Les liaisons dangereuses Lettres recueillies dans une Société et publiées pour l'instruction de quelques autres

Part 1

Chapter 13,507 wordsPublic domain

Au lecteur.

Cette version numérisée reproduit, dans son intégralité, l'édition de 1913. Les notes ont été renumérotées et placées directement après le paragraphe auquel elles se rapportent.

Quelques erreurs typographiques évidentes ont été corrigées. La liste de ces corrections se trouve à la fin du texte.

Enfin, quelques erreurs de ponctuation ont été tacitement corrigées.

LES LIAISONS DANGEREUSES

OU

LETTRES RECUEILLIES DANS UNE SOCIÉTÉ ET PUBLIÉES POUR L'INSTRUCTION DE QUELQUES AUTRES

_Il a été tiré de cet ouvrage_

10 exemplaires sur Japon Impérial (1 à 10)

25 exemplaires sur papier d'Arches (11 à 35)

Droits de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède, la Norvège et le Danemark.

LES MAITRES DE L'AMOUR

L'Œuvre de Choderlos de Laclos

LES LIAISONS DANGEREUSES

OU

_Lettres recueillies dans une Société et publiées pour l'instruction de quelques autres_

(Texte intégral d'après l'édition de 1782)

Ouvrage orné de douze illustrations hors texte D'APRÈS LES GRAVURES DE FRAGONARD FILS, MONNET ET Mlle GÉRARD

(_Édition de Londres, 1796_)

PARIS BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX 4, RUE DE FURSTENBERG, 4

MCMXIII

INTRODUCTION

La biographie de Pierre-Ambroise-François Choderlos de Laclos tient en quelques lignes. Né à Amiens en 1741, admis dans l'armée à dix-huit ans, capitaine du génie à trente-sept, il fut attaché à la maison du duc d'Orléans en qualité de secrétaire des commandements. Puis nous le retrouvons successivement secrétaire général de l'Administration des hypothèques, général de brigade commandant l'artillerie de l'armée du Rhin, enfin inspecteur général de l'artillerie de l'armée de Naples. Il mourut à Tarente le 5 novembre 1803.

La physionomie de ce soldat-écrivain a été souvent esquissée; elle le fut de fort bonne main par M. Ad. Van Bever, dans l'édition luxueuse publiée en 1908.

La question de l'identification des personnages de son célèbre roman est réglée aussi, ainsi que l'a établi M. Van Bever, par les souvenirs d'Alexandre de Tilly et de Stendhal (_Vie de Henry Brulard_).

_Les Liaisons dangereuses_ ont été composées à Grenoble, alors que l'auteur y était officier d'artillerie, et certains personnages de la ville ont pu servir de modèles à l'auteur, mais des personnages ignorés, oubliés, sans relief d'aucune sorte, tandis que les héros et héroïnes de Laclos pourraient être accusés d'un relief trop puissant.

Allut, dissertant sur _Aloysia Sigea_ de Chorier, «le livre infâme dont l'auteur était avocat au Parlement de Grenoble, le traducteur aussi, et l'éditeur un de messieurs les gens du roi», déclare d'abord que les mœurs de la magistrature et du barreau de Grenoble lui inspirent quelque défiance. Il ajoute qu'un siècle plus tard, on voit l'auteur d'un autre livre impudique choisir ses types de débauche et de perversité dans cette même société, dont les devanciers avaient applaudi à ce déplorable scandale ou contribué, par une tolérance coupable, à l'œuvre de corruption froidement méditée par Chorier.

«J'ai ouï raconter, dit enfin Allut, par M. G. de L... que Choderlos de Laclos avait donné à son père, officier, comme lui, dans un régiment d'artillerie alors en garnison à Grenoble, un exemplaire de son roman, sur les marges duquel il avait écrit de sa main le nom de chacun de ceux, hommes et femmes, qu'il avait mis en scène, et qui tous appartenaient aux plus hautes classes de la société dans cette ville. Les aventures et les orgies étaient connues; l'auteur n'avait eu qu'à les raconter sous des noms d'emprunt[1].»

[1] P. Allut. _Aloysia Sigea et Nicolas Chorier_, Lyon, 1862, p. 61.

Ces lignes sévères, trop sévères, sont comme un écho des implacables appréciations des contemporains de Laclos. Nous voudrions précisément évoquer, par quelques citations, l'atmosphère de l'époque où les Lettres furent publiées. Ce fut, on le sait, comme la bombe de l'anarchiste éclatant dans un milieu tranquille, satisfait de tout son inconscient dévergondage.

Dès le 15 avril 1782, Grimm se fait l'interprète de l'émotion publique:

«_15 avril 1782._--Depuis plusieurs années, il n'a pas encore paru de roman dont le succès ait été aussi brillant que celui des _Liaisons dangereuses, ou Lettres recueillies dans une société, et publiées pour l'instruction de quelques autres_, par M. C*** de L***, avec cette épigraphe: _J'ai vu les mœurs de mon temps, et j'ai publié ces Lettres_. M. C*** de L*** est M. Choderlos de Laclos, officier d'artillerie; il n'était connu jusqu'ici que par quelques pièces fugitives insérées dans l'_Almanach des Muses_, et plus particulièrement par une certaine _Épître à Margot_ qui manqua lui faire une tracasserie assez sérieuse à cause d'une allusion peu obligeante pour Mme la comtesse Du Barry, dont la faveur, alors au comble, voulait être respectée.

«On a dit de M. Rétif de La Bretonne qu'il était _le Rousseau du ruisseau_. On serait tenté de dire que M. de La Clos est le Rétif de la bonne compagnie. Il n'y a point d'ouvrage, en effet, sans en excepter ceux de Crébillon et de tous ses imitateurs, où le désordre des principes et des mœurs de ce qu'on appelle la bonne compagnie et de ce qu'on ne peut guère se dispenser d'appeler ainsi, soit peint avec plus de naturel, de hardiesse et d'esprit: on ne s'étonnera donc point que peu de nouveautés aient été reçues avec autant d'empressement; il faut s'étonner encore moins de tout le mal que les femmes se croient obligées d'en dire; quelque plaisir que leur ait pu faire cette lecture, il n'a pas été exempt de chagrin: comment un homme qui les connaît si bien et qui garde si mal leur secret ne passerait-il pas pour un monstre? Mais, en le détestant, on le craint, on l'admire, on le fête; l'homme du jour et son historien, le modèle et le peintre sont traités à peu près de la même manière.

«En disant que le comte de Valmont, l'un des principaux personnages du nouveau roman, parvient, à force d'intrigue et de séduction, à triompher de la vertu d'une nouvelle Clarisse, abuse en même temps de l'innocence d'une jeune personne, les sacrifie l'une et l'autre à l'amusement d'une courtisane et finit par les réduire toutes deux au désespoir, on pourrait bien faire soupçonner que c'est là, selon toute apparence, le héros de notre histoire. Eh bien! tout sublime qu'il est dans son genre, ce caractère n'est encore que très subordonné à celui de la marquise de Merteuil, qui l'inspire, qui le guide, qui le surpasse à tous égards et qui joint encore à tant de ressources celle de conserver la réputation de la femme du monde la plus vertueuse et la plus respectable. Valmont n'est, pour ainsi dire, que le ministre secret de ses plaisirs, de ses haines et de sa vengeance; c'est un vrai Lovelace en femme; et comme les femmes semblent destinées à exagérer toutes les qualités qu'elles prennent, bonnes ou mauvaises, celle-ci, pour ne point manquer à la vraisemblance, se montre aussi très supérieure à son rival.

«On croit bien qu'après avoir présenté à ses lecteurs des personnages si vicieux, si coupables, l'auteur n'a pas osé se dispenser d'en faire justice; aussi l'a-t-il fait. M. de Valmont et Mme de Merteuil finissent par se brouiller, un peu légèrement, à la vérité, mais des personnes de ce mérite sont très capables de se brouiller ainsi. M. de Valmont est tué par l'ami qu'il a trahi; la conduite de Mme de Merteuil est enfin démasquée; pour que sa punition soit encore plus effrayante, on lui donne la petite vérole, qui la défigure affreusement; elle y perd même un œil, et, pour exprimer combien cet accident l'a rendue hideuse, on fait dire au marquis de *** que _la maladie l'a retournée et qu'à présent son âme est sur sa figure_, etc.

«Toutes les circonstances de ce dénoûment, assez brusquement amenées, n'occupent guère que quatre ou cinq pages; en conscience, peut-on présumer que ce soit assez de morale pour détruire le poison répandu dans quatre volumes de séduction, où l'art de corrompre et de tromper se trouve développé avec tout le charme que peuvent lui prêter les grâces de l'esprit et de l'imagination, l'ivresse du plaisir et le jeu très entraînant d'une intrigue aussi facile qu'ingénieuse? Quelque mauvaise opinion qu'on puisse avoir de la société en général et de celle de Paris en particulier, on y rencontrerait, je pense, peu de liaisons aussi dangereuses, pour une jeune personne, que la lecture des _Liaisons dangereuses_ de M. de La Clos. Ce n'est pas qu'on prétende l'accuser ici, comme l'ont fait quelques personnes, d'avoir imaginé à plaisir des caractères tellement monstrueux qu'ils ne peuvent jamais avoir existé: on cite plus d'une société qui a pu lui en fournir l'idée; mais, en peintre habile, il a cédé à l'attrait d'embellir ses modèles pour les rendre plus piquants, et c'est par là même que la peinture qu'il en fait est devenue bien plus propre à séduire ses lecteurs qu'à les corriger.

«Un des reproches qu'on a fait le plus généralement à M. de La Clos, c'est de n'avoir pas donné aux méchancetés qu'il fait faire à ses héros un motif assez puissant pour en rendre au moins le projet plus vraisemblable. Le motif qui les fait concevoir est, en effet, assez frivole; c'est pour punir le comte de Gercourt de l'avoir quittée pour je ne sais quelle intendante que Mme de Merteuil emploie toutes les ressources de son esprit et toute l'adresse de son ami à perdre la jeune personne qu'il doit épouser. «Prouvons-lui, dit-elle à Valmont, qu'il n'est qu'un sot; il le sera sans doute un jour; ce n'est pas là ce qui m'embarrasse, mais le plaisant serait qu'il débutât par là...» Et c'est là l'objet important de tant d'intrigues, de tant de perfidies.

«On peut douter si Valmont est amoureux de l'aimable présidente de Tourvel; en employant, pour la séduire, tout l'artifice imaginable, il semble qu'il n'ait d'autre but que celui d'assurer au vice l'espèce d'avantage qu'il peut usurper quelques moments sur la vertu même la plus pure. Mais ne pourrait-on pas faire le même reproche au caractère que Richardson donne à Lovelace? Lovelace est-il vraiment amoureux de Clarisse? Comme Valmont, il ne cherche _que le charme des longs combats et les détails d'une pénible défaite_.

«Ce n'est pas sans quelque regret qu'on se permet d'en convenir; mais l'expérience le prouve trop bien tous les jours: à en juger par la conduite de beaucoup de gens, il faut bien que le vice ait ses plaisirs comme la vertu; et ce qui constitue décidément le caractère du méchant comme celui de l'homme vertueux, c'est de l'être sans aucun objet d'utilité personnelle et pour le seul plaisir de l'être. La société donne aux hommes tant de besoins, tant d'espèces d'amour-propre à contenter, elle leur laisse tant d'inquiétude, tant d'activité dont on ne sait le plus souvent que faire! Si la bonne compagnie offre assez de gens aimables qui ne trouvent que dans la tracasserie et dans les méchancetés de quoi occuper le vide de leur cœur, l'inutilité de leur existence, pourquoi refuser à Mme de Merteuil, au vicomte de Valmont l'honneur d'avoir été de ce nombre?

«Pour avoir une juste idée de tout le talent qu'on ne peut s'empêcher de reconnaître dans l'ouvrage de M. de La Clos, il faut le lire d'un bout à l'autre; il n'y en a pas moins dans l'ensemble que dans les détails. Les caractères y sont parfaitement soutenus; la naïveté de la petite de Volanges est un peu bête, mais elle n'en est que plus vraie, et ce personnage contraste aussi heureusement avec l'esprit de Mme de Merteuil que les vices de celle-ci avec la vertu romanesque de Mme de Tourvel. L'extrême sécurité de Mme de Volanges sur la conduite de sa fille est peut-être ce qu'il y a de moins vraisemblable dans tout l'ouvrage; elle est justifiée cependant autant qu'elle peut l'être et par l'adresse de Mme de Merteuil et par cette confiance qu'une femme dont la vie fut toujours irréprochable prend si naturellement dans tout ce qui l'entoure. On peut croire sans peine que la fille d'une Mme de Merteuil serait, à coup sûr, mieux gardée que ne l'est la petite de Volanges; l'expérience du vice a, sur ce point, de grands avantages sur les habitudes de la vertu.

«Parmi les épisodes qui enrichissent cette ingénieuse production, on ne peut se refuser au plaisir de citer celui de la fameuse aventure des Inséparables, dans laquelle le joli Prévan, après avoir triomphé glorieusement, dans la même nuit, de trois jeunes beautés, oblige le lendemain leurs amants à lui pardonner cette triple trahison, et à se croire ses meilleurs amis. L'aventure de Mme de Merteuil avec ce même Prévan est peut-être encore plus piquante. Son ami Valmont l'exhorte à s'en défier: «S'il peut gagner seulement une apparence, lui dit-il, il se vantera et tout sera dit; les sots y croiront, les méchants auront l'air d'y croire; quelles seront vos ressources...» Mme de Merteuil lui répond: «Quant à Prévan, je veux l'avoir, et je l'aurai; il veut le dire, et il ne le dira pas, en deux mots, voilà notre roman...» Et ce roman n'en est pas un; car Mme de Merteuil tient parole.

«Il n'y a pas moins de variété dans le style de ces lettres qu'il n'y en a dans les différents caractères des personnages que l'auteur fait paraître sur la scène. La lettre du vicomte à son chasseur et la réponse de celui-ci ne sont pas au-dessous de celles de Lovelace et de son Joseph Leman; cependant elles n'ont d'autre rapport ensemble que celui d'être également vraies, également originales[2].»

[2] _Correspondance littéraire, philosophique et critique_, par Grimm, Diderot, Raynal, Meister, etc., publiée par Maurice Tourneux. Paris, 1880, t. XIII, pp. 107 et suiv.

Voici maintenant les notes, au jour le jour, de Bachaumont:

«_19 avril 1782._--Le livre à la mode aujourd'hui, c'est-à-dire celui qui fait la matière des conversations, est un roman intitulé _Les Liaisons dangereuses_, en quatre petits volumes. Il est attribué à M. de Laclos; officier d'artillerie, auteur de quelques opuscules en prose et en vers, et surtout de la fameuse _Épître à Margot_, qui parut en 1773, qu'on attribua à M. Dorat, et où la comtesse Dubarry était désignée sensiblement, ce qui obligeait le poète de garder l'anonymat.

«Dans son dernier ouvrage, très noir, qu'on dit un tissu d'horreurs et d'infamies, on lui reproche d'avoir fait aussi ses héros trop ressemblants; on assure, d'ailleurs, qu'il est plein d'intérêt et bien écrit.»

Bien que nous semblions nous éloigner de notre sujet, nous croyons devoir citer cette fameuse _Épître à Margot_, tant de fois reprochée à M. de Laclos:

ÉPITRE A MARGOT

Pourquoi craindrais-je de le dire? C'est Margot qui fixe mon goût: Oui, Margot: cela vous fait rire... Que fait le nom? la chose est tout. Je sais que son humble naissance N'offre point à l'orgueil flatté, La chimérique jouissance Dont s'enivre la vanité; Que née au sein de l'indigence, Jamais un éclat fastueux, Sous le voile de l'opulence, N'a pu dérober ses aïeux; Que sans esprit, sans connaissance, A ces discours fastidieux Succède un stupide silence: Mais Margot a de si beaux yeux, Qu'un seul de ses regards vaut mieux Que fortune, esprit et naissance. Quoi! dans ce monde singulier, Triste jouet d'une chimère, Pour apprendre qui doit me plaire, Irai-je consulter d'Hozier? Non, l'aimable enfant de Cythère Craint peu de se mésallier. Souvent par l'amoureux mystère, Ce dieu, dans ses goûts roturiers, Donne le pas à la bergère, En dépit des seize quartiers. Et qui sait ce qu'à ma maîtresse Garde l'avenir incertain? Margot encor dans sa jeunesse N'est qu'à sa première faiblesse, Laissez-la devenir _catin_; Bientôt, peut-être, le destin La fera marquise ou comtesse. Joli minois, cœur libertin, Font bien des titres de noblesse. Margot est pauvre, j'en conviens; Qu'a-t-elle besoin de richesse? Doux appas, et vive tendresse, Ne sont-ce pas d'assez grands biens? Ne sait-on pas que toute belle Porte son trésor avec elle? Doux trésor, objet des désirs De l'étourdi, comme du sage, Où la nature, d'âge en âge, A su conserver nos plaisirs. Des autres biens qu'a-t-elle à faire? Source de peine et d'embarras, Qui veut en jouir les altère, Qui les garde n'en jouit pas.

De son temps faire un bon usage, Voilà la richesse du sage, Et celle dont Margot fait cas. Margot, en ménagère habile, Mêlant l'agréable à l'utile, Peut aisément suffire à tout. Le travail est fort de son goût; Toute la journée elle file, Et toute la nuit elle... coud. Ainsi, malgré l'erreur commune, Margot me prouve, chaque jour, Que, sans naissance et sa fortune, On peut être heureux en amour.

Reste l'esprit: j'entends d'avance Nos beaux diseurs, docteurs subtils Se récrier. Quoi, diront-ils, Point d'esprit! Quelle jouissance! Que deviendront les doux propos, Les bons contes, les jeux de mots, Dont un amant, avec adresse, Se sert auprès de sa maîtresse, Pour charmer l'ennui du repos! Si l'on est réduit à se taire, Quand tout est fait, que peut-on faire? Ah! les beaux esprits ne sont pas Grands docteurs dans cette science. Mais voyez le bel embarras, Quand tout est fait on recommence, Et même sans recommencer, Il est un plaisir plus facile, Et que l'on goûte sans penser. C'est le sommeil, repos utile Et pour les sens et pour le cœur, Et préférable à la langueur. De cette tendresse importune Qui, n'abondant qu'en beaux discours, Jure cent fois d'aimer toujours, Et ne le pense jamais une.

O toi, dont je porte les fers, Doux objet d'un tendre délire, Le temps que j'emploie à t'écrire Est sans doute un temps que je perds. Jamais tu ne liras ces vers, Margot, car tu ne sais pas lire. Mais pardonne un ancien travers: De penser la triste habitude M'obsède encore, malgré moi, Et je fais mon unique étude Au moins de ne penser qu'à toi. A mes côtés viens prendre place, Le plaisir attend ton retour. Viens; et je troque, dans ce jour, Les lauriers ingrats du Parnasse Contre les myrtes de l'amour[3].

[3] L'_Épître à Margot_ fut publiée intégralement dans _Les Fastes de Louis XV_. Villefranche, chez la veuve Liberté, 1782. Seconde partie, pp. 732 et suiv.

Reprenons les notes des _Mémoires secrets_:

«_14 mai 1782._--Le roman des _Liaisons dangereuses_ a produit tant de tentations, par les allusions qu'on a prétendu y saisir, par la méchanceté avec laquelle chaque lecteur faisait l'application des portraits qui s'y trouvent à des personnes connues, il en a résulté enfin une clef générale, qui embrasse tant de héros et d'héroïnes de société, que la police en a arrêté le débit et a fait défendre aux endroits publics où on le lisait, de le mettre désormais sur leur catalogue.

«L'auteur est fils d'un M. Choderlos, premier commis d'un intendant des finances, il a déjà éprouvé beaucoup de chagrin de la publicité de son ouvrage. Parce qu'il a peint des monstres, on veut qu'il en soit un, _fænum habet in cornu, longe fuge_. Il est allé à son régiment travailler à une justification.»

«_28 mai 1782._--_Les Liaisons dangereuses ou Lettres recueillies dans une société et publiées pour l'instruction de quelques autres_, par M. C... de L...

«Tel est le titre du nouveau roman qui fait tant de bruit aujourd'hui et qu'on prétend devoir marquer dans ce siècle; il est en quatre parties formant quatre petits volumes.

«Il est précédé d'un _Avertissement de l'éditeur_, persiflage, où prévenant les allusions qu'on pourrait trouver dans cet ouvrage, il donne à entendre que ce n'est qu'un roman, un roman gauche même, en ce qu'on y a peint des mœurs corrompues et dépravées, qui ne peuvent être de ce siècle de philosophie, où les hommes sont si honnêtes et les femmes si modestes et si réservées.

«Suit une _Préface du rédacteur_, qui rend compte de la manière dont il a été chargé de publier cette correspondance. Il annonce en avoir élagué beaucoup de lettres et réservé seulement celles nécessaires, soit à l'intelligence des évènements, soit au développement des caractères. Quant au style, on a désiré que, malgré ses incorrections et ses fautes, il le laissât tel qu'il était, afin de conserver surtout la diversité des styles qui en fait un des principaux mérites.»

«_13 juin 1782._--_Les Liaisons dangereuses_ remplissent parfaitement leur titre, et, malgré la réclamation générale élevée contre, on doit regarder ce roman comme très utile, puisque le vice, après avoir triomphé durant tout le cours de l'histoire, finit par être puni cruellement.

«Il y a certainement beaucoup d'art dans l'ouvrage, à ne l'examiner que du côté de la fabrique, et si le principal héros n'est pas aussi vigoureusement peint encore que le Lovelace de Clarisse, il a des teintes propres, plus adaptées à nos mœurs actuelles; c'est un vrai _roué_ du jour; d'ailleurs il est secondé par une femme non moins unique dans son genre et dont l'auteur n'a point de modèle; c'est une création de son imagination. Tous les autres personnages sont également variés; et un mérite fort rare dans ces sortes de romans en lettres, c'est que, malgré la multiplicité des interlocuteurs de tout sexe, de tout rang, de tout genre, de toute morale et d'éducation, chacun a son style particulier très distinct.

«Ce livre doit faire infiniment d'honneur au romancier, qui marche dignement sur les traces de M. de Crébillon le fils[4]».

[4] _Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République des lettres en France depuis 1772 jusqu'à nos jours, ou Journal d'un observateur._ A Londres, chez John Adamson, 1777 et suiv., tome XX.

Voici enfin quelques documents que nous extrayons du dossier donné à la Bibliothèque Nationale par Mme Charles de Laclos, en 1849. Les lettres ci-dessous se trouvent manuscrites dans les feuilles précédant le texte du roman épistolaire. C'est une partie de la correspondance que Laclos échangea, à propos de son livre, avec Mme Riccoboni, avec laquelle il eut l'occasion de collaborer au théâtre.

Il est facile de voir combien les moralistes outrés, les débauchés révoltés menèrent une campagne violente contre l'ouvrage et l'auteur.