Les lauriers sont coupés

Chapter 3

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Insupportable; toujours des changements; on ne sait jamais ce qu'on fera; on s'arrange pour ceci, et c'est cela; la même comédie éternellement; pourquoi ne veut-elle pas que je l'aille chercher au théâtre? pour qu'on ne la voie pas avec moi? quelque nouveau venu sans doute? Peut-être aussi qu'elle eût été en retard; peut-être a-t-elle un motif. Le troisième étage ou seulement le second?... le bec de gaz; c'est le second étage. Cette fille est désespérante; heureux encore que j'aie été averti; envoyer sa femme-de-chambre à sept heures; je pouvais ne plus rentrer; c'est absurde; si je n'avais pas eu son billet et si elle m'avait vu au théâtre, elle m'aurait fait une scène effroyable; non, elle va craindre ma présence et elle sortira par une autre porte; il y a vingt-cinq portes à ces théâtres; et quelle figure aurais-je jouée là-bas; elle savait, certes, qu'auparavant je devais passer chez moi; enfin... Ma porte; ouvrons; l'obscurité; les allumettes sont à leur place; je frotte... attention... la porte du salon; j'entre; la cheminée; le bougeoir y est; j'allume la bougie; au cendrier l'allumette; tout est à sa place; la table; pas de lettres; si; une carte de visite; cornée; qui est venu?--Jules de Rivare... Ah, quel dommage; ce vieil ami; nous étions à côté l'un de l'autre dans l'étude de philosophie; était-il sage! Il est venu aujourdhui; le concierge ne me dit rien; ce cher de Rivare séjourne donc à Paris; avec sa moustache noire et son air d'officier de cavalerie; un aussi qui a de la tenue; il reviendra; est-il étourdi de ne pas me dire où il loge; ah, derrière sa carte, je ne pensais pas à regarder, il y a un mot... «Je t'attends pour déjeuner demain; rendez-vous, onze heures, hôtel Byron, rue Laffitte.» J'irai, j'irai. Et mon cours de droit à deux heures? si je n'ai pas le temps d'y aller, je n'y irai pas. Il doit être riche, ce vieux de Rivare; ces noblesses de province; hm; qui sait? Demain, à onze heures, rue Laffitte. Pour le moment, il faut que je m'habille pour aller chez Léa; j'ai plus d'une heure et demie, tout le temps de me disposer. Sur une chaise, mon par-dessus et mon chapeau. J'entre dans ma chambre; les deux bougeoirs en cigognes à doubles branches; allumons; voilà... Qu'est-ce que je vais faire? La chambre; le blanc du lit dans le bambou, à gauche, là, à gauche de moi; et la tenture d'ancienne tapisserie au-dessus du lit, les dessins rouges, vagues, estompés, bleus violacés, atténués, un nuancement noirâtre de rouge noir et de bleu noir, une usure de tons; au cabinet-de-toilette est nécessaire un paillasson neuf; j'en choisirai un au Bon-marché; avenue de l'Opéra ce vaut autant et ce m'accomode mieux. Je vais faire ma toilette. À quoi bon? je ne dois pas rester chez Léa, je dois revenir ici; qui sait pourtant ce qui peut arriver; qui sait comment se peuvent tourner les choses, ce que peut amener l'occasion. Ah, quand sera le jour de notre amour! N'importe; je ferai ma toilette; j'ai le temps, et plus que de nécessaire; en vingt minutes je serai chez elle; inutile que je me hâte; la température est très belle ce soir, tiède, douce; toute une joie qui s'annonce; dans la voiture nous causerons; pendant qu'en la voiture, les deux, par les rues ombrées, nous roulerons, sous le ciel clair, l'air tiède et doux, l'atmosphère joyeuse; le beau soir! Si j'ouvrais la fenêtre? oui; grande je l'ouvre; la nuit mi-obscure; nuit blanchie des premières étoiles; demies ombres indistinctes; nuit claire; derrière moi est la chambre, le reflet des bougies, l'air plus lourd des chambres, l'air moiteux des intérieurs pesants; je suis appuyé au balcon, incliné sur l'espace; je respire largement le soir; vaguement je regarde le beau dehors; le beau, l'ombré, le mélancolique, le gracieux lointain de l'air; la beauté des nocturnités; le ciel gris et noir en très confus bleutements; et les points des étoiles, comme des gouttes, qui trépident, les aquatiques étoiles; le blanchîment, en tout l'alentour, des grands cieux; là, les masses des arbres et, plus loin, les maisons, noires, avec des fenêtres illuminées; les toits, les toits noircis; en bas, mêlé, le jardin, et, mêlés, des murs, des choses; et les maisons noires aux fenêtres de lumière et aux fenêtres noires, et le ciel immensément, bleuté, blanc des premières étoiles; l'air tiède; nul vent; l'air chaud; des humeurs de mai naissant; un bien-être, chaudement, dans l'atmosphère caressante et nocturne, et nocturnement caressant; les masses des arbres en tas, là-bas, et la sphère du gris bleu ciel pointé de feux trépidants; l'ombre indistincte du jardin nocturne; l'air doux; oh, bon souffle printanier, bon souffle estival et nocturne. Léa, ma tendre chère, ma petite Léa, mon aimée, ma Léa, que bien les deux nous allons être, et que bien nous nous reverrons! les nocturnités ténébreuses indistinctent toutes les choses; oh mon amie au sourire et au rire léger, aux yeux qui rient, aux grands yeux, petite rieuse bouche, oui sourieuses lèvres; dans l'ombre gisent les confus jardins, sous le ciel clair, et la jolie tête blonde est d'elle, moqueuse, et petitement juvénile, fin nez, mignonne face, fins blonds cheveux, blanche fine peau, enfant qui sourit et me rit et me moque et nous nous chérissons; dans cette nuit, sur le balcon fuyant, sur l'indistinct des murs lointains, dans l'air tiède et nocturne, parmi l'alentour qui s'efface, tu es belle et tu es gracieuse; gracieuse divinement tu marches, en le bercement de tes hanches, et tu marches mollement, sur les tapis, au près de la table où sont des fleurs, en ton exquis jaune salon, au long des fleurs, sur le tapis moiré, tu marches, mollement, inclinant ta tête et à droite lentement et à gauche lentement, avec des sourires blancs, face éburine aux foux cheveux, souriante, lentement, ondulante, tu passes, tu passes, tu marches; flotte ta mince robe, le crêpe crémeux, l'ondoîment du crêpe où tombe un ruban de soie, le crêpe aux plis ceignant tes seins et les hanches et le puéril corps, et tu meux doucement tes lèvres, mon amie; moi je t'aime; l'ombre des grands feuillages monte au ciel, très haut, mienne, tu transparais de l'ombre claire; souriante, ingénue, bonne et charmante, je te veux; moi je t'aime purement; moi je ne veux d'elle que son amour, et son baiser je le veux en son amour; à genoux je suis, et j'adore; oh la triste des mauvais baisers, sois en moi rassurée, en moi sois heureuse, aie ta sécurité, lis mon amour pieux; et qu'elle respire la nuit instigatrice; on est aimé (et semblablement l'on aime) une fois en la vie, et par moi maintenant elle est aimée; alors que feras-tu, mon amour? oui, ceci, j'espérerai; et quand l'auras-tu? je l'aurai; quand elle se donnera, tard oh tard, et quand elle aura éprouvé mon coeur dévot, quand elle m'aura su son amant, et quand j'aurai refusé (oh le marchandage de sa chair) le sacrifice de sa chair, et quand long temps, absolument, je l'aurai respectée, et quand apparaîtra la différence de mon amour (je ne l'aurai pas touchée, je ne l'aurai pas demandée, pas voulue, pas souhaitée), et quand, ma future femme, de ma vénération je l'aurai exhaussée, quand aimée je l'aurai, et quand de tous trésors authentiques dotée, à moi, pure, elle régnera,--je l'aurai... Ah, je l'ai eue, je l'ai prise, je l'ai violée; oh obsédance; repentir... La nuit; l'obscurité des arbres; le rayonnement des étoiles croissantes; la bonne nuit; être ainsi, en l'atmosphère bonne, en la nuit, la nuit montante. Il me va pourtant falloir partir; oui; partir, n'être plus à ce balcon. Derrière moi est la chambre; je ne la vois pas, je sais qu'elle est; derrière, l'air plus lourd de la chambre; ici le très frais, le tiède du dehors; quitter la fenêtre, ah peine! rentrer, s'occuper à des choses, faire des choses, vouloir, s'efforcer, rompre cet apaisement. Je le dois. La nuit est calme; encore un instant ici; on serait si bien à demeurer; si belle à voir, la nuit; si douce à contempler, l'ombre; si caressante à caresser, de ses regards, l'ombre des formes d'arbres et des jardins en la nuit; ce serait si bon, rêver dans le farniente d'un soir, à une fenêtre, songer son amour, son aimée, et considérer un très calme de soir, rêver. Songer l'amour qu'on aurait saint, l'aimée qu'on aurait inviolée, dans un soir chaste; ce serait bon, rêver dans le confort calme du soir. Ici la nuit fraîche et noire; la nuit plus fraîche, plus noire; derrière, la chambre plus chaude, plus moite, avec les bougies limpides; le dehors est frais; l'intérieur est plus tiède, plus doux; le dehors est frais, presque froid; ces noirs à la fin sont tristes; est une angoisse à fouiller tant d'immobilités; ce ciel blafard, ces masses d'arbres, ces lueurs sont glaciales; presque lugubre, ce silence; j'ai une peur de cette grande nuit muette; le dedans est doux, tiède, moite, chaud, avec les tapis, les étoffes, les murs bien clos, le confort des choses molles; rentrons... je me redresse, je me retourne... les bougies sont allumées sur la cheminée; voici le lit blanc, moelleux, les tapis; je m'appuie sur la croisée ouverte; dehors, derrière moi, je sens la nuit; la nuit noire, froide, triste, lugubre; l'ombre où des apparences bougent, le silence où bruissent des sables; les longs arbres tassés en noir; les murs vides, et les fenêtres obscures d'inconnu et les fenêtres éclairées, inconnues; dans la blêmeur du ciel, ce trépidement des yeux pleurards des étoiles; le secret des ombres opâques, ténébreuses, mêlées en quelque chose formidable; ah, là, quelque chose ignorée, formidable... J'ai un frisson, précipitamment je me tourne, je saisis les croisées, je les pousse, je les ferme, précipitamment... Rien... La fenêtre est fermée... Et les rideaux? je les tire, voilà... La nuit est supprimée. Dans la clarté amie, ma chambre, la chambre de moi; en le chez-soi comme l'on est à l'aise! la chambre molle; hors la terreur des nuits désertes; le confort; la lumière. Je m'appuie au mur. On se sent tout assuré, tout content, tout dispos; la clarté blanche des bougies, blanchement dorée; le moelleux des tapis et des tentures; c'est un bien-être, un charme, un bonheur; je vais être heureusement pour m'arranger, ici, dans cet apaisement de la chambre étroite; brillant aux clartés, blanc luisant, couleur d'eau courante et de marbre, le cabinet-de-toilette; il faut que je m'habille; j'ai sur moi mon pantalon gris et ma jaquette noire; je puis aller ainsi chez Léa; certes, elle m'a vu souvent en ce costume; mais en tous mes costumes souvent elle m'a vu; cet habillement est convenable; une redingote? inutile; je ne verrai que Léa; je garde aussi ces bottines; aucun bouton ne manque? aucun; elles ne sont point salies; un coup de brosse suffira; mais il faut que je change la chemise; celle-ci, mise d'hier soir, est propre encore; les manches et le col sont blancs; c'est ennuyeux, changer; n'importe, il le faut; si, par un hasard, ce soir, chez Léa, qui sait?... ah, belle chère femme, si ce soir... Sacrebleu, sacrebleu, est-ce que je suis fou? habillons-nous, et prenons une autre chemise. Ma jaquette, là, sur le lit; mon gilet, aussi, sur le lit; maintenant, dans le cabinet-de-toilette; mon cabinet-de-toilette est vraiment très en ordre; le domestique est soigneux du ménage; dans la grande glace, au dessus de la toilette, se reflètent les bougies; les murs au ton de paille; la large cuvette blanche, pleine d'eau; l'eau transparente, perlée; quelques gouttes de musc, très peu; au porte-manteau la chemise; je suis bien heureux de n'avoir point de gilet en flanelle; cela est si ridicule; mon père voulait que j'en eusse; l'éponge; l'eau froide sur ma main; ah, la tête dans l'eau; quel saisissement; c'est un charme, la tête dans l'humide d'eau qui ruisselle, qui bruit, qui roule, et glisse et fuit, qui coule; les oreilles trempées d'eau et bourdonnantes, les yeux clos puis ouverts dans le vert de l'eau, la peau agacée et frémissante, une caresse, comme une volupté; oh, cet été, quelle joie d'aller à la mer; sans doute irons-nous à Yport; ma mère aime ce pays; la forêt, la falaise; ah, dans la cuvette se plonger; sur mon cou l'éponge jaillissante, sur ma poitrine la fraicheur, un très peu parfumée, de la bonne eau; ma serviette; ouf; je me suis fait raser à midi; cela suffit pour aujourdhui, si je me pouvais raser; on ne se rase jamais bien; garder ma barbe ne me conviendrait pas. Me voilà présentable; on doit toujours être sur ses gardes; je vais chez Léa ce soir; eh, eh; si j'y trouvais asile; ce serait amusant... Allons, allons... Où est ma brosse-à-cheveux? C'est étrange comme les demoiselles sans vertu peuvent supporter tant de gens; bah; et nous qui les admettons toutes. Mais je suis minutieusement net; bravo; vite, faut s'habiller; j'aurais froid; une chemise blanche; hâtons-nous; les boutons des manches, du col; ah, le linge frais! que je suis bête; dépêchons-nous; dans ma chambre; ma cravate; mes bretelles sont laides, je les ai affreusement choisies; mon gilet; dans la poche, ma montre; ma jaquette; j'oubliais brosser un peu mes bottines; tant pis; non, un simple coup de brosse; ma brosse-à-habits; ce n'est qu'un peu de poussière; une, deux; maintenant, ma jaquette; la cravate est à sa place; parfait; je suis prêt; je puis partir; mon mouchoir; mon porte-cartes; très bien; quelle heure est-il? huit heures et demie; je ne vais pas partir si tôt; alors asseyons-nous, là, dans le fauteuil; j'ai une heure à attendre; qu'on est tranquille ici! tout-à-fait tranquille et si enviablement; rien ne vaut, mon cher garçon, une bonne sieste, dans un bon fauteuil, après un quart d'heure de toilette et de bon barbotage dans l'eau fraîche.

V

Puisque je n'ai rien dont m'occuper, examinons un peu, mais sérieusement, ce que je dois faire ce soir chez Léa; évidemment, demeurer avec elle jusqu'à minuit ou une heure, puis m'en aller; le nécessaire est qu'elle comprenne la raison d'une telle conduite; ah, que c'est difficile à expliquer!... En cette chambre je suis mal; allons dans le salon; debout; les bougies sur le bureau; je n'ai qu'à me promener de long en large dans le salon, devant la cheminée, les deux fenêtres; tirons les rideaux; dans le salon, nonchalamment, de long en large. Que songé-je? C'est très ennuyeux, quand je veux réfléchir quelque chose, que je parte aussi tôt en des divagations. Il faut pourtant que je sache ce que je ferai ce soir; je ne puis laisser tout au hasard; mon devoir est d'exposer à Léa... D'abord m'est nécessaire l'occasion de partir spontanément; déjà, plusieurs fois, comme elle ne me disait pas que je reste, je semblais, m'en allant, être mis gentiment à la porte. Ce soir, elle consentira peut-être à ce que je reste; admettons qu'elle consente; alors je lui dirai que sans doute mieux nous vaut que je la quitte; pourquoi resterais-je, si elle ne m'aime pas assez pour me retenir de son plein gré? Ainsi lui répondrai-je. C'est difficile; je ne sais comment je réussirai; elle sera stupéfaite; elle me regardera de ses grands yeux exagérément ébahis et railleusement à demi; comme le jour où j'ai voulu la gronder; avec ses façons alertes d'aller, de venir, ses petits gestes tour-à-tour rapides et paresseux; le jour aussi où elle a jeté son chapeau dans la jardinière; son chapeau gris de perle; elle s'est mise à rire, à rire; la folle... Suis-je distrait! je n'arriverai jamais à fixer mon esprit sur un point; c'est à en désespérer. Si j'écrivais? L'inspiration est bonne; je vais faire un petit plan écrit de ce que je dois lui dire; cela sert au moins à déterminer les idées. Je m'assieds; le buvard, du papier, l'encrier, le porte-plume; la plume paraît suffisante; très bien. En face de moi, la tenture de soie chinoise; les fleurs vagues, blanches, des soieries chinoises, où surnage la lente cigogne au bec monté; la soie noire, très lisse, où le blanc des broderies; sur le buvard, du papier; c'est cela; écrivons... Que me disait-elle en sa récente lettre? je devrais d'abord relire cette lettre; j'ai là ses lettres; voyons. Dans le tiroir, le paquet de lettres, serré en un carton; voici l'entière correspondance, ses lettres et le brouillon des miennes. Son premier billet.

«Monsieur,

»Il m'est complètement impossible d'accepter ce soir votre aimable invitation. Si vous voulez la remettre à demain, je serai libre.

»Je vous salue.»

Cela est du soir où je pensais l'emmener souper; je l'avais été voir la veille pour la première fois; c'est quand, à minuit, j'ai été la demander chez le concierge du théâtre, qu'on m'a remis ce billet. Et le jour suivant? c'est le jour suivant que chez ce concierge elle m'a envoyé promener! Voici son second billet, de quinze jours plus tard.

«Monsieur,

»Je vous suis bien reconnaissante du service que vous avez eu la gracieuseté...................»

J'étais retourné rue Stévens. Quand on a entrepris quelque chose, on répugne si fort à renoncer brusquement; j'avais fait des démarches, donné des pour-boire, écrit; je ne pouvais vraiment pas en demeurer là, tout abandonner, n'y plus penser. Louise, alors, était sa femme-de-chambre; que de louis j'ai dû lui donner, à cette grosse fille; pendant ces deux semaines d'absence de Léa, je n'ai plus vu, rue Stévens, qu'elle, l'excellente Louise. Et puis cette histoire; mademoiselle d'Arsay échouée en Champagne, je ne sais plus où, sans argent; le matin j'avais reçu de mon père mes six cents francs; ce fut instinctif; un désir d'étonner, d'éblouir, d'être admirable; une folie pourtant; donner ainsi trois francs; pour une femme deux fois aperçue et qui m'avait mis à la porte; un beau mouvement, certes, mais qui me liait. C'est alors qu'elle m'a écrit son second billet.

«..... Je vous suis bien reconnaissante du service que vous avez eu la gracieuseté de me rendre. Si j'avais su plus tôt que vous étiez l'auteur de cette complaisance je vous aurais remercié de suite..........»

Elle avait écrit «plus tôt» et a surchargé «de suite».

«..... Mais je n'ai été informée de votre bonté que depuis peu de temps. Je m'empresse de vous dire que je serai de retour à Paris mercredi soir et que si vous voulez me faire l'amabilité de venir me voir jeudi dans l'après-midi vers les quatre heures, vous serez le bien venu. En attendant le plaisir de vous voir, je vous serre amicalement la main.

Léa d'Arsay.»

Ce carnet?... oui. J'avais eu l'idée d'écrire jour par jour, en résumé, la suite de mes relations avec cette femme; j'ai eu tort de ne pas persévérer; ce serait devenu intéressant; c'est déjà curieux, ce mémento de trois semaines; les semaines précisément d'après la rentrée de Léa à Paris; les trois premières semaines de notre liaison; en effet cela commence le jeudi lendemain de son retour.

«_Jeudi 27 janvier_:--Quatre heures; je vais rue Stévens; Léa me reçoit; toilette blanche; elle me parle de ses ennuis, le terme non encore payé; j'offre lui apporter, à minuit, deux cents francs; convenu.

»Minuit; elle revient du théâtre avec sa mère; me reçoit dans sa chambre; d'abord peu aimable; je donne les deux cents francs; elle ne me veut pas garder; indisposée; devient plus aimable; je reste un quart d'heure...»

Véritablement, puisque j'avais commencé, je devais continuer; j'avais d'ailleurs sujet de croire que ce nouveau, ce dernier don triompherait de toutes difficultés; je ne pouvais guère agir autrement, ni perdre, par un refus, l'effet de mes munificences premières.

«_Vendredi 28 janvier_:--J'envoie des lilas blancs.

»_Samedi 29 janvier_:--Je crois l'apercevoir, dans une voiture, rue des Martyrs; j'arrive rue Stévens; Louise me dit qu'elle est allée dîner en ville; je promets que je viendrai le lendemain à une heure.

»_Dimanche 30 janvier_:--Une heure, rue Stévens; Louise me dit qu'elle est allée à la campagne pour plusieurs jours; sa mère l'y a forcée; elle est tenue très durement; je me montre mécontent; j'annonce que je quitte Paris une semaine; je m'informe de la rente que faisait précédemment le consul; cinq cents francs par mois, plus la toilette et les cadeaux.

»_31 janvier au 12 février_:--En Belgique.

»_5 février_:--J'écris.

»_9_:--Réponse.

»_10_:--Seconde lettre de moi.................»

J'ai les brouillons de mes deux lettres et sa réponse; voyons la lettre d'elle. Voici ma première lettre.

«J'espérais ne pas m'en aller lundi sans avoir serré votre main.............................»

Et cetera; ce n'est pas intéressant. Ah, sa réponse.

«J'ai été très touchée de vos tendres paroles, Je les crois sincères!... Je vous ai semblé triste lors de votre dernière visite; en effet je le suis. Vous avez dû remarquer en moi un certain trouble. Je n'ai pas osé vous dire que je traverse en ce moment une crise des plus pénibles qui ne me laisse de trêve ni jour ni nuit. J'ai des obligations sérieuses à remplir et il me faudrait me sentir allégée de ce côté pour me retrouver moi-même et être à vous. Je n'ai malheureusement aucune indépendance personnelle et de lourdes charges à soutenir; alors même que mon coeur m'entraînerait vers le vôtre, je suis trop honnête femme pour vous dissimuler plus longtemps ma situation, ne connaissant pas la vôtre et ne sachant quels seraient les sacrifices que vous pourriez faire de suite pour me tirer de l'impasse si écrasante dans laquelle je me trouve. Après cet exposé voyez si vous pouvez être l'ami sur lequel je puisse absolument compter; ou considérez cet aveu comme non avenu en m'oubliant à toujours.

»Léa d'Arsay.»

Ma seconde lettre.

«10 février 1887.

«Ma chère amie,

»Je vous assure que je vous sais gré de votre franchise.....»

Je lui ai répondu que je pouvais l'aider, mais que j'étais un peu effrayé de ces embarras énormes... Ces deux miennes premières lettres étaient assez convenables et proprement écrites.

«18 février.

»Je regrette de ne pas me trouver chez moi..........»

C'est sa troisième lettre. Mais auparavant il y a les choses que j'ai notées dans mon mémento.

«_10_:--Seconde lettre de moi.........................»

Oui; continuons.

«_Dimanche 13 février_:--Je vais rue Stévens; Louise me dit que Léa est souffrante et couchée; histoire de la purgation refusée; à demain.

»_Lundi 14 février_:--Une heure et demie, rue Stévens; Léa me reçoit; toilette bleu clair; je reste une heure; je l'interroge de ses embarras; j'offre dix louis pour le soir, si elle veut que je les lui apporte; elle accepte pour onze heures, sous la condition que je partirai à une heure, à cause de sa mère.

»Le soir, onze heures; elle me reçoit dans la salle-à-manger; sa mère a invité des amies sans l'avertir; elle ne peut me garder; elle me supplie que je ne croie pas qu'il y est de sa faute, que je ne lui en veuille pas; une autre fois, elle le jure; elle est plus gentille qu'elle n'a encore été; je l'embrasse longuement; je la quitte après dix minutes; je lui laisse les dix louis promis: rendez-vous au mercredi.

»_Mercredi 16 février_:--Rue Stévens, deux heures; elle allait sortir; elle me retient une demie heure; dans sa chambre; elle met son chapeau et son manteau; projet d'aller le lendemain ou l'après-lendemain dîner ensemble quelque part.

»_Jeudi 17_:--Une heure, rue Stévens; je reste une heure et demie; je bois du café avec elle; le chanteur de la rue; nous dansons; ses jupons se démettent; elle sort pour les remettre; coup de sonnette; elle revient; elle me dit que c'est le charbonnier qui réclame de l'argent; petite explication; je veux bien l'aider mais je pose la condition; rendez-vous demain soir à neuf heures; elle me dit que si elle ne peut être sûre de moi, rien à faire.

»_Vendredi 18_:--Neuf heures du soir; Louise est seule; Léa a dû dîner en ville; elle reviendra très tard, lettre pour moi........................................»

Voyons cette lettre.

«18 février.