Les joyeuses Bourgeoises de Windsor

Chapter 4

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FORD.--Oh! concevez mon but. Elle s'appuie avec tant d'assurance sur la solidité de sa vertu, que la folie de mon coeur n'ose se découvrir à elle. Elle me paraît trop brillante pour que je puisse lever les yeux sur elle. Mais si j'arrivais devant elle avec quelques preuves de fait en main, mes désirs auraient un exemple alors, et un titre pour se faire valoir: je pourrais alors la forcer dans ses retranchements d'honneur, de réputation, de foi conjugale, et mille autres défenses, qui me présentent maintenant une résistance beaucoup trop imposante. Que dites-vous de ceci, sir John?

FALSTAFF.--Monsieur Brook, je commence d'abord par user sans façon de votre argent; ensuite mettez votre main dans la mienne: enfin, comme je suis gentilhomme, vous aurez, si cela vous plaît, la femme de Ford.

FORD.--Oh, mon cher monsieur!

FALSTAFF.--Monsieur Brook, vous l'aurez, vous dis-je.

FORD.--Ne vous faites pas faute d'argent, sir John, vous n'en manquerez pas.

FALSTAFF.--Ne vous faites pas faute de mistriss Ford, monsieur Brook, vous ne la manquerez pas. Je puis vous le confier: j'ai un rendez-vous avec elle, qu'elle-même a provoqué. Son assistante ou son entremetteuse sortait justement quand vous êtes entré; je vous dis que je serai chez elle entre dix et onze. C'est à cette heure-là que son maudit jaloux, son mari, doit être absent. Revenez me trouver ce soir, vous verrez comme j'avance les affaires.

FORD.--Je suis bien heureux d'avoir fait votre connaissance! Avez-vous jamais vu Ford, monsieur?

FALSTAFF.--Qu'il aille se faire pendre, ce pauvre faquin de cocu! Je ne le connais pas: pourtant je lui fais tort en l'appelant pauvre. On dit que ce jaloux de bec cornu a des monceaux d'or; c'est ce qui fait pour moi la beauté de sa femme. Je veux l'avoir comme une clef du coffre de ce coquin de cornard. Ce sera ma ferme.

FORD.--Je voudrais, monsieur, que le mari vous fût connu, pour que vous puissiez au besoin éviter sa rencontre.

FALSTAFF.--Qu'il aille se faire pendre, ce manant de mangeur de croûtes[25]. Je veux lui faire une peur à ne savoir où donner de la tête. Je vous le tiendrai en respect avec ma canne suspendue comme un météore sur les cornes du cocu. Tu verras, maître Brook, comme je gouvernerai le paysan; et pour toi, tu auras soin de sa femme.--Reviens me trouver de bonne heure ce soir. Ford est un gredin, et j'y ajouterai quelque chose de plus; je te le donne, maître Brook, pour un gredin et un cocu. Reviens me trouver ce soir.

[Note 25: _Salt butter_, beurre salé, expression de mépris dont on se sert pour désigner ceux qui manquent des commodités de la vie.]

(Falstaff sort.)

FORD.--Damné pendard de débauché! le coeur me crève de colère. Qu'on vienne me dire encore que cette jalousie est absurde!--Ma femme lui a envoyé un message; l'heure est fixée; l'accord est fait. Qui l'aurait pu penser? Voyez si ce n'est pas l'enfer que d'avoir une femme perfide! Mon lit sera déshonoré, mes coffres mis au pillage, mon honneur en pièces; et ce n'est pas le tout que de subir ces infâmes outrages, il me faut accepter d'abominables noms, et cela de la part de celui qui me fait l'affront! Quels titres! quels noms! Appelez-moi Amaimon; cela peut se soutenir; Lucifer, c'est bien; Barbason, à la bonne heure; et pourtant ce sont les qualifications du diable, des noms de démons: mais cocu! cocu complaisant! Le diable même n'a pas un nom semblable.--Page est un âne, un âne fieffé; il veut se fier à sa femme, il ne veut pas être jaloux! J'aimerais mieux confier mon beurre à un Flamand, mon fromage au prêtre gallois Hugh, mon flacon d'eau-de-vie à un Irlandais, ma haquenée à un filou pour s'aller promener, que ma femme à sa propre garde. Tantôt elle complote, tantôt elle projette, tantôt elle manigance; et ce qu'elles ont mis dans leur tête, il faut qu'elles l'exécutent; elles crèveront plutôt que de ne pas l'exécuter. Le ciel soit loué de m'avoir fait jaloux!--C'est à onze heures.--Je le préviendrai; je surprendrai ma femme; je me vengerai de Falstaff, et me rirai de Page.--Allons, allons, plutôt trois heures trop tôt qu'une minute trop tard.--Cocu! cocu! oh! fi, fi, fi!

(Il sort.)

SCÈNE III

Dans le parc de Windsor

_Entrent_ CAIUS et RUGBY.

CAIUS.--Jack Rugby!

RUGBY.--Monsieur?

CAIUS.--Quelle heure est-il, Jack?

RUGBY.--Il est plus que l'heure, monsieur, à laquelle sir Hugh avait promis de venir.

CAIUS.--Palsambleu! il a sauvé son âme en ne venant pas. Il a bien prié dans sa Bible puisqu'il ne vient pas. Palsambleu! Jack Rugby, il est mort s'il vient.

RUGBY.--Il est prudent, monsieur; il savait que Votre Seigneurie le tuerait, s'il venait.

CAIUS.--Palsambleu! un hareng n'est pas si bien mort qu'il le sera, quand je l'aurai tué. Rugby, prenez votre rapière: je veux vous dire comment je le tuerai.

RUGBY.--Hélas! je ne sais pas tirer des armes, monsieur.

CAIUS.--Faquin! prenez votre rapière.

RUGBY.--Restez coi; voici du monde.

(Entrent l'hôte, Shallow, Slender et Page.)

L'HÔTE.--Dieu te soit en aide, gros docteur!

SHALLOW.--Dieu vous garde, monsieur le docteur Caius!

PAGE.--Vous voilà, mon bon monsieur le docteur!

SLENDER.--Je vous donne le bonjour, monsieur.

CAIUS.--Pour quelle raison êtes-vous venus ici un, deux, trois, quatre?

L'HÔTE.--Pour te voir te battre, te voir parer, riposter, te voir ici, te voir là, te voir pousser tes bottes d'estoc, de taille, puis ta seconde, ta flanconnade. Est-il mort, mon Éthiopien? est-il mort, mon Francisco? Que dit mon Esculape, mon Galien, mon coeur de sureau? Est-il mort, gros flairant? Est-il mort?

CAIUS.--Palsambleu! c'est un poltron que ce prêtre, s'il en est un dans le monde; il n'ose pas montrer son nez.

L'HÔTE.--Tu es un roi castillan, mon urinal, un Hector de Grèce, mon garçon!

CAIUS.--Je vous prie, soyez tous témoins que je l'ai attendu seul, cinq ou six, deux, trois heures, et qu'il ne vient pas.

SHALLOW.--C'est qu'il se montre le plus sage, messire docteur. Il est le médecin des âmes, et vous le médecin des corps: si vous alliez combattre tous deux, vous agiriez contre l'esprit de vos professions. N'est-il pas vrai, monsieur Page?

PAGE.--Monsieur Shallow, vous avez été vous-même un fameux bretteur, quoique vous soyez maintenant un homme de paix.

SHALLOW.--Mille-z-yeux, monsieur Page, tout vieux que je suis aujourd'hui, et officier de paix, je ne puis voir une épée nue que les doigts ne me démangent. Nous avons beau devenir juges et docteurs, et ecclésiastiques, monsieur Page, il nous reste toujours quelque arrière-goût de notre jeunesse. Nous sommes les enfants des femmes, monsieur Page.

PAGE.--C'est une vérité, monsieur Shallow.

SHALLOW.--Cela se retrouve toujours, monsieur Page. Monsieur le docteur Caius, je viens pour vous ramener chez vous: je suis juge de paix. Vous vous êtes montré un sage médecin; et monsieur Evans s'est montré un sage et paisible ecclésiastique. Il faut que je vous ramène, et que vous m'accompagniez, monsieur le docteur.

L'HÔTE, _s'avançant gravement_.--Sous le bon plaisir de la justice.... Un mot d'avis, monsieur de _Papier-mâché_[26].

[Note 26: _Muck water_. On n'est pas bien d'accord sur le sens de cette expression; mais il est clair, par la suite du dialogue, que c'est un terme de mépris. On a cru pouvoir rendre en français par _papier mâché_.]

CAIUS.--Papier mâché! Que veut dire ce mot?

L'HÔTE.--Papier mâché, dans notre langue, veut dire bravoure, mon gros.

CAIUS.--Palsambleu! j'ai plus de papier mâché dans ma personne que l'Anglais. Ce diable de mâtin de prêtre, je lui couperai ses oreilles!

L'HÔTE.--Il te chantera pouille solidement, mon gros.

CAIUS.--Chante pouille! Qu'est-ce que cela veut dire?

L'HÔTE.--Cela veut dire qu'il te demandera pardon.

CAIUS.--Palsambleu! voyez-vous; il me chantera pouille. Je veux, moi, qu'il en soit ainsi.

L'HÔTE.--Je l'y obligerai, ou qu'il s'aille promener.

CAIUS.--Je vous remercie bien de cela.

L'HÔTE.--Et de plus, mon gros.... mais, un moment. (_A part aux autres_.) Vous, monsieur mon convive, et monsieur Page, et vous aussi, cavalier Slender, allez tous à Frogmore, en passant par la ville.

PAGE.--Sir Hugh y est, n'est-ce pas?

L'HÔTE.--Il est là. Voyez de quelle humeur il sera; et moi je viens à travers champs, et vous amène ce docteur. Est-ce bien comme cela?

SHALLOW.--Nous y allons. (_Tous à Caius_.) Adieu, mon bon monsieur le docteur.

(Page, Shallow et Slender sortent.)

CAIUS.--Palsambleu! je veux tuer le prêtre; car il veut parler à Anne Page, le faquin.

L'HÔTE.--Qu'il meure: mais d'abord rengaine ton impatience. Jette de l'eau froide sur ta colère, et viens à Frogmore par le chemin des champs. Je te mènerai à une ferme où mistriss Anne est invitée à un repas, et là, tu lui feras la cour. Dis-je-bien, mon galant?

CAIUS.--Palsambleu! je vous remercie de cela. Palsambleu! je vous aime. Je vous procurerai les bonnes pratiques, tous les comtes, les chevaliers, les lords, les gentilshommes mes patients.

L'HÔTE.--Comme de ma part je serai ton antagoniste auprès de miss Anne. Dis-je bien?

CAIUS.--Palsambleu! c'est bien dit: fort bien.

L'HÔTE.--Venez donc.

CAIUS.--Marchez sur mes talons, Jack Rugby.

(Ils sortent.)

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

ACTE TROISIÈME

SCÈNE I

Dans la campagne, près de Frogmore.

_Entrent_ SIR HUGH EVANS et SIMPLE.

EVANS.--Bon serviteur de monsieur Slender, de votre nom, ami Simple, dites-moi, je vous prie, dans quels endroits avez-vous cherché le sieur Caius, qui se qualifie docteur en médecine?

SIMPLE.--Vraiment, monsieur, du côté de Londres, du côté du parc, de tous côtés; du côté du vieux Windsor, partout, en vérité, excepté du côté de la ville.

EVANS.--Je vous prie ardemment de regarder aussi de ce côté-là.

SIMPLE.--J'y vais, monsieur.

(Simple sort.)

EVANS.--Bénédiction sur mon âme! Je suis plein de colère et tout mon esprit est tremblant. Je serai bien content s'il m'a attrapé. Comme j'ai de la mélancolie! Je lui briserais la tête avec sa fiole d'urines, si je trouvais une bonne occasion pour la chose.--Bénédiction sur mon âme.

(Il chante.)

Au bord des profondes rivières dont la chute Est accompagnée des mélodieux madrigaux

Que chantent les oiseaux, Nous ferons des lits de roses Et mille siéges odoriférants, Au bord des...

Miséricorde! J'ai bien plus envie de pleurer.

(Il chante.)

Les oiseaux chantaient leurs mélodieux madrigaux, Tandis que j'étais assis près de Babylone, Et qu'un millier de siéges odoriférants, Au bord des...

SIMPLE.--Le voici, sir Hugh; il vient par ici.

EVANS.--Il est le bienvenu.

(Il chante.)

Au bord des rivières dont la chute...

Dieu fasse prospérer le bon droit! Quelles armes porte-t-il?

SIMPLE.--Il n'a pas d'armes, monsieur; voilà aussi mon maître et monsieur Shallow qui viennent du côté de Frogmore avec un autre monsieur. Ils sont sur la descente par ici.

EVANS.--Je vous prie donnez-moi ma robe, ou plutôt gardez-la entre vos bras.

(Page, Shallow et Slender entrant, et feignant d'être surpris de trouver Evans dans ce costume, dont ils prétendent ignorer les raisons).

SHALLOW.--Eh! qui vous savait ici, monsieur le curé? Bien le bonjour, sir Hugh. Surprenez un joueur sans ses dés, et un docteur sans ses livres, vous crierez miracle.

SLENDER.--Ah! douce Anne Page!

PAGE.--Le ciel vous tienne en santé, cher sir Hugh!

EVANS.--Que Dieu dans sa miséricorde vous donne à tous sa bénédiction.

SHALLOW.--Quoi! la science et l'épée? Les étudiez-vous toutes deux, monsieur le curé?

PAGE.--Et toujours jeune, sir Hugh? Comment, en simple pourpoint, dans ce jour humide et nébuleux?

EVANS.--Il y a des causes et des raisons pour cela.

PAGE.--Nous sommes venus vous chercher, monsieur le curé, pour faire une bonne oeuvre.

EVANS.--Fort bien: quelle bonne oeuvre?

PAGE.--Nous avons laissé là-bas un très-respectable personnage qui, ayant reçu sans doute une insulte de quelqu'un, oublie toute patience et toute gravité à un point que vous ne sauriez imaginer.

SHALLOW.--J'ai vécu quatre-vingts ans[27] et plus, mais je n'ai jamais vu un homme de son état, de sa gravité et de sa science, oublier ainsi tout ce qu'il se doit à lui-même.

[Note 27: _Four score_. L'action de la pièce est, selon toute apparence, placée dans le printemps de 1414. Shallow, étant à Saint-Clément, a été maltraité par Jean de Gaunt, comme nous l'apprend Falstaff dans la seconde partie de _Henri IV_. Jean de Gaunt était né en 1339. On peut supposer à Shallow cinq ans de plus que lui, ce qui le fait naître en 1334, et lui donne quatre-vingts ans en 1414.]

EVANS.--Quel est-il?

PAGE.--Je crois que vous le connaissez: c'est monsieur le docteur Caius, notre célèbre médecin français.

EVANS.--Par la volonté de Dieu et la colère de mon âme, j'aimerais mieux vous entendre parler d'un plat de potage.

PAGE.--Pourquoi?

EVANS.--Il n'en sait pas plus sur Hippocrate ou Galien... et de plus c'est un crétin. Je vous le donne pour le crétin le plus poltron que vous puissiez désirer de connaître.

PAGE.--Je parie que c'est lui qui devait se battre avec le docteur.

SLENDER.--Ah! douce Anne Page!

(Entrent Caius, l'hôte et Rugby.)

SHALLOW.--En effet, ses armes l'indiquent. Retenez-les tous deux.--Voilà le docteur Caius.

PAGE.--Allons, mon bon monsieur le curé, rengainez votre épée.

SHALLOW.--Et vous la vôtre, mon bon monsieur le docteur.

L'HÔTE.--Désarmons-les, puis laissons-les disputer ensemble. Qu'ils conservent leurs membres, et estropient notre anglais!

CAIUS, _bas à son ennemi_.--Je vous prie, laissez-moi vous dire un mot à l'oreille. Pourquoi n'êtes-vous pas venu me trouver?

EVANS, _bas_.--Je vous prie, ayez patience. (_Haut_.) Nous prendrons notre temps.

CAIUS.--Palsambleu! vous êtes un poltron de Jean le chien, un Jean le singe.

EVANS, _bas_.--Je vous prie, ne donnons pas ici de quoi rire à ces messieurs. (_Haut_.) Je vous fendrai votre tête de poltron avec votre urinal, pour vous apprendre à manquer au rendez-vous que vous donnez.

CAIUS.--Comment, diable, Jack Rugby, mon hôte de la _Jarretière_, ne l'ai-je pas attendu pour le tuer, ne l'ai-je pas attendu sur la place que j'ai indiquée?

EVANS.--Comme j'ai une âme chrétienne, voici incontestablement la place indiquée. J'en prends pour jugement mon hôte de la _Jarretière_.

L'HÔTE.--Paix, tous deux, Gallois et Gaulois, docteur des Gaules, et prêtre de Galles, médecin de l'âme et médecin du corps.

CAIUS.--Ah! voilà qui est très-vraiment bon! excellent!

L'HÔTE.--Paix, vous dis-je; écoutez votre hôte de la _Jarretière_. Suis-je politique? Suis-je subtil? Suis-je un Machiavel? Perdrai-je mon docteur? Non, il me donne des potions et des consultations. Perdrai-je mon curé, mon prêtre, mon sir Hugh? non, il me donne la parole et les paraboles. Donne-moi ta main, docteur terrestre; bon.--Donne-moi, ta main docteur céleste; bon.--Enfants de l'art, je vous ai trompés tous deux: je vous ai adressés à deux places différentes. Vos coeurs sont fiers, votre peau est sauve: qu'une bouteille de vin des Canaries soit la fin de tout ceci; venez, mettez leurs épées en gage: suivez-moi, enfant de paix; venez, venez, venez.

SLENDER.--O douce Anne Page!

(Shallow, Slender, Page et l'hôte sortent.)

CAIUS.--Ah! je vois ce que c'est. Vous faites des sots de nous deux. Ah! ah!

EVANS.--C'est bon, il a fait de nous deux ses joujoux. Je désire que nous soyons bons amis, et que nous mettions un peu ensemble nos deux cervelles pour une vengeance de ce teigneux, de ce calleux de craqueur, l'hôte de la _Jarretière_.

CAIUS.--Palsambleu! de tout mon coeur. Il m'a promis de me mener là où est Anne Page. Palsambleu, il s'est trop moqué de moi.

EVANS.--Je lui fendrai sa caboche. Venez, je vous prie.

(Ils sortent.)

SCÈNE II

La grande rue de Windsor.

_Entrent_ MISTRISS PAGE et ROBIN.

MISTRISS PAGE.--Allons, marchez devant, mon petit gaillard: vous aviez le poste de suivant, mais vous voilà devenu guide. Qu'aimez-vous mieux de me montrer le chemin, ou de regarder les talons de votre maître?

ROBIN.--J'aime mieux, ma foi, vous servir comme un homme, que de le suivre comme un nain.

MISTRISS PAGE.--Oh! vous êtes un petit flatteur: je le vois, vous ferez un courtisan.

(Entre Ford.)

FORD.--Heureuse rencontre, mistriss Page! Où allez-vous?

MISTRISS PAGE.--Eh! vraiment, monsieur, chez votre femme. Est-elle au logis?

FORD.--Oui, et si désoeuvrée qu'elle pourrait vous servir de pendant pour le besoin de société.--Je pense que si vos maris étaient morts, vous vous marieriez toutes les deux.

MISTRISS PAGE.--Soyez-en sûr, à deux autres maris.

FORD.--Où avez-vous fait l'emplette de ce joli poulet?

MISTRISS PAGE.--Je ne peux pas me rappeler le maudit nom de celui qui l'a donné à mon mari. Comment s'appelle votre chevalier, petit?

ROBIN.--Sir John Falstaff.

FORD.--Sir John Falstaff!

MISTRISS PAGE.--Lui-même, lui-même; je ne puis jamais retrouver son nom. Mon bon mari et lui se sont épris d'une telle amitié... Ainsi, votre femme est chez elle?

FORD.--Oui, je vous le dis, elle y est.

MISTRISS PAGE.--Excusez, monsieur, je suis malade quand je ne la vois pas.

(Mistriss Page et Robin sortent.)

(Ford s'avance sous la halle.)

FORD.--Page a-t-il bien sa tête? A-t-il ses yeux? A-t-il ombre de bon sens? Sûrement tout cela dort, rien de tout cela ne lui sert plus. Quoi! ce petit garçon porterait une lettre à vingt milles, aussi facilement qu'un canon donne dans le but à deux cents pas. Il vous fait les arrangements de sa femme, fournit à sa folie des tentations et des occasions.--La voilà qui va chez la mienne, et le valet de Falstaff avec elle. Il n'est pas difficile de deviner l'approche d'un pareil orage.--Le valet de Falstaff avec elle!--O les bons complots!--Tout est arrangé: et voilà nos femmes révoltées qui se damnent de compagnie.--C'est bien, je te surprendrai! Je donne ensuite la torture à ma femme; je déchire le voile modeste de l'hypocrite mistriss Page; j'affiche Page lui-même pour un Actéon tranquille et volontaire; et, témoins des effets de ma colère, tous mes voisins crieront: C'est bien fait! (_L'horloge sonne_.) L'horloge me donne le signal, et l'assurance du fait justifie mes perquisitions. Quand j'aurai trouvé Falstaff, on m'en louera plus qu'on ne m'en raillera; et aussi sûr que la terre est solide, Falstaff est chez moi.--Allons.

(Entrent Page, Shallow, Slender, l'hôte, sir Hugh Evans, Caius et Rugby.)

SHALLOW.--Bien charmés de vous rencontrer, mon sieur Ford.

FORD.--Fort bien; bonne compagnie, sur ma foi. J'ai bonne chère au logis, et, je vous prie, venez tous dîner avec moi.

SHALLOW.--Quant à moi, il faut que vous m'en dispensiez, monsieur Ford.

SLENDER.--Il faut bien que vous m'excusiez aussi. Nous sommes convenus de dîner avec mistriss Anne, et je n'y manquerais pas pour plus d'argent que je ne le puis dire.

SHALLOW.--Nous sollicitons un mariage entre mistriss Anne Page et mon cousin Slender, et nous devons avoir réponse aujourd'hui.

SLENDER.--J'espère que vous êtes pour moi, père Page.

PAGE.--Tout à fait, monsieur Slender; je me déclare en votre faveur.--Mais ma femme, monsieur le docteur Caius, est entièrement pour vous.

CAIUS.--Oui, palsambleu! et la jeune fille m'aime: ma gouvernante Quickly m'a dit tout cela.

L'HÔTE.--Hé! que dites-vous du jeune M. Fenton; il danse, il pirouette, il est tout brillant de jeunesse, fait des vers, parle en beaux termes, est parfumé de toutes les odeurs d'avril et de mai. Allez, c'est lui qui l'aura; ses boutons ont fleuri[28]. C'est lui qui l'aura.

[Note 28: C'était la coutume parmi les jeunes paysans, lorsqu'ils étaient amoureux, de porter dans leur poche des boutons d'une certaine plante appelée, en raison de cet usage, _boutons des jeunes gens_ (_batchelor's buttons_). Selon que les boutons s'ouvraient ou se flétrissaient, ils jugeaient du succès de leur amour.]

PAGE.--Jamais de mon aveu, je vous le promets. Ce jeune homme n'a rien: il a été de la société de notre libertin prince et de Poins: il est d'une sphère trop élevée, il en sait trop. Non, il ne se servira pas de mes doigts pour remettre ensemble les débris de sa fortune. S'il prend ma fille, qu'il la prenne sans dot. Mon argent attend mon consentement, et mon consentement n'est pas pour lui.

FORD.--Que du moins quelques-uns de vous viennent dîner avec moi. Sans compter la bonne chère, vous vous amuserez. Je veux vous faire voir un monstre: vous serez des nôtres, monsieur Page; vous en serez, cher docteur; et vous aussi, sir Hugh.

SHALLOW.--Adieu donc; bien du plaisir.--Nous en ferons notre cour plus à notre aise chez monsieur Page.

(Shallow et Slender sortent.)

CAIUS.--Jean Rugby, retournez au logis; je reviendrai bientôt.

(Rugby sort.)

L'HÔTE.--Adieu, chers coeurs; je vais trouver mon honnête chevalier Falstaff, et boire avec lui du vin de Canarie.

(L'hôte sort.)

FORD, à part.--Je crois que je vais d'abord là-dedans lui servir d'une bouteille qui le fera danser.--Venez-vous, mes chers messieurs?

EVANS.--Nous venons avec vous voir le monstre.

(Ils sortent.)

SCÈNE III

Une pièce dans la maison de Ford.

_Entrent_ MISTRISS FORD et MISTRISS PAGE.

MISTRISS FORD.--Ici, Jean; ici, Robert.

MISTRISS PAGE.--Vite, vite, et le panier de lessive?

MISTRISS FORD.--Je vous en réponds. Robin! allons donc.

(Entrent des domestiques avec un panier.)

MISTRISS PAGE.--Venez, venez, venez donc.

MISTRISS FORD.--Posez-le là.

MISTRISS PAGE.--Donnez vos ordres à vos gens: le temps nous presse.

MISTRISS FORD.--Rappelez-vous bien ce que je vous ai prescrit, Jean, et vous, Robert. Tenez-vous prêts là, à la porte dans la brasserie; et, quand vous m'entendrez vous appeler précipitamment, venez sur-le-champ: vous chargerez sans hésiter, sans délai, ce panier sur vos épaules: cela fait, portez-le en toute hâte au lavoir, là, dans le pré de Datchet, portez-le et videz-le dans le fossé boueux près du bord de la Tamise.

MISTRISS PAGE.--Vous exécuterez ceci de point en point?

MISTRISS FORD.--Je le leur ai dit et redit; ils savent leur leçon par coeur.--Sortez, pour revenir dès que vous m'entendrez vous appeler.

(Les domestiques sortent.)

MISTRISS PAGE.--Ah! voilà le petit Robin.

(Robin entre.)

MISTRISS PAGE.--Eh bien! mon petit espion, quelles nouvelles en poche?

ROBIN.--Sir John, mon maître, est à la porte de derrière. Mistriss Ford, il désire votre compagnie.

MISTRISS PAGE.--Regardez-moi, petit patelin: nous avez-vous été fidèle?

ROBIN.--Oui, je le jure: mon maître ignore que vous soyez ici. Il m'a menacé même d'une éternelle liberté, si je vous contais les nouvelles; car, m'a-t-il dit, il me chasserait pour toujours.

MISTRISS PAGE.--Tu es un bon enfant. Ta discrétion t'habillera: cela te vaudra des chausses et un pourpoint; mais je vais me cacher.

MISTRISS FORD.--Allez.--Toi, va dire à ton maître que je suis seule. Mistriss Page, souvenez-vous de votre rôle.

(Robin sort.)

MISTRISS PAGE.--Je te le promets. Si j'y manque, sifflez-moi.

(Mistriss Page sort.)

MISTRISS FORD.--Allez, allez.--Nous corrigerons ces humeurs malsaines, cette grosse citrouille mouillée.--Il faut lui apprendre à distinguer les tourterelles des geais.

(Falstaff entre.)

FALSTAFF.--T'ai-je obtenu, mon céleste bijou[29]? Je mourrais maintenant sans regret. N'ai-je pas assez vécu? C'est ici le terme de mon ambition. O bienheureux moment!

[Note 29: Citation d'_Astrophel et Stella_ de Sidney.]

MISTRISS FORD.--O mon cher sir John!

FALSTAFF.--Mistriss Ford, je ne sais point mentir, je ne sais point flatter. O mistriss Ford! je vais pêcher par un souhait qui m'échappe: je voudrais que votre mari fût mort! Je te le dis devant le seigneur des seigneurs, je te ferais milady.

MISTRISS FORD.--Moi votre lady, sir John! Hélas! je serais une pauvre lady.

FALSTAFF.--Que la cour de France m'en présente une égale à toi! Je vois d'ici ton oeil égaler l'éclat du diamant: tu as deux sourcils arqués précisément de la forme qu'il faut pour soutenir la coiffure en portrait, la coiffure à voiles, toute espèce de coiffure en point de Venise.