Part 11
«Je réponds d'autant moins de celle-ci, ajouta-t-il, que j'ai lieu de croire qu'elle a un amant et que je ne la dois qu'au désœuvrement de la campagne. Aussi, sans mon zèle pour le service de monsieur, je n'aurais eu cela qu'une fois». (C'est un vrai trésor que ce garçon!) «Quant au secret, ajouta-t-il encore, à quoi servira-t-il de le lui faire promettre, puisqu'elle ne risquera rien à nous tromper? Lui en reparler ne ferait que lui mieux apprendre qu'il est important, et par là lui donner plus d'envie d'en faire sa cour à sa maîtresse.»
Plus ces réflexions étaient justes, plus mon embarras augmentait. Heureusement le drôle était en train de jaser, et comme j'avais besoin de lui, je le laissais faire. Tout en me racontant son histoire avec cette fille, il m'apprit que comme la chambre qu'elle occupe n'est séparée de celle de sa maîtresse que par une simple cloison, qui pouvait laisser entendre un bruit suspect, c'était dans la sienne qu'ils se rassemblaient chaque nuit. Aussitôt je formai mon plan, je le lui communiquai et nous l'exécutâmes avec succès.
J'attendis deux heures du matin et alors je me rendis, comme nous en étions convenus, à la chambre du rendez-vous, portant de la lumière avec moi, et sous prétexte d'avoir sonné plusieurs fois inutilement. Mon confident, qui joue ses rôles à merveille, donna une petite scène de surprise, de désespoir et d'excuse, que je terminai en l'envoyant me faire chauffer de l'eau, dont je feignis avoir besoin, tandis que la scrupuleuse chambrière était d'autant plus honteuse que le drôle, qui avait voulu renchérir sur mes projets, l'avait déterminée à une toilette que la saison comportait, mais qu'elle n'excusait pas.
Comme je sentais que plus cette fille serait humiliée, plus j'en disposerais facilement, je ne lui permis de changer ni de situation ni de parure, et après avoir ordonné à mon valet de m'attendre chez moi, je m'assis à côté d'elle sur le lit qui était fort en désordre, et je commençai ma conversation. J'avais besoin de garder l'empire que la circonstance me donnait sur elle; aussi conservai-je un sang-froid qui eût fait honneur à la continence de Scipion, et sans prendre la plus petite liberté avec elle, ce que pourtant sa fraîcheur et l'occasion semblaient lui donner le droit d'espérer, je lui parlai d'affaires aussi tranquillement que j'aurais pu faire avec un procureur.
Mes conditions furent que je garderais fidèlement le secret, pourvu que le lendemain, à pareille heure à peu près, elle me livrât les poches de sa maîtresse. «Au reste, ajoutai-je, je vous avais offert dix louis hier, je vous les promets encore aujourd'hui. Je ne veux pas abuser de votre situation». Tout fut accordé, comme vous pouvez croire; alors je me retirai et permis à l'heureux couple de réparer le temps perdu.
J'employai le mien à dormir, et à mon réveil, voulant avoir un prétexte pour ne pas répondre à la lettre de ma belle avant d'avoir visité ses papiers, ce que je ne pouvais faire que la nuit suivante, je me décidai à aller à la chasse, où je restai presque tout le jour.
A mon retour, je fus reçu assez froidement. J'ai lieu de croire qu'on fut un peu piqué du peu d'empressement que je mettais à profiter du temps qui me restait, surtout après la lettre plus douce que l'on m'avait écrite. J'en juge ainsi, sur ce que Mme de Rosemonde m'ayant fait quelques reproches sur cette longue absence, ma belle reprit avec un peu d'aigreur: «Ah! ne reprochons pas à M. de Valmont de se livrer au seul plaisir qu'il peut trouver ici.» Je me plaignis de cette injustice, et j'en profitai pour assurer que je me plaisais tant avec ces dames que j'y sacrifiais une lettre très intéressante que j'avais à écrire. J'ajoutai que, ne pouvant trouver le sommeil depuis plusieurs nuits, j'avais voulu essayer si la fatigue me le rendrait, et mes regards expliquaient assez le sujet de ma lettre et la cause de mon insomnie. J'eus soin d'avoir toute la soirée une douceur mélancolique, qui me parut réussir assez bien et sous laquelle je masquai l'impatience où j'étais de voir arriver l'heure qui devait me livrer le secret qu'on s'obstinait à me cacher. Enfin nous nous séparâmes et, quelque temps après, la fidèle femme de chambre vint m'apporter le prix convenu de ma discrétion.
Une fois maître de ce trésor, je procédai à l'inventaire avec la prudence que vous me connaissez, car il était important de remettre tout en place. Je tombai d'abord sur deux lettres du mari, mélange indigeste de détails de procès et de tirades d'amour conjugal, que j'eus la patience de lire en entier et où je ne trouvai pas un mot qui eût rapport à moi. Je les replaçai avec humeur, mais elle s'adoucit en trouvant sous ma main les morceaux de la fameuse lettre de Dijon, soigneusement rassemblés. Heureusement il me prit fantaisie de la parcourir. Jugez de ma joie en y apercevant les traces bien distinctes des larmes de mon adorable dévote. Je l'avoue, je cédai à un mouvement de jeune homme et baisai cette lettre avec un transport dont je ne me croyais plus susceptible. Je continuai l'heureux examen, je retrouvai toutes mes lettres de suite et par ordre de dates, et ce qui me surprit plus agréablement encore fut de retrouver la première de toutes, celle que je croyais m'avoir été rendue par une ingrate, fidèlement copiée de sa main, et d'une écriture altérée et tremblante, qui témoignait assez la douce agitation de son cœur pendant cette occupation.
Jusque-là j'étais tout entier à l'amour, bientôt il fit place à la fureur. Qui croyez-vous qui veuille me perdre auprès de cette femme que j'adore? Quelle furie supposez-vous assez méchante pour tramer une pareille noirceur? Vous la connaissez: c'est votre amie, votre parente, c'est Mme de Volanges. Vous n'imaginez pas quel tissu d'horreurs l'infernale mégère lui a écrit sur mon compte. C'est elle, elle seule, qui a troublé la sécurité de cette femme angélique; c'est par ses conseils, par ses avis pernicieux que je me vois forcé de m'éloigner, c'est à elle enfin que l'on me sacrifie. Ah! sans doute il faut séduire sa fille, mais ce n'est pas assez, il faut la perdre, et puisque l'âge de cette maudite femme la met à l'abri de mes coups, il faut la frapper dans l'objet de ses affections.
Elle veut donc que je revienne à Paris! elle m'y force! soit, j'y retournerai, mais elle gémira de mon retour. Je suis fâché que Danceny soit le héros de cette aventure, il a un fonds d'honneur qui nous gênera; cependant il est amoureux et je le vois souvent, on pourra peut-être en tirer parti. Je m'oublie dans ma colère et je ne songe pas que je vous dois le récit de ce qui s'est passé aujourd'hui. Revenons.
Ce matin, j'ai revu ma sensible prude. Jamais je ne l'avais trouvée si belle. Cela devait être ainsi: le plus beau moment d'une femme, le seul où elle puisse produire cette ivresse de l'âme, dont on parle toujours et qu'on éprouve si rarement, est celui où, assurés de son amour, nous ne le sommes pas de ses faveurs, et c'est précisément le cas où je me trouvais. Peut-être aussi l'idée que j'allais être privé du plaisir de la voir servait-il à l'embellir. Enfin, à l'arrivée du courrier on m'a remis votre lettre du 27, et pendant que je la lisais j'hésitais encore pour savoir si je tiendrais ma parole, mais j'ai rencontré les yeux de ma belle et il m'aurait été impossible de lui rien refuser.
J'ai donc annoncé mon départ. Un moment après, Mme de Rosemonde nous a laissés seuls, mais j'étais encore à quatre pas de la farouche personne, que se levant avec l'air de l'effroi: «Laissez-moi, laissez-moi, monsieur, m'a-t-elle dit, au nom de Dieu, laissez-moi.» Cette prière fervente, qui décelait son émotion, ne pouvait que m'animer davantage. Déjà j'étais auprès d'elle et je tenais ses mains qu'elle avait jointes avec une expression tout à fait touchante; là je commençais de tendres plaintes, quand un démon ennemi ramena Mme de Rosemonde. La timide dévote, qui a en effet quelques raisons de craindre, en a profité pour se retirer.
Je lui ai pourtant offert la main qu'elle a acceptée, et augurant bien de cette douceur, qu'elle n'avait pas eue depuis longtemps, tout en recommençant mes plaintes j'ai essayé de serrer la sienne. Elle a d'abord voulu la retirer, mais sur une instance plus vive elle s'est livrée d'assez bonne grâce, quoique sans répondre ni à ce geste, ni à mes discours. Arrivé à la porte de son appartement j'ai voulu baiser cette main, avant de la quitter. La défense a commencé par être franche, mais un _songez donc que je pars_, prononcé bien tendrement, l'a rendue gauche et insuffisante. A peine le baiser a-t-il été donné, que la main a retrouvé sa force pour échapper et que la belle est entrée dans son appartement, où était sa femme de chambre. Ici finit mon histoire.
Comme je présume que vous serez demain chez la maréchale de..., où sûrement je n'irai pas vous trouver, comme je me doute bien aussi qu'à notre première entrevue nous aurons plus d'une affaire à traiter, et notamment celle de la petite Volanges, que je ne perds pas de vue, j'ai pris le parti de me faire précéder par cette lettre, et toute longue qu'elle est, je ne la fermerai qu'au moment de l'envoyer à la poste, car au terme où j'en suis, tout peut dépendre d'une occasion, et je vous quitte pour aller l'épier.
_P.-S. à huit heures du soir._
Rien de nouveau, pas le plus petit moment de liberté, du soin même pour l'éviter. Cependant, autant de tristesse que la décence en permettait, pour le moins. Un autre événement, qui peut ne pas être indifférent, c'est que je suis chargé d'une invitation de Mme de Rosemonde à Mme de Volanges, pour venir passer quelque temps chez elle à la campagne.
Adieu, ma belle amie, à demain ou après-demain au plus tard.
_De..., ce 28 août 17**._
LETTRE XLV
_La Présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES._
M. de Valmont est parti ce matin, madame, vous m'avez paru tant désirer ce départ que j'ai cru devoir vous en instruire. Mme de Rosemonde regrette beaucoup son neveu, dont il faut convenir qu'en effet la société est agréable; elle a passé toute la matinée à m'en parler avec la sensibilité que vous lui connaissez, elle ne tarissait pas sur son éloge. J'ai cru lui devoir la complaisance de l'écouter sans la contredire, d'autant qu'il faut avouer qu'elle avait raison sur beaucoup de points. Je sentais de plus que j'avais à me reprocher d'être la cause de cette séparation, et je n'espère pas pouvoir la dédommager du plaisir dont je l'ai privée. Vous savez que j'ai naturellement peu de gaieté et le genre de vie que nous allons mener ici n'est pas fait pour l'augmenter.
Si je ne m'étais pas conduite d'après vos avis, je craindrais d'avoir agi un peu légèrement, car j'ai vraiment été peinée de la douleur de ma respectable amie, elle m'a touchée au point que j'aurais volontiers mêlé mes larmes aux siennes.
Nous vivons à présent dans l'espoir que vous accepterez l'invitation que M. de Valmont doit vous faire, de la part de Mme de Rosemonde, de venir passer quelque temps chez elle. J'espère que vous ne doutez pas du plaisir que j'aurai à vous y voir, et en vérité vous nous devez ce dédommagement. Je serai fort aise de trouver cette occasion de faire une connaissance plus prompte avec Mlle Volanges, et d'être à la portée de vous convaincre de plus en plus des sentiments respectueux, etc.
_De..., ce 29 août 17**._
LETTRE XLVI
_Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES._
Que vous est-il donc arrivé, mon adorable Cécile? Qui a pu causer en vous un changement si prompt et si cruel? Que sont devenus vos serments de ne jamais changer? Hier encore, vous les réitériez avec tant de plaisir! Qui peut aujourd'hui vous les faire oublier? J'ai beau m'examiner, je ne puis en trouver la cause en moi, et il m'est affreux d'avoir à la chercher en vous. Ah! sans doute vous n'êtes ni légère, ni trompeuse, et même dans ce moment de désespoir, un soupçon outrageant ne flétrira point mon âme. Cependant, par quelle fatalité n'êtes-vous plus la même? Non, cruelle, vous ne l'êtes plus! La tendre Cécile, la Cécile que j'adore et dont j'ai reçu les serments n'aurait point évité mes regards, n'aurait point contrarié le hasard heureux qui me plaçait auprès d'elle; ou si quelque raison que je ne peux concevoir, l'avait forcée à me traiter avec tant de rigueur, elle n'eût pas au moins dédaigné de m'en instruire.
Ah! vous ne savez pas, vous ne saurez jamais, ma Cécile, ce que vous m'avez fait souffrir aujourd'hui, ce que je souffre encore en ce moment. Croyez-vous donc que je puisse vivre et ne plus être aimé de vous? Cependant, quand je vous ai demandé un mot, un seul mot, pour dissiper mes craintes, au lieu de me répondre vous avez feint de craindre d'être entendue; et cet obstacle, qui n'existait pas alors, vous l'avez fait naître aussitôt par la place que vous avez choisie dans le cercle. Quand forcé de vous quitter je vous ai demandé l'heure à laquelle je pourrais vous revoir demain, vous avez feint de l'ignorer et il a fallu que ce fût Mme de Volanges qui m'en instruisît. Ainsi ce moment toujours si désiré qui doit me rapprocher de vous, demain ne fera naître en moi que de l'inquiétude, et le plaisir de vous voir, jusqu'alors si cher à mon cœur, sera remplacé par la crainte de vous être importun.
Déjà, je le sens, cette crainte m'arrête et je n'ose vous parler de mon amour. Ce _je vous aime_, que j'aimais tant à répéter quand je pouvais l'entendre à mon tour, ce mot si doux qui suffisait à ma félicité, ne m'offre plus, si vous êtes changée, que l'image d'un désespoir éternel. Je ne puis croire pourtant que ce talisman de l'amour ait perdu toute sa puissance et j'essaie de m'en servir encore[22]. Oui, ma Cécile, _je vous aime_. Répétez donc avec moi cette expression de mon bonheur. Songez que vous m'avez accoutumé à l'entendre et que m'en priver c'est me condamner un tourment qui, de même que mon amour, ne finira qu'avec ma vie.
_De..., ce 29 août 17**._
[22] Ceux qui n'ont pas eu l'occasion de sentir quelquefois le prix d'un mot, d'une expression consacrés par l'amour, ne trouveront aucun sens dans cette phrase.
LETTRE XLVII
_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
Je ne vous verrai pas encore aujourd'hui, ma belle amie, et voici mes raisons, que je vous prie de recevoir avec indulgence.
Au lieu de revenir hier directement, je me suis arrêté chez la comtesse de ***, dont le château se trouvait presque sur ma route et à qui j'ai demandé à dîner. Je ne suis arrivé à Paris que vers les sept heures et je suis descendu à l'Opéra, où j'espérais que vous pouviez être.
L'Opéra fini, j'ai été revoir mes amies au foyer; j'y ai retrouvé mon ancienne Émilie entourée d'une cour nombreuse, tant en femmes qu'en hommes, à qui elle donnait le soir même à souper à P... Je ne fus pas plus tôt entré dans ce cercle que je fus prié du souper par acclamation. Je le fus aussi par une petite figure grosse et courte qui me baragouina une invitation en français de Hollande, et que je reconnus pour le véritable héros de la fête. J'acceptai.
J'appris, dans ma route, que la maison où nous allions était le prix convenu des bontés d'Émilie pour cette figure grotesque, et que ce souper était un véritable festin de noce. Le petit homme ne se possédait pas de joie dans l'attente du bonheur dont il allait jouir; il m'en parut si satisfait, qu'il me donna envie de le troubler, ce que je fis en effet.
La seule difficulté que j'éprouvai fut de décider Émilie, que la richesse du bourgmestre rendait un peu scrupuleuse. Elle se prêta cependant, après quelques façons, au projet que je donnai de remplir de vin ce petit tonneau à bière et de le mettre ainsi hors de combat pour toute la nuit.
L'idée sublime que nous nous étions formée d'un buveur hollandais nous fit employer tous les moyens connus. Nous réussîmes si bien qu'au dessert il n'avait déjà plus la force de tenir son verre, mais la secourable Émilie et moi l'entonnions à qui mieux mieux. Enfin, il tomba sous la table, dans une ivresse telle qu'elle doit au moins durer huit jours. Nous nous décidâmes alors à le renvoyer à Paris, et comme il n'avait pas gardé sa voiture, je le fis charger dans la mienne, et je restai à sa place. Je reçus ensuite les compliments de l'assemblée qui se retira bientôt après et me laissa maître du champ de bataille. Cette gaieté, et peut-être ma longue retraite, m'ont fait trouver Émilie si désirable que je lui ai promis de rester avec elle jusqu'à la résurrection du Hollandais.
Cette complaisance de ma part est le prix de celle qu'elle vient d'avoir, de me servir de pupitre pour écrire à ma belle dévote à qui j'ai trouvé plaisant d'envoyer une lettre écrite du lit et presque d'entre les bras d'une fille, interrompue même pour une infidélité complète, et dans laquelle je lui rends un compte exact de ma situation et de ma conduite. Émilie, qui a lu l'épître, en a ri comme une folle, et j'espère que vous en rirez aussi.
Comme il faut que ma lettre soit timbrée de Paris, je vous l'envoie; je la laisse ouverte. Vous voudrez bien la lire, la cacheter et la faire mettre à la poste. Surtout n'allez pas vous servir de votre cachet ni même d'aucun emblème amoureux, une tête seulement. Adieu, ma belle amie.
_P.-S._--Je rouvre ma lettre, j'ai décidé Émilie à aller aux Italiens... Je profiterai de ce temps pour aller vous voir. Je serai chez vous à six heures au plus tard et, si cela vous convient, nous irons ensemble, vers les sept heures, chez Mme de Volanges. Il sera décent que je ne diffère pas l'invitation que j'ai à lui faire de la part de Mme de Rosemonde, de plus, je serai bien aise de voir la petite Volanges.
Adieu, très belle dame. Je veux avoir tant de plaisir à vous embrasser que le chevalier puisse en être jaloux.
_De P..., ce 30 août 17**._
LETTRE XLVIII
_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._
_Timbrée de Paris._
C'est après une nuit orageuse et pendant laquelle je n'ai pas fermé l'œil, c'est après avoir été sans cesse ou dans l'agitation d'une ardeur dévorante, ou dans l'entier anéantissement de toutes les facultés de mon âme, que je viens chercher auprès de vous, madame, un calme dont j'ai besoin et dont pourtant je n'espère pas jouir encore. En effet, la situation où je suis en vous écrivant me fait connaître plus que jamais la puissance irrésistible de l'amour; j'ai peine à conserver assez d'empire sur moi pour mettre quelque ordre dans mes idées, et déjà je prévois que je ne finirai pas cette lettre sans être obligé de l'interrompre. Quoi! ne puis-je donc espérer que vous partagerez quelque jour le trouble que j'éprouve en ce moment? J'ose croire cependant que si vous le connaissiez bien vous n'y seriez pas entièrement insensible. Croyez-moi, madame, la froide tranquillité, le sommeil de l'âme, image de la mort, ne mènent point au bonheur, les passions actives peuvent seules y conduire, et malgré les tourments que vous me faites éprouver, je crois pouvoir assurer sans crainte que, dans ce moment, je suis plus heureux que vous. En vain m'accablez-vous de vos rigueurs désolantes, elles ne n'empêchent point de m'abandonner entièrement à l'amour, et d'oublier dans le délire qu'il me cause le désespoir auquel vous me livrez. C'est ainsi que je veux me venger de l'exil auquel vous me condamnez. Jamais je n'eus tant de plaisir en vous écrivant; jamais je ne ressentis dans cette occupation une émotion si douce et cependant si vive. Tout semble augmenter mes transports; l'air que je respire est plein de volupté, la table même sur laquelle je vous écris, consacrée pour la première fois à cet usage, devient pour moi l'autel sacré de l'amour; combien elle va s'embellir à mes yeux! j'aurai tracé sur elle le serment de vous aimer toujours! Pardonnez, je vous en supplie, au désordre de mes sens. Je devrais peut-être m'abandonner moins à des transports que vous ne partagez pas; il faut vous quitter un moment pour dissiper une ivresse qui s'augmente à chaque instant et qui devient plus forte que moi.
Je reviens à vous, madame, et sans doute j'y reviens toujours avec le même empressement. Cependant le sentiment du bonheur a fui loin de moi, il a fait place à celui des privations cruelles. A quoi me sert-il de vous parler de mes sentiments si je cherche en vain les moyens de vous convaincre? Après tant d'efforts réitérés, la confiance et la force m'abandonnent à la fois. Si je me retrace encore les plaisirs de l'amour, c'est pour sentir plus vivement le regret d'en être privé. Je ne me vois de ressource que dans votre indulgence et je sens trop, dans ce moment, combien j'en ai besoin pour espérer de l'obtenir. Cependant, jamais mon amour ne fut plus respectueux, jamais il ne dut moins vous offenser; il est tel, j'ose le dire, que la vertu la plus sévère ne devrait pas le craindre; mais je crains moi-même de vous entretenir plus longtemps de la peine que j'éprouve. Assuré que l'objet qui la cause ne la partage pas, il ne faut pas au moins abuser de ses bontés, et ce serait le faire que d'employer plus de temps à vous retracer cette douloureuse image. Je ne prends plus que celui de vous supplier de me répondre, et de ne jamais douter de la vérité de mes sentiments.
_Écrite de P..., datée de Paris, le 30 août 17**._
LETTRE XLIX
_CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY._
Sans être ni légère ni trompeuse, il me suffit, monsieur, d'être éclairée sur ma conduite pour sentir la nécessité d'en changer; j'en ai promis le sacrifice à Dieu, jusqu'à ce que je puisse lui offrir aussi celui de mes sentiments pour vous, que l'état religieux dans lequel vous êtes rend plus criminels encore. Je sens bien que cela me fera de la peine, et je ne vous cacherai même pas que depuis avant-hier j'ai pleuré toutes les fois que j'ai songé à vous. Mais j'espère que Dieu me fera la grâce de me donner la force nécessaire pour vous oublier, comme je la lui demande soir et matin. J'attends même de votre amitié et de votre honnêteté, que vous ne chercherez pas à me troubler dans la bonne résolution qu'on m'a inspirée et dans laquelle je tâche de me maintenir. En conséquence, je vous demande d'avoir la complaisance de ne me plus écrire, d'autant que je vous préviens que je ne vous répondrais plus et que vous me forceriez d'avertir maman de tout ce qui se passe, ce qui me priverait tout à fait du plaisir de vous voir.
Je n'en conserverai pas moins pour vous tout l'attachement qu'on puisse avoir sans qu'il y ait du mal; et c'est bien de toute mon âme que je vous souhaite toute sorte de bonheur. Je sens bien que vous allez ne plus m'aimer autant, et que peut-être vous en aimerez bientôt une autre mieux que moi. Mais ce sera une pénitence de plus de la faute que j'ai commise en vous donnant mon cœur, que je ne devais donner qu'à Dieu et à mon mari, quand j'en aurai un. J'espère que la miséricorde divine aura pitié de ma faiblesse et qu'elle ne me donnera de peine que ce que j'en pourrai supporter.
Adieu, monsieur; je peux bien vous assurer que s'il m'était permis d'aimer quelqu'un, ce ne serait jamais que vous que j'aimerais. Mais voilà tout ce que je peux vous dire, et c'est peut-être même plus que je ne devrais.
_De..., ce 31 août 17**._
LETTRE L
_La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT._
Est-ce donc ainsi, monsieur, que vous remplissez les conditions auxquelles j'ai consenti à recevoir quelquefois de vos lettres? Et puis-je ne _pas avoir à m'en plaindre_, quand vous ne m'y parlez que d'un sentiment auquel je craindrais encore de me livrer, quand même je le pourrais sans blesser tous mes devoirs?
Au reste, si j'avais besoin de nouvelles raisons pour conserver cette crainte salutaire, il me semble que je pourrais les trouver dans votre dernière lettre. En effet, dans le moment même où vous croyez faire l'apologie de l'amour, que faites-vous au contraire, que m'en montrer les orages redoutables? Qui peut vouloir d'un bonheur acheté au prix de la raison et dont les plaisirs peu durables sont au moins suivis des regrets, quand ils ne le sont pas des remords?