Les joyeuses Bourgeoises de Windsor
Chapter 3
MISTRISS PAGE.--Envoyez pendre la bagatelle, voisine, et prenez l'honneur. Qu'est-ce que c'est?--Moquez-vous des bagatelles. Que voulez-vous dire?
MISTRISS FORD.--Si je voulais aller en enfer seulement pour une toute petite éternité, ou quelque chose de pareil, je pourrais tout à l'heure avoir l'ordre de la chevalerie.
MISTRISS PAGE.--Toi! tu badines.--Sir Alice Ford! tu serais un chevalier bâtard, ma chère, tu ne tiendrais pas de place, je t'en réponds, sur le livre de la chevalerie.
MISTRISS FORD.--Nous brûlons le jour!--Lisez ceci, lisez. Voyez comment je pourrais être titrée.--Me voilà décidée à mal parler des gros hommes, tant que j'aurai des yeux capables de distinguer les hommes sur l'apparence: et cependant celui-ci ne jurait point; il louait la modestie dans les femmes; il s'élevait si sagement et de si bon goût contre ce qui n'était pas convenable, que j'aurais juré que ses sentiments s'accordaient avec ses discours; mais ils n'ont aucun rapport et ne vont pas du tout ensemble; c'est comme le centième psaume sur l'air _des jupons verts_. Quelle tempête, je vous en prie, a jeté sur notre terre de Windsor cette baleine, le ventre plein de tant de tonnes d'huile? Comment en tirerai-je vengeance? Je pense que le meilleur parti serait de l'amuser d'espérances, jusqu'à ce que le feu maudit de la luxure l'ait fondu dans sa graisse.--Avez-vous jamais rien entendu de semblable?
MISTRISS PAGE.--Lettre pour lettre, si ce n'est que le nom de Page diffère du nom de Ford. Pour te consoler pleinement de cet injurieux mystère, voici la soeur jumelle de ta lettre; mais la tienne peut prendre l'héritage, car je proteste que la mienne n'y prétend rien.--Je répondrais qu'il a un millier de ces lettres tout écrites, avec un blanc pour les noms. Et quant aux noms, cela va assurément à plus de mille, et nous n'avons que la seconde édition. Il les fera imprimer sans doute, car il est fort indifférent sur le choix, puisqu'il veut nous mettre toutes les deux sous presse. J'aimerais mieux être une Titane, et avoir sur le corps le mont Pélion.... Allez, je vous trouverai vingt tourterelles libertines avant de trouver un homme chaste.
MISTRISS FORD.--En effet, c'est en tout la même lettre, la même main, les mêmes mots. Que pense-t-il donc de nous?
MISTRISS PAGE.--Je n'en sais rien. Ceci me donne presque envie de chercher querelle à ma vertu. Voilà que je vais en agir avec moi comme avec une nouvelle connaissance. Sûrement, s'il n'avait reconnu en moi quelque faible que je n'y connais pas, il ne serait jamais venu à l'abordage avec cette insolence.
MISTRISS FORD.--A l'abordage, dites-vous? oh! je réponds bien qu'il ne passera pas le pont.
MISTRISS PAGE.--Et moi de même. S'il arrive jusqu'aux écoutilles, je renonce à tenir la mer. Vengeons-nous de lui, assignons-lui chacune un rendez-vous; feignons d'encourager sa poursuite; promenons-le finement d'amorces en amorces, jusqu'à ce que ses chevaux restent en gage chez notre hôte de la _Jarretière_.
MISTRISS FORD.--Oh! je suis de moitié avec vous dans toutes les méchancetés qui ne compromettront pas la délicatesse de notre honneur. Oh! si mon mari voyait cette lettre, elle fournirait un aliment éternel à sa jalousie.
MISTRISS PAGE.--Regardez, le voilà qui vient, et mon bon mari avec lui. Celui-ci est aussi loin de la jalousie, que je suis loin de lui en donner sujet: et, je l'espère, la distance est immense.
MISTRISS FORD.--Vous êtes la plus heureuse des deux.
MISTRISS PAGE.--Allons comploter ensemble contre notre gras chevalier.--Retirons-nous de côté.
(Elles se retirent de côté.)
(Entrent Ford, Pistol, Page, Nym.)
FORD.--Non, j'espère qu'il n'en est rien.
PISTOL.--L'espoir, dans certaines affaires, n'est autre chose qu'un chien écourté[19]. Sir John convoite ta femme.
[Note 19: _Curtail dog_. On croyait que couper la queue à un chien était le moyen de lui ôter le courage. Ainsi, les paysans n'ayant pas droit de chasse étaient obligés de couper la queue à leurs chiens.]
FORD.--Eh! mon cher monsieur, ma femme n'est plus jeune.
PISTOL.--Il attaque de côté et d'autre, riche et pauvre, et la jeune et la vieille, l'une en même temps que l'autre, il veut manger à ton écuelle. Ford, sois sur tes gardes.
FORD.--Il aimerait ma femme?
PISTOL.--Du foie le plus chaud.--Préviens-le, ou tu vas te trouver fait comme sir Actéon aux pieds de corne. Oh! l'odieux nom!
FORD.--Quel nom, monsieur?
PISTOL.--Le nom de corne. Adieu, prends garde, tiens l'oeil ouvert; car les voleurs cheminent de nuit: prends tes précautions avant que l'été arrive; car alors les coucous commenceront à chanter.--Venez, sir caporal Nym.--Croyez-le, Page, il vous parle raison.
(Pistol sort.)
FORD.--J'aurai de la patience. J'approfondirai ceci.
NYM.--Et c'est la vérité. Je n'ai pas la chose de mentir. Il m'a offensé dans des choses. Il voulait que je portasse sa chose de lettre, mais j'ai une épée, et elle me coupera des vivres dans ma nécessité.--Il aime votre femme: c'est le court et le long de la chose. Je me nomme le caporal Nym; je parle et je soutiens ce que j'avance: ceci est la vérité; je me nomme Nym, et Falstaff aime votre femme. Adieu; je n'ai pas la chose de vivre de pain et de fromage, voilà la chose. Adieu.
(Nym sort.)
PAGE.--Voilà la chose, dit-il. Ce gaillard-là a un grand talent pour mettre les choses à rebours du bon sens.
FORD.--Je prétends trouver Falstaff.
PAGE.--Je n'ai jamais vu un drôle si compassé et si affecté.
FORD.--Si je découvre quelque chose, nous verrons.
PAGE.--Je ne croirais pas un tel hâbleur[20], quand le curé de la ville me serait caution de sa sincérité.
FORD.--Celui-ci m'a tout l'air d'un honnête homme et d'un homme de sens. Nous verrons.
PAGE, _à sa femme_.--Ah! te voilà, Meg[21]?
[Note 20: _Cataian_, voyageur revenant du Cataï. C'était le nom qu'on donnait aux menteurs.]
[Note 21: Diminutif de Marguerite.]
MISTRISS PAGE.--Où allez-vous, George?--Écoutez.
MISTRISS FORD, _à son mari_.--Qu'est-ce, mon cher Frank? Pourquoi êtes-vous mélancolique?
FORD.--Moi mélancolique! Je ne suis point mélancolique.--Retournez au logis; allez.
MISTRISS FORD.--Oh! sûrement, vous avez en ce moment quelques lubies en tête.--Venez-vous, mistriss Page?
MISTRISS PAGE.--Je vous suis.--Vous reviendrez dîner, George? (_Bas à mistriss Ford_.) Tenez, voyez-vous cette femme qui vient là? ce sera notre messagère auprès de ce misérable chevalier.
(Entre mistriss Quickly.)
MISTRISS FORD, _à mistriss Page_.--Sur ma parole, j'y songeais; elle est toute propre à cela.
MISTRISS PAGE.--Vous allez voir ma fille Anne?
QUICKLY.--Oui ma foi; et comment se porte, je vous prie, la chère mistriss Anne?
MISTRISS PAGE.--Entrez avec nous, vous la verrez. Nous avons à causer avec vous.
(Mistriss Page, mistriss Ford et Quickly sortent.)
PAGE.--Qu'est-ce qu'il y a, monsieur Ford?
FORD.--Vous avez entendu ce que m'a dit cet homme? Ne l'avez-vous pas entendu?
PAGE.--Et vous, vous avez entendu ce que m'a dit son compagnon?
FORD.--Les croyez-vous sincères?
PAGE.--Qu'ils aillent se faire pendre, ces gredins-là. Je ne pense pas que le chevalier ait aucune idée de ce genre: c'est une paire de valets qu'il a chassés et qui viennent l'accuser d'un dessein sur nos femmes. Ce n'est pas autre chose que des coureurs de grands chemins, maintenant qu'ils manquent de service.
FORD.--Ils étaient à ses gages?
PAGE.--Eh! sans doute.
FORD.--Je n'en aime pas mieux l'avis qu'ils nous donnent. Sir John loge à la _Jarretière_?
PAGE.--Oui, il y loge. S'il est vrai qu'il en veuille à ma femme, je la lâche sur lui de tout mon coeur, et s'il en obtient autre chose que de mauvais compliments, je le prends sur mon front.
FORD.--Je ne doute point de la vertu de ma femme; cependant, je ne les laisserais pas volontiers tous les deux ensemble. On peut être trop confiant: je ne veux rien prendre sur mon front; je ne me tranquillise pas si aisément.
PAGE.--Tenez, voilà notre hôte de la _Jarretière_ qui vient en parlant bien haut: il faut qu'il ait du vin dans la tête, ou de l'argent dans la bourse, pour porter une face si joyeuse.--Bonjours notre hôte.
(Entrent l'hôte et Shallow.)
L'HÔTE.--Eh! qu'est-ce que c'est donc, mon gros? Un gentilhomme comme toi? un justicier?
SHALLOW.--Je vous suis, mon hôte, je vous suis.--Vingt fois bonsoir, cher monsieur Page. Monsieur Page, voulez-vous venir avec nous? Nous allons bien nous divertir.
L'HÔTE.--Dis-lui ce que c'est, cavalier de justice, dis-le-lui, mon gros.
SHALLOW.--Un combat à mort, monsieur, un duel entre sir Hugh, le prêtre gallois, et Caius, le médecin français.
FORD.--Notre cher hôte de la _Jarretière_, j'ai un mot à vous dire.
L'HÔTE.--Que me veux-tu, mon gros?
(Ils se mettent à l'écart.)
SHALLOW, _à Page_.--Voulez-vous venir avec nous voir cela? Mon joyeux hôte a été chargé de mesurer leurs épées; et il a, je crois, assigné pour rendez-vous, des lieux tout opposés: car on dit, je vous en réponds, que le prêtre ne plaisante pas. Écoutez-moi, je vais vous conter toute l'attrape.
L'HÔTE, _à Ford_.--N'as-tu pas quelque prise de corps contre mon chevalier, mon hôte du bel air.
FORD.--Non, en vérité: mais je vous donnerai un pot de vin d'Espagne brûlé, si vous m'introduisez auprès de lui, en lui disant que je m'appelle Brook. Il s'agit d'une plaisanterie.
L'HÔTE.--La main, mon gros. Tu auras tes entrées et tes sorties: dis-je bien? et ton nom sera Brook.--C'est un joyeux chevalier.--Venez-vous? Allons, chers coeurs.
SHALLOW.--Je viens avec vous, mon hôte.
PAGE.--J'ai ouï dire que le Français maniait bien l'épée.
SHALLOW.--Bon, bon, nous savons quelque chose de mieux que cela, monsieur. Aujourd'hui vous faites grand bruit de vos intervalles, de vos passes, de vos estocades, et je ne sais quoi. Le coeur, monsieur Page, le coeur, tout est là. J'ai vu le temps où, avec ma longue épée; vous quatre, grands gaillards que vous êtes, je vous aurais tous fait filer comme des rats.
L'HÔTE.--Venez, enfants, venez. Partons-nous?
PAGE.--Nous sommes à vous.--J'aimerais mieux les entendre se chamailler que les voir se battre.
(Page, Shallow et l'hôte sortent.)
FORD.--Si Page veut se confier comme un imbécile, et se repose si tranquillement sur sa fragile moitié, je ne sais pas, moi, me mettre si facilement l'esprit en repos. Elle l'a vu hier chez Page; et ce qu'ils y ont fait, je n'en sais rien. Allons, je veux pénétrer au fond de tout ceci; mon déguisement me servira à sonder Falstaff. Si je la trouve fidèle, je n'aurai pas perdu ma peine; si elle ne l'est pas, ce sera encore de la peine bien employée.
(Il sort.)
SCÈNE II
L'hôtellerie de la _Jarretière_.
_Entrent_ FALSTAFF et PISTOL.
FALSTAFF.--Je ne te prêterai pas un penny.
PISTOL.--Eh bien! je ferai donc de la terre une huître que j'ouvrirai avec mon épée.--Je vous rembourserais par mon service.
FALSTAFF.--Pas un penny. J'ai trouvé bon, monsieur, de vous prêter mon crédit pour emprunter sur gages. J'ai tourmenté mes bons amis, afin d'obtenir trois répits pour vous et votre camarade Nym, sans quoi vous eussiez tous deux regardé à travers une grille, comme une paire de singes. Je suis damné en enfer pour avoir juré à des gentilshommes de mes amis que vous étiez de bons soldats et des gens de coeur; et lorsque mistriss Bridget perdit le manche de son éventail[22], je protestai sur mon honneur que tu ne l'avais pas.
[Note 22: Les éventails d'alors étaient un paquet de plumes qu'on faisait tenir dans un manche d'or, d'argent ou d'ivoire travaillé.]
PISTOL.--N'as-tu pas partagé avec moi? N'as-tu pas eu quinze pence?
FALSTAFF.--Es-tu fou, coquin, es-tu fou de penser que je veuille exposer mon âme gratis? En un mot, cesse de te pendre après moi; je ne suis pas fait pour être ta potence.--Va, il ne te faut rien autre chose qu'un couteau court, et un peu de foule: va vivre dans ton domaine de Pickt-hatch[23]: va.--Vous ne voulez pas porter une lettre pour moi, faquin?--Vous, vous tenez à votre honneur! vous, abîme de bassesse! Quoi! c'est tout ce que je puis faire que de conserver l'exacte délicatesse de mon honneur, moi, moi, moi-même: quelquefois laissant de côté la crainte du ciel, et mettant mon honneur à couvert sous la nécessité, je suis tenté de ruser, de friponner, de filouter; et vous, coquin, vous prétendrez retrancher vos haillons, votre oeil de chat de montagne, vos propos de taverne et vos impudents jurements, sous l'abri de votre honneur! Vous ne voulez pas faire ce que je vous dis, vous?
[Note 23: _Pickt-hatch_ paraît être le nom donné en argot à quelque quartier connu pour les vols et la quantité de mauvais lieux qu'il renfermait.]
PISTOL.--Je me radoucis. Que peut-on demander de plus à un homme?
(Entre Robin.)
ROBIN.--Monsieur, il y a là une femme qui voudrait vous parler.
FALSTAFF.--Qu'elle approche.
(Entre Quickly.)
QUICKLY.--Je donne le bonjour à Votre Seigneurie.
FALSTAFF.--Bonjour, ma bonne femme.
QUICKLY.--Plaise à Votre Seigneurie, ce nom ne m'appartient pas.
FALSTAFF.--Ma bonne fille, donc.
QUICKLY.--J'en puis jurer, comme l'était ma mère quand je suis venue au monde.
FALSTAFF.--J'en crois ton serment. Que me veux-tu?
QUICKLY.--Pourrai-je accorder à Votre Seigneurie un mot ou deux?
FALSTAFF.--Deux mille, ma belle, et je t'accorderai audience.
QUICKLY.--Il y a, monsieur, une mistriss Ford.--Je vous prie, venez un peu plus de ce côté.--Moi, je demeure avec le docteur Caius.
FALSTAFF.--Bon, poursuis; mistriss Ford, dites-vous?
QUICKLY.--Votre Seigneurie dit la vérité. Je prie Votre Seigneurie, un peu plus de ce côté.
FALSTAFF.--Je te réponds que personne n'entend.--Ce sont là mes gens, ce sont là mes gens.
QUICKLY.--Sont-ce vos gens? Que Dieu les bénisse et en fasse ses serviteurs!
FALSTAFF.--Bon: mistriss Ford!--Quelles nouvelles de sa part?
QUICKLY.--Vraiment, monsieur, c'est une bonne créature! Jésus! Jésus! Votre Seigneurie est un peu folâtre: c'est bien; je prie Dieu qu'il vous pardonne, et à nous tous!
FALSTAFF.--Mistriss Ford...--Eh bien! Mistriss Ford...
QUICKLY.--Tenez, voici le court et le long de l'affaire. Vous l'avez mise en train de telle sorte, que c'est une chose surprenante. Le plus huppé de tous les courtisans qu'il y a quand la cour est à Windsor n'aurait jamais pu la mettre en train comme cela; et cependant nous avons eu céans des chevaliers et des lords, et des gentilshommes avec leurs carrosses. Oui, je vous le garantis, carrosses après carrosses, lettres sur lettres, présents sur présents, et qui sentaient si bon! c'était tout musc, et je vous en réponds, tout frétillants d'or et de soie, et avec des termes si élégants et des vins sucrés des meilleurs et des plus fins: il y avait, je vous assure, de quoi gagner le coeur de quelque femme que ce fût. Eh bien, je vous réponds qu'ils n'obtinrent pas d'elle un seul coup d'oeil. Moi-même on m'a donné, ce matin, vingt angelots; mais je défie tous les angelots, et de toutes les couleurs, comme on dit, de réussir autrement que par les voies honnêtes.--Et je vous assure que le plus fier d'eux tous n'en a pas pu obtenir seulement de goûter au même verre. Pourtant il y avait des comtes; bien plus, des gardes du roi[24]. Eh bien, je vous réponds que pour elle c'est tout un.
[Note 24: _Pensioners_. Les pensionnaires étaient des jeunes gens des premières familles d'Angleterre, qui formaient au roi une espèce de garde.]
FALSTAFF.--Mais que me dit-elle, à moi? Abrégez. Au fait, mon cher Mercure femelle.
QUICKLY.--Vraiment elle a reçu votre lettre, dont elle vous remercie mille fois, et elle vous donne notification que son mari sera absent entre dix et onze.
FALSTAFF.--Dix et onze?
QUICKLY.--Oui, d'honneur: alors vous pourrez venir, et voir, dit-elle, le portrait que vous savez.--Monsieur Ford, son mari, sera dehors. Hélas! cette douce femme passe bien mal son temps avec lui: cet homme est une vraie jalousie. La pauvre créature, elle mène une triste vie avec lui!
FALSTAFF.--Dix et onze! Femme, dites-lui bien des choses de ma part; Je n'y manquerai pas.
QUICKLY.--Bon, c'est bien dit. Mais j'ai encore une autre commission pour Votre Seigneurie. Madame Page vous fait bien ses compliments de tout son coeur; et je vous le dirai à l'oreille, c'est une femme modeste et très-vertueuse; une dame, voyez-vous, qui ne vous manquera pas plus à sa prière du soir et du matin qu'aucune autre de Windsor, sans dire de mal des autres. Elle m'a chargé de dire à Votre Seigneurie que son mari s'absente rarement du logis; mais elle espère qu'elle pourra trouver un moment. Jamais je n'ai vu femme raffoler d'un homme à ce point. Sûrement vous avez un charme. Avouez, là, de bonne foi.
FALSTAFF.--Non, je t'assure. Sauf l'attraction de mes avantages personnels, je n'ai point d'autres charmes.
QUICKLY.--Votre coeur en soit béni!
FALSTAFF.--Mais dis-moi une chose, je t'en prie. La femme de Ford et la femme de Page se sont-elles fait confidence de leur amour pour moi?
QUICKLY.--Ce serait vraiment une belle plaisanterie! Elles n'ont pas si peu de bon sens, j'espère: le beau tour, ma foi! Mais madame Page souhaiterait que vous lui cédassiez à quelque prix que ce soit votre petit page. Son mari est singulièrement entiché du petit page; et, pour dire vrai, monsieur Page est un honnête mari: il n'y a pas une femme à Windsor qui mène une vie plus heureuse que madame Page! Elle fait ce qu'elle veut, dit ce qu'elle veut, reçoit tout, paye tout, se couche quand il lui plaît; tout se fait comme elle veut: mais elle le mérite vraiment; car, s'il y a une aimable femme à Windsor, c'est bien elle. Il faut que vous lui envoyiez votre page; je n'y sais point de remède.
FALSTAFF.--Eh bien, je le lui enverrai.
QUICKLY.--Faites donc. Vous voyez bien qu'il pourra aller et venir entre vous deux; et, à tout événement, donnez-vous un mot d'ordre, afin de pouvoir connaître les sentiments l'un de l'autre, sans que le jeune garçon ait besoin d'y rien comprendre; car il n'est pas bon que des enfants aient le mal devant les yeux. Les vieilles gens, comme on dit, ont de la discrétion; ils connaissent le monde.
FALSTAFF.--Adieu; fais mes compliments à toutes deux. Voici ma bourse, et je reste encore ton débiteur.--Petit, va avec cette femme.--Ces nouvelles me tournent la tête.
(Sortent Quickly et Robin.)
PISTOL.--Cette coquine-là est une messagère de Cupidon: forçons de voiles, donnons-lui la chasse; préparez-vous au combat; feu! J'en fais ma prise, ou que l'Océan les engloutisse tous.
(Pistol sort.)
FALSTAFF.--Tu fais donc de ces tours, vieux Falstaff? Suis ton chemin.--Je tirerai parti de ton vieux corps, plus que je n'ai encore fait. Ainsi elles courent après toi; et après avoir dépensé tant d'argent, tu vas en gagner. Je te remercie, bon vieux corps. Laissons dire à l'envie qu'il est construit grossièrement; s'il l'est agréablement, qu'importe?
(Entre Bardolph.)
BARDOLPH.--Sir John, il y a là en bas un monsieur Brook qui désire vous parler et faire connaissance avec vous, et il a envoyé à Votre Seigneurie du vin d'Espagne pour le coup du matin.
FALSTAFF.--Brook est son nom?
BARDOLPH.--Oui, chevalier.
FALSTAFF.--Qu'il monte. De pareils brocs sont bien venus chez moi, lorsqu'il en coule une pareille liqueur.--Ah! ah! mistriss Ford et mistriss Page, je vous tiens toutes deux. Allons. _Via_!
(Bardolph sort.)
(Rentrent Bardolph avec Ford déguisé.)
FORD.--Dieu vous garde, monsieur.
FALSTAFF.--Et vous aussi, monsieur. Souhaitez-vous me parler?
FORD.--Excusez, si j'ose m'introduire ainsi chez vous sans cérémonie.
FALSTAFF.--Vous êtes le bienvenu. Que désirez-vous? Laisse-nous, garçon.
(Bardolph sort.)
FORD.--Monsieur, vous voyez un homme qui a dépensé beaucoup d'argent. Je m'appelle Brook.
FALSTAFF.--Cher monsieur Brook, je désire faire avec vous plus ample connaissance.
FORD.--Mon bon sir John, je recherche la vôtre: non que mon dessein soit de vous être à charge; car vous saurez que je me crois plus que vous en situation de prêter de l'argent: c'est ce qui m'a en quelque sorte encouragé à m'introduire d'une manière si peu convenable; car on dit que, quand l'argent va devant, toutes les portes s'ouvrent.
FALSTAFF.--L'argent est un bon soldat, il pousse en avant.
FORD.--Vraiment oui, j'ai ici un sac d'argent qui me gêne. Si vous voulez m'aider à le porter, sir John, prenez le tout ou la moitié pour me soulager du fardeau.
FALSTAFF.--Je ne sais pas, monsieur, à quel titre je puis mériter d'être votre porteur.
FORD.--Je vous le dirai, monsieur, si vous avez la bonté de m'écouter.
FALSTAFF.--Parlez, cher monsieur Brook; je serai enchanté de vous rendre service.
FORD.--J'entends dire que vous êtes un homme lettré, monsieur.--Je serai court, et vous m'êtes connu depuis longtemps, quoique malgré mon désir je n'aie jamais trouvé l'occasion de me faire connaître de vous. Ce que je vais vous découvrir m'oblige d'exposer au jour mes propres imperfections: mais, mon bon sir John, en jetant un oeil sur mes faiblesses quand vous m'entendrez les découvrir, tournez l'autre sur le registre des vôtres; alors j'échapperai peut-être plus facilement au reproche, car personne ne sait mieux que vous combien il est naturel de pécher comme je le fais.
FALSTAFF.--Très bien. Poursuivez.
FORD.--Il y a dans cette ville une dame dont le mari se nomme Ford.
FALSTAFF.--Bien, monsieur.
FORD.--Je l'aime depuis longtemps, et j'ai, je vous le jure, beaucoup dépensé pour elle. Je la suivais avec toute l'assiduité de l'amour, saisissant tous les moyens de la rencontrer, ménageant avec soin la plus petite occasion seulement de l'apercevoir. Non content des présents que j'achetais sans cesse pour elle, j'ai donné beaucoup autour d'elle pour savoir quels seraient les dons qui lui plairaient. Bref, je l'ai poursuivie comme l'amour me poursuivait, c'est-à-dire d'une aile vigilante. Mais quelque récompense que j'aie pu mériter, soit par mes intentions, soit par mes efforts, je n'en ai reçu assurément aucune, à moins que l'expérience ne soit un trésor; celui-là je l'ai acquis à grands frais, ce qui m'a instruit à dire que:
L'amour, comme notre ombre, fuit L'amour réel qui le poursuit; Poursuivant toujours qui le fuit, Et fuyant qui le poursuit.
FALSTAFF.--N'avez-vous jamais tiré d'elle de promesse de vous satisfaire?
FORD.--Jamais.
FALSTAFF.--L'avez-vous sollicitée à cet effet?
FORD.--Jamais.
FALSTAFF.--De quelle nature était donc votre amour?
FORD.--Il ressemblait à une belle maison bâtie sur le terrain d'un autre. Ainsi, pour m'être trompé de place, j'ai perdu mon édifice.
FALSTAFF.--Mais à quel propos me faites-vous cette confidence?
FORD.--Quand je vous l'aurai appris, vous saurez tout, sir John. On dit que, bien qu'elle paraisse si sévère envers moi, en quelques autres occasions elle pousse si loin la gaieté, qu'on en tire des conséquences fâcheuses pour elle. Voici donc, sir John, le fond de mon projet. Vous êtes un homme de qualité, parlant admirablement bien, admis dans les grandes sociétés, recommandable par votre place et par votre personne, généralement cité pour vos exploits guerriers, vos manières de cour et vos profondes connaissances.
FALSTAFF.--Ah! monsieur....
FORD.--Vous pouvez m'en croire, et d'ailleurs vous le savez bien. Voilà de l'argent; dépensez, dépensez-le; dépensez plus, dépensez tout ce que je possède; et prêtez-moi seulement, en échange, autant de votre temps qu'il en faut pour faire jouer les batteries de l'amour contre la vertu de la femme de ce Ford: employez toutes vos ruses de galanterie; forcez-la de se rendre à vous. Si quelqu'un peut la vaincre, c'est vous plus que tout autre.
FALSTAFF.--Conviendrait-il à l'ardeur de votre passion que je gagnasse ce que vous voudriez posséder? Il me semble que vous choisissez des remèdes bien étranges.