Les liaisons dangereuses Lettres recueillies dans une Société et publiées pour l'instruction de quelques autres

Part 12

Chapter 123,990 wordsPublic domain

Vous-même, chez qui l'habitude de ce délire dangereux doit en diminuer l'effet, n'êtes-vous pas cependant obligé de convenir qu'il devient souvent plus fort que vous, et n'êtes-vous pas le premier à vous plaindre du trouble involontaire qu'il vous cause? Quel ravage effrayant ne ferait-il donc pas sur un cœur neuf et sensible, qui ajouterait encore à son empire par la grandeur des sacrifices qu'il serait obligé de lui faire?

Vous croyez, monsieur, ou vous feignez de croire que l'amour mène au bonheur, et moi je suis si persuadée qu'il me rendrait malheureuse que je voudrais n'entendre jamais prononcer son nom. Il me semble que d'en parler seulement altère la tranquillité, et c'est autant par goût que par devoir que je vous prie de vouloir bien garder le silence sur ce point.

Après tout, cette demande doit vous être bien facile à m'accorder à présent. De retour à Paris, vous y trouverez assez d'occasions d'oublier un sentiment qui peut-être n'a dû sa naissance qu'à l'habitude où vous êtes de vous occuper de semblables objets, et sa force qu'au désœuvrement de la campagne. N'êtes-vous donc pas dans ce même lieu où vous m'aviez vue avec tant d'indifférence? Y pouvez-vous faire un pas sans y rencontrer un exemple de votre facilité à changer? et n'y êtes-vous pas entouré de femmes qui, toutes plus aimables que moi, ont plus de droits à vos hommages? Je n'ai pas la vanité qu'on reproche à mon sexe; j'ai encore moins cette fausse modestie qui n'est qu'un raffinement de l'orgueil; et c'est de bien bonne foi que je vous dis ici que je me connais bien peu de moyens de plaire: je les aurais tous que je ne les croirais pas suffisants pour vous fixer. Vous demander de ne plus vous occuper de moi, ce n'est donc que vous prier de faire aujourd'hui ce que déjà vous aviez fait et ce qu'à coup sûr vous feriez encore dans peu de temps, quand même je vous demanderais le contraire.

Cette vérité, que je ne perds pas de vue, serait, à elle seule, une raison assez forte pour ne pas vouloir vous entendre. J'en ai mille autres encore: mais, sans entrer dans cette longue discussion, je m'en tiens à vous prier, comme je l'ai déjà fait, de ne plus m'entretenir d'un sentiment que je ne dois pas écouter et auquel je dois encore moins répondre.

_De..., ce 1er septembre 17**._

LETTRE LI

_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._

En vérité, vicomte, vous êtes insupportable. Vous me traitez avec autant de légèreté que si j'étais votre maîtresse. Savez-vous que je me fâcherai et que j'ai dans ce moment une humeur effroyable? Comment! vous devez voir Danceny demain matin; vous savez combien il est important que je vous parle avant cette entrevue, et, sans vous inquiéter davantage, vous me laissez vous attendre toute la journée pour aller courir je ne sais où! Vous êtes cause que je suis arrivée _indécemment_ tard chez Mme de Volanges et que toutes les vieilles femmes m'ont trouvée _merveilleuse_. Il m'a fallu leur faire des cajoleries toute la soirée pour les apaiser, car il ne faut pas fâcher les vieilles femmes: ce sont elles qui font la réputation des jeunes.

A présent, il est une heure du matin et, au lieu de me coucher, comme j'en meurs d'envie, il faut que je vous écrive une longue lettre, qui va redoubler mon sommeil par l'ennui qu'elle me causera. Vous êtes bien heureux que je n'aie pas le temps de vous gronder davantage. N'allez pas croire pour cela que je vous pardonne: c'est seulement que je suis pressée. Écoutez-moi donc, je me dépêche.

Pour peu que vous soyez adroit, vous devez avoir demain la confiance de Danceny. Le moment est favorable pour la confiance: c'est celui du malheur. La petite fille a été à confesse; elle a tout dit, comme un enfant, et, depuis, elle est tourmentée à tel point de la peur du diable qu'elle veut rompre absolument. Elle m'a raconté tous ses petits scrupules avec une vivacité qui m'apprenait assez combien sa tête était montée. Elle m'a montré sa lettre de rupture, qui est une vraie capucinade. Elle a babillé une heure avec moi sans me dire un mot qui ait le sens commun. Mais elle ne m'en a pas moins embarrassée, car vous jugez que je ne pouvais risquer de m'ouvrir vis-à-vis d'une aussi mauvaise tête.

J'ai vu pourtant, au milieu de tout ce bavardage, qu'elle n'en aime pas moins son Danceny; j'ai remarqué même une de ces ressources qui ne manquent jamais à l'amour et dont la petite fille est assez plaisamment la dupe. Tourmentée par le désir de s'occuper de son amant et par la crainte de se damner en s'en occupant, elle a imaginé de prier Dieu de le lui faire oublier, et comme elle renouvelle cette prière à chaque instant du jour, elle trouve le moyen d'y penser sans cesse.

Avec quelqu'un de plus _usagé_ que Danceny, ce petit événement serait peut-être plus favorable que contraire; mais le jeune homme est si céladon que, si nous ne l'aidons pas, il lui faudra tant de temps pour vaincre les plus légers obstacles qu'il ne nous laissera pas celui d'effectuer notre projet.

Vous avez bien raison; c'est dommage, et je suis aussi fâchée que vous qu'il soit le héros de cette aventure; mais que voulez-vous? ce qui est fait est fait, et c'est votre faute. J'ai demandé à voir sa réponse[23]; elle m'a fait pitié. Il lui fait des raisonnements à perte d'haleine pour lui prouver qu'un sentiment involontaire ne peut pas être un crime: comme s'il ne cessait pas d'être involontaire, du moment qu'on cesse de le combattre! Cette idée est si simple qu'elle est venue même à la petite fille. Il se plaint de son malheur d'une manière assez touchante, mais sa douleur est si douce et paraît si forte et sincère, qu'il me semble impossible qu'une femme qui trouve l'occasion de désespérer un homme à ce point, et avec aussi peu de danger ne soit pas tentée de s'en passer la fantaisie. Il lui explique enfin qu'il n'est pas moine, comme la petite le croyait, et c'est, sans contredit, ce qu'il fait de mieux; car pour faire tant que de se livrer à l'amour monastique, assurément MM. les chevaliers de Malte ne mériteraient pas la préférence.

[23] Cette lettre ne s'est pas retrouvée.

Quoi qu'il en soit, au lieu de perdre mon temps en raisonnements qui m'auraient compromise, et peut-être sans persuader, j'ai approuvé le projet de rupture, mais j'ai dit qu'il était plus honnête, en pareil cas, de dire ses raisons que de les écrire; qu'il était d'usage aussi de rendre les lettres et les autres bagatelles qu'on pouvait avoir reçues, et paraissant entrer ainsi dans les vues de la petite personne, je l'ai décidée à donner un rendez-vous à Danceny. Nous en avons sur-le-champ concerté les moyens, et je me suis chargée de décider la mère à sortir sans sa fille; c'est demain après-midi que sera cet instant décisif. Danceny en est déjà instruit, mais, pour Dieu, si vous en trouvez l'occasion, décidez donc ce beau berger à être moins langoureux et apprenez-lui, puisqu'il faut lui tout dire, que la vraie façon de vaincre les scrupules est de ne laisser rien à perdre à ceux qui en ont.

Au reste, pour que cette ridicule scène ne se renouvelât pas, je n'ai pas manqué d'élever quelques doutes dans l'esprit de la petite fille sur la discrétion des confesseurs, et je vous assure qu'elle paye à présent la peur qu'elle m'a faite par celle qu'elle a que le sien n'aille tout dire à sa mère. J'espère qu'après que j'en aurai causé encore une fois ou deux avec elle, elle n'ira plus raconter ainsi ses sottises au premier venu[24].

Adieu, vicomte; emparez-vous de Danceny et conduisez-le. Il serait honteux que nous ne fissions pas ce que nous voulons de deux enfants. Si nous y trouvons plus de peine que nous ne l'avions cru d'abord, songeons, pour animer notre zèle, vous, qu'il s'agit de la fille de Mme de Volanges, et moi, qu'elle doit devenir la femme de Gercourt. Adieu.

_De... ce 2 septembre 17**._

[24] Le lecteur a du deviner depuis longtemps, par les mœurs de Mme de Merteuil, combien peu elle respectait la religion. On aurait supprimé tout cet alinéa, mais on a cru qu'en montrant les effets on ne devait pas négliger d'en faire connaître les causes.

LETTRE LII

_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._

Vous me défendez, madame, de vous parler de mon amour, mais où trouver le courage nécessaire pour vous obéir? Uniquement occupé d'un sentiment qui devrait être si doux et que vous rendez si cruel, languissant dans l'exil où vous m'avez condamné, ne vivant que de privations et de regrets, en proie à des tourments d'autant plus douloureux qu'ils me rappellent sans cesse votre indifférence, me faudra-t-il encore perdre la seule consolation qui me reste, et puis-je en avoir d'autre que de vous offrir quelquefois une âme que vous remplissez de trouble et d'amertume? Détournerez-vous vos regards pour ne pas voir les pleurs que vous faites répandre? Refuserez-vous jusqu'à l'hommage des sacrifices que vous exigez? Ne serait-il donc pas plus digne de vous, de votre âme honnête et douce, de plaindre un malheureux, qui ne l'est que par vous, que de vouloir encore aggraver ses peines par une défense à la fois injuste et rigoureuse?

Vous feignez de craindre l'amour, et vous ne voulez pas voir que vous seule causez les maux que vous lui reprochez. Ah! sans doute, ce sentiment est pénible quand l'objet qui l'inspire ne le partage point; mais où trouver le bonheur, si un amour réciproque ne le procure pas? L'amitié tendre, la douce confiance et la seule qui soit sans réserve, les peines adoucies, les plaisirs augmentés, l'espoir enchanteur, les souvenirs délicieux, où les trouver ailleurs que dans l'amour? Vous le calomniez, vous qui, pour jouir de tous les biens qu'il offre, n'avez qu'à ne plus vous y refuser, et moi j'oublie les peines que j'éprouve pour m'occuper à le défendre.

Vous me forcez aussi à me défendre moi-même, car tandis que je consacre ma vie à vous adorer, vous passez la vôtre à me chercher des torts: déjà vous me supposez léger et trompeur, et abusant contre moi de quelques erreurs, dont moi-même je vous ai fait l'aveu, vous vous plaisez à confondre ce que j'étais alors avec ce que je suis à présent. Non contente de m'avoir livré au tourment de vivre loin de vous, vous y joignez un persiflage cruel sur des plaisirs auxquels vous savez assez combien vous m'avez rendu insensible. Vous ne croyez ni à mes promesses, ni à mes serments: eh bien! il me reste un garant à vous offrir qu'au moins vous ne suspecterez pas; c'est vous-même. Je ne vous demande que de vous interroger de bonne foi; si vous ne croyez pas à mon amour, si vous doutez un moment de régner seule sur mon âme, si vous n'êtes pas assurée d'avoir fixé ce cœur, en effet jusqu'ici trop volage, je consens à porter la peine de cette erreur; j'en gémirai, mais n'en appellerai point; mais si, au contraire, nous rendant justice à tous deux, vous êtes forcée de convenir avec vous-même que vous n'avez, que vous n'aurez jamais de rivale, ne m'obligez plus, je vous en supplie, à combattre des chimères, et laissez-moi au moins cette consolation de vous voir ne plus douter d'un sentiment qui, en effet, ne finira, ne peut finir qu'avec ma vie. Permettez-moi, madame, de vous prier de répondre positivement à cet article de ma lettre.

Si j'abandonne cependant cette époque de ma vie, qui paraît me nuire si cruellement auprès de vous, ce n'est pas qu'au besoin les raisons me manquassent pour la défendre.

Qu'ai-je fait, après tout, que ne pas résister au tourbillon dans lequel j'avais été jeté? Entré dans le monde jeune et sans expérience, passé, pour ainsi dire, de mains en mains par une foule de femmes qui, toutes, se hâtent de prévenir par leur facilité une réflexion qu'elles sentent devoir leur être agréable, était-ce donc à moi de donner l'exemple d'une résistance qu'on ne m'opposait point, ou devais-je me punir d'un moment d'erreur, et que souvent on avait provoqué, par une constance à coup sûr inutile et dans laquelle on n'aurait vu qu'un ridicule? Eh! quel autre moyen qu'une prompte rupture peut justifier d'un choix honteux!

Mais, je puis le dire, cette ivresse des sens, peut-être même ce délire de la vanité, n'a point passé jusqu'à mon cœur. Né pour l'amour, l'intrigue pouvait le distraire et ne suffisait pas pour l'occuper; entouré d'objets séduisants, mais méprisables, aucun n'allait jusqu'à mon âme: on m'offrait des plaisirs, je cherchais des vertus, et moi-même enfin je me crus inconstant, parce que j'étais délicat et sensible.

C'est en vous voyant que je me suis éclairé: bientôt j'ai reconnu que le charme de l'amour tenait aux qualités de l'âme; qu'elles seules pouvaient en causer l'excès et le justifier. Je sentis enfin qu'il m'était également impossible et de ne pas vous aimer, et d'en aimer une autre que vous.

Voilà, madame, quel est ce cœur auquel vous craignez de vous livrer et sur le sort de qui vous avez à prononcer: mais quel que soit le destin que vous lui réservez, vous ne changerez rien aux sentiments qui l'attachent à vous: ils sont inaltérables comme les vertus qui les ont fait naître.

_De..., ce 3 septembre 17**._

LETTRE LIII

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._

J'ai vu Danceny, mais je n'en ai obtenu qu'une demi-confidence; il s'est obstiné surtout à me taire le nom de la petite Volanges, dont il ne m'a parlé que comme d'une femme très sage et même un peu dévote: à cela près, il m'a raconté avec assez de vérité son aventure, et surtout le dernier événement. Je l'ai échauffé autant que j'ai pu et l'ai beaucoup plaisanté sur sa délicatesse et ses scrupules, mais il paraît qu'il y tient, et je ne puis pas répondre de lui: au reste, je pourrai vous en dire davantage après-demain. Je le mène demain à Versailles, et je m'occuperai à le scruter pendant la route.

Le rendez-vous qui doit avoir lieu aujourd'hui me donne aussi quelque espérance; il se pourrait que tout s'y fût passé à notre satisfaction, et peut-être ne nous reste-t-il à présent qu'à en arracher l'aveu et à en recueillir les preuves. Cette besogne vous sera plus facile qu'à moi, car la petite personne est plus confiante, ou, ce qui revient au même, plus bavarde que son discret amoureux. Cependant j'y ferai mon possible.

Adieu, ma belle amie, je suis fort pressé; je ne vous verrai ni ce soir, ni demain; si, de votre côté, vous avez su quelque chose, écrivez-moi un mot pour mon retour. Je reviendrai sûrement coucher à Paris.

_De..., ce 3 septembre 17**, au soir._

LETTRE LIV

_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._

Oh! oui, c'est bien avec Danceny qu'il y a quelque chose à savoir! S'il vous l'a dit, il s'est vanté. Je ne connais personne si bête en amour, et je me reproche de plus en plus les bontés que nous avons pour lui. Savez-vous que j'ai pensé être compromise par rapport à lui! et que ce soit en pure perte! Oh! je m'en vengerai, je le promets.

Quand j'arrivai hier pour prendre Mme de Volanges, elle ne voulait plus sortir, elle se sentait incommodée; il me fallut toute mon éloquence pour la décider, et je vis le moment que Danceny serait arrivé avant notre départ, ce qui eût été d'autant plus gauche que Mme de Volanges lui avait dit la veille qu'elle ne serait pas chez elle. Sa fille et moi nous étions sur les épines. Nous sortîmes enfin, et la petite me serra la main si affectueusement en me disant adieu que, malgré son projet de rupture, dont elle croyait de bonne foi s'occuper encore, j'augurai des merveilles de la soirée.

Je n'étais pas au bout de mes inquiétudes. Il y avait à peine une demi-heure que nous étions chez Mme de... que Mme de Volanges se trouva mal en effet, mais sérieusement mal, et, comme de raison, elle voulait rentrer chez elle; moi je le voulais d'autant moins que j'avais peur, si nous surprenions les jeunes gens, comme il y avait tout à parier, que mes instances auprès de la mère, pour la faire sortir, ne lui devinssent suspectes. Je pris le parti de l'effrayer sur sa santé, ce qui heureusement, n'est pas difficile, et je la tins une heure et demie sans consentir à la ramener chez elle, dans la crainte que je feignis d'avoir, du mouvement dangereux de la voiture. Nous ne rentrâmes enfin qu'à l'heure convenue. A l'air honteux que je remarquai en arrivant, j'avoue que j'espérai qu'au moins mes peines n'auraient pas été perdues.

Le désir que j'avais d'être instruite me fit rester auprès de Mme de Volanges, qui se coucha aussitôt, et après avoir soupé auprès de son lit, nous la laissâmes de très bonne heure, sous le prétexte qu'elle avait besoin de repos, et nous passâmes dans l'appartement de sa fille. Celle-ci a fait de son côté, tout ce que j'attendais d'elle: scrupules évanouis, nouveaux serments d'aimer toujours, etc., etc.; elle s'est enfin exécutée de bonne grâce, mais le sot Danceny n'a pas passé d'une ligne le point où il était auparavant. Oh! l'on peut se brouiller avec celui-là: les raccommodements ne sont pas dangereux.

La petite assure pourtant qu'il voulait davantage, mais qu'elle a su se défendre. Je parierais bien qu'elle se vante ou qu'elle l'excuse; je m'en suis même presque assurée. En effet, il m'a pris fantaisie de savoir à quoi m'en tenir sur la défense dont elle était capable, et moi, simple femme, de propos en propos, j'ai monté sa tête au point... Enfin, vous pouvez m'en croire, jamais personne ne fut plus susceptible d'une surprise des sens. Elle est vraiment aimable, cette chère petite! Elle méritait un autre amant! Elle aura au moins une bonne amie, car je m'attache sincèrement à elle. Je lui ai promis de la former, et je crois que je lui tiendrai parole. Je me suis souvent aperçue du besoin d'avoir une femme dans ma confidence, et j'aimerais mieux celle-là qu'une autre; mais je ne puis en rien faire tant qu'elle ne sera pas... ce qu'il faut qu'elle soit; c'est une raison de plus d'en vouloir à Danceny.

Adieu, vicomte; ne venez pas chez moi demain, à moins que ce ne soit le matin. J'ai cédé aux instances du chevalier pour une soirée de petite maison.

_De..., ce 4 septembre 17**._

LETTRE LV

_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY._

Tu avais raison, ma chère Sophie; tes prophéties réussissent mieux que tes conseils. Danceny, comme tu l'avais prédit, a été plus fort que le confesseur, que toi, que moi-même; nous voilà revenus exactement où nous étions. Ah! je ne m'en repens pas, et toi, si tu m'en grondes, ce sera faute de savoir le plaisir qu'il y a à aimer Danceny. Il t'est bien aisé de dire comment il faut faire, rien ne t'en empêche; mais si tu avais éprouvé combien le chagrin de quelqu'un qu'on aime nous fait mal, comment sa joie devient la nôtre et comme il est difficile de dire non quand c'est oui que l'on veut dire, tu ne t'étonnerais plus de rien: moi-même qui l'ai senti, bien vivement senti, je ne le comprends pas encore. Crois-tu, par exemple, que je puisse voir pleurer Danceny sans pleurer moi-même? Je t'assure bien que cela m'est impossible, et quand il est content, je suis heureuse comme lui. Tu auras beau dire; ce qu'on dit ne change pas ce qui est, et je suis bien sûre que c'est comme ça.

Je voudrais te voir à ma place... Non, ce n'est pas là ce que je veux dire, car sûrement je ne voudrais céder ma place à personne, mais je voudrais que tu aimasses aussi quelqu'un; ce ne serait pas seulement pour que tu m'entendisses mieux et que tu me grondasses moins, mais c'est qu'aussi tu serais plus heureuse ou, pour mieux dire, tu commencerais seulement alors à le devenir.

Nos amusements, nos rires, tout cela, vois-tu, ce ne sont que des jeux d'enfants; il n'en reste rien après qu'ils sont passés. Mais l'amour, ah! l'amour!... un mot, un regard, seulement de le savoir là, eh bien! c'est le bonheur. Quand je vois Danceny, je ne désire plus rien; quand je ne le vois pas, je ne désire que lui. Je ne sais comment cela se fait; mais on dirait que tout ce qui me plaît lui ressemble. Quand il n'est pas avec moi, j'y songe; et quand je peux y songer tout à fait, sans distraction, quand je suis toute seule, par exemple, je suis encore heureuse; je ferme les yeux et, tout de suite, je crois le voir; je me rappelle ses discours et je crois l'entendre; cela me fait soupirer; et puis je sens un feu, une agitation... Je ne saurais tenir en place. C'est comme un tourment, et ce tourment-là fait un plaisir inexprimable.

Je crois même que quand une fois on a de l'amour, cela se répand jusque sur l'amitié. Celle que j'ai pour toi n'a pourtant pas changé; c'est toujours comme au couvent: mais ce que je te dis, je l'éprouve avec Mme de Merteuil. Il me semble que je l'aime plus comme Danceny que comme toi, et quelquefois je voudrais qu'elle fût lui. Cela vient peut-être de ce que ce n'est pas une amitié d'enfant comme la nôtre, ou bien de ce que je les vois si souvent ensemble, ce qui fait que je me trompe. Enfin, ce qu'il y a de vrai, c'est qu'à eux deux ils me rendent bien heureuse; et, après tout, je ne crois pas qu'il y ait grand mal à ce que je fais. Aussi je ne demanderais qu'à rester comme je suis; et il n'y a que l'idée de mon mariage qui me fasse de la peine, car si M. de Gercourt est comme on me l'a dit, et je n'en doute pas, je ne sais pas ce que je deviendrai. Adieu, ma Sophie; je t'aime toujours bien tendrement.

_De..., ce 4 septembre 17**._

LETTRE LVI

_La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT._

A quoi vous servirait, monsieur, la réponse que vous me demandez? Croire à vos sentiments, ne serait-ce pas une raison de plus pour les craindre? et sans attaquer ni défendre leur sincérité, ne me suffit-il pas, ne doit-il pas vous suffire à vous-même de savoir que je ne veux ni ne dois y répondre?

Supposé que vous m'aimiez véritablement (et c'est seulement pour ne plus revenir sur cet objet que je consens à cette supposition), les obstacles qui nous séparent en seraient-ils moins insurmontables? et aurais-je autre chose à faire qu'à souhaiter que vous pussiez bientôt vaincre cet amour et surtout à vous y aider de tout mon pouvoir, en me hâtant de vous ôter toute espérance? Vous convenez vous-même que _ce sentiment est pénible quand l'objet qui l'inspire ne le partage point_. Or vous savez assez qu'il m'est impossible de le partager; et quand même ce malheur m'arriverait, j'en serais plus à plaindre, sans que vous en fussiez plus heureux. J'espère que vous m'estimez assez pour n'en pas douter un instant. Cessez donc, je vous en conjure, cessez de vouloir troubler un cœur à qui la tranquillité est si nécessaire; ne me forcez pas à regretter de vous avoir connu.

Chérie et estimée d'un mari que j'aime et respecte, mes devoirs et mes plaisirs se rassemblent dans le même objet. Je suis heureuse, je dois l'être. S'il existe des plaisirs plus vifs, je ne les désire pas; je ne veux point les connaître. En est-il de plus doux que d'être en paix avec soi-même, de n'avoir que des jours sereins, de s'endormir sans trouble et de s'éveiller sans remords? Ce que vous appelez le bonheur n'est qu'un tumulte des sens, un orage des passions dont le spectacle est effrayant, même à le regarder du rivage. Eh! comment affronter ces tempêtes? comment oser s'embarquer sur une mer couverte des débris de mille et mille naufrages? Et avec qui? Non, monsieur, je reste à terre; je chéris les liens qui m'y attachent. Je pourrais les rompre que je ne le voudrais pas; si je ne les avais, je me hâterais de les prendre.