Chapter 4
»Je regrette de ne pas me trouver chez moi ce soir. La situation dans laquelle je suis et que vous connaissez ne me laisse aucune indépendance; si j'avais pu compter sur ce que vous m'aviez promis, je serais restée; mais il me faut absolument sortir de ce mauvais pas tout de suite. Dois-je compter oui ou non sur votre bon vouloir? Si, comme je le pense, vous m'avez tenu parole, remettez à Louise ce que vous m'auriez remis à moi-même et dimanche à une heure je vous en remercierai.»
Cette incompréhensible fille me manque parce qu'elle croit que je ne lui donnerai rien, et elle veut que je donne quelque chose à sa femme-de-chambre. Rangeons bien à leur place ces lettres.
«_Vendredi 18_:--Neuf heures... Léa a dû dîner en ville... lettre pour moi......................»
Celle-là.
«... je refuse tout argent; supplications de Louise, promesses; Louise me prie que je pense au moins à elle; elle a sa fille en nourrice à Auteuil et elle attend ses gages pour payer la pension en retard; elle me conte que Léa est malheureuse. Je déclare nettement que Léa se moque de moi, que je ne donnerai plus un sou avant qu'elle n'ait tenu sa parole. Je pars en laissant vingt francs à Louise.»
Et là s'arrêtent mes procès-verbaux; quel dommage; je n'ai que le commencement de l'histoire. Le lendemain, le samedi? le lendemain samedi Léa s'est décidée à m'accorder ses faveurs; un après-midi, je me rappelle, une belle journée de soleil; je lui ai donné les deux cents francs dont elle avait besoin; ce faisait une somme assez ronde pour un baiser; c'est le diable aussi, quand une fois on est pris dans la chaîne, que couper court; et puis, recommencer avec une autre femme la même série, éternellement; il fallait aboutir de celle-là; on s'obstine; j'ai bien fait. Elle avait pris le soin de fermer à clé la porte du salon; j'avais juste deux cent cinq francs; le soir je lui ai envoyé des roses; j'ai été alors pour la première fois chez Hanser-Harduin; ils ont une vendeuse bien jolie, à l'air exquisément de se moquer du monde; j'irai bientôt acheter des fleurs; étonnante fille, cette petite fleuriste.
«Cher ami,
»Il faut absolument que vous veniez.................»
Un rendez-vous.
«Je suis au regret de ne pouvoir me trouver chez moi demain............. je dois passer une audition..... venez lundi à quatre heures..... quelques instants ensemble.....»
Une autre.
«... Toujours par suite de la situation dans la quelle je suis, je ne puis être libre comme je le voudrais..... j'ai mille ennuis.............. il faut que je sorte de cette impasse..............»
Sacredié; ma lettre de mise en demeure.
«28 février.»
C'est cela; ah, la terrible, terrible lettre.
«... Et vous, depuis deux mois.....»
Cette lettre a fait tout le mal; comment ai-je pu l'écrire; ma conduite première, hélas, depuis un mois y concordait; pourquoi ai-je écrit cette lettre?
«Ma chère amie,
»Je vous ai expliqué que si vous pouviez compter sur moi, c'était seulement dans une mesure un peu restreinte. Si je disposais de grandes ressources, je vous demanderais que vous acceptiez ce qui vous est nécessaire pour votre train de maison. Pardonnez-moi d'ailleurs que je sois surpris par vos expressions de--sacrifice pécuniaire un peu sérieux. Ce que j'ai fait n'est guère au prix de ce que je voudrais faire; mais le jugez-vous une plaisanterie? Et vous, depuis deux mois, qu'avez-vous fait pour votre part? Vos promesses m'annonçaient plus qu'une heure accordée un après-midi. Je ne pourrai être chez vous après-demain qu'à cinq heures; veuillez me laisser un mot si je puis revenir le soir. En ce cas, comptez sur moi. Au revoir, et croyez.....»
«Mardi matin.
»Bien touchée de vos bonnes paroles! regrette que vous ne puissiez venir demain à une heure; je vous attendrai jusqu'à deux heures. Vous savez que j'ai des ménagements à conserver; eh bien j'ai à mon service une personne que je ne puis garder. Il me faudrait cent cinquante francs demain soir pour la congédier; et une fois débarrassée de la sus-dite je serai plus libre de mes actions. C'est tout vous dire. Tâchez à me faire parvenir cette modique somme demain et vous apprécierez et jugerez par vous-même de l'urgence de cette exécution. À demain donc vous ou mot me tirant d'embarras; et à vous de coeur.»
«Mardi deux heures.
»Ma chère amie,
»Je reçois votre mot en rentrant chez moi. Vous n'avez pas été bien contente de ce que je vous ai écrit hier? Moi, j'avais la mort dans l'âme à vous l'écrire. Mais convenez que vous m'avez traité très mal; ne m'avez-vous pas vous-même forcé à me faire méchant? Je vous jure que cela m'afflige au désespoir. J'avais rêvé que vous m'aimeriez un peu; j'ai vu que le rêve était fou, et je me suis dit: tant pis, faisons comme les autres... Tenez: oubliez, et pardonnez-moi. Je vais venir dès ce soir; soyez bonne, ne me renvoyez pas; moi, de mon côté, je vous apporterai ce dont vous avez besoin. Laissons ces vilains ennuis; vous verrez que je vous adore.....»
Le soir, à neuf heures, elle n'était pas chez elle; elle avait eu ma lettre; elle ne m'avait pas laissé de réponse. Elle pouvait tout faire. La menacer, se fâcher, et lui demander pardon... Elle me tenait dès lors. Ce n'est pas ainsi que je devais agir; vaines, impuissantes violences, qui n'ont rien opéré qu'à jamais l'écarter de moi. Je ne l'ai plus eue; jamais plus je ne l'ai eue; et je n'ai pas su être son amant, pas su être son ami, je n'ai même pas su être celui qui l'achète... Hélas, et elle aurait pu m'aimer; si les choses avaient été autres, si mes actions avaient été autres, si j'avais su l'heure précise et subtile à toucher son coeur, le temps et le lieu, la fugace minute en un banal et très décisif soir et l'instant où son âme à moi s'aurait pu donner, et si je m'étais fait aimer. Des préalables possibilités s'est enfuie celle-là. Alors eût été l'amour, aussi aisément alors l'amour que fatalement aujourdhui le fatal éloignement des êtres. Hélas, coeur perdu, chair perdue, amour en sa moisson dispersé; c'est fini de mes attentes; tout a péri... hélas... nous n'irons plus aux bois.
«Mardi premier mars, onze heures du soir............»
C'est mon projet de discours; je m'étais promené très loin; et ici, seul, j'avais voulu fixer ce que le lendemain, quand elle me recevrait, je lui dirais.
«Mardi premier mars, onze heures du soir.
»Une fois dans sa chambre, entre mes bras la tenant, je lui dirais:--Vous ne croyez pas que je vous aime?--Oh puisse l'action que je vais faire retomber bienfaisamment sur sa pauvre âme.....»
Le soir où j'ai écrit cela est le soir où je m'étais rencontré, dans le boulevard, à cette fille aux grands yeux vagues, qui marchait; mollement, languissante, en son costume d'ouvrière besogneuse, sous les arbres nus et le frais du soir clair de mars, marchant mollement; je passais près elle; de ses yeux elle regarda, très faible et molle; oh, si faiblement, sans un geste, d'un regard vague, et pudiquement; chair de vierge et martyre incarnée en chair vile, quelque chose angélique, hommes, salie de nous, et très triste, triste, triste, angoissante d'une irrelevable chûte; je songeai l'autre, la très belle que j'aimais; pauvre pauvre âme, âme si douloureuse... Oh soir! j'étais plein de ces malaises; un soir de mars; il y avait ici un feu de bois; dehors, un ciel froid, très sec et clair, nulle brise, un ciel très profond, très lointain, un ciel appeleur des pensées; c'était un très profond ciel aux lointains solliciteurs, très haut, très chaste, rayonnant, très pieux; un air clair, une montée de toutes choses vers le haut; ici, la chaleur douce du feu, la solitude, et des hantements...
«..... Vous ne croyez pas que je vous aime?--Oh puisse l'action que je vais faire retomber bienfaisamment sur sa pauvre âme.--Mon amie, j'ai songé les choses qui sont entre nous; follement je vous désirais; que ce soit mon excuse; je vous ai contrainte; j'implore votre pardon. Je puis rester ici cette nuit, mon amie... Adieu, vous êtes bien aimée; je vous rends votre corps, et je vous quitte, parce que je vous aime.--Et je prendrai sa tête dans mes mains, je regarderai ses yeux, et je baiserai ses lèvres, et je dirai:--Adieu.»
Oui, ces paroles, et non les mauvaises requérances. Et jamais l'occasion, ces paroles, de les dire.
«Mon cher ami, j'ai absolument besoin de vous voir. Je vous attends ce soir à dix heures. Bien vôtre. Léa.»
Qu'y a-t-il encore eu ce soir?... Le soir où elle a été malade? certes; la nuit que j'ai passée à la soigner. Comme elle était meurtrie, froissée, et affaissée, suffocante! je l'avais attendue longtemps; elle est arrivée tout défaite, presque hors sens; elle s'est couchée, et j'ai demeuré au près de son lit; nous lui mettions des compresses sur le front; elle a renvoyé sa femme-de-chambre; je l'ai soignée; j'ai ainsi passé la nuit, dans un fauteuil; elle, muette et immobile, assoupie; moi, en un rêve de tristesses et de pitié... Oh, quels odieux embrassements, quelles blessures d'attouchements, quelles possessions tellement brûlantes avaient allumé cette très morne fièvre?... Le matin elle s'est éveillée; j'ai ouvert ses rideaux; c'était huit heures; elle m'a souri. Le plus beau temps de mon amour, oui, le plus glorieux. L'après-midi, elle était remise; je l'ai vue un quart d'heure; et le lendemain? c'est le lendemain qu'elle était si mauvaisement gaie, à rire, à chanter, à crier.
«Léa d'Arsay se fait un plaisir d'aller à l'Opéra demain avec monsieur Daniel Prince. Mille amitiés.»
Elle était jolie, ce soir d'Opéra, en sa toilette de satin rose, ses souliers blancs; Chavainne n'a pas pu ne pas avouer qu'elle était jolie; Chavainne qui jamais ne veut être d'accord. Et le soir de l'Odéon; on jouait une tragédie; Andromaque; Léa voulait entendre je ne sais plus quelle débutante; étrange caprice; nous avons dîné chez Foyot; elle a demandé une sarcelle; moi j'ai été ridicule à ne pas donner assez de pour-boire; mais Léa ne l'a pas aperçu; n'importe, j'ai eu tort; de ce cabinet, par la fenêtre ouverte en face du Luxembourg, on voyait passer des étudiants; elle avait sa toilette de velours, son chapeau en jais avec la plume rouge, et sa dignité imperturbable lorsqu'elle est en public. Tous ces soirs, je l'ai reconduite chez elle, et, lui ayant dit adieu, je suis parti; c'était très bien; elle a voulu, une fois ou deux, me laisser au sortir de la voiture; mais j'ai toujours insisté pour monter dix minutes; maintenant, l'habitude en est; et c'est tout charmant quand dans sa chambre nous bavardons. La lettre de Louise, avec une couronne de baronne.
«Monsieur,
»Monsieur Prince, vous m'avez dit que quand mademoiselle se trouverait dans l'embarras je vous le dise; je viens vous dire que mademoiselle est très ennuyée en ce moment; il nous manque cent quarante francs pour les meubles; elle pleure tout le temps parce qu'on lui dit que si ce n'est pas payé pour demain soir on viendrait tout enlever et elle me dit que s'il faut en arriver là, elle ne sait pas ce qu'elle fera; je lui avais parlé de vous; elle m'a dit que vous ne pouviez plus rien faire pour elle; je lui avais promis d'aller vous dire dans quelle position elle se trouve, mais comme je sais que je ne peux jamais vous trouver, j'ai pris le parti de vous écrire sans rien dire à mademoiselle; et si nous avons le bonheur que vous puissiez nous venir en aide, je vous prie de ne pas le dire à mademoiselle qui me l'a défendu pour ce que vous lui avez dit dimanche. Pardonnez-moi, monsieur, et j'ose me dire votre toute dévouée--Louise.»
Carte de Léa.
«Remercie monsieur Prince de son charmant bouquet et le prie de bien vouloir venir la voir demain lundi à une heure de l'après-midi.»
Autre; une lettre.
«Cher Daniel, j'ai encore recours à vous et vous prie de m'obliger de la somme minime de quarante ou cinquante francs dont j'ai le plus grand besoin pour demain. Vous seriez bien gentil de me les apporter vous-même. Je vous remercie à l'avance et vous serre amicalement la main.»
Autre; une carte.
«Léa d'Arsay fait mille excuses à son ami Daniel Prince; a reçu trop tard sa lettre pour se rendre à sa bonne invitation et elle lui fixera le jour où elle aura le plaisir de le voir, ce qui sera bientôt.»
Encore.
«Léa d'Arsay serait bien heureuse de dîner ce soir avec monsieur Prince, l'attendra à sept heures.»
Oh, tout une lettre, celle d'il y a huit jours, la lettre des bijoux.
«Cher ami,
» Il faut absolument que vous me donniez deux cents francs pour sauver mes bijoux, du moins les reconnaissances qui sont engagées dans un bureau pour cette somme. Si vous êtes assez bon pour m'obliger de cela, vous ferez grand plaisir à votre petite amie Léa qui serait désolée de voir tous ces pauvres bijoux vendus. C'est après-demain mardi qu'on les vend définitivement si la somme n'est remise au bureau; je reçois l'avertissement à l'instant. Soyez bon et je serai de plus en plus gentille pour mon seul vrai ami que j'aime bien. Marie ira demain vers onze heures savoir votre décision.»
C'était ennuyeux; les bijoux n'étaient engagés que pour cent vingt francs, et il y avait encore quinze jours de délai; je lui ai payé ses cent vingt francs; depuis lors elle ne m'a rien demandé; voilà déjà huit jours; oh, elle va avoir besoin de quelque chose; il ne faudrait pourtant pas qu'elle me demandât trop; cela commence à être lourd, tout cet argent.
«Cher ami, j'ai su en rentrant.........................»
C'est sa dernière lettre, avant-hier.
«..... j'ai su en rentrant que vous étiez venu pour me voir; mais je n'ai pas eu le bonheur de me trouver là. Pour être plus sûr de me voir venez demain dimanche à une heure ou une heure et demie; je serai chez moi. À demain et bien à vous.
«Léa.»
En effet, j'ai été la voir hier à une heure; elle a été tout gracieuse, tout souriante, câline même; et moi, qu'est-ce, diable, qui m'a pris? un moment, entre mes bras je l'ai serrée trop, trop passionnément; elle m'a regardé; je lui ai murmuré un «Léa» avec une affectuosité exagérée; ne suis-je donc pas maître de me tenir comme je veux me tenir? Léa a paru étonnée, pas fâchée, étonnée; un peu moqueuse, peut-être; pourquoi aussi se fait-elle ainsi câline? c'est sa faute; si tentatrice elle est; si tentatrice en les étoffes amples; au contraire dans les robes c'est le noir qui lui sied mieux; sa robe de satin noir unie et ajustée, où s'arrondit l'impassible poitrine... Mais presque neuf heures et demie... il est temps de partir. Je n'ai pas écrit ce que je projetais dire; bah; bien inutile; je me souviendrai; j'ai d'ailleurs le papier d'il y a un mois. Debout; mon chapeau; mon par-dessus; dans la poche du par-dessus sont mes gants. Tout est en ordre? les lettres dans le tiroir. Avant que sortir, il faudrait relire ce papier.
«Une fois dans sa chambre..... Vous ne croyez pas que je vous aime?..... Follement je vous désirais; que ce soit mon excuse..... Pardon..... Je puis rester ici cette nuit..... Je vous rends votre corps..... Adieu.»
Adieu, adieu... partons. L'escalier sera éclairé du gaz; j'ouvre la porte; j'éteins les bougies; voilà; ne heurtons à rien; la porte refermée; descendons; mes gants; ils sont propres, oui, convenables. Parbleu, je saurai me souvenir, je me souviendrai bien de ce que je dois dire à Léa; rien de plus facile, de plus naturel. Elle comprendra enfin pourquoi je renonce mes droits à l'avoir, et combien je l'aime, et pourquoi je ne l'ai pas... Je puis rester cette nuit... mon amie, je vous quitte... Elle comprendra; rien de plus naturel, de plus facile.
(_à suivre_)
ÉDOUARD DUJARDIN
LES LAURIERS SONT COUPÉS[2]
[Note 2: _Voir la Revue Indépendante_, 7 et 8.]
VI
La rue, noire, et du gaz la double ligne montante, décroissante; la rue sans passants; le pavé sonore, blanc sous la blancheur du ciel clair et de la lune; au fond, la lune, dans le ciel; le quartier allongé de la lune blanche, blanc; et de chaque côté, les éternelles maisons; muettes, grandes, en hautes fenêtres noircies, en portes fermées de fer, les maisons; dans ces maisons, des gens? non, le silence; je vais seul, au long des maisons, silencieusement; je marche; je vais; à gauche, la rue de Naples; des murs de jardin; le sombre des feuilles surnageant au gris des murs; là-bas, tout au là-bas, une plus grande clarté, le boulevard Malesherbes, des feux rouges et jaunes, des voitures, des voitures et de fiers chevaux; immobilement, au travers des rues, dans le calme immobile de courantes voitures, c'est les courses entre les trottoirs où courent les foules; ici les bâtisses d'une maison neuve, ces échaffaudages ternes, plâtreux; on aperçoit mal les pierres nouvellement posées, qui s'échaffaudent; parmi ces mats je voudrais monter, vers ce toit si lointain; de là lointainement doit s'étendre Paris et ses bruits; un homme descend la rue; un ouvrier; le voici; quelle solitude, quelle triste solitude, loin des mouvements et de la vie; et la rue se termine; maintenant la rue Monceau; encore ces hautes maisons, majestueuses, et le gaz y jetant sa lumière jaune; quoi dans cette porte?... ah, un homme; le concierge de cette maison; il fume sa pipe; il regarde les passants; personne ne passe; moi seul; ce gros vieux concierge, que fait-il à regarder la solitude? me voici dans l'autre rue; brusquement elle se rapetisse, elle devient tout étroite; de vieilles maisons, des murs en chaux; sur le trottoir, des enfants, des gamins, assis par terre, taciturnes; et la rue du Rocher, et ainsi, les boulevards; des clartés là, des bruits; là des mouvements; les rangées de gaz, à droite, à gauche; et obliquement, de gauche, une voiture parmi les arbres; un groupe d'ouvriers; la corne du tramway chargé de gens, deux chiens derrière; tout en les maisons, des fenêtres éclairées; ce café en face, ses rideaux blancs lumineux; le tapage, au près de moi, d'un omnibus; une jeune fille en un vêtement bleu sombre, un visage rose; la foule; le boulevard; je vais traverser cet espace, aller là; parmi ces gens je vais être; alors je vais être moi là-bas, moi le même, le même encore, là et non plus ici, moi toujours, je serai; haut et en devant, la butte; des clartés sous le ciel clair; à droite, le long mur, le mur du réservoir; je ne connais aucun de ces venants; me voient-ils? quel me croient-ils? des cris d'enfants qui jouent; des roues lourdes sur les pavés; des chevaux lents; des marches; dans les arbres plus denses le ciel obscurci; mes pas sur l'asphalte monotonement; un chant d'orgue-de-Barbarie, un air à danser, une sorte de valse, le rhythme d'une valse lente... [Illustration: portée]... où est l'orgue-de-Barbarie? derrière, quelque part, sa voix criarde et douce... «j' t'aim' mieux qu' mes dindons»... un chant qui va et recommence, un même chant... [Illustration: portée] ... le calme d'une voix qui naît, sous un paysage calme, dans un calme coeur amoureux, et le désir très contenu d'une naissante voix; et la voix répondante, équivalente et plus haute, ascendante, calme et tenue, ascendante en le désir; et encore elle qui s'élève; la croissance du désir; sous le toujours naïf site et dans ces naïfs coeurs, l'ascendance monotone, alternée, calme, d'un très doux angoissement; le simple doux chant qui s'enfle, et le simple rhythme; entre les feuillages frais, parmi la sourdine des bruits quelconques, voix grêle, s'enfle le chant criard et doux, la monotone litanie, le fixe rhythme des lentes danses; et surgit l'amour... dans les champs purs, plus que je ne les aime, les champs, je t'aime, amie; voici les beaux champs pâles et les disséminés errants troupeaux; plus je t'aime; ils sont beaux, les troupeaux, dans les feuillages frais, quand ils bêlent, les troupeaux et les troupes des bêtes chères; plus je t'aime; ils sont chers, mes champs rêvés; mais plus je t'aime, mon amie, en tes yeux clairs; les lignes des lumières vont s'allongeant, les troncs des arbres; plus je t'aime en tes chansons; c'est des rivières avec des ombres, un ciel de soir, des bruits lointains; et la voix pleurante est plus lointaine; s'éloigne la voix simple et le rhythme; s'efface le chant religieux; des chants pourtant, des chants encore, et plus je t'aime... des paysages frais et nocturnes, les arbres successivement rangés, et les pas des passants; à l'entour, des roulements; des paroles, des teintes énombrées, un air tiède, plus frais; dans le bois qui longe les monts j'irai, près les prairies, sous les sapins, en l'été; ce sera la très précieuse chaleur des nuits aimées; nous serons tous en ces pays; oh l'admirable temps, loin de Paris, durant ces semaines nombreuses! et quand ces jours?... les bruits se font plus forts; c'est la place; dépêchons; sans cesse, des longs murs tristes; sur l'asphalte une ombre plus épaisse; à présent des filles, trois filles qui parlent entre elles; elles ne me remarquent pas; une très jeune, frêle, aux yeux éhontés, et quelles lèvres; elles seraient, ces obscènes lèvres, sous la complicité impérieuse des yeux, combien savantes aux perverses jouissances! et cette fille, ainsi est-ce donc? en une chambre nue, vague, haute, nue et grise, sous un jour fumeux de chandelle, avec un assourdissement des tumultes de la rue grouillante; ce serait une haute chambre étroite, oui, le grabat, la chaise, la table, les murs gris, et l'agenouillement de la bête parmi le lit; alors ces yeux, et les lèvres luxurieuses, montantes et remontantes, tandis qu'elle geint, et qui halètent; la voici, cette fille, qui parle; les trois, sur le trottoir, oublieuses des promeneurs; moi, demain, j'ai le cours, l'ennuyeuse école, et dans trois mois l'examen; je serai reçu; adieu lors la franchise de tous les jours, mais la charge d'un emploi; allons; maintenant partout des filles; le café; des jeunes gens entrent; un monsieur qui ressemble à mon tailleur; si je me rencontrais à quelque ami; mieux certes, mieux être seul, marcher par un bon soir très librement, sans but, en des rues; l'ombre des feuillages ondoie sur l'asphalte, un air frais court, les trottoirs très secs et blancs luisent; une bande de jeunes filles là-bas, droites, très hautes, minces et de façons séduisantes; là, des enfants; les façades scintillent; la lune a disparu; c'est, tout au tour, un bruissement; quoi? des sons confus, épars, unis, un bruissement... bravo l'avril! oh, le beau, le beau soir, ainsi très libre, sans pensées, ainsi très seul.
VII
Mais je suis arrivé rue Stévens, devant la maison de Léa; c'est bien le vestibule, bien l'escalier; l'escalier tournant; enfin le second étage; là est-elle? oui certes là; sonnons; mes bottines sont propres, ma cravate droite, mes moustaches convenablement relevées; j'ai beaucoup de choses à lui dire, beaucoup de choses qu'il faut que je lui dise; elle vient évidemment de rentrer; elle aura sa robe de cachemire noir; je suis sot à ne pas sonner; si elle me voyait; je sonne; des pas à l'intérieur; la porte s'ouvre; c'est Marie.
--«Mademoiselle d'Arsay est chez elle?»
--«Oui, monsieur, entrez.»
--«Je vais dire à mademoiselle que vous êtes ici.»
Elle est gentille, Marie. Ah, ce petit salon, ce cher petit salon de ma chère Léa; mettons-nous en ce fauteuil, près la fenêtre; que joli est l'agencement de ces fleurs! voilà le bouquet de lilas que je lui ai envoyé; la glace, dans des étoffes; tout est en règle dans ma toilette; je suis assez présentable; pas trop mal, ma foi; Léa aime aux hommes les cheveux courts, comme je les ai, et qu'ils soient bruns... Léa...
--«Bonjour» de sa fine voix.
Et son sourire savamment féminin, ses yeux gentiment moqueurs, son sourire d'une fée; bonjour, de sa fine délicieuse voix; et ses cheveux voltigeant sur son front; c'est elle, la jolie Léa; non, je ne dois pas baiser sa main; je serais ridicule; saluons la simplement.
--«Mon amie, comment allez-vous?»
--«Très bien.»
Elle a sa robe de satin noir. Nous nous asseyons sur le divan, elle à gauche; elle s'est renversée sur les coussins, elle me regarde; elle est aimable ce soir.
--«Eh bien» me demande-t-elle «que me direz-vous?»