Les lauriers sont coupés

Chapter 6

Chapter 63,880 wordsPublic domain

Elle se soulève; elle tend un bras; je lui mets son manteau; elle semble se résigner et comme si je la violentais; eh bien, n'est-elle pas mieux maintenant? et que jolie dans les fourrures! les fourrures entouffent son cou; des fourrures sortent ses mains gantées de noir; si elle voulait être gentille, que gentille elle serait! elle est charmante, immobile en cette place, comme enlisée sous les étoffes, sa blanche face comme émergeant des velours, des soieries et des fourrures; si les Desrieux la voyaient! ce serait drôle que quelque ami passât par là; rien ne serait mieux pour moi chez les Desrieux, qu'être aperçu avec elle; ils sont vraiment très à la mode; mais pourquoi se sont-ils tellement obstinés aux souliers à bouts carrés? et de Rivare, s'il se rencontrait, quel émerveillement! demain en déjeunant et se versant force bon vin, il me plaisanterait; il serait si jaloux et tant admirerait! il faudra que je l'invite un de ces soirs à dîner; nous irons au Cirque; non, je le conduirai aux Nouveautés; ainsi plus à propos lui conterai-je mon histoire de Léa. Faut cependant que je parle un peu à Léa; quand elle ne dit rien, je ne sais quoi lui dire; les mêmes choses un jour l'intéressent, l'ennuient un autre; elle est capricieuse pis qu'aucune femme; mais de quoi lui parler? de son théâtre? c'est assommant; c'est un sujet.

--«Savez-vous si vos répétitions commencent bientôt?»

--«Je ne crois pas.»

--«Pourquoi donc?»

--«La pièce fait tous les soirs de l'argent.»

--«Vous savez ce qu'est la nouvelle pièce?»

--«Pas du tout.»

--«Vous ne paraîtrez qu'au troisième acte, m'avez-vous dit.»

--«J'aime beaucoup mieux ne paraître qu'à un seul acte.»

--«Ah?»

--«Je ne comprends pas qu'on veuille paraître à tous les actes quand on n'a pas les premiers rôles. L'année dernière, la petite Manuela a réussi avec ses couplets du dernier acte; voyez au contraire Darvilly qui a beaucoup plus de talent et est beaucoup plus jolie que Manuela; car enfin elle n'a rien de bien extraordinaire, Manuela; la façon dont elle joue cette année le prouve; il est vrai que la pièce est si bête! eh bien, Darvilly qui est en scène pendant la moitié de la pièce, passe inaperçue.»

--«Un peu par sa faute; elle n'est pas excellente.»

--«Elle joue très bien, elle a une très jolie voix, et elle est bien mieux que toutes vos petites figurantes; elles sont trop ridicules à la fin, ces demoiselles; vous êtes toujours à parler d'artistes, de chant, d'art, et quand vous voyez quelqu'un qui sait jouer, vous n'y faites même pas attention.»

Il faut l'arrêter par un compliment.

--«Mais, ma chère amie, il me semble que le succès que vous obtenez tous les soirs prouve le contraire.»

Elle se tait; elle ne s'offense pas; voilà les compliments qui touchent la corde sensible et sont toujours admis.

--«Voyez donc» montre Léa «cette femme en robe claire, de l'autre côté du boulevard; quelle idée, sortir ainsi en cette saison!»

De l'autre côté du boulevard une dame élégamment vêtue, d'une toilette claire.

--«C'est drôle en effet; elle n'est pas mal d'ailleurs, la toilette.»

--«Mais en cette saison!»

Elle me regarde, avec un demi sourire, un air étonné.

--«Il est vrai que ce n'est pas dans l'usage.»

--«N'est-ce pas?»

Elle n'entend pas, ma pauvre Léa, que je me moque d'elle et qu'elle est ridicule; elle a des étonnements et des indignations si peu motivés; elle n'en revenait pas, cet après-midi, de l'histoire de Jacques.

--«Il n'y a presque personne» dit-elle «ce soir dans les rues.»

--«C'est pourtant une belle soirée.»

--«Oui, mais un peu fraîche.»

--«Je suis sûr que vous avez froid; pourquoi ne voulez-vous pas rentrer?»

--«Mais non, je n'ai pas froid.»

Elle s'entête; elle a froid; elle ne veut pas l'avouer; qu'étranges sont les femmes! il est certain que l'air fraîchit; dans les arbres est une brise plus forte; voici déjà la place des Ternes; jamais nous n'irons jusqu'aux Champs-élysées; il n'y a personne sur le boulevard; les rues sont affreusement tristes; pour aller jusqu'aux Champs-élysées, nous ne rentrerons pas avant minuit ou une heure.

--«Il fait froid» dit Léa; «si vous voulez, rentrons.»

Ah, enfin.

--«Cocher, nous retournons; rue Stévens, quatorze.»

Le cocher arrête; la voiture tourne; le cheval, maintenu, se raidit; nous partons; le trot recommence; également, le trot du cheval, et la trépidation dans la voiture; encore le roulement monotone; claque le fouet longuement; une voiture au près de nous; elle nous dépasse; pourquoi allons-nous si lentement? sur le trottoir deux très vieilles gens; le bruit des roues; le léger cahotement; de nouveau, le parc Monceau, la rotonde; dans un quart d'heure nous serons arrivés; que va me dire Léa? je monterai avec elle; il faut que je monte avec elle; avec elle j'entrerai dans sa chambre; me laissera-t-elle? l'autre jour elle a voulu que tout de suite je partisse; oui, mais habituellement j'attends jusqu'à ce qu'elle commence se déshabiller; quand nous arriverons avec la voiture devant sa porte, faudra, par prudence, que je lui demande à l'accompagner; elle descendra de voiture la première; puisqu'elle est à droite, elle sera du côté du trottoir; elle consentira au moins à ce que je la ramène dans sa chambre; alors que me dira-t-elle? me laissera-t-elle enfin rester? non, cela est invraisemblable; je ne voudrais non plus; un quart d'heure me suffira, dans sa chambre, pendant qu'elle ôtera son manteau et son chapeau; si pourtant elle voulait me garder! elle doit penser que ce lui est nécessaire, un jour ou l'autre, une fois à la fin; ce soir elle paraît s'être arrangée pour être libre; si c'était ce soir! si ce n'était pas encore ce soir! il faut pourtant qu'elle se décide; elle ne peut s'imaginer que je veuille toujours être un amant platonique; je ne lui ai jamais déclaré, en somme, pareille intention; elle ne doit pas s'imaginer non plus qu'elle m'ait réduit à tout endurer d'elle sans en rien obtenir; oh, que de trouble! L'affilée longue des lumières se rapproche; d'autres voitures; c'est le boulevard Malesherbes; s'avance notre voiture, Léa et moi; pourquoi plutôt aujourdhui m'accepterait-elle? depuis un si long temps elle réussit à me congédier gentiment; mais je ne lui demandais rien, je n'avais l'air de rien lui demander; alors comment d'elle-même m'aurait-elle prié? voilà ce qui serait admirable, qu'un jour, elle, elle voulût, qu'elle désirât, elle, et qu'elle aimât; et près moi, immobile elle est; hélas, combien lointaine l'espérance! immobile, indifférente et quelconque, elle demeure; vaguement devant soi elle regarde; dans son manteau elle cache ses mains; elle a négligemment devant soi ses yeux ouverts; nous allons en cette nuit calme, sans fatigue; les maisons hautes et mi sombres ont des fenêtres rougement claires; à gauche, les arbres; le trot égal, sur la chaussée, du cheval; le cheval gris blanc qui régulièrement trotte; ici, elle, silencieuse et immobile, qui rêvasse sans doute, elle, indifférente, quelconque, immobile, immobile et sans amour; oh, quand le jour où elle se donnera, si non aimante la voici, blanche silhouette et féminine; mais tout au fond de cette âme n'y aurait-il, humble, ignoré, un très peu de naissante simple amitié? ma constante dévotion n'a pas pu ne point la toucher: l'amour filtre en le coeur aimé; le désir sollicite et attire; c'est un aimant, aimer; pourquoi au profond de son être une affectuosité ne serait-elle née, apte à grandir, féconde d'un amour; alors, si en ses paroles comme en ses yeux elle se tait, hors les voix et les regards et hors rien de l'apparent mais en l'intime cordial germerait l'amitié; berçons-nous en mon souhait le plus chimérique; quelque jour elle aimerait, l'enfant; l'enfant qui est assise là et dont le corps longe mon corps; si frêle, l'enfant insoucieuse qui près moi s'abandonne, dans la nuit fraîche, au songe du ne-pas-penser; vers le ciel clair d'étoiles. Par les confuses routes, les routes indistinctes des horizons, en l'ondoîment de notre marche de rêve, et sous le bas ronflement harmonique des roues dans les rues, le continu enroulement de l'heureuse voiture où les deux nous allons... à ma Léa amoureusement je parle, afin uniquement que des paroles dans le soir à elle montent, et je parle:

--«Mon amie, à quoi rêvez-vous?»

Vers moi elle laisse un regard, pâlement, comme sans pensée; elle se tait; sur les pavés rudement roule la voiture; Léa, de nouveau, en face regarde, muette; elle ne rêve pas, elle ne songe pas, l'ignorante du désir, l'enfant là immobile; à quoi rêvez-vous? à rien; à quoi rêvez-vous? je ne sais; à quoi rêvez-vous? je ne puis; à quoi et à quoi rêvez-vous? à rien, je ne puis, je ne sais, je ne rêve et je ne pense, hélas, hélas; je ne te donnerai pas le rêve, et éternellement seras-tu l'immobile et sans amour? vaguement devant soi elle regarde; le ciel clair, moins clair déjà, encore brille; entre les masses des arbres vogue la voiture; et se dresse hautement la grise apparence du cocher vieux au dos courbé; Léa au près de moi demeure; la pointe de ses bottines transperce ses robes; et voici que sa voix s'entend.

--«Pourvu que Marie n'oublie pas le feu.»

--«Vous avez froid, Léa.»

--«Un peu.»

--«Serrez-vous contre moi.»

Légèrement elle se serre contre moi, et elle sourit, penchant la tête.

--«Bien» dis-je; «ainsi vous vous réchaufferez.»

--«D'un côté, oui».

--«Alors approchez-vous plus.»

--«Voulez-vous être tranquille!»

Doucement elle me gronde; nous sommes dehors; faut de la tenue; oui, des gens nous regardent; quel est ce monsieur élégant qui vient à l'encontre de nous, les yeux sur nous? pourquoi ce monsieur nous regarde-t-il? il continue; c'est ennuyeux enfin; il passe au près de la voiture; voyons s'il se tourne; non, il ne se tourne pas; que nous voulait-il? est-ce que Léa l'a vu? elle n'en a pas fait semblant; voilà un monsieur qui connaît Léa; je suis sûr qu'il est vexé; il m'envie, le bonhomme; dame, tout le monde ne se promène pas en voiture à minuit avec Léa d'Arsay; le voit-on encore, ce monsieur? oui, là-bas; il marche; ah, il se tourne, il se tourne; va, mon ami, tu peux attendre sous l'orme.

--«Voici la place Blanche, Léa; nous serons bientôt chez vous.»

Claquement de fouet dans l'air; la voiture roule sur les pavés sonorement.

--«Voyez donc, Léa; on dirait qu'on démolit cette maison.»

--«Qu'est-ce que cette maison? un café?»

Mais nous approchons; chez vous, disais-je; chez elle donc? bientôt chez elle; l'instant décisif alors?... c'est absurde, se troubler de la sorte, subitement, sans raison; j'ai à moi la plus jolie jeune femme; je viens de me promener avec elle; je vais rentrer chez elle; que voudrais-je de mieux? le monsieur de tout-à-l'heure devait enrager; je suis le plus fortuné des hommes; ah, mortel, mortel ennui! je deviens fou; ne suis-je pas certain d'être heureux, ne dois-je pas l'être?... déjà la place Pigalle; et ce cocher qui va à toute vitesse; le passage Stévens; dans une minute, sa porte; mon Dieu, mon Dieu, que va-t-elle me dire, que va-t-elle faire, que vais-je faire? le cocher ralentit, tourne; elle va me renvoyer encore; ah, sa maison, son affolante chambre; et ce radieux visage... la voiture s'arrête; Léa se lève, elle descend; c'est épouvantable, cette angoisse; ma pauvre amie, enfin voudrait-elle? Léa! elle est descendue... quoi?...

--«Eh bien, vous ne payez pas le cocher?»

Je ne paie pas le cocher; c'est vrai; pardon; deux francs cinquante; voilà... Léa sonne à la porte... je suis perdu; oh... je vous en supplie...

--«Vous me permettez de vous accompagner?»

--«Si vous voulez.»

Sacrebleu; pas dommage... la voiture s'en va... parbleu, montons; quelle heure est-il? il n'est pas minuit; nous avons le temps; quand je rentre tard chez moi, mon concierge me fait attendre des quarts d'heure à la porte; c'est insupportable.

IX

Léa marche devant moi; nous montons; au long des murs pâles, nos ombres; combien ai-je sur moi d'argent? j'avais dans mon porte-cartes cinquante francs, dans ma poche quatre louis; cela fait, cinquante et quatre-vingts, cent trente francs; j'ai d'autre argent chez moi; n'importe, la fin du mois sera pénible; faudra que Léa soit raisonnable; en attendant, montons; nous sommes arrivés; la porte ouverte; Marie.

--«Bonsoir, Marie.»

--«Bonsoir, monsieur.»

Léa:

--«Vous n'avez pas oublié le feu, Marie?»

--«Non, mademoiselle; si mademoiselle veut entrer dans sa chambre...»

Au fond du corridor, la porte du cabinet-de-toilette; derrière est la chambre; nonchalamment s'avance Léa, de sa gentille nonchalance; moi, la suivrai-je? attendre qu'elle me le dise? elle l'oublierait; mais si elle me renvoie; tant pis; ce serait trop bête, rester dans le corridor; j'entre; elle me grondera si elle veut; et je traverse le cabinet-de-toilette, la porte de la chambre; dans la chambre luit le feu de bois; la veilleuse au plafond éclaire aussi; aussi, sur la petite table, deux bougies; Léa, assise, au près du feu; la clarté blanche d'albâtre de la veilleuse, et le feu clairement rouge, sur les bûches incessamment courant, frétillant; dans un fauteuil, au près, la jeune femme; oui, mi cachée, Léa; elle se chauffe, coiffée encore et gantée, immobile, dans une ombre; et luit la flamme montante des deux pareilles bougies; sur sa robe le feu a des reflets, dorés, sombres; oh, la bonne température et molle, dans la chambre!

--«Vous aviez froid, n'est-ce pas, Léa?»

Et elle ne voulait pas rentrer, l'entêtée.

--«Vous devriez retirer votre manteau et votre chapeau.»

Elle demeure, devant le feu, parmi l'ombre éclairée par le feu, dans le fauteuil; maintenant s'entête-t-elle à avoir trop chaud? mais elle se lève, vive, vivement debout; et d'une voix rapide:

--«Oui, il fait trop chaud ici.»

Elle enlève son chapeau, le jette sur le lit; elle réajuste ses cheveux; elle tire ses gants; sur le lit; je vais m'adresser à la cheminée; elle déboutonne son manteau; je vais l'aider.

--«Merci; Marie va m'aider.»

Marie l'aide; je reviens à la cheminée; Marie emporte le manteau; le feu davantage me chauffe les mollets; Léa se tourne; elle sourit.

--«Eh bien, que faites-vous là avec votre chapeau à la main et votre par-dessus boutonné?»

Que veut-elle? elle veut que je quitte mon par-dessus? pourquoi? rester? ce serait possible... je lui ai répondu quelques mots... toujours souriante la voilà...

--«Si vous me le permettez...» disais-je.

Et lentement elle se tourne; lentement, avec des hanchements, vers l'armoire-à-glace, en face de la cheminée; près la croisée, sur une chaise, je mets mon chapeau, mon par-dessus; sur mon par-dessus mon chapeau; Léa, devant l'armoire-à-glace, ordonne les bouillonnés de son corsage sur sa poitrine et le ruban noir de son cou; contre le mur je suis debout, contre le rideau fermé de la fenêtre; dans la glace je vois sa mignonne figure et ses mines jolies, ce corps manifesté et dissimulé successivement par les habillements; c'est la mode admirable de notre temps, qui sait cacher et montrer tour à tour les formes féminines; en des mouvements d'un charme très félin, tandis que tressautent sur son front mat ses cheveux, elle s'approche à moi; y pensé-je? voudrait-elle ce soir? se va-t-elle laisser? elle m'a dit de poser mon par-dessus; quoi alors? vers elle je fais un pas; nous sommes près; nous nous arrêtons; oh, dans son regard, la vraie tendresse! victoire donc? est-ce le jour enfin? câlinement elle murmure:

--«Si vous étiez gentil, vous iriez, là, cinq minutes seulement, dans le salon.»

--«Oui, très bien, comme vous voudrez.»

Sur la cheminée elle prend un bougeoir, allume les bougies; ainsi, elle consent? elle veut que je l'attende?

--«Vous allez attendre ici; cinq minutes; surtout ne jouez pas de piano.»

Et refermant la porte:

--«À tout-à-l'heure.»

De nouveau me voici dans le salon; combien autre qu'il y a une heure! évidemment Léa veut que je reste, évidemment; sans cela, elle ne me ferait pas attendre qu'elle ait achevé sa toilette; et si aimable elle est ce soir! je n'ai pas à en douter, elle veut que je reste; mais pourquoi ce soir-ci plutôt qu'un autre? et pourquoi pas ce soir-ci? je n'en dois pas douter, elle me garde; quelle émotion cette idée me donne! dire que tout-à-l'heure elle m'appellera, et que dans sa chambre je rentrerai, et qu'entre mes bras je la tiendrai, que je déferai ses soyeux, longs, parfumés vêtements, et qu'en son triomphal lit tout-à-l'heure je l'aurai! Ne nous grisons pas; voyons; faut faire attention à ce que je vais faire; d'abord il serait bon que je prisse toutes mes précautions pendant que je suis seul; depuis le boulevard Sébastopol, voilà presque six heures que je n'ai uriné; le cabinet est à gauche dans l'antichambre; il faut dans une conversation tendre être tranquille; mais gare à sortir d'ici sans bruit, sans qu'on m'entende; il y a sans doute de la lumière dans l'antichambre; d'ailleurs j'ai des allumettes; ouvrons la porte; attention; sans bruit; sur la pointe des pieds; quelle chance, il y a de la lumière; justement la porte est entrebaillée; allons... gare aussi à ne me pas salir... ouf; la précaution n'était pas inutile; je laisse la porte entrebaillée, comme elle était; la porte du salon; bien doucement; là; bravo; personne ne m'aura entendu; et maintenant, dans ce fauteuil, commodément. Léa se déshabille; elle va se vêtir d'une robe-de-chambre; c'est extraordinaire que jamais elle n'ait voulu devant moi tirer ou mettre une bottine; quelle heure est-il?... minuit moins un quart; Léa n'est habituellement pas longue à s'habiller; dans un instant elle m'appellera. Je suis tout-à-fait ridicule; j'ai préparé, il n'y a pas deux heures, ce que je voulais faire, des choses que j'ai résolues depuis un mois, et je n'y pense même point; cela est pourtant simple; Léa veut que je reste cette nuit avec elle; eh bien, je dois refuser; je lui donnerai la meilleure preuve de mon amour, en respectant mon amour, en n'acceptant pas le don de son corps auquel elle se juge obligée, en n'imitant pas les autres épris seulement d'une vaine passion, mais en profondément l'aimant et voulant être aimé; c'est cela; au lieu de recevoir son sacrifice, je lui présenterai le mien; et si elle s'offensait? non; je lui dirai pourquoi je pars, et elle sera émue; Ah, je suis lâche et imbécile; j'hésite à présent; l'occasion si longtemps espérée est venue, et j'hésite. Eh non, je n'hésite pas; que diable, ce n'est pas si fort; il faut choisir, d'avoir cette fille comme les autres pour une nuit, ou d'aimer et peut-être se faire une amie; pas besoin de préparer de grandes phrases ni de se battre les flancs; tout à l'heure, simplement, je lui dirai bonsoir; et elle croira que je suis un timide et un niais, ou, mieux, que je souffre de quelque accès d'une syphilis gagnée au cours de mon platonisme. Mon Dieu, qu'elle est longue à faire sa toilette! quelle heure?... minuit moins dix; elle n'en finira pas; plusieurs fois déjà elle m'a attardé ici pour me congédier après un quart d'heure de chatteries; c'est exaspérant, attendre et ne savoir à quoi s'en tenir; Léa se rirait de moi à la fin; pense-t-elle que je m'amuse, dans ce salon, à espérer qu'il lui plaise ouvrir la porte? et je vais faire le généreux, le magnanime, poser au pur amour, plutôt que profiter tout bêtement de la bonne aubaine d'une bonne nuit; simagrées et plaisanteries; Léa me renvoie parce que je ne sais pas la forcer à me garder; je la laisse se jouer de moi et je m'invente ce divin prétexte de la vouloir conquérir par le respect; je suis plus absurdement faible qu'un gamin; il faut que ça finisse; donc ce soir, tant pis, je couche avec elle; ce serait trop de sottise; une affaire depuis si longtemps entreprise et à tant de frais continuée et qui n'aboutirait à rien; tant d'argent et tant d'ennuis pour le plaisir de contempler les beaux yeux d'une demoiselle; une demoiselle qui joue les travestis aux Nouveautés; quelle bêtise! ça vaut deux cents francs et c'est tout; faire du sentiment dans ce monde-là; une fille qui tous les soirs fait l'invite sur les planches et les jours de dèche fréquente dans les maisons de rendez-vous; oui, elle y fréquenterait, ça ne m'étonnerait aucunement; et la femme-de-chambre qui sert à consoler les messieurs mal partagés; parbleu, je pourrais mieux user mon argent qu'à lui payer des dentelles pour ses costumes; ce sera joli samedi au Continental; je mènerai un beau personnage au milieu de ces gens qu'elle allumera et qui le lendemain apporteront leurs cartes; et c'est une chaleur, une cohue, comme au bal des Artistes où mon chapeau a été défoncé; et ces boutiques dont on sort sans avoir de quoi prendre un fiacre pour rentrer chez soi... Mais, sacrédié, qu'elle est longue ce soir! c'est impatientant. Je vais frapper à la porte. Non, je ne peux pas. Oh, quelle patience faut! Je crois que je l'entends. D'ici on ne peut rien entendre dans la chambre. Si; elle ouvre la porte; enfin!...

--«Eh bien» elle «que faites-vous là? vous vous ennuyez beaucoup?»

Dans un long peignoir flottant, blanc de crème, légèrement serré à la taille, toute blanche dans les blancs crémeux plis flottants, elle se tient.

--«Je puis entrer?»

--«Entrez.»

Au près de la cheminée, dans le fauteuil bas elle va s'étendre; sur une chaise, des jupons blancs; à côté, pendante, la robe noire; le feu de la cheminée est presque éteint; une chaleur égale, tiède; contre la fenêtre voilà mon chapeau et mon par-dessus; je prends une chaise basse, et près Léa je vais m'asseoir; dans le fauteuil elle est étendue, mains allongées; dans le fauteuil bleu à la bande large brodée, elle blanche, aux joues rosées. Appuyée à l'armoire-à-glace est une petite table en peluche, et, dessus, vingt menues choses, boîtes, objets d'ivoire, ciseaux, vagues choses dans la lumière très blanche de la chambre. Nous sommes assis, parmi le calme tiède et silencieux de la chambre, elle près moi, blanche, étendue.

--«Vous ne m'avez pas conté ce que vous avez fait tantôt, quand vous m'avez quittée.»

Elle me parle; je lui réponds.

--«Oh, rien, absolument.»

Qu'elle est jolie ce soir!

--«Vous avez au moins dîné et vous êtes allé chez vous?»

--«Vous voulez savoir exactement ce que j'ai fait?»

--«Oui, contez-le moi.»

--«Eh bien, en sortant d'ici j'ai suivi la rue des Martyrs, le faubourg Montmartre, puis le boulevard Poissonnière et le boulevard Sébastopol, le tout à pied, et je suis arrivé à la tour Saint-Jacques, square plein d'enfants; alors, au près de là, j'ai visité un jeune gentleman mon ami, avec lequel ensuite j'ai marché durant un quart d'heure.»

Elle sourit.

--«Vous êtes précis. Et avec cet ami vous avez parlé de moi.»

--«Nécessairement.»

--«Et votre ami vous a beaucoup jalousé. Alors où avez-vous été?»

--«Où j'ai été?...»

Ce soir... la foule, affairée et pressée, dans Paris, le soir à six heures; les rues pleines; les voitures hâtées et ralenties; le Palais-royal...

--«J'étais au Palais-royal.»

... La blonde femme rencontrée aux vitres du Louvre, si provocante et mince, haute, fière, hélas perdue dans les marcheurs.

--«Mon ami a dû aller aujourdhui au Théâtre-français entendre Ruy Blas; j'ai refusé l'y accompagner.»

--«Pour moi; cela est héroïque.»

C'eût été intéressant, revoir Ruy Blas; mais j'ai refusé; ensuite j'ai dîné.

--«Ensuite j'ai dîné; où? dans un café de l'avenue de l'Opéra; vous ne connaissez point ces lieux modestes. Désirez-vous savoir quel a été le menu?»

--«Vous me le direz la prochaine fois que nous dînerons ensemble. Et là aussi vous avez vu de vos amis?»

--«Aucun.»

Mais la très jolie femme en face de moi était assise, avec le vieux monsieur si chauve, huissier ou consul; la très jolie femme que j'aurais voulu revoir et qui riait.

--«Près moi seulement était une belle dame qu'escortait un vieux monsieur sans doute consul ou notaire.»

--«Félicitations.»