Les joyeuses Bourgeoises de Windsor
Chapter 8
(Entrent Page et Ford, mistriss Page et mistriss Ford. Ils se saisissent de Falstaff.)
PAGE.--Non, ne fuyez pas ainsi.--Je crois que nous vous avons attrapé pour le coup: n'avez-vous donc pas pour vous échapper d'autre déguisement que celui de Herne le chasseur?
MISTRISS PAGE.--Allons, je vous prie, venez: ne poussons pas plus loin la plaisanterie. Eh bien, mon cher sir John, que dites-vous maintenant des femmes de Windsor? Et vous, mon mari, voyez: cette belle paire de cornes ne convient-elle pas mieux à la forêt qu'à la ville?
FORD.--Eh bien, mon cher monsieur, qui de nous deux est le sot?... Monsieur Brook, Falstaff est un gredin, gredin de cocu. Voilà ses cornes, monsieur Brook; et de toutes les jouissances qu'il s'était promises sur ce qui appartient à Ford, il n'a eu que celle de son panier de lessive, de sa canne, et de vingt livres sterling qu'il faudra rendre à M. Brook. Ses chevaux sont saisis pour gage, monsieur Brook.
MISTRISS FORD.--Sir John, le malheur nous en veut; nous n'avons jamais pu parvenir à nous trouver ensemble. Allons, je ne vous prendrai plus pour mon amant; mais je vous tiendrai toujours pour cher[58].
[Note 58: _My deer_. Toujours le même jeu de mots entre _deer_ et _dear_. On a tâché d'y substituer celui de _cher_ et _chair_, une traduction parfaitement fidèle étant impossible.]
FALSTAFF.--Je commence à voir qu'on a fait de moi un âne.
MISTRISS FORD.--Oui; et aussi un boeuf gras: les preuves subsistent.
FALSTAFF.--Ce ne sont donc pas des fées? J'ai eu deux ou trois fois l'idée que ce n'étaient pas des fées; et cependant les remords de ma conscience, le saisissement soudain de toutes mes facultés, m'ont aveuglé sur la grossièreté du piége, et m'ont fait croire dur comme fer, contre toute rime et toute raison, que c'étaient des fées. Voyez donc comme l'esprit peut faire de nous un sot, quand il est employé à mal.
EVANS.--Sir John Falstaff, servez Dieu, renoncez à vos mauvais désirs, et les fées ne vous pinceront plus.
FORD.--Bien dit, Hugh l'esprit!
EVANS.--Et vous, renoncez à vos jalousies, je vous en prie.
FORD.--Jamais il ne m'arrivera de me défier de ma femme, que lorsque tu seras en état de lui faire ta cour en bon anglais.
FALSTAFF.--Me suis-je donc desséché, brûlé le cerveau au soleil, au point qu'il ne m'en reste pas assez pour échapper à une grossière déception? Un bouc gallois m'aura fait danser à sa guise, et pourra me coiffer d'un bonnet de fou de son pays? Il serait grand temps qu'on m'étranglât avec une boule de fromage grillé.
EVANS.--Le fromage n'est pas bon avec le beurre; et votre ventre est tout beurre.
FALSTAFF. Fromage et beurre! Ai-je assez vécu pour recevoir la leçon d'un gaillard qui vous met l'anglais en capilotade? En voilà plus qu'il ne faut pour décréditer par tout le royaume la débauche et les courses nocturnes.
MISTRISS PAGE.--Eh quoi, sir John, pensez-vous que quand même nous aurions banni la vertu de nos coeurs, par la tête et par les épaules, et que nous aurions voulu nous damner sans scrupule, le diable eût jamais pu nous rendre amoureuses de vous?
FORD.--D'un vrai pudding, d'un ballot d'étoupes.
MISTRISS PAGE.--D'un essoufflé!
PAGE.--Vieux, glacé, flétri, et d'une bedaine intolérable.
FORD.--D'une langue de Satan!
PAGE.--Pauvre comme Job!
FORD.--Et aussi méchant que sa femme.
EVANS.--Et adonné aux fornications, aux tavernes, au vin d'Espagne, et à la bouteille, et aux liqueurs, et à la boisson, et aux jurements, et aux impudences, et aux ci et aux çà.
FALSTAFF.--Fort bien, je suis le sujet de votre éloquence: vous avez le pion sur moi; je suis confondu; je ne suis pas même en état de répondre à ce blanc-bec de Gallois, et l'ignorance même me foule aux pieds. Traitez-moi comme il vous plaira.
FORD.--Vraiment, mon cher, nous allons vous conduire à Windsor, à un monsieur Brook à qui vous avez filouté de l'argent, et dont vous aviez consenti à vous faire l'entremetteur: je pense que la restitution de cet argent vous sera une douleur beaucoup plus amère que tout ce que vous avez déjà enduré.
MISTRISS FORD.--Non, mon mari, laissez-lui cet argent en réparation; abandonnez-lui cette somme, et comme cela nous serons tous amis.
FORD.--Allons, soit; voilà ma main: tout est pardonné.
PAGE.--Allons, gai chevalier; tu feras collation ce soir chez moi, où tu riras aux dépens de ma femme, comme elle rit maintenant aux tiens: dis-lui que monsieur Slender vient d'épouser sa fille.
MISTRISS PAGE, _à part_.--Les docteurs en doutent: s'il est vrai qu'Anne Page soit ma fille, elle est actuellement la femme du docteur Caius.
(Entre Slender.)
SLENDER.--Oh! oh! oh! père Page.
PAGE.--Qu'est-ce que c'est, mon fils, qu'est-ce que c'est? est-ce fini?
SLENDER.--Oui, fini..... Je le donne au plus habile homme du comté de Glocester, pour y connaître quelque chose, ou je veux être pendu, là, voyez-vous.
PAGE.--Et de quoi s'agit-il donc, mon fils?
SLENDER.--J'arrive là-bas à Éton pour épouser mademoiselle Anne Page; et elle s'est trouvée être un grand nigaud de garçon: si ce n'avait pas été dans l'église, je l'aurais étrillé, ou il m'aurait étrillé. Si je n'avais pas cru que c'était Anne Page, que je ne bouge jamais de la place; et c'est un postillon du maître de poste!
PAGE.--Sur ma vie, vous vous êtes donc trompé?
SLENDER.--Eh! qu'avez-vous besoin de me le dire? Je le sais bien, morbleu! puisque j'ai pris un garçon pour une fille. Si je m'étais trouvé l'avoir épousé à cause de la figure qu'il avait dans sa robe de femme, j'aurais été bien avancé.
PAGE.--C'est la faute de votre bêtise. Ne vous avais-je pas dit comment vous reconnaîtriez ma fille à la couleur de ses habits?
SLENDER.--Je me suis adressé à celle qui était en blanc; je lui ai dit _chut_, et elle m'a répondu _budget_, comme nous en étions convenus, mistriss Anne et moi; et cependant ce n'était pas mistriss Anne, mais un postillon de la poste.
EVANS.--Jésus! monsieur Slender, n'y voyez-vous donc pas assez clair pour ne pas épouser un garçon.
PAGE.--Oh! je suis cruellement vexé. Que faire?
MISTRISS PAGE.--Cher George, ne vous fâchez pas: je savais votre dessein; en conséquence, j'ai fait habiller ma fille en vert, et, pour dire la vérité, elle est maintenant avec le docteur au doyenné, où on les marie.
(Entre Caius.)
CAIUS.--Où est mistriss Anne Page? palsambleu! je suis attrapé; j'ai épousé un garçon, un paysan; ce n'est point Anne Page. Palsambleu! je suis attrapé.
MISTRISS PAGE.--Quoi! n'avez-vous pas pris celle qui était en vert?
CAIUS.--Oui, palsambleu! et c'est un garçon. Palsambleu! je vais soulever tout Windsor.
(Il sort.)
FORD.--C'est étrange! Qui donc aura emmené la véritable Anne Page?
PAGE.--Le coeur ne me dit rien de bon. Voici monsieur Fenton. (_Entrent Fenton et mistriss Anne Page_.) Que venez-vous faire ici, monsieur Fenton?
ANNE.--Pardon, mon bon père; ma bonne mère, pardon.
PAGE.--Quoi? mademoiselle, comment arrive-t-il que vous ne soyez pas avec monsieur Slender?
MISTRISS PAGE.--Par quel hasard n'êtes-vous pas avec monsieur le docteur, jeune fille?
FENTON.--Vous la troublez: écoutez-moi, vous allez savoir toute la vérité. Chacun de vous la mariait honteusement, sans qu'il y eût aucun amour mutuel. La vérité est qu'elle et moi depuis longtemps engagés l'un à l'autre, nous le sommes maintenant d'une manière si solide, que rien ne peut nous séparer. La faute qu'elle a commise est vertu; et cette fraude ne doit point être traitée ni de supercherie criminelle, ni de désobéissance, ni de manque de respect, puisque par là votre fille évite des jours de malheur et de malédiction que lui aurait fait passer un mariage forcé.
FORD.--Allons, ne restez pas interdits, il n'y a pas de remède: en amour, c'est le ciel qui choisit les conditions; l'argent achète des terres, le sort livre les femmes.
FALSTAFF.--Je suis bien aise de voir qu'en ne voulant que tirer sur moi seul, quelques-uns de vos traits sont retombés sur vous.
PAGE.--Allons, en effet, quel remède?--Fenton, le ciel t'accorde le bonheur! il faut bien accepter ce qu'on ne peut éviter.
FALSTAFF.--Quand les chiens de nuit courent, toutes espèces de bêtes sont prises.
EVANS.--Je danserai et je mangerai des dragées à vos noces.
MISTRISS PAGE.--Allons, je me rends aussi.--Monsieur Fenton que le ciel vous accorde de longs et longs jours de bonheur! Bon mari, allons tous au logis rire, devant un bon feu de campagne, de cette joyeuse histoire; et sir John comme les autres.
FORD.--Ainsi soit-il.--Sir John, vous tiendrez votre parole à monsieur Brook: il passera la nuit avec mistriss Ford.
(Tous sortent.)
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.