Les joyeuses Bourgeoises de Windsor
Chapter 7
SCÈNE V
Une pièce dans l'hôtellerie de la _Jarretière_.
_Entrent_ L'HÔTE et SIMPLE.
L'HÔTE.--Que cherches-tu ici, butor, lourde caboche? Qu'est-ce? Dis, parle, réponds, vite, prompt, preste et leste.
SIMPLE.--Vraiment, monsieur l'hôte, je souhaiterais parler à sir John Falstaff, de la part de M. Slender.
L'HÔTE.--Voilà sa chambre, sa maison, son château, son lit de maître et son lit volant[45]. Sur la muraille est peinte tout fraîchement et tout nouvellement l'histoire de l'Enfant prodigue. Allez, frappez, appelez; il vous parlera comme un anthropophaginien[46]. Frappez, vous dit-on.
[Note 45: _Running bed_. Il y avait alors dans toutes les chambres à coucher un lit fixe (_standing bed_), où couchait le maître, et une espèce de coffre ou lit placé sous le premier, qu'on tirait le soir (_running bed_) et où couchait le domestique.]
[Note 46: _Anthropophaginian_. L'hôte s'amuse presque toujours à embarrasser ceux de ses interlocuteurs qui n'ont pas une grande intelligence de la langue, par des mots bizarres ou employés à contre-sens.]
SIMPLE.--Une vieille femme, une grosse femme est montée dans sa chambre. Je prendrai la liberté, monsieur, de demeurer jusqu'à ce qu'elle descende: pour dire le vrai, c'est à elle que je viens parler.
L'HÔTE.--Ah! une grosse femme! Elle pourrait voler le chevalier. Je vais l'appeler.--Eh! mon gros chevalier, gros sir John, parle-nous du creux de tes poumons militaires. Es-tu là? C'est ton hôte, ton Ephésien[47] qui t'appelle.
[Note 47: _Ephesian_. Cette expression est employée dans la première partie de _Henri IV_: «des Ephésiens de la vieille Église.» Elle doit signifier _fidèle, loyal_.]
FALSTAFF, _d'en haut_.--Qu'est-ce que c'est, mon hôte?
L'HÔTE.--Voilà un Tartare bohémien qui attend que ta grosse femme descende: laisse-la descendre, mon gros, laisse-la descendre. Mes appartements sont honnêtes. Fi! des tête-à-tête! fi!
(Entre Falstaff.)
FALSTAFF.--Mon hôte, j'avais tout à l'heure chez moi une grosse vieille femme; mais elle est partie.
SIMPLE.--Je vous en prie, monsieur, n'était-ce pas la devineresse de Brentford?
FALSTAFF.--Eh! oui, coquille de moule, c'était elle. Que lui voulez-vous?
SIMPLE.--Mon maître, monsieur, mon maître Slender, m'a envoyé après elle quand il l'a vue passer dans la rue, pour savoir si un certain monsieur Nym, qui lui a volé une chaîne, a la chaîne ou non.
FALSTAFF.--J'ai parlé de cela à la vieille femme.
SIMPLE.--Et que dit-elle, monsieur, je vous prie?
FALSTAFF.--Ma foi, elle dit que l'homme qui a volé la chaîne de M. Slender est précisément celui-là même qui la lui a dérobée.
SIMPLE.--J'aurais voulu pouvoir parler à la femme en personne. J'avais d'autres choses à lui demander encore de sa part.
FALSTAFF.--Quelles choses? Dites-les-nous.
L'HÔTE.--Oui, allons, sur-le-champ.
SIMPLE.--Je ne peux pas les dissimuler.
FALSTAFF.--Dissimule-les, ou tu es mort.
SIMPLE.--Eh bien, monsieur, ce n'est pas autre chose que concernant mistriss Anne Page, pour savoir si c'est la destinée de mon maître de l'avoir, ou non.
FALSTAFF.--Oui, oui, c'est sa destinée.
SIMPLE.--Quoi, monsieur?
FALSTAFF.--De l'avoir ou non. Allez, rapportez-lui que la vieille femme me l'a dit ainsi.
SIMPLE.--Puis-je prendre la liberté de le lui dire ainsi, monsieur?
FALSTAFF.--Oui, mon garçon[48], prenez cette grande Liberté.
[Note 48: _Master tike_. Maître tique. Il est impossible de rendre et même de comprendre le sens de ce sobriquet.]
SIMPLE.--Je remercie Votre Seigneurie. Je réjouirai mon maître par ces bonnes nouvelles.
(Simple sort.)
L'HÔTE.--Tu es un savant, tu es un savant, sir John. Avais-tu réellement une devineresse chez toi?
FALSTAFF.--Oui, j'en avais une, mon hôte, une qui m'a appris plus de choses que je n'en avais su dans toute ma vie, et je n'ai rien payé pour cela: c'est moi qu'on a payé pour apprendre.
(Entre Bardolph.)
BARDOLPH.--Hélas! merci de nous, monsieur; nous sommes volés, volés, en conscience.
L'HÔTE.--Où sont mes chevaux? Rends-moi bon compte de mes chevaux, coquin.
BARDOLPH.--Partis avec les filous. Aussitôt que nous avons dépassé Éton, j'étais en croupe derrière l'un d'eux; ils me prennent et me jettent dans un fossé plein de boue: tous trois piquent, et les voilà partis comme trois diables allemands, trois docteurs Faust.
L'HÔTE.--Ils ont été à la rencontre de leur duc, coquin; ne dis point qu'ils ont pris la fuite: les Allemands sont d'honnêtes gens.
(Entre sir Hugh Evans.)
EVANS.--Où est notre hôte?
L'HÔTE.--De quoi s'agit-il, monsieur?
EVANS.--Tenez l'oeil à vos écots. Un de mes amis qui vient de se rendre à la ville, m'a dit qu'il y avait trois Allemands[49] qui ont volé à tous les hôtes de Readings, de Maidenhead et de Colebrook, leurs chevaux et leur argent. Je vous en informe par bonne volonté, voyez-vous. Vous êtes prudent, vous êtes rempli de sarcasmes et de plaisanteries pour rire: il ne convient pas que vous soyez dupé. Adieu.
(Il sort.)
[Note 49: _Couzin germans, hat have cozened_. Jeu de mots intraduisible sur _cosen_ (filouter), _cosener germans_ (filous allemands) et l'expression française de cousins germains.]
(Entre Caius.)
CAIUS.--Où est mon hôte de la _Jarretière_?
L'HÔTE.--Le voici, monsieur le docteur, dans la perplexité, et dans un dilemme fort obscur.
CAIUS.--Je ne sais pas ce que c'est; mais on me dit que vous faites de grands préparatifs pour un duc de Germanie. Sur ma foi, on ne sait pas à la cour qu'il vienne un duc comme cela. Je vous dis ceci par bonne volonté. Adieu.
(Il sort.)
L'HÔTE.--Au secours! haro! Cours, traître!--Assistez-moi, chevalier. Je suis ruiné. Cours vite. Crie haro, crie. Traître, je suis ruiné.
(L'hôte et Bardolph sortent.)
FALSTAFF, seul.--Je voudrais que le monde entier fût dupé, puisque je l'ai été, moi, et de plus battu. Si l'on venait à savoir à la cour comment j'ai été métamorphosé, et comment dans cette métamorphose j'ai été baigné et bâtonné, ils me feraient fondre ma graisse goutte à goutte pour en huiler les bottes des pêcheurs. Je réponds qu'ils m'assommeraient de leurs bons mots, jusqu'à ce que je fusse aplati comme une poire tapée. Je n'ai jamais prospéré depuis le jour où je trichai à la prime.--Oui, si j'avais l'haleine assez longue pour dire mes prières, je ferais pénitence.
(Entre Quickly.)
FALSTAFF.--Ah! vous voilà? De quelle part venez-vous?
QUICKLY.--De la part de toutes deux, ma foi.
FALSTAFF.--Que le diable prenne l'une, et sa femme l'autre: elles seront toutes deux bien pourvues. J'ai plus souffert pour l'amour d'elles, que la malheureuse inconstance du coeur de l'homme ne me permet de supporter.
QUICKLY.--Et n'ont-elles rien souffert? Si fait, je vous en réponds. L'une d'elles surtout, mistriss Ford, la bonne âme, est bleue et noire de coups, à ce qu'on ne lui voie pas une place blanche sur tout le corps.
FALSTAFF.--Que me parles-tu de bleu et de noir? J'en ai, moi, de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel à force d'avoir été battu. J'ai risqué même d'être appréhendé au corps pour la sorcière de Brentford. Sans l'adresse admirable avec laquelle j'ai su prendre tout à fait les manières d'une simple vieille, ce gredin de constable me faisait mettre aux ceps comme sorcière, aux ceps de la canaille.
QUICKLY.--Permettez, sir John, que je vous parle dans votre chambre; vous apprendrez comment vont les affaires, et je vous réponds que vous n'en serez pas mécontent: voici une lettre qui vous en dira quelque chose. Pauvres gens, que de peines pour vous ménager une rencontre! Sûrement l'un de vous ne sert pas bien le ciel, puisque vous êtes si traversés.
FALSTAFF.--Montez dans ma chambre.
(Ils sortent.)
SCÈNE VI
Une autre pièce dans l'hôtellerie de la _Jarretière_.
_Entrent_ FENTON et L'HÔTE.
L'HÔTE.--Ne me parlez point, monsieur Fenton: j'ai trop de chagrin; je veux tout laisser là.
FENTON.--Écoute-moi seulement; seconde mon dessein: foi de gentilhomme, je te donnerai cent livres en or au delà de ce que tu as perdu.
L'HÔTE.--Je vous écoute, monsieur Fenton, et du moins je vous promets le secret.
FENTON.--Je vous ai parlé plusieurs fois de mon tendre amour pour la belle Anne Page, qui a répondu à mon affection, en ce qui dépend d'elle, autant que je le puis désirer. J'ai là une lettre d'elle dont le contenu vous étonnera. Les détails de la plaisanterie dont elle me fait part s'y trouvent tellement mêlés avec ce qui me concerne, que je ne puis vous montrer chaque chose séparément et sans vous mettre au fait de tout. Le gros Falstaff doit y jouer un grand rôle. Vous verrez là (_lui montrant la lettre_) tout le plan de la scène; écoutez-moi donc bien, mon cher hôte.--Ma douce Nan doit se rendre vers minuit au chêne de Herne, pour y représenter la reine des fées. Pour quel objet, vous le verrez ici. Son père lui a recommandé, tandis que chacun serait vivement occupé de son rôle, de s'esquiver sous son déguisement avec Slender, et de se rendre avec lui à Éton, pour l'y épouser immédiatement; elle a feint de consentir.--En même temps sa mère, toujours opposée à ce mariage, et fidèle à son protégé Caius, a de même donné le mot au docteur pour l'enlever tandis que chacun songerait à son affaire, et la conduire au doyenné, où un prêtre l'attend pour la marier sur l'heure; et Anne, soumise en apparence aux projets de sa mère, a aussi donné sa promesse au docteur. Maintenant, écoutez le reste: le père compte que sa fille sera habillée tout en blanc; et que Slender, dans le moment favorable, la reconnaissant à ce vêtement, la prendra par la main, la priera de le suivre, et qu'elle s'en ira avec lui; la mère de son côté, pour la mieux désigner au docteur, car ils seront tous déguisés et masqués, compte la vêtir d'une manière singulière, avec une robe verte flottante, des rubans pendants et des ornements brillants autour de sa tête. Quand le docteur verra l'occasion propice, il doit lui pincer la main, et à ce signal la jeune fille a promis qu'elle le suivrait.
L'HÔTE.--Et qui compte-t-elle tromper, son père ou sa mère?
FENTON--Tous les deux, bon hôte, pour venir avec moi. Ce que je vous demande, c'est d'engager le vicaire à m'attendre dans l'église entre minuit et une heure pour unir nos coeurs dans le lien d'un légitime mariage.
L'HÔTE.--C'est bien; arrangez votre affaire; je vais trouver le vicaire; amenez la jeune fille, vous ne manquerez pas de prêtre.
FENTON.--Je t'en aurai une éternelle obligation, sans compter la récompense que tu recevras sur-le-champ.
(Ils sortent.)
FIN DU QUATRIÈME ACTE
ACTE CINQUIÈME
SCÈNE I
Une pièce dans l'hôtellerie de la _Jarretière_.
_Entrent_ FALSTAFF ET MISTRISS QUICKLY.
FALSTAFF.--Trêve de bavardage, je t'en prie. Adieu; je m'y rendrai. Voici la troisième tentative; le nombre impair me portera bonheur, j'espère. Allons, va-t'en. On dit qu'il y a dans les nombres impairs une vertu divine, soit qu'ils s'appliquent à la naissance, à la fortune ou à la mort. Adieu.
QUICKLY.--Je vous aurai une chaîne, et je vais faire de mon mieux pour vous procurer une paire de cornes.
FALSTAFF.--Adieu, vous dis-je: le temps se perd, allez, levez la tête, et rengorgez-vous. (_Sort mistriss Quickly. Entre Ford._) Ah! vous voilà, monsieur Brook; monsieur Brook, les choses s'éclairciront ce soir, ou jamais. Trouvez-vous vers minuit dans le parc, auprès du chêne de Herne; vous y verrez des merveilles.
FORD.--Mais n'êtes-vous pas allé hier, monsieur, au rendez-vous qu'on vous avait donné?
FALSTAFF.--J'y allai comme vous me voyez, monsieur Brook, en pauvre vieil homme, mais j'en revins en pauvre vieille femme; son mari, le coquin de Ford, a dans le corps le plus fameux enragé démon de jalousie, monsieur Brook, qui se soit jamais avisé de gouverner un fou de son espèce. Je vous dirai qu'il m'a cruellement battu sous ma figure de vieille femme; sous ma figure d'homme je ne craindrais pas Goliath, une aune de tisserand en main: je sais comme un autre que la vie n'est qu'une navette[50]. Je suis pressé, venez avec moi; je vous conterai tout cela, monsieur Brook. Depuis le temps où je plumais la poule, négligeais mes leçons et fouettais le sabot, je n'avais pas su ce que c'est que d'être battu jusqu'aujourd'hui. Suivez-moi, je vous dirai d'étranges choses de ce coquin de Ford. J'en serai vengé cette nuit et je vous livrerai sa femme. Votre expédition est réglée; j'ai la Ford dans mes mains. Venez, d'étranges affaires se préparent, monsieur Brook, venez.
(Ils sortent.)
[Note 50: _Life is a shuttle._ Allusion à des paroles de l'Écriture.]
SCÈNE II
Le parc de Windsor.
_Entrent_ PAGE, SHALLOW ET SLENDER.
PAGE.--Venez, venez. Il faut nous tapir dans ces fossés du château, jusqu'à ce que les flambeaux de nos lutins nous donnent le signal. Mon fils Slender, songez à ma fille.
SLENDER.--Oui vraiment, j'ai parlé avec elle, et nous sommes convenus d'un mot du guet pour nous reconnaître l'un l'autre. J'irai à elle; elle sera en blanc; je dirai _chut_, elle répondra _budget_; et, voyez-vous, par là nous nous reconnaîtrons l'un l'autre.
SHALLOW.--Voilà qui est bien; mais qu'avez-vous besoin de votre _chut_; ou de son _budget_? Le blanc l'annoncera et la désignera de reste. Dix heures ont sonné.
PAGE.--La nuit est noire. Des follets, des lumières y figureront au mieux. Que le ciel protège notre divertissement! Personne ici ne songe à mal que le diable, et nous le reconnaîtrons à ses cornes.--Allons, suivez-moi.
(Ils sortent.)
SCÈNE III
La grande rue de Windsor.
_Entrent_ MISTRISS PAGE, FORD ET _le_ DOCTEUR CAIUS.
MISTRISS PAGE.--Monsieur le docteur, ma fille est en vert. Dès que vous trouverez votre moment, prenez son bras, menez-la au doyenné, et hâtez la cérémonie. Entrez toujours dans le parc: il faut que nous deux nous nous y rendions ensemble.
CAIUS.--Je sais ce que je dois faire. Adieu.
MISTRISS PAGE.--Bon succès, docteur. (_Il sort._) Mon mari se réjouira moins du tour qu'on prépare à Falstaff, qu'il ne se fâchera du mariage de Nancy avec le docteur. Mais n'importe. Mieux vaut une petite gronderie qu'un grand crève-coeur.
MISTRISS FORD.--Où est Jean avec sa troupe de lutins? et Hugh, notre diable gallois?
MISTRISS PAGE.--Ils sont tous accroupis dans une ravine voisine du chêne de Herne, avec des lumières cachées. Au moment où Falstaff viendra nous joindre, il les feront tous à la fois briller au milieu de la nuit.
MISTRISS FORD.--Il est impossible qu'il ne soit pas effrayé.
MISTRISS PAGE.--S'il n'est pas effrayé, au moins sera-t-il honni; et s'il s'effraye, il sera mieux honni encore.
MISTRISS FORD.--Nous le conduisons joliment dans le piége.
MISTRISS PAGE.--Pour punir de tels libertins et leurs vilains désirs, un piége n'est pas une trahison.
MISTRISS FORD.--L'heure approche. Au chêne, au chêne.
(Elles sortent.)
SCÈNE IV
Le parc de Windsor.
_Entrent_ EVANS ET _des_ FÉES.
EVANS.--Trottez, trottez, petites fées: venez, et souvenez-vous bien de vos rôles. De la hardiesse, je vous prie. Suivez-moi dans le ravin; et quand je vous dirai le mot du guet, faites ce que je vous ai dit. Allons, allons, trottez, trottez.
(Ils sortent.)
SCÈNE V
Une autre partie du parc.
_Entre_ FALSTAFF _déguisé avec un bois de cerf sur la tête_.
FALSTAFF.--L'horloge de Windsor a sonné minuit; l'heure s'avance.--Dieux au sang amoureux, assistez-moi maintenant. Souviens-toi, Jupiter, que tu devins taureau pour ton Europe: l'amour s'assit entre tes cornes. O puissance de l'amour qui, dans quelques occasions, fait d'une bête un homme, et dans quelques autres fait de l'homme une bête! tu devins cygne aussi, Jupiter, pour l'amour de Léda. Oh! tout-puissant amour! combien le dieu alors se rapprochait de la nature d'une oie! Le premier péché te changea en bétail; péché de bête! oh! Jupiter! et le second te transforme en volaille, penses-y, Jupiter; péché de volage[51].--Quand les dieux sont si lascifs, que feront les pauvres humains? Quant à moi, je suis cerf de Windsor, et, je puis le dire, le plus gras de la forêt! Jupin, rafraîchis et calme mon automne, ou ne trouve pas mauvais que je dépense l'excès de mon embonpoint[52]. Qui vient ici? Est-ce ma biche?
[Note 51: _A foul fault_, dit Falstaff, jouant sur le mot _fowl_ (oiseau) et le mot _foul_ (coupable, odieux). Il a fallu chercher quelque espèce d'équivalent à cette plaisanterie.]
[Note 52: _Send me a cool rut-time, Jove, or who can blame me to piss my tallow?_]
(Entrent mistriss Ford et mistriss Page.)
MISTRESS FORD.--Sir John, est-ce vous, mon cerf, mon vigoureux cerf[53]?
[Note 53: _My male deer._ Le jeu de mots sur _deer_ (daim) et _dear_ (cher) s'est déjà rencontré plusieurs fois: il a été impossible de le rendre ici même par un équivalent.]
FALSTAFF.--Oui, ma biche aux poils noirs[54]. Que maintenant le ciel fasse pleuvoir des patates[55], fasse résonner sa foudre sur l'air des _Vertes manches_, m'envoie une grêle d'épices, une neige de panicots, qu'une tempête de stimulants vienne m'assaillir! Voilà mon asile.
(Il l'embrasse.)
[Note 54: _Black scut._]
[Note 55: _Potatoes._ Les patates, lorsqu'on les introduisit en Angleterre, y passaient pour un stimulant. Probablement l'air des _Vertes manches_ rappelait à Falstaff quelque idée gaillarde, et, au lieu d'épices, il demande une grêle de _kissing comfits_; ce qu'il a fallu rendre autrement pour être intelligible en français. Pour les _kissing comfits_, voyez les notes de _Roméo et Juliette_.]
MISTRESS FORD--Mistriss Page est venue avec moi, mon cher coeur.
FALSTAFF.--Partagez-moi comme un chevreuil offert à deux juges; prenez chacune un quartier. Je garde pour moi mes côtes; mes épaules seront pour le garde du bois[56]. Quant à mes cornes, je les lègue à vos maris. Ha! ha! suis-je l'homme du bois? Sais-je imiter Herne le chasseur?--Allons, Cupidon se montre enfin garçon de conscience; il fait restitution.--Comme il est vrai que je suis un esprit loyal, soyez les bienvenues.
[Note 56: _The fellow of this walk._ Dans les règles de la vénerie, les épaules de la bête revenaient de droit au garde du bois.]
(Bruit derrière le théâtre.)
MISTRISS PAGE.--Hélas! quel bruit est-ce là?
MISTRESS FORD.--Le ciel nous pardonne nos péchés!
FALSTAFF.--Qu'est-ce que cela peut-être?
MISTRISS FORD ET MISTRESS PAGE.--Fuyons, fuyons.
(Elles se sauvent en courant.)
FALSTAFF.--Je pense que le diable ne veut pas me voir damné, de peur que l'huile contenue dans ma personne ne mette le feu à l'enfer; autrement il ne me traverserait pas ainsi.
(Entrent sir Hugh Evans en satyre, mistriss Quickly et Pistol. Anne Page en reine des fées, accompagnée de son frère et de plusieurs autres jeunes garçons déguisés en fées avec des bougies allumées sur la tête.)
QUICKLY.--Esprits noirs, gris, verts et blancs qui vous réjouissez au clair de la lune et sous les ombres de la nuit; enfants sans père[57], entre les mains de qui repose l'immuable destinée, rendez-vous à votre devoir et remplissez vos fonctions. Lutin crieur, faites l'appel des Fées.
[Note 57: _You orphan-heirs of fixed destiny._ Les commentateurs sont demeurés dans l'embarras sur le sens de ce passage qui ne paraît cependant pas très-difficile à saisir. Dans les superstitions relatives aux fées, lutins et esprits follets, etc., on attribue à ces êtres mystérieux tous les effets de ce que nous appelons hasard, tout événement qui n'est pas le résultat d'une prédétermination connue. Ainsi, confondant poétiquement l'agent avec son action, Shakspeare a pu prendre les fées, les lutins, etc., pour les hasards eux-mêmes, et, dans ce sens, les appeler _orphans_, orphelins, enfants sans père. Ensuite _heir_, dans la langue de Shakspeare, signifie pour le moins aussi souvent possesseur qu'héritier. Il n'est pas douteux que le double sens du mot, joint surtout à celui d'_orphans_ (héritiers orphelins), n'ait ici séduit Shakspeare qui ne résiste jamais à ce genre de séduction; mais il paraît également clair que, par _heirs of fixed destiny_, il a entendu ceux entre les mains de qui réside, est déposée l'immuable destinée; et, peut-être ici, le vague de l'expression convient-il assez bien au genre d'idées qu'avait à rendre le poëte.]
PISTOL.--Esprits, écoutez vos noms; silence, atomes aériens. _Cri, cri_, élance-toi aux cheminées de Windsor, et là où le feu ne sera pas couvert, le foyer point balayé, pince les servantes jusqu'à les rendre violettes comme des mûres. Notre rayonnante reine hait les malpropres et la malpropreté.
FALSTAFF, _bas, tremblant_.--Ce sont des lutins! quiconque leur parle est mort. Je vais fermer les yeux et me coucher à terre; leurs oeuvres sont interdites à l'oeil de l'homme.
EVANS.--Où est _Bède_? Allez, et quand vous trouverez une jeune fille qui, avant de se coucher, ait dit trois fois ses prières, réjouissez son imagination, et donnez-lui le profond sommeil de l'insouciante enfance; mais pour celles qui dorment sans songer à leurs péchés, pincez-leur les bras, les jambes, le dos, les épaules, les côtés et le menton.
QUICKLY.--A l'ouvrage, à l'ouvrage; esprits, parcourez le château de Windsor, en dedans et en dehors. Fées, répandez les dons du bonheur dans chacune de ses salles sacrées; que jusqu'au jour du jugement il demeure entier autant que magnifique, digne de son possesseur, et son possesseur digne de lui. Nettoyez avec le parfum du baume et des fleurs les plus précieuses les siéges destinés aux différentes dignités de l'ordre, les statues ornées, les cottes d'armes, et les écussons à jamais sanctifiés par les plus loyales armoiries. Et pendant la nuit, fées des prairies, ayez soin, en chantant, de former un cercle semblable à celui de la Jarretière. Que l'endroit qui en portera l'empreinte devienne d'un vert plus frais et plus fertile que celui d'aucune des prairies qu'on ait jamais pu voir. _Honni soit qui mal y pense_ y sera écrit par vous, en touffes de couleur d'émeraude, en fleurs incarnates bleues et blanches, semblables aux saphirs, aux perles et à la riche broderie qui s'attache au-dessous du genou fléchissant de cette brillante chevalerie. Les fées écrivent en caractères de fleurs. Allez, dispersez-vous, mais n'oublions pas la danse d'usage que nous devons former autour du chêne de Herne jusqu'à ce que l'horloge ait sonné une heure.
EVANS.--Je vous prie, prenons-nous les mains dans l'ordre accoutumé; vingt vers luisants nous serviront de lanternes pour conduire notre danse autour de l'arbre. Mais arrêtez, je sens un homme de la moyenne terre.
FALSTAFF.--Que les cieux me défendent de ce lutin gallois! il me changerait en un morceau de fromage.
EVANS.--Vil insecte, tu as été rejeté dès ta naissance.
QUICKLY.--Que le feu d'épreuve touche le bout de son doigt; s'il est chaste, la flamme retournera en arrière et il n'en sentira aucune douleur; mais s'il tressaille, sa chair renferme un coeur corrompu.
PISTOL.--A l'épreuve, venez!
EVANS.--Venez voir si son bois prendra feu.
(Ils le brûlent avec leurs flambeaux.)
FALSTAFF.--Oh! oh! oh!
QUICKLY.--Corrompu, corrompu, souillé de mauvais désirs! Fées, entourez-le; que vos chants lui reprochent sa honte; et, en tournant, pincez-le en cadence.
EVANS.--Cela est juste; il est plein de vices et d'iniquités.
(Chant.)
Honte aux coupables désirs, Honte à l'impureté et à la luxure: La luxure est un feu Allumé dans le sang par l'incontinence des désirs du coeur; Ses flammes s'élèvent insolemment, Excitées par la pensée, et aspirent toujours plus haut. Pincez-le, fées, toutes ensemble; Pincez-le pour punir son infamie; Pincez-le, brûlez-le, tournez autour de lui, Jusqu'à ce que vos flambeaux, la lumière des étoiles Et le clair de lune aient cessé de briller.
(Durant ce chant, les fées pincent Falstaff. Le docteur Caius arrive d'un côté et enlève une des fées habillée de vert; Slender vient par une autre route, enlève une des fées vêtue de blanc; puis Fenton survient et s'échappe avec Anne Page. Un bruit de chasse se fait entendre derrière le théâtre; toutes les fées s'enfuient. Falstaff arrache ses cornes et se relève.)