Les joyeuses Bourgeoises de Windsor

Chapter 5

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MISTRISS FORD.--Un simple mouchoir, sir John: c'est la seule coiffure qui aille à mon visage et pas trop bien encore.

FALSTAFF.--Tu es une traîtresse de parler ainsi. Tu ferais une femme de cour accomplie, et tu poses le pied avec une fermeté qui te donnerait une démarche parfaite dans un panier à demi-cercles! Je vois bien ce que tu serais, sans la fortune ennemie. La nature est ton amie; allons, il faut bien que tu en conviennes.

MISTRISS FORD.--Croyez-moi, il n'y a en moi rien de ce que vous dites.

FALSTAFF.--Et qu'est-ce donc qui m'a forcé à t'aimer? laisse-moi te persuader qu'il y a en toi quelque chose d'extraordinaire. Tiens, je ne sais pas mentir ni dire que tu es ceci, comme ces chrysalides sucrées qui vous viennent semblables à des femmes, sous un habit d'homme, sentant comme la boutique d'un droguiste dans le temps des herbes fraîches. Non, je ne le puis pas: mais je t'aime, je n'aime que toi, et tu le mérites.

MISTRISS FORD.--Ah! ne me trahissez pas, sir John! Je crains que vous n'aimiez mistriss Page.

FALSTAFF.--Vous pourriez tout aussi bien dire, que j'aime à me promener devant la porte d'un créancier, qui m'est plus odieuse que la gueule d'un four à chaux.

MISTRISS FORD.--En ce cas, le ciel sait combien je vous aime; et vous l'éprouverez un jour.

FALSTAFF.--Persévère dans ces bons sentiments, je les mériterai.

MISTRISS FORD.--Et moi, je vous dis, vous les méritez, sans quoi je ne les aurais pas.

ROBIN, _derrière le théâtre_.--Mistriss Ford! mistriss Ford!--voilà mistriss Page, toute rouge, toute essoufflée, les yeux tout troublés, qui voudrait vous parler à l'instant.

FALSTAFF.--Il ne faut pas qu'elle me voie: je vais me cacher derrière la tapisserie.

MISTRISS FORD.--Oui, de grâce: cette femme est la médisance même. (_Falstaff se cache. Entrent mistriss Page et Robin_.) De quoi s'agit-il? qu'est-ce que c'est?

MISTRISS PAGE.--O mistriss Ford, qu'avez-vous fait? Vous êtes déshonorée, vous êtes perdue, perdue pour jamais!

MISTRISS FORD.--De quoi s'agit-il, chère mistriss Page?

MISTRISS PAGE.--O ciel, est-il possible, mistriss Ford!... ayant un si honnête homme de mari, lui donner un pareil sujet de soupçon!

MISTRISS FORD.--Quel sujet de soupçon?

MISTRISS PAGE.--Quel sujet de soupçon!--Rentrez en vous-même.--Que vous m'avez trompée!

MISTRISS FORD.--Comment? Hélas! de quoi s'agit-il?

MISTRISS PAGE.--Votre mari va paraître, femme, avec toute la justice de Windsor, pour chercher un gentilhomme, qui est, dit-il, en ce moment chez lui, de votre consentement, pour profiter criminellement de son absence. Vous êtes perdue!

MISTRISS FORD, _à part_.--Parlez plus haut.--(_Haut_.) J'espère que cela n'est pas.

MISTRISS PAGE.--Plaise au ciel qu'il ne soit pas vrai que vous ayez un homme ici! Du moins est-il certain que votre mari arrive suivi de la moitié de la ville pour le chercher. Je suis venue devant pour vous avertir: si vous vous sentez innocente, oh! j'en suis charmée. Mais si vous avez en effet un ami chez vous, qu'il sorte, qu'il sorte au plus tôt.--Ne restez point interdite; rappelez vos sens, défendez votre réputation, ou dites adieu pour la vie à toute espèce de bonheur.

MISTRISS FORD.--Que ferai-je? ma chère amie; il y a un gentilhomme dans la maison, et je crains bien moins ma honte que le danger qui le menace. Je donnerais mille livres pour qu'il fût hors de la maison.

MISTRISS PAGE.--Eh! par mon honneur, laissez là vos _je donnerais, je donnerais_; voilà votre mari qui arrive.--Savez-vous quelque moyen de le faire évader?--Vous ne pouvez le cacher dans la maison.--Comme vous m'avez trompée!--Mais j'aperçois un panier.--S'il est d'une taille raisonnable, il peut s'y fourrer. Nous pouvons le couvrir de linge sale, comme si c'était pour l'envoyer blanchir. C'est précisément le moment de la lessive, envoyez-le par vos gens au pré Datchet.

MISTRISS FORD.--Il est trop gros pour y entrer. Que deviendrai-je?

(Falstaff rentre.)

FALSTAFF.--Laissez-moi voir; laissez-moi voir: oh! laissez-moi voir.--J'y tiendrai, j'y tiendrai.--Suivez le conseil de votre amie.--J'y tiendrai.

MISTRISS PAGE.--Et quoi? sir John Falstaff! chevalier, est-ce là votre lettre?

FALSTAFF.--Je t'aime, je n'aime que toi, aide-moi à sortir d'ici, laisse-moi me fourrer là dedans.... Jamais...

(Il entre, s'entasse dans le panier qu'on achève de couvrir de linge sale.)

MISTRISS PAGE.--Robin, aidez-nous à couvrir votre maître. Appelez vos gens, mistriss Ford.--Ah! perfide chevalier!

MISTRISS FORD.--Eh! Jean! Robert, Jean! _(Robin sort. Les deux domestiques entrent_.) Tenez, emportez ces hardes: passez une perche dans les deux anses; mon Dieu, que vous êtes lents! Portez-les à la blanchisseuse dans le pré Datchet: vite, allez.

(Entrent Ford, Page, Caius, sir Hugh Evans.)

FORD.--Approchez, je vous prie. Si j'ai soupçonné sans cause, vous aurez droit de vous moquer de moi: ne m'épargnez pas dans ce cas les plaisanteries; je les mérite. Arrêtez; où portez-vous ceci?

ROBERT.--Vraiment, à la rivière.

MISTRISS FORD.--Eh! qu'avez-vous besoin de savoir où ils le portent? Sont-ce là vos affaires? Il vaudrait mieux que vous vinssiez vous mêler de la lessive!

FORD.--C'est pour laver. Si je pouvais me laver aussi de cette corne de cerf[30]. Cerf, cerf, cerf, je vous le dis, véritable cerf, je vous en réponds, et cerf de la saison encore. _(Les valets sortent emportant le panier_.) Messieurs, j'ai rêvé cette nuit; je vous dirai mon rêve. Commençons par chercher mes clefs; les voilà. Montez, parcourez, visitez mes chambres, furetez partout; notre renard est pris, j'en suis garant: laissez-moi fermer d'abord cette issue, et maintenant fouillez le terrier.

[Note 30: _Buck! I wish I could wash myself of the Buck!_ Ford joue sur le mot _buck_ qui signifie également lessive, lessiver et daim. Le jeu de mots a été impossible à rendre littéralement.]

PAGE.--Cher monsieur Ford, calmez-vous; c'est trop vous faire injure à vous-même.

FORD.--Soit, monsieur Page, soit. Montons, messieurs; vous allez avoir du plaisir. Suivez-moi, messieurs.

EVANS.--Ce sont là des visions, et des jalousies bien fantastiques.

CAIUS.--Palsambleu! ce n'est pas la mode en France: on ne voit point de jaloux en France.

PAGE.--Suivons-le, messieurs, puisqu'il le veut: voyons le résultat de ses recherches.

(Evans, Page et Caius sortent.)

MISTRISS PAGE.--L'aventure n'est-elle pas doublement réjouissante?

MISTRISS FORD.--Je ne sais pas de mon mari ou de sir John, lequel des deux je suis le plus contente d'avoir attrapé.

MISTRISS PAGE.--Dans quelles transes il devait être, quand monsieur Ford a demandé ce qu'il y avait dans le panier?

MISTRISS FORD.--J'ai peur qu'il n'ait besoin d'être lavé aussi. Nous lui aurons rendu service en l'envoyant au bain.

MISTRISS PAGE.--Qu'il s'aille faire pendre ce débauché coquin; je voudrais voir tous ceux de son espèce dans des angoisses pareilles.

MISTRISS FORD.--Il faut que mon mari ait eu quelque raison particulière de soupçonner que sir John était ici. Je ne l'ai jamais vu si brutal dans sa jalousie.

MISTRISS PAGE.--Je trouverai moyen de le savoir; mais il faut nous divertir encore aux dépens de Falstaff. Sa fièvre de libertinage ne cédera pas à cette seule médecine.

MISTRISS FORD.--Nous lui enverrons cette sotte carogne de mistriss Quickly, pour nous excuser de ce qu'on l'aura jeté à l'eau, et lui donner une nouvelle espérance qui lui attirera une nouvelle correction.

MISTRISS PAGE.--C'est bien pensé. Donnons-lui rendez-vous demain à huit heures pour venir recevoir un dédommagement.

(Rentrent Ford, Page, Caius et sir Hugh Evans.)

FORD.--Il est introuvable.--Peut-être le fat s'est-il vanté de choses qui passaient son pouvoir.

MISTRISS PAGE.--Entendez-vous?

MISTRISS FORD.--Oui, oui, paix. Vous en usez bien avec moi, monsieur Ford, n'est-il pas vrai?

FORD.--Oui, oui, madame.

MISTRISS FORD.--Que le ciel rende vos actions meilleures que vos pensées!

FORD.--Amen.

MISTRISS PAGE.--Monsieur Ford, vous vous faites un grand tort.

FORD.--Bien, bien, c'est à moi à supporter cela.

EVANS.--S'il y a quelqu'un dans la maison, dans les chambres, dans les coffres et dans les armoires, que le ciel me pardonne mes péchés au jour du grand jugement.

CAIUS.--Palsambleu! je dis de même, il n'y a pas une âme ici.

PAGE.--Eh! fi! monsieur Ford, n'avez-vous pas de honte! Quel esprit, quel démon vous a suggéré ces idées? Je ne voudrais pas avoir une pareille maladie pour tous les trésors du château de Windsor.

FORD.--C'est ma faute, monsieur Page; j'en subis la peine.

EVANS.--Vous souffrez d'une mauvaise conscience. Votre femme est une aussi honnête femme qu'on la puisse choisir entre cinq mille, et je dis encore entre cinq cents.

CAIUS.--Palsambleu! je vois bien que c'est une honnête femme.

FORD.--A la bonne heure. Messieurs, je vous ai promis à dîner. Venez, en attendant, vous promener dans le parc; je vous en prie, pardonnez-moi. Je vous conterai pourquoi j'ai fait tout cela.--Allons, ma femme, allons, mistriss Page, pardonnez-moi, je vous en prie. Je vous en prie du fond du coeur, pardonnez-moi.

PAGE.--Allons, messieurs, entrons. Mais, par ma foi, nous le ferons enrager; et moi, je vous invite à venir déjeuner demain matin chez moi, et après cela à la chasse à l'oiseau. J'ai un faucon admirable pour le bois. Est-ce chose dite?

FORD.--Tout à fait.

EVANS.--S'il y en a un, je serai le second de la compagnie.

CAIUS.--S'il y en a un ou deux, je serai le troisième[31].

[Note 31: _Turd_ (excrément) pour _third_ (troisième).]

FORD.--Monsieur Page, venez, je vous en prie.

(Ils sortent. Evans et Caius demeurent seuls.)

EVANS.--Et vous, je vous prie, souvenez-vous demain de ce pouilleux de coquin d'hôte.

CAIUS.--C'est bon, oui de tout mon coeur.

EVANS.--Ce pouilleux de coquin avec ses tours et ses moqueries.

(Ils sortent.)

SCÈNE IV

Une pièce dans la maison de Page.

_Entrent_ FENTON et MISTRISS ANNE PAGE.

FENTON.--Je vois que je ne puis pas gagner l'amitié de ton père. Cesse donc de me renvoyer à lui, chère Nan.

ANNE.--Hélas! comment donc faire?

FENTON.--Aie le courage d'agir par toi-même. Il m'objecte ma trop grande naissance; il prétend que je cherche seulement à réparer au moyen de ses richesses le désordre mis dans ma fortune. Il me cherche encore d'autres querelles. Il me reproche les sociétés désordonnées où j'ai vécu; il me soutient qu'il est impossible que je t'aime autrement que comme un héritage.

ANNE.--Peut-être qu'il dit vrai.

FENTON.--Non; j'en jure devant le ciel sur tout mon bonheur à venir. Il est vrai, je l'avouerai, la fortune de ton père fut le premier motif qui m'engagea à t'offrir mes soins; mais, en cherchant à te plaire, je te trouvai d'un bien plus grand prix que l'or monnoyé, ou les sommes pressées dans des sacs; et ce n'est plus qu'à la fortune de te posséder que j'aspire maintenant.

ANNE.--Mon cher monsieur Fenton, ne vous lassez pas pourtant de rechercher la bienveillance de mon père: monsieur Fenton, recherchez-la toujours. Si l'empressement et les plus humbles prières ne peuvent rien, eh bien, alors, écoutez un mot....

(Ils se retirent pour causer à l'écart.)

(Entrent Shallow, Slender et Quickly.)

SHALLOW.--Dame Quickly, rompez leur colloque: mon parent désire parler pour son compte.

SLENDER.--Allons, il faut que je fasse ici mon coup. En avant, il ne s'agit que d'oser.

SHALLOW.--Ne vous effrayez pas, neveu.

SLENDER.--Oh! elle ne m'effraye pas; je ne m'inquiète pas de cela, si ce n'est que j'ai peur.

QUICKLY.--Ecoutez donc, monsieur Slender voudrait vous dire deux mots.

ANNE.--Je suis à lui dans l'instant. C'est celui que choisit mon père. (_A part_.) Quelle foule de défauts disgracieux et ridicules sont embellis par trois cents livres de rente!

QUICKLY.--Et comment se porte le cher monsieur Fenton? Un mot, je vous prie.

SHALLOW.--Elle vient. Ferme, cousin. O mon garçon! tu avais un père....

SLENDER.--J'avais un père, mistriss Anne. Mon oncle peut vous dire de bons tours de lui.--Mon cher oncle, je vous conjure, racontez à mistriss Anne l'histoire des deux oies que mon père vola dans une basse-cour.

SHALLOW.--Mistriss Anne, mon neveu vous aime.

SLENDER.--Oui, je vous aime autant que j'aime aucune autre femme du comté de Glocester.

SHALLOW.--Il vous entretiendra conformément à votre qualité.

SLENDER.--Je vous en réponds. Robe longue ou robe courte[32], personne, dans le rang d'écuyer, ne m'en revaudra.

[Note 32: _Come curt and long tail_, viennent courte et longue queue. C'est-à-dire, viennent des gens obligés de couper la queue à leur chien, et de ceux qui ont le droit de la lui laisser longue: ce qui était une des marques distinctives des différentes classes.]

SHALLOW.--Il vous donnera cent cinquante livres de douaire.

ANNE.--Mon bon monsieur Shallow, laissez-le faire sa cour lui-même.

SHALLOW.--Vraiment, je vous en remercie; je vous remercie de cet encouragement. Cousin, elle vous appelle: je vous laisse.

ANNE.--Eh bien! monsieur Slender?

SLENDER.--Eh bien! mistriss Anne?

ANNE.--Expliquez vos volontés.

SLENDER.--Mes volontés, c'est là un vilain discours à entendre, vraiment: la plaisanterie est bonne. Grâce au ciel, je n'ai pas encore songé à les mettre par écrit, mes volontés; je ne suis pas si malade, grâce au ciel.

ANNE.--Je demande seulement, monsieur Slender, ce que vous me voulez?

SLENDER.--Quant à moi, en mon particulier, je ne vous veux rien, ou peu de chose. Votre père et mon oncle ont fait quelques arrangements; si cela réussit, à la bonne heure, sinon, au chanceux la chance. Ils peuvent vous dire mieux que moi comment les choses vont. Tenez, demandez à votre père: le voilà qui vient.

(Entrent Page et mistriss Page.)

PAGE.--Eh bien! cher Slender! Aime-le, ma fille Anne.--Comment, qu'est-ce que c'est? Que fait ici M. Fenton? C'est m'offenser, monsieur, que d'obséder ainsi ma maison. Je vous ai dit, ce me semble, que j'avais disposé de ma fille.

FENTON.--Monsieur Page, ne vous fâchez pas.

MISTRISS PAGE.--Mon bon monsieur Fenton, cessez d'importuner ma fille.

PAGE.--Elle n'est point faite pour vous.

FENTON.--Monsieur, voudrez-vous m'écouter?

PAGE.--Non, mon cher monsieur Fenton.--Entrons, monsieur Shallow; mon fils Slender, entrons.--Instruit comme vous l'êtes de mes vues, vous me manquez, monsieur Fenton.

(Page, Shallow et Slender sortent.)

QUICKLY, _à Fenton_.--Parlez à mistriss Page.

FENTON.--Chère mistriss Page, aimant votre fille d'une façon aussi honorable que je le fais, je crois devoir soutenir mes prétentions sans reculer, malgré les obstacles, les rebuts et les procédés désobligeants. Accordez-moi votre appui.

ANNE.--Ma bonne mère, ne me mariez pas à cet imbécile.

MISTRISS PAGE.--Ce n'est pas mon intention: je vous cherche un meilleur époux.

QUICKLY.--C'est le docteur, mon maître.

ANNE.--Hélas! j'aimerais mieux être enterrée vivante, ou assommée à coups de navets[33].

[Note 33: _Bow'd to death with turnips_.]

MISTRISS PAGE.--Allons, ne vous chagrinez pas. Monsieur Fenton, je ne serai ni votre amie, ni votre ennemie. Je saurai de ma fille si elle vous aime, et ce que j'apprendrai à cet égard déterminera mes sentiments. Jusque-là, adieu, monsieur: il faut que Nancy rentre; son père se fâcherait.

(Mistriss Page et Anne sortent.)

FENTON.--Adieu, ma chère madame; adieu, Nan.

QUICKLY.--C'est mon ouvrage.--_Comment_, ai-je dit, _voudriez-vous sacrifier votre enfant à un imbécile ou à un médecin_? Voyez-vous, monsieur Fenton?--C'est mon ouvrage.

FENTON.--Je te remercie, et je te prie, ce soir, de trouver le moment de donner cette bague à ma chère Nan: voilà pour ta peine.

(Il sort.)

QUICKLY.--Va, que le ciel t'envoie le bonheur! Quel bon coeur il a! Une femme passerait à travers l'eau et le feu pour servir un si bon coeur. Mais pourtant je voudrais que mon maître obtint mistriss Anne, ou je voudrais que M. Slender l'obtint; ou, en vérité, je voudrais que ce fût M. Fenton. Je ferai mon possible pour tous les trois; car je l'ai promis, et je tiendrai ma parole; mais spécieusement[34] à M. Fenton.--Mais nos dames m'ont donné une autre commission pour le chevalier sir John Falstaff. Quelle bête je suis de m'amuser ici.

(Elle sort.)

[Note 34: Elle veut dire spécialement.]

SCÈNE V

Une chambre dans l'hôtellerie de la _Jarretière_.

_Entrent_ FALSTAFF et BARDOLPH.

FALSTAFF.--Bardolph, holà!

BARDOLPH.--Me voilà, monsieur.

FALSTAFF.--Va me chercher une pinte de vin d'Espagne, et mets une rôtie dedans. (_Bardolph sort_.) Ai-je vécu si longtemps pour être emporté dans un panier comme un tas de viande de rebut, et pour être jeté dans la Tamise? Bien, bien, si jamais je m'expose à pareil tour, je veux bien qu'on prenne ma cervelle pour la fricasser au beurre, et la donner au premier chien pour ses étrennes. Les coquins m'ont renversé dans le canal avec aussi peu de remords que s'ils avaient noyé une portée de quinze petits chiens encore aveugles; et on peut juger à ma taille que je plonge avec quelque vélocité. Le fond touchât-t-il aux enfers, j'y arriverais. Heureusement que la rivière se trouvait basse et remplie de sable en cet endroit. J'aurais été noyé: une mort que j'abhorre, car l'eau fait enfler un homme; et voyez quelle figure j'aurais quand je serais enflé, une vraie montagne de chair morte.

(Rentre Bardolph avec le vin.)

BARDOLPH.--Mistriss Quickly est là, monsieur, qui veut vous parler.

FALSTAFF.--Allons, mettons d'abord un peu de vin d'Espagne dans l'eau de la Tamise. Mon ventre est aussi glacé que si j'avais avalé des pelotes de neige en guise de pilules pour me rafraîchir les reins. Appelle-la.

BARDOLPH.--Entrez, la femme.

(Entre Quickly.)

QUICKLY.--Avec votre permission.--Je vous demande pardon. Je donne le bonjour à Votre Seigneurie.

FALSTAFF.--Ote-moi tous ces calices; prépare-moi un pot de vin d'Espagne avec du sucre.

BARDOLPH.--Et des oeufs, monsieur?

FALSTAFF.--Non, simple, naturel. Je ne veux point de germe de poulet dans mon breuvage.--(_Bardolph sort_.) Eh bien!

QUICKLY.--Vraiment, monsieur, je viens trouver Votre Seigneurie de la part de mistriss Ford.

FALSTAFF.--Mistriss Ford! J'en ai assez de l'eau de son coquemar[35]: on m'a mis dedans; j'en ai le ventre Plein.

[Note 35: _I have ford enough_. Falstaff joue ici sur le mot _ford_, qui signifie un cours d'eau peu profond. Il a fallu rendre cette plaisanterie par une autre.]

QUICKLY.--Hélas, mon Dieu! La pauvre femme, ce n'est pas sa faute; il faut s'en prendre à ses gens: ils se sont mépris sur ses ordres.

FALSTAFF.--Moi aussi, je me suis mépris quand je me suis fié à la folle promesse d'une femme.

QUICKLY.--Ah! monsieur, elle s'en désole, que le coeur vous en saignerait si vous la voyiez.--Son mari va ce matin chasser à l'oiseau; elle vous conjure de venir une seconde fois chez elle entre huit et neuf. Elle m'a chargé de vous le faire savoir promptement; elle vous dédommagera de votre aventure, je vous en réponds.

FALSTAFF.--Eh bien! je consens à l'aller visiter. Dites-lui de réfléchir sur ce que vaut un homme. Qu'elle considère sa propre fragilité, et qu'elle apprécie mon mérite.

QUICKLY.--C'est ce que je lui dirai.

FALSTAFF.--N'y manquez pas. Entre huit et neuf, dites-vous?

QUICKLY.--Huit et neuf, monsieur.

FALSTAFF.--Bon, retournez: elle peut compter sur moi.

QUICKLY.--Que la paix soit avec vous, monsieur.

(Elle sort.)

FALSTAFF.--Je m'étonne de ne point voir paraître monsieur Brook; il m'avait fait prier de l'attendre chez moi; j'aime fort son argent. Ah! le voici.

(Entre Ford.)

FORD.--Dieu vous garde, monsieur.

FALSTAFF.--Eh bien! monsieur Brook, vous venez sans doute pour savoir ce qui s'est passé entre moi et la femme de Ford.

FORD.--C'est en effet l'objet qui m'amène, sir John.

FALSTAFF.--Monsieur Brook, je ne veux pas vous tromper; je me suis rendu chez elle à l'heure marquée.

FORD.--Eh bien! monsieur, comment avez-vous été traité?

FALSTAFF.--Très désagréablement, monsieur Brook.

FORD.--Comment donc? Aurait-elle changé de sentiment?

FALSTAFF.--Non, monsieur Brook, mais son pauvre cornu de mari, monsieur Brook, que la jalousie tient dans de continuelles alarmes, nous est arrivé pendant l'entrevue, au moment où finissaient les embrassades, baisers, protestations, c'est-à-dire le prologue de notre comédie. Il amenait après lui une bande de ses amis que, dans son mal, il avait ameutés et excités à venir faire dans la maison la recherche de l'amant de sa femme.

FORD.--Quoi! tandis que vous étiez là?

FALSTAFF.--Tandis que j'étais là.

FORD.--Et Ford vous a cherché sans pouvoir vous trouver?

FALSTAFF.--Écoutez donc. Par une bonne fortune, arrive à point nommé une mistriss Page: celle-ci nous donne avis de l'approche de Ford: la femme de Ford ayant la tête perdue, elles m'ont fait sortir dans un panier de lessive.

FORD.--Dans un panier de lessive?

FALSTAFF.--Oui, pardieu, dans un panier de lessive; elle m'ont pressé, à m'étouffer, sous un tas de chemises, de jupes sales, de chaussons, de bas sales, de serviettes grasses: ce qui faisait bien, monsieur Brook, le plus puant composé d'infâmes odeurs qui ait jamais affligé l'odorat.

FORD.--Mais restâtes-vous longtemps dans cette situation?

FALSTAFF.--Vous allez entendre, monsieur Brook, tout ce que j'ai souffert pour mettre cette femme à mal en votre considération! Quand je fus ainsi empilé dans le panier, deux coquins de valets de Ford arrivèrent; sur l'ordre que leur donna leur maîtresse de me porter au pré de Datchet, en qualité de linge sale, ils me prirent sur leurs épaules, et rencontrèrent à la porte leur coquin de jaloux de maître qui leur demanda une ou deux fois ce qu'ils avaient dans leur panier. Je frissonnais de peur que cet enragé de lunatique ne voulût y regarder; mais le destin qui a décrété qu'il serait cocu retint sa main: c'est bien; il entra pour faire sa recherche, et moi je sortis paquet de linge. Mais observez la suite, monsieur Brook: je souffris les angoisses de trois morts différentes; d'abord la frayeur inconcevable de me voir découvert par ce vilain jaloux de bélier à deux jambes; ensuite, d'être plié, comme le serait une bonne lame d'Espagne, dans la circonférence d'un baril, la pointe contre la garde, les talons contre la tête; enfin, d'être renfermé, comme un corps en dissolution, dans des linges puants qui fermentaient dans leur propre graisse. Pensez à cela un homme de mon acabit; pensez à cela, moi qui crains le chaud comme beurre, un homme continuellement fondant et en eau; c'est un miracle que je n'aie pas étouffé. Puis au plus haut degré de ce bain, quand j'étais à moitié cuit dans la graisse, comme un ragoût hollandais, être jeté dans la Tamise, et refroidi dans le courant comme un fer à cheval rougi au feu! Pensez à cela, être jeté là tout brûlant! pensez à cela, monsieur Brook.

FORD.--En bonne vérité, monsieur, je suis désolé que vous ayez souffert tout cela pour l'amour de moi. Voilà mes espérances perdues; vous ne ferez plus aucune tentative auprès d'elle.

FALSTAFF.--Monsieur Brook, plutôt que d'y renoncer ainsi, je consens d'être jeté dans l'Etna comme je l'ai été dans la Tamise. Le mari va ce matin chasser à l'oiseau; et elle m'a fait donner un second rendez-vous. On m'attend de huit à neuf, monsieur Brook.

FORD.--Il est déjà huit heures passées, monsieur.

FALSTAFF.--En vérité? Je pars donc pour mon rendez-vous. Revenez tantôt à votre loisir; vous apprendrez comment je mène les choses, et pour couronner l'oeuvre, elle sera à vous. Adieu, adieu, vous l'aurez, monsieur Brook. Monsieur Brook, vous ferez Ford cocu.

(Il sort.)