le désolé Vressac, qui n'avait plus la liberté de répondre, s'adressa à moi, et après m'avoir fort longuement conté ses raisons, que je savais aussi bien que lui, il me pria de parler à la vicomtesse, et je le lui promis. Je lui parlai en effet; mais ce fut pour la remercier et convenir avec elle de l'heure et des moyens de notre rendez-vous.
Elle me dit que, logée entre son mari et son amant, elle avait trouvé plus prudent d'aller chez Vressac que de le recevoir dans son appartement, et que, puisque je logeais vis-à-vis d'elle, elle croyait plus sûr aussi de venir chez moi; qu'elle s'y rendrait aussitôt que sa femme de chambre l'aurait laissée seule, que je n'avais qu'à tenir ma porte entr'ouverte et l'attendre.
Tout s'exécuta comme nous en étions convenus, et elle arriva chez moi vers une heure du matin.
... Dans le simple appareil D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil[29].
[29] RACINE, Tragédie de _Britannicus_.
Comme je n'ai point de vanité, je ne m'arrête pas aux détails de la nuit, mais vous me connaissez, et j'ai été content de moi.
Au point du jour, il a fallu se séparer. C'est ici que l'intérêt commence. L'étourdie avait cru laisser sa porte entr'ouverte, nous la trouvâmes fermée, et la clef était restée en dedans; vous n'avez pas l'idée de l'expression de désespoir avec laquelle la vicomtesse me dit aussitôt: «Ah! je suis perdue!» Il faut convenir qu'il eut été plaisant de la laisser dans cette situation; mais pouvais-je souffrir qu'une femme fût perdue pour moi, sans l'être par moi? Et devais-je, comme le commun des hommes, me laisser maîtriser par les circonstances? Il fallait donc trouver un moyen. Qu'eussiez-vous fait, ma belle amie? Voici ma conduite, et elle a réussi.
J'eus bientôt reconnu que la porte en question pouvait s'enfoncer, en se permettant de faire beaucoup de bruit. J'obtins donc de la vicomtesse, non sans peine, qu'elle jetterait des cris perçants et d'effroi, comme _Au voleur! A l'assassin!_ etc., etc. Et nous convînmes qu'au premier cri j'enfoncerais la porte et qu'elle courrait à son lit. Vous ne sauriez croire combien il fallut de temps pour la décider même après qu'elle eut consenti. Il fallut pourtant finir par là, et au premier coup de pied, la porte céda.
La vicomtesse fit bien de ne pas perdre de temps, car au même instant, le vicomte et Vressac furent dans le corridor, et la femme de chambre accourut aussi à la chambre de sa maîtresse.
J'étais seul de sang-froid, et j'en profitai pour aller éteindre une veilleuse qui brûlait encore et la renverser par terre, car vous jugez combien il eût été ridicule de feindre cette terreur panique en ayant de la lumière dans sa chambre. Je querellai ensuite le mari et l'amant sur leur sommeil léthargique, en les assurant que les cris auxquels j'étais accouru, et mes efforts pour enfoncer la porte avaient duré au moins cinq minutes.
La vicomtesse qui avait retrouvé son courage dans son lit, me seconda assez bien et jura ses grands dieux qu'il y avait un voleur dans son appartement; elle protesta avec plus de sincérité que de la vie elle n'avait eu tant peur. Nous cherchions partout et nous ne trouvions rien, lorsque je fis apercevoir la veilleuse renversée et conclus que, sans doute, un rat avait causé le dommage et la frayeur; mon avis passa tout d'une voix, et après quelques plaisanteries rebattues sur les rats, le vicomte s'en alla le premier regagner sa chambre et son lit, en priant sa femme d'avoir à l'avenir des rats plus tranquilles.
Vressac, resté seul avec nous, s'approcha de la vicomtesse pour lui dire tendrement que c'était une vengeance de l'amour; à quoi elle répondit en me regardant: «Il était donc bien en colère, car il s'est beaucoup vengé; mais, ajouta-t-elle, je suis rendue de fatigue, et je veux dormir.»
J'étais dans un moment de bonté; en conséquence, avant de nous séparer, je plaidai la cause de Vressac et j'amenai le raccommodement. Les deux amants s'embrassèrent, et je fus, à mon tour, embrassé par tous les deux. Je ne me souciais plus des baisers de la vicomtesse, mais j'avoue que celui de Vressac me fit plaisir. Nous sortîmes ensemble, et après avoir reçu ses longs remerciements, nous allâmes chacun nous remettre au lit.
Si vous trouvez cette histoire plaisante, je ne vous en demande pas le secret. A présent que je m'en suis amusé, il est juste que le public ait son tour. Pour le moment, je ne parle que de l'histoire, peut-être bientôt en dirons-nous autant de l'héroïne?
Adieu, il y a une heure que mon chasseur attend; je ne prends plus le moment de vous embrasser et de vous recommander surtout de vous garder de Prévan.
_Du château de..., ce 15 septembre 17**._
LETTRE LXXII
_Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES._
(_Remise seulement le 14._)
O ma Cécile! que j'envie le sort de Valmont! Demain il vous verra. C'est lui qui vous remettra cette lettre; et moi, languissant loin de vous, je traînerai ma pénible existence entre les regrets et le malheur. Mon amie, ma tendre amie, plaignez-moi de mes maux; surtout plaignez-moi des vôtres; c'est contre eux que le courage m'abandonne.
Qu'il m'est affreux de causer votre malheur! Sans moi, vous seriez heureuse et tranquille. Me pardonnez-vous? Dites, ah! dites que vous me pardonnez; dites-moi aussi que vous m'aimez, que vous m'aimez toujours. J'ai besoin que vous me le répétiez. Ce n'est pas que j'en doute, mais il me semble que plus on en est sûr et plus il est doux de se l'entendre dire. Vous m'aimez, n'est-ce pas? Oui, vous m'aimez de toute votre âme. Je n'oublie pas que c'est la dernière parole que je vous ai entendue prononcer. Comme je l'ai recueillie dans mon cœur! Comme elle s'y est profondément gravée! Et avec quels transports le mien y a répondu!
Hélas! dans ce moment de bonheur, j'étais loin de prévoir le sort affreux qui nous attendait. Occupons-nous, ma Cécile, des moyens de l'adoucir. Si j'en crois mon ami, il suffira, pour y parvenir, que vous preniez en lui une confiance qu'il mérite.
J'ai été peiné, je l'avoue, de l'idée désavantageuse que vous paraissez avoir de lui. J'y ai reconnu les préventions de votre maman: c'était pour m'y soumettre que j'avais négligé, depuis quelque temps, cet homme vraiment aimable, qui aujourd'hui fait tout pour moi, qui enfin travaille à nous réunir, lorsque votre maman nous a séparés. Je vous en conjure, ma chère amie, voyez-le d'un œil plus favorable. Songez qu'il est mon ami, qu'il veut être le vôtre, qu'il peut me rendre le bonheur de vous voir. Si ces raisons ne vous ramènent pas, ma Cécile, vous ne m'aimez pas autant que je vous aime, vous ne m'aimez plus autant que vous m'aimiez. Ah! si jamais vous deviez m'aimer moins... Mais non, le cœur de ma Cécile est à moi, il y est pour la vie, et si j'ai à craindre les peines d'un amour malheureux, sa constance au moins me sauvera les tourments d'un amour trahi.
Adieu, ma charmante amie; n'oubliez pas que je souffre et qu'il ne tient qu'à vous de me rendre heureux, parfaitement heureux. Écoutez le vœu de mon cœur et recevez les plus tendres baisers de l'amour.
_Paris, ce 11 septembre 17**._
LETTRE LXXIII
_Le Vicomte de VALMONT à CÉCILE VOLANGES._
(_Jointe à la précédente._)
L'ami qui vous sert a su que vous n'aviez rien de ce qu'il vous fallait pour écrire, et il y a déjà pourvu. Vous trouverez dans l'antichambre de l'appartement que vous occupez, sous la grande armoire, à main gauche, une provision de papier, de plumes et d'encre, qu'il renouvellera quand vous voudrez et qu'il lui semble que vous pouvez laisser à cette même place, si vous n'en trouvez pas de plus sûre.
Il vous demande de ne pas vous offenser, s'il a l'air de ne faire aucune attention à vous dans le cercle et de ne vous y regarder que comme une enfant. Cette conduite lui paraît nécessaire pour inspirer la sécurité dont il a besoin et pouvoir travailler plus efficacement au bonheur de son ami et au vôtre. Il tâchera de faire naître les occasions de vous parler quand il aura quelque chose à vous apprendre ou à vous remettre, et il espère y parvenir si vous mettez du zèle à le seconder.
Il vous conseille aussi de lui rendre à mesure les lettres que vous aurez reçues, afin de risquer moins de vous compromettre.
Il finit par vous assurer que si vous voulez lui donner votre confiance, il mettra tous ses soins à adoucir la persécution qu'une mère trop cruelle fait éprouver à deux personnes, dont l'une est déjà son meilleur ami et l'autre lui paraît mériter l'intérêt le plus tendre.
_Au château de..., ce 14 septembre 17**._
LETTRE LXXIV
_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._
Eh! depuis quand, mon ami, vous effrayez-vous si facilement? Ce Prévan est donc bien redoutable? Mais voyez combien je suis simple et modeste! Je l'ai rencontré souvent, ce superbe vainqueur; à peine l'avais-je regardé! Il ne fallait pas moins que votre lettre pour m'y faire faire attention. J'ai réparé mon injustice hier. Il était à l'Opéra, presque vis-à-vis de moi, et je m'en suis occupée. Il est joli au moins, mais très joli; des traits fins et délicats! il doit gagner à être vu de près. Et vous dites qu'il veut m'avoir! Assurément il me fera honneur et plaisir. Sérieusement, j'en ai fantaisie, et je vous confie ici que j'ai fait les premières démarches. Je ne sais pas si elles réussiront. Voilà le fait.
Il était à deux pas de moi, à la sortie de l'Opéra, et j'ai donné très haut rendez-vous à la marquise de... pour souper le vendredi chez la maréchale. C'est, je crois, la seule maison où je peux le rencontrer. Je ne doute pas qu'il ne m'ait entendu... Si l'ingrat allait n'y pas venir? Mais, dites-moi donc, croyez-vous qu'il y vienne? Savez-vous que s'il n'y vient pas, j'aurai de l'humeur toute la soirée? Vous voyez qu'il ne trouvera pas tant de difficulté _à me suivre_; et ce qui vous étonnera davantage, c'est qu'il en trouvera moins encore _à me plaire_. Il veut, dit-il, crever six chevaux à me faire sa cour! Oh! je sauverai la vie à ces chevaux-là. Je n'aurai jamais la patience d'attendre si longtemps. Vous savez qu'il n'est pas dans mes principes de faire languir quand une fois je suis décidée, et je le suis pour lui.
Oh! çà, convenez qu'il y a plaisir à me parler raison? Votre _avis important_ n'a-t-il pas un grand succès? Mais que voulez-vous? je végète depuis si longtemps! Il y a plus de six semaines que je ne me suis pas permis une gaîté. Celle-là se présente: puis-je me la refuser? le sujet n'en vaut-il pas la peine? en est-il de plus agréable, dans quelque sens que vous preniez ce mot?
Vous-même vous êtes forcé de lui rendre justice; vous faites plus que le louer, vous en êtes jaloux. Eh bien! je m'établis juge entre vous deux; mais d'abord il faut s'instruire, et c'est ce que je veux faire. Je serai juge intègre et vous serez pesés tous deux dans la même balance. Pour vous, j'ai déjà vos mémoires, et votre affaire est parfaitement instruite. N'est-il pas juste que je m'occupe à présent de votre adversaire? Allons, exécutez-vous de bonne grâce et, pour commencer, apprenez-moi, je vous prie, quelle est cette triple aventure dont il est le héros. Vous m'en parlez comme si je ne connaissais autre chose, et je n'en sais pas le premier mot. Apparemment, elle se sera passée pendant mon voyage à Genève, et votre jalousie vous aura empêché de me l'écrire. Réparez cette faute au plus tôt; songez que _rien de ce qui l'intéresse ne m'est étranger_. Il me semble bien qu'on en parlait encore à mon retour, mais j'étais occupée d'autre chose et j'écoute rarement, en ce genre, tout ce qui n'est pas du jour ou de la veille.
Quand ce que je vous demande vous contrarierait un peu, n'est-ce pas le moindre prix que vous deviez aux soins que je me suis donnés pour vous? Ne sont-ce pas eux qui vous ont rapproché de votre présidente quand vos sottises vous en avaient éloigné? N'est-ce pas encore moi qui ai remis entre vos mains de quoi vous venger du zèle amer de Mme de Volanges? Vous vous êtes plaint si souvent du temps que vous perdiez à aller chercher vos aventures! A présent, vous les avez sous la main. L'amour, la haine, vous n'avez qu'à choisir, tout couche sous le même toit; et vous pouvez, doublant votre existence, caresser d'une main et frapper de l'autre.
C'est même encore à moi que vous devez l'aventure de la vicomtesse. J'en suis assez contente, mais, comme vous dites, il faut qu'on en parle; car si l'occasion a pu vous engager, comme je le conçois, à préférer pour le moment le mystère à l'éclat, il faut convenir pourtant que cette femme ne méritait pas un procédé si honnête.
J'ai d'ailleurs à m'en plaindre. Le chevalier de Belleroche la trouve plus jolie que je ne voudrais et, par beaucoup de raisons, je serai bien aise d'avoir un prétexte pour rompre avec elle: or il n'en est pas de plus commode que d'avoir à dire: «On ne peut plus voir cette femme-là.»
Adieu, vicomte; songez que, placé où vous êtes, le temps est précieux: je vais employer le mien à m'occuper du bonheur de Prévan.
_Paris, ce 15 septembre 17**._
LETTRE LXXV
_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY._