Part 13
Pourquoi vous attacher à mes pas? pourquoi vous obstiner à me suivre? Vos lettres, qui devaient être rares, se succèdent avec rapidité. Elles devaient être sages, et vous ne m'y parlez que de votre fol amour. Vous m'entourez de votre idée plus que vous ne le faisiez de votre personne. Écarté sous une forme, vous vous reproduisez sous une autre. Les choses qu'on vous demande de ne plus dire, vous les redites seulement d'une autre manière. Vous vous plaisez à m'embarrasser par des raisonnements captieux; vous échappez aux miens. Je ne veux plus vous répondre, je ne vous répondrai plus... Comme vous traitez les femmes que vous avez séduites! Avec quel mépris vous en parlez! Je veux croire que quelques-unes le méritent, mais toutes sont-elles donc si méprisables? Ah! sans doute, puisqu'elles ont trahi leurs devoirs pour se livrer à un amour criminel. De ce moment, elles ont tout perdu, jusqu'à l'estime de celui à qui elles ont tout sacrifié. Ce supplice est juste, mais l'idée seule en fait frémir. Que m'importe, après tout? Pourquoi m'occuperais-je d'elles ou de vous? De quel droit venez-vous troubler ma tranquillité? Laissez-moi, ne me voyez plus; ne m'écrivez plus, je vous en prie; je l'exige. Cette lettre est la dernière que vous recevrez de moi.
_De..., ce 5 septembre 17**._
LETTRE LVII
_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
J'ai trouvé votre lettre hier, à mon arrivée. Votre colère m'a tout à fait réjoui. Vous ne sentiriez pas plus vivement les torts de Danceny, quand il les aurait eus vis-à-vis de vous. C'est sans doute par vengeance que vous accoutumez sa maîtresse à lui faire de petites infidélités; vous êtes un bien mauvais sujet! Oui, vous êtes charmante, et je ne m'étonne pas qu'on vous résiste moins qu'à Danceny.
Enfin je le sais par cœur, ce beau héros de roman! il n'a plus de secrets pour moi. Je lui ai tant dit que l'amour honnête était le bien suprême, qu'un sentiment valait mieux que dix intrigues, que j'étais moi-même, dans ce moment, amoureux et timide; il m'a trouvé enfin une façon de penser si conforme à la sienne que, dans l'enchantement où il était de ma candeur, il m'a tout dit et m'a juré une amitié sans réserve. Nous n'en sommes guère plus avancés pour notre projet.
D'abord, il m'a paru que son système était qu'une demoiselle mérite beaucoup plus de ménagements qu'une femme, comme ayant plus à perdre. Il trouve surtout que rien ne peut justifier un homme de mettre une fille dans la nécessité de l'épouser ou de vivre déshonorée, quand la fille est infiniment plus riche que l'homme, comme dans le cas où il se trouve. La sécurité de la mère, la candeur de la fille, tout l'intimide et l'arrête. L'embarras ne serait point de combattre ses raisonnements, quelque vrais qu'ils soient. Avec un peu d'adresse et aidé par la passion, on les aurait bientôt détruits; d'autant qu'ils prêtent au ridicule et qu'on aurait pour soi l'autorité de l'usage. Mais ce qui empêche qu'il n'y ait de prise sur lui, c'est qu'il se trouve heureux comme il est. En effet, si les premières amours paraissent, en général, plus honnêtes et, comme on dit, plus pures; si elles sont, au moins, plus lentes dans leur marche, ce n'est pas, comme on le pense, délicatesse ou timidité: c'est que le cœur, étonné par un sentiment inconnu, s'arrête, pour ainsi dire, à chaque pas pour jouir du charme qu'il éprouve et que ce charme est si puissant pour un cœur neuf, qu'il l'occupe au point de lui faire oublier tout autre plaisir. Cela est si vrai qu'un libertin amoureux, si un libertin peut l'être, devient de ce moment même moins pressé de jouir; et qu'enfin, entre la conduite de Danceny avec la petite Volanges et la mienne avec la prude Mme de Tourvel, il n'y a que la différence du plus au moins.
Il aurait fallu, pour échauffer notre jeune homme, plus d'obstacles qu'il n'en a rencontrés; surtout qu'il eût un besoin de plus de mystère, car le mystère mène à l'audace. Je ne suis pas éloigné de croire que vous nous avez nui en le servant si bien; votre conduite eût été excellente avec un homme _usagé_, qui n'eût eu que des désirs; mais vous auriez pu prévoir que pour un homme jeune, honnête et amoureux, le plus grand prix des faveurs est d'être la preuve de l'amour; et que par conséquent, plus il serait sûr d'être aimé, moins il serait entreprenant. Que faire, à présent? Je n'en sais rien; mais je n'espère pas que la petite soit prise avant le mariage, et nous en serons pour nos frais; j'en suis fâché, mais je n'y vois pas de remède.
Pendant que je disserte ici, vous faites mieux avec votre chevalier. Cela me fait songer que vous m'avez promis une infidélité en ma faveur, j'en ai votre promesse par écrit et je ne veux pas en faire _un billet de la Châtre_. Je conviens que l'échéance n'est pas encore arrivée, mais il serait généreux à vous de ne pas l'attendre; de mon côté, je vous tiendrais compte des intérêts. Qu'en dites-vous, ma belle amie? Est-ce que vous n'êtes pas fatiguée de votre constance? Ce chevalier est donc bien merveilleux? Oh! laissez-moi faire, je veux vous forcer de convenir que si vous lui avez trouvé quelque mérite, c'est que vous m'aviez oublié.
Adieu, ma belle amie, je vous embrasse comme je vous désire; je défie tous les baisers du chevalier d'avoir autant d'ardeur.
_De..., ce 5 septembre 17**._
LETTRE LVIII
_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._
Par où ai-je donc mérité, madame, et les reproches que vous me faites et la colère que vous me témoignez? L'attachement le plus vif et pourtant le plus respectueux, la soumission la plus entière à vos moindres volontés; voilà en deux mots l'histoire de mes sentiments et de ma conduite. Accablé par les peines d'un amour malheureux, je n'avais d'autre consolation que celle de vous voir; vous m'avez ordonné de m'en priver, j'ai obéi sans me permettre un murmure. Pour prix de ce sacrifice vous m'avez permis de vous écrire, et aujourd'hui vous voulez m'ôter cet unique plaisir. Me le laisserai-je ravir sans essayer de le défendre? Non, sans doute; eh! comment ne serait-il pas cher à mon cœur? C'est le seul qui me reste et je le tiens de vous.
Mes lettres, dites-vous, sont trop fréquentes! Songez donc, je vous prie, que depuis dix jours que dure mon exil je n'ai passé aucun moment sans m'occuper de vous et que, cependant, vous n'avez reçu que deux lettres de moi. _Je ne vous y parle que de mon amour!_ Eh! que puis-je dire, que ce que je pense? Tout ce que j'ai pu faire a été d'en affaiblir l'expression et vous pouvez m'en croire, je ne vous en ai laissé voir que ce qu'il m'a été impossible d'en cacher. Vous me menacez enfin de ne plus me répondre. Ainsi l'homme qui vous préfère à tout et qui vous respecte encore plus qu'il ne vous aime, non contente de le traiter avec rigueur, vous voulez y joindre le mépris! Et pourquoi ces menaces et ce courroux? Qu'en avez-vous besoin? N'êtes-vous pas sûre d'être obéie, même dans vos ordres injustes? M'est-il donc possible de contrarier aucun de vos désirs et ne l'ai-je pas déjà prouvé? Mais abuserez-vous de cet empire que vous avez sur moi? Après m'avoir rendu malheureux, après être devenue injuste, vous sera-t-il donc bien facile de jouir de cette tranquillité que vous assurez vous être si nécessaire? Ne vous direz-vous jamais: «Il m'a laissée maîtresse de son sort et j'ai fait son malheur; il implorait mes secours et je l'ai regardé sans pitié.» Savez-vous jusqu'où peut aller mon désespoir? Non.
Pour calmer mes maux, il faudrait savoir à quel point je vous aime, et vous ne connaissez pas mon cœur.
A quoi me sacrifiez-vous? A des craintes chimériques. Et qui vous les inspire? Un homme qui vous adore; un homme sur qui vous ne cesserez jamais d'avoir un empire absolu. Que craignez-vous? Que pouvez-vous craindre d'un sentiment que vous serez toujours maîtresse de diriger à votre gré? Mais votre imagination se crée des monstres et l'effroi qu'ils vous causent vous l'attribuez à l'amour. Un peu de confiance et ces fantômes disparaîtront.
Un sage a dit que pour dissiper ses craintes il suffisait presque toujours d'en approfondir la cause[25]. C'est surtout en amour que cette vérité trouve son application. Aimez, et vos craintes s'évanouiront. A la place des objets qui vous effrayent vous trouverez un sentiment délicieux, un amant tendre et soumis, et tous vos jours, marqués par le bonheur, ne vous laisseront d'autre regret que d'en avoir perdu quelques-uns dans l'indifférence. Moi-même, depuis que, revenu de mes erreurs, je n'existe plus que pour l'amour, je regrette un temps que je croyais avoir passé dans les plaisirs, et je sens que c'est à vous seule qu'il appartient de me rendre heureux. Mais, je vous en supplie, que le plaisir que je trouve à vous écrire ne soit plus troublé par la crainte de vous déplaire. Je ne veux pas vous désobéir, mais je suis à vos genoux, j'y réclame le bonheur que vous voulez me ravir, le seul que vous m'avez laissé; je vous crie: écoutez mes prières et voyez mes larmes. Ah! madame, me refuserez-vous?
_De..., ce 7 septembre 17**._
[25] On croit que c'est Rousseau dans _Émile_, mais la citation n'est pas exacte et l'application qu'en fait Valmont est bien fausse, et puis Mme de Tourvel avait-elle lu _Émile_?
LETTRE LIX
_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
Apprenez-moi, si vous savez, ce que signifie ce radotage de Danceny. Qu'est-il donc arrivé et qu'est-ce qu'il a perdu? Sa belle s'est peut-être fâchée de son respect éternel? Il faut être juste, on se fâcherait à moins. Que lui dirai-je ce soir au rendez-vous qu'il me demande et que je lui ai donné à tout hasard? Assurément je ne perdrai pas mon temps à écouter ses doléances si cela ne doit nous mener à rien. Les complaintes amoureuses ne sont bonnes à entendre qu'en récitatif obligé ou en grandes ariettes. Instruisez-moi donc de ce qui est et de ce que je dois faire, ou bien je déserte pour éviter l'ennui que je prévois. Pourrai-je causer avec vous, ce matin? Si vous êtes _occupée_, au moins écrivez-moi un mot et donnez-moi les réclames de mon rôle.
Où étiez-vous donc hier? Je ne parviens plus à vous voir. En vérité, ce n'était pas la peine de me retenir à Paris au mois de septembre. Décidez-vous pourtant, car je viens de recevoir une invitation fort pressante de la comtesse de B... pour aller la voir à la campagne; et comme elle me le mande assez plaisamment, «son mari a le plus beau bois du monde, qu'il conserve soigneusement pour les plaisirs de ses amis». Or vous savez que j'ai bien quelques droits sur ce bois-là, et j'irai le revoir si je ne vous suis pas utile. Adieu, songez que Danceny sera chez moi sur les quatre heures.
_De..., ce 8 septembre 17**._
LETTRE LX
_Le Chevalier DANCENY au Vicomte de VALMONT._
(Incluse dans la précédente.)
Ah! monsieur, je suis désespéré, j'ai tout perdu. Je n'ose confier au papier le secret de mes peines, mais j'ai besoin de les répandre dans le sein d'un ami fidèle et sûr. A quelle heure pourrai-je vous voir et aller chercher auprès de vous des consolations et des conseils? J'étais si heureux le jour où je vous ouvris mon âme! A présent, quelle différence! tout est changé pour moi. Ce que je souffre pour mon compte n'est encore que la moindre partie de mes tourments; mon inquiétude sur un objet bien plus cher, voilà ce que je ne puis supporter. Plus heureux que moi, vous pourrez la voir, et j'attends de votre amitié que vous ne me refuserez pas cette démarche; mais il faut que je vous parle, que je vous instruise. Vous me plaindrez, vous me secourrez; je n'ai d'espoir qu'en vous. Vous êtes sensible, vous connaissez l'amour et vous êtes le seul à qui je puisse me confier; ne me refusez pas vos secours.
Adieu, monsieur; le seul soulagement que j'éprouve dans ma douleur est de songer qu'il me reste un ami tel que vous. Faites-moi savoir, je vous prie, à quelle heure je pourrai vous trouver. Si ce n'est pas ce matin, je désirerais que ce fût de bonne heure dans l'après-midi.
_De..., ce 8 septembre 17**._
LETTRE LXI
_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY._
Ma chère Sophie, plains ta Cécile, ta pauvre Cécile: elle est bien malheureuse! Maman sait tout. Je ne conçois pas comment elle a pu se douter de quelque chose, et pourtant elle a tout découvert. Hier au soir, maman me parut bien avoir un peu d'humeur, mais je n'y fis pas grande attention et même, en attendant que sa partie fût finie, je causai très gaiement avec Mme de Merteuil, qui avait soupé ici, et nous parlâmes beaucoup de Danceny. Je ne crois pourtant pas qu'on ait pu nous entendre. Elle s'en alla et je me retirai dans mon appartement.
Je me déshabillais quand maman entra et fit sortir ma femme de chambre; elle me demanda la clef de mon secrétaire. Le ton dont elle me fit cette demande me causa un tremblement si fort que je pouvais à peine me soutenir. Je faisais semblant de ne la pas trouver, mais enfin il fallut obéir. Le premier tiroir qu'elle ouvrit fut justement celui où étaient les lettres du chevalier Danceny. J'étais si troublée que, quand elle me demanda ce que c'était, je ne sus lui répondre autre chose, sinon que ce n'était rien; mais quand je la vis commencer à lire celle qui se présentait la première, je n'eus que le temps de gagner un fauteuil et je me trouvai mal au point que je perdis connaissance. Aussitôt que je revins à moi, ma mère, qui avait appelé ma femme de chambre, se retira en me disant de me coucher. Elle a emporté toutes les lettres de Danceny. Je frémis toutes les fois que je songe qu'il me faudra reparaître devant elle. Je n'ai fait que pleurer toute la nuit.
Je t'écris au point du jour, dans l'espoir que Joséphine viendra. Si je peux lui parler seule, je la prierai de remettre chez Mme de Merteuil un petit billet que je vais lui écrire; sinon, je le mettrai dans ta lettre et tu voudras bien l'envoyer comme de toi. Ce n'est que d'elle que je puis recevoir quelque consolation. Au moins, nous parlerons de lui, car je n'espère plus le voir. Je suis bien malheureuse! Elle aura peut-être la bonté de se charger d'une lettre pour Danceny. Je n'ose pas me confier à Joséphine pour cet objet, et encore moins à ma femme de chambre, car c'est peut-être elle qui aura dit à ma mère que j'avais des lettres dans mon secrétaire.
Je ne t'écrirai pas plus longuement, parce que je veux avoir le temps d'écrire à Mme de Merteuil et aussi à Danceny, pour avoir ma lettre toute prête, si elle veut bien s'en charger. Après cela, je me recoucherai, pour qu'on me trouve au lit quand on entrera dans ma chambre. Je dirai que je suis malade, pour me dispenser de passer chez maman. Je ne mentirai pas beaucoup; sûrement je souffre plus que si j'avais la fièvre. Les yeux me brûlent à force d'avoir pleuré, et j'ai un poids sur l'estomac qui m'empêche de respirer. Quand je songe que je ne verrai plus Danceny, je voudrais être morte. Adieu, ma chère Sophie. Je ne peux pas t'en dire davantage, les larmes me suffoquent.
_De..., ce 7 septembre 17**._
_Nota._--On a supprimé la lettre de Cécile Volanges à la marquise, parce qu'elle ne contenait que les mêmes faits de la lettre précédente et avec moins de détails. Celle au chevalier Danceny ne s'est point retrouvée; on en verra la raison dans la lettre LXIII, de Mme de Merteuil au Vicomte.
LETTRE LXII
_Madame de VOLANGES au Chevalier DANCENY._
Après avoir abusé, monsieur, de la confiance d'une mère et de l'innocence d'une enfant, vous ne serez pas surpris, sans doute, de ne plus être reçu dans une maison où vous n'avez répondu aux preuves de l'amitié la plus sincère, que par l'oubli de tous les procédés. Je préfère de vous prier de ne plus venir chez moi, à donner des ordres à ma porte, qui nous compromettraient tous également par les remarques que les valets ne manqueraient pas de faire. J'ai droit d'espérer que vous ne me forcerez pas de recourir à ce moyen. Je vous préviens aussi que si vous faites à l'avenir la moindre tentative pour entretenir ma fille dans l'égarement où vous l'avez plongée, une retraite austère et éternelle la soustraira à vos poursuites. C'est à vous de voir, monsieur, si vous craindrez aussi peu de causer son infortune que vous avez peu craint de tenter son déshonneur. Quant à moi, mon choix est fait et je l'en ai instruite.
Vous trouverez ci-joint le paquet de vos lettres. Je compte que vous me renverrez en échange toutes celles de ma fille, et que vous vous prêterez à ne laisser aucune trace d'un événement dont nous ne pourrions garder le souvenir, moi sans indignation, elle sans honte, et vous sans remords. J'ai l'honneur d'être, etc.
_De... ce 7 septembre 17**._
LETTRE LXIII
_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._
Vraiment oui, je vous expliquerai le billet de Danceny. L'événement qui le lui a fait écrire est mon ouvrage, et c'est, je crois, mon chef-d'œuvre. Je n'ai pas perdu mon temps depuis votre dernière lettre, et j'ai dit comme l'architecte athénien: «Ce qu'il a dit, je le ferai.»
Il lui faut donc des obstacles à ce beau héros de roman, et il s'endort dans la félicité! Oh! qu'il s'en rapporte à moi, je lui donnerai de la besogne, et je me trompe ou son sommeil ne sera plus tranquille. Il fallait bien lui apprendre le prix du temps, et je me flatte qu'à présent il regrette celui qu'il a perdu. Il fallait, dites-vous aussi, qu'il eût besoin de plus de mystère; eh bien! ce besoin-là ne lui manquera plus. J'ai cela de bon, moi, c'est qu'il ne faut que me faire apercevoir de mes fautes: je ne prends point de repos que je n'aie tout réparé. Apprenez donc ce que j'ai fait.
En rentrant chez moi avant-hier matin, je lus votre lettre; je la trouvai lumineuse. Persuadée que vous aviez très bien indiqué la cause du mal, je ne m'occupai plus qu'à trouver le moyen de le guérir. Je commençai pourtant par me coucher, car l'infatigable chevalier ne m'avait pas laissée dormir un moment et je croyais avoir sommeil, mais point du tout: tout entière à Danceny, le désir de le tirer de son indolence ou de l'en punir ne me permit pas de fermer l'œil, et ce ne fut qu'après avoir bien concerté mon plan que je pus trouver deux heures de repos.
J'allai le soir même chez Mme de Volanges et, suivant mon projet, je lui fis confidence que je me croyais sûre qu'il existait entre sa fille et Danceny une liaison dangereuse. Cette femme, si clairvoyante contre vous, était aveuglée au point qu'elle me répondit d'abord qu'à coup sûr je me trompais; que sa fille était une enfant, etc., etc. Je ne pouvais pas lui dire tout ce que j'en savais, mais je citai des regards, des propos, _dont ma vertu et mon amitié s'alarmaient_. Je parlai enfin presque aussi bien qu'aurait pu faire une dévote et, pour frapper le coup décisif, j'allai jusqu'à dire que je croyais avoir vu donner et recevoir une lettre. «Cela me rappelle, ajoutai-je, qu'un jour elle ouvrit devant moi un tiroir de son secrétaire, dans lequel je vis beaucoup de papiers, que sans doute elle conserve. Lui connaissez-vous quelque correspondance fréquente?» Ici la figure de Mme de Volanges changea et je vis quelques larmes rouler dans ses yeux. «Je vous remercie, ma digne amie, me dit-elle en me serrant la main, je m'en éclaircirai.»
Après cette conversation, trop courte pour être suspecte, je me rapprochai de la jeune personne. Je la quittai bientôt après pour demander à la mère de ne pas me compromettre vis-à-vis de sa fille; ce qu'elle me promit d'autant plus volontiers, que je lui fis observer combien il serait heureux que cette enfant prît assez de confiance en moi pour m'ouvrir son cœur, et me mettre à porté de lui donner _mes sages conseils_. Ce qui m'assure qu'elle me tiendra sa promesse, c'est que je ne doute pas qu'elle ne veuille se faire honneur de sa pénétration auprès de sa fille. Je me trouvais, par là, autorisée à garder mon ton d'amitié avec la petite, sans paraître fausse aux yeux de Mme de Volanges, ce que je voulais éviter. J'y gagnais encore d'être, par la suite, aussi longtemps et aussi secrètement que je voudrais avec la jeune personne, sans que la mère en prît jamais d'ombrage.
J'en profitai dès le soir même et, après ma partie finie, je chambrai la petite dans un coin et la mis sur le chapitre de Danceny, sur lequel elle ne tarit jamais. Je m'amusais à lui monter la tête sur le plaisir qu'elle aurait à le voir le lendemain; il n'est sorte de folies que je ne lui aie fait dire. Il fallait bien lui rendre en espérance ce que je lui ôtais en réalité, et puis tout cela devait lui rendre le coup plus sensible, et je suis persuadée que plus elle aura souffert, plus elle sera pressée de s'en dédommager à la première occasion. Il est bon, d'ailleurs, d'accoutumer aux grands événements quelqu'un qu'on destine aux grandes aventures.
Après tout, ne peut-elle pas payer de quelques larmes le plaisir d'avoir son Danceny? Elle en raffole. Eh bien! je lui promets qu'elle l'aura, et plutôt même qu'elle ne l'aurait eu sans cet orage. C'est un mauvais rêve dont le réveil sera délicieux, et, à tout prendre, il me semble qu'elle me doit de la reconnaissance; au fait, quand j'y aurais mis un peu de malice, il faut bien s'amuser:
Les sots sont ici-bas pour nos menus plaisirs[26].
[26] Gresset, _Le Méchant_, comédie.
Je me retirai enfin, fort contente de moi. Ou Danceny, me disais-je, animé par les obstacles, va redoubler d'amour, et alors je le servirai de tout mon pouvoir, ou si ce n'est qu'un sot, comme je suis tentée quelquefois de le croire, il sera désespéré et se tiendra pour battu; or, dans ce cas, au moins me serai-je vengée de lui autant qu'il était en moi, chemin faisant j'aurai augmenté pour moi l'estime de la mère, l'amitié de la fille et la confiance de toutes deux. Quant à Gercourt, premier objet de mes soins, je serais bien malheureuse ou bien maladroite si, maîtresse de l'esprit de sa femme comme je le suis et vais l'être plus encore, je ne trouvais pas mille moyens d'en faire ce que je veux qu'il soit. Je me couchai dans ces douces idées; aussi je dormis bien et me réveillai fort tard.
A mon réveil, je trouvai deux billets, un de la mère et un de la fille, et je ne pus m'empêcher de rire en trouvant dans tous deux littéralement cette même phrase: _C'est de vous seule que j'attends quelque consolation_. N'est-il pas plaisant, en effet, de consoler pour et contre, et d'être le seul agent de deux intérêts directement contraires? Me voilà comme la Divinité, recevant les vœux opposés des aveugles mortels et ne changeant rien à mes décrets immuables. J'ai quitté pourtant ce rôle auguste pour prendre celui d'ange consolateur, et j'ai été, suivant le précepte, visiter mes amis dans leur affliction.
J'ai commencé par la mère, je l'ai trouvée d'une tristesse qui déjà vous venge en partie des contrariétés qu'elle vous a fait éprouver de la part de votre belle prude. Tout a réussi à merveille; ma seule inquiétude était que Mme de Volanges ne profitât de ce moment pour gagner la confiance de sa fille, ce qui eût été bien facile en n'employant avec elle que le langage de la douceur et de l'amitié, et en donnant aux conseils de la raison l'air et le ton de la tendresse indulgente. Par bonheur, elle s'est armée de sévérité, elle s'est enfin si mal conduite que je n'ai eu qu'à applaudir. Il est vrai qu'elle a pensé rompre tous nos projets par le parti qu'elle avait pris de faire rentrer sa fille au couvent, mais j'ai paré ce coup et je l'ai engagée à en faire seulement la menace, dans le cas où Danceny continuerait ses poursuites, afin de les forcer tous deux à une circonspection que je crois nécessaire pour le succès.