Chapter 7
Dans le café vif d'éclatantes colorations et lumineux, le confort du dîner lent et des inconnus observés... Le vin, le jeu; le vin, le jeu, les belles... Et tout-à-coup, très brillante en la rue nocturne, et sur des ombres, la façade de l'Eden-théâtre, Excelsior vu jadis, les cortèges de dansantes femmes; et mon ami, celui qui se va marier, l'excellemment heureux de son bonheur communié, l'aimé, lui, de l'aimée.
--«Je suis rentré chez moi, sans incidents, m'étant seulement rencontré à un homme aimé d'une femme qu'il aime; permettez que je note le cas.»
--«Cas rare certes, un homme qui aime.»
--«Vous croyez?»
--«Il y a si peu de femmes qu'un homme puisse aimer! une femme à qui plusieurs hommes disent qu'ils l'aiment, n'est aimée par aucun.»
C'est mal ce que dit Léa; que lui répondrai-je qui ne la froisse point? pourquoi ne sont-elles pas aimées, toutes et toutes les femmes, si non qu'elles ne veulent être aimées.
--«Si une femme» dis-je «n'est aimée, c'est, souvent, qu'elle ne le veut.»
Et, coupable ou méritoire, toute femme est complice au non-amour de qui l'a vue. Léa sourit, un peu moqueuse; elle considère le feu qui s'éteint; telle à peu près qu'en sa photographie.
--«On vous a remis» dit-elle «tout de suite ma carte chez vous?»
--«Oui; mais si je n'étais pas rentré chez moi?»
--«Vous deviez rentrer.»
--«J'avais une heure à perdre avant venir; je suis resté à la maison.»
--«À quoi faire?»
--«Pas grand chose; j'ai écrit un peu.»
Or la belle nuit, à la croisée, sur le jardin et les arbres, les grands arbres devant ma croisée, le jardin toujours désert et sans fleurs, grandiose, et ce parfum de nuit qui me vient des croisées ouvertes; ainsi, traversant les rues vides et les boulevards bruyants, la même nuit, avec l'orgue-de-Barbarie et les refrains connus, si doux dans l'ombre... le dirai-je à Léa?
--«Venant chez vous ce soir, j'ai été poursuivi par un orgue-de-Barbarie qui remplissait mon chemin de gémissements.»
--«Vous aimez pourtant la musique.»
--«Plus que jamais, mais moins que vous.»
Ses lettres... Léa d'Arsay prie monsieur Daniel Prince... à quoi bon Léa saurait-elle que j'ai relu ses lettres? pour le moins elle se moquerait; et que lui dire de ses tristes lettres? et mes projets, encore renouvelés, de lui sacrifier mon désir! peut-être qu'elle avait raison, et qu'il est rare, l'homme qui aime, et que jamais elle ne fut aimée; moi non plus donc ne l'aimerais-je? hélas, que je l'aime peu, que peu je l'aime, moi qui m'efforce à l'amour; et tâchons si le sacrifice pourrait exalter un amour.
--«Vous avez eu» reprend-elle «une très belle journée.»
--«Une plus belle soirée, malgré l'horrible inconvenance d'un assoupissement communiqué.»
Elle rit.
--«Et, pour finir, une délicieuse promenade en voiture, avec une jeune femme très charmante mais si mauvaise.»
Était-elle, en effet, mauvaise! et le monsieur qui nous suivait sur le boulevard; la butte Montmartre visible dans la brume; la ligne des maisons aux fenêtres claires et des arbres foncés dans la nuit; oui, mais combien charmante en sa feinte dignité, grave et drôle; maintenant charmante sans feintises; elle a redressé sa tête, blonde et blanche, hors la blancheur blonde des étoffes flottantes; et un fin corps d'enfant féminin, gracile, fluet et potelé; un invitant sourire, une promesse aux caresses, une mollesse inclinée à s'abandonner en des bras; car en cette heure où vaine la journée fuit et n'est plus, après la journée quelconque éteinte, c'est ma nuit, l'heure de mon amour.
--«... Oh mon amie... vos lèvres sont frivoles et aux vents d'ici qu'elles s'envolent...»
Et ses mains; et, de ses mains, par mes mains et mes bras et mon coeur, une vapeur, un frémissement, une chaleur, une poignance, cela monte jusqu'à mes yeux; presque chancellerais-je? oh, je te veux; tant pis aux longs respects, aux amours humbles, aux beaux projets, aux tardifs amours préparés si longuement, aux départs, aux renoncements, aux renoncements tant pis, mon amante, si je te veux; et je la regarde, en sa pâleur charnelle et des joies folles annonciatrice, celle que pour un songe je renoncerais. Cependant de mes mains elle tire ses mains; je me recule de deux pas; elle vient vers moi; sur mes épaules elle met ses mains; et, comme d'elle je me grise et déraisonne, elle me parle, en une façon de fée.
--«Vous viendrez samedi à la fête de l'hôtel Continental; vous verrez que je serai jolie...»
Oui, certes, immortellement.
--«... Je serais si attristée de ne pas vous trouver; et puis, je vous ferai honneur...»
Ah, tout séduisante bien-aimée.
--«... Vous m'apporterez, n'est-ce pas, ce tablier pour mon costume...»
Son costume?... oui, ce tablier, cet argent que je lui ai promis... je n'y songeais plus... elle le désire tout de suite... je le lui ai promis; d'ailleurs c'est bien le moins; bah, débarrassons-nous en dès maintenant...
--«Si vous vouliez me dire à peu près ce qu'il vous faut, Léa, et me pardonner de vous en laisser le soin...»
--«Je ne sais pas... cela ferait... tout au plus... une centaine de francs.»
--«Permettez que je vous les remette.»
J'ai un billet de cinquante francs dans mon porte-cartes, plusieurs louis dans mon porte-monnaie; rien que des pièces de vingt francs; cela fera cent dix francs; soit; trois louis et cinquante francs, là, sur la cheminée.
--«Vous êtes gentil» dit Léa.
Vers moi elle revient; je lui ai fait plaisir; ce me coûte encore un peu cher; mais elle sera contente de moi et sera aimable; et puis j'ai ainsi moins de scrupules à rester cette nuit, plus de droits; d'ailleurs ne puis-je donc lui prouver mon amour sans la refuser? si tendrement, si doucement, si bonnement je l'aimerai cette nuit, que ce vaudra toutes paroles et tous renoncements; certes, en sachant me conduire, je réussirai mieux, si je reste avec elle, à lui prouver mon vrai amour; voilà ce qu'il faut faire; et entre ses cheveux, très bas, je lui dis:
--«Ainsi, vous me gardez?»
Ses grands yeux, ses grands yeux étonnés, on dirait apitoyés... que veulent-ils?
--«Oh, pas ce soir; je vous en prie; je ne peux pas...»
Comment? pas ce soir? elle ne veut pas?
--«... La prochaine fois, je vous promets... je ne peux pas.»
Encore, encore, elle ne veut pas?... je ne puis la forcer... vraiment, elle ne veut pas?...
--«Léa, vous ne voulez pas?»
--«Je vous jure...»
Et pourquoi insister?
--«Bonsoir donc.»
Pourquoi lui ai-je demandé? comment n'ai-je pas tenu ma résolution, ne suis-je pas parti comme je le devais et à mon honneur?
--«Bonsoir, mon amie.»
Et j'embrasse son front; délices en allées et impossibles, mortelles et désespérées délices, à quand, oh vous?
--«Venez mercredi à trois heures» dit-elle.
--«Volontiers, je vous remercie.»
Pourquoi ai-je encore voulu l'avoir? hélas, celle qu'encore je ne vais pas avoir! il faut partir; voilà mon par-dessus, mon chapeau.
--«Au revoir» dit-elle, «à mercredi, trois heures.»
Elle a pris le bougeoir et ouvre la porte du salon; Marie est là; nous traversons le vestibule.
--«À mercredi, trois heures» dis-je.
Non, je ne la reverrai plus; je ne la dois plus revoir; à jamais elles ont péri, les possibilités d'aimer à elle et moi; et rien n'est plus que l'infinie tristesse des indéniables inutilités. Blanche et jolie inoubliablement, mon amie me tend sa main.
--«Au revoir.»
--«Au revoir.»
Amicale elle sourit; sur sa poitrine voltigent les lueurs blondes et nocturnes.
(_fin_)
ÉDOUARD DUJARDIN
_Le directeur-gérant_: ÉDOUARD DUJARDIN.
End of Project Gutenberg's Les lauriers sont coupés, by Édouard Dujardin