Les joyeuses Bourgeoises de Windsor

Chapter 2

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SLENDER.--Oui, oui; vous me trouverez raisonnable: si la chose l'est, je ferai ce que demande la raison.

SHALLOW.--Oui, mais songez à me comprendre.

SLENDER.--C'est ce que je fais, monsieur.

EVANS.--Prêtez l'oreille à ses avertissements, monsieur Slender. Je vous expliquerai la chose, si vous êtes capable de cela.

SLENDER.--Non, je veux agir comme mon cousin Shallow me le dira. Je vous prie, excusez-moi: il est juge de paix du canton, quoique je ne sois qu'un simple particulier.

EVANS.--Mais ce n'est pas là la question: la question est concernant votre mariage.

SHALLOW.--Oui, c'est là le point, mon cher.

EVANS.--Vous marier[13], c'est là le point, et avec mistriss Anne Page.

[Note 13: _Marry is it_. Evans joue ici sur le mot _marry_ qui signifie _marier_ et _vraiment_.]

SLENDER.--Eh bien! s'il en est ainsi, je veux bien l'épouser, sous toutes conditions raisonnables.

EVANS.--Mais pouvez-vous aimer cette femme? Apprenez-nous cela de votre bouche ou de vos lèvres; car divers philosophes soutiennent que les lèvres sont une portion de la bouche: en conséquence, parlez clair et net. Êtes-vous porté de bonne volonté pour cette fille?

SHALLOW.--Cousin Abraham Slender, pourrez-vous l'aimer?

SLENDER.--Je l'espère, monsieur; j'agirai comme il convient à un homme qui veut agir par raison.

EVANS.--Eh! non. Par les bienheureuses âmes d'en haut, vous devez répondre de ce qui est possible. Pouvez-vous tourner vos désirs vers elle.

SHALLOW.--C'est ce qu'il faut nous dire: si elle a une bonne dot, voulez-vous l'épouser?

SLENDER.--Je ferais bien plus encore à votre recommandation, mon cousin, toute raison gardée.

SHALLOW.--Eh! non. Concevez-moi donc, comprenez-moi, cher cousin; ce que je fais, c'est pour vous faire plaisir: vous sentez-vous capable d'aimer cette jeune fille?

SLENDER.--Je l'épouserai, monsieur, à votre recommandation. Si l'amour n'est pas grand au commencement, le ciel pourra bien le faire décroître sur une plus longue connaissance, quand nous serons mariés et que nous aurons plus d'occasions de nous connaître l'un l'autre. J'espère que la familiarité engendrera le mépris. Mais, si vous me dites, épousez-la, je l'épouserai; c'est à quoi je suis très-dissolu, et très-dissolument.

EVANS.--C'est répondre très-sagement, excepté la faute qui est dans le mot _dissolu_; dans notre sens, c'est _résolu_ qu'il veut dire. Son intention est bonne.

SHALLOW.--Oui, je crois que mon neveu avait bonne intention.

SLENDER.--Oui, ou je veux bien être pendu, là!

(Rentre Anne Page.)

SHALLOW.--Voici la belle mistriss Anne. Je voudrais rajeunir pour l'amour de vous, mistriss Anne.

ANNE.--Le dîner est sur la table; mon père désire l'honneur de votre compagnie.

SHALLOW.--Je suis à lui, belle mistriss Anne.

EVANS.--La volonté de Dieu soit bénie! Je ne veux pas être absent au bénédicité.

(Sortent Shallow et Evans.)

ANNE.--Vous plaît-il d'entrer, monsieur?

SLENDER.--Non, je vous remercie, en vérité, de bon coeur: je suis fort bien.

ANNE.--Le dîner vous attend, monsieur.

SLENDER.--Je ne suis point un affamé: en vérité je vous remercie. (_A Simple_.) Allez, mon ami; car, après tout, vous êtes mon domestique; allez servir mon cousin Shallow. (_Simple sort_.) Un juge de paix peut avoir quelquefois besoin du valet de son ami, voyez-vous. Je n'ai encore que trois valets et un petit garçon, jusqu'à ce que ma mère soit morte: mais qu'est-ce que ça fait? en attendant je vis encore comme un pauvre gentilhomme.

ANNE.--Je ne rentrerai point sans vous, monsieur; on ne s'assiéra point à table que vous ne soyez venu.

SLENDER.--Sur mon honneur, je ne mangerai pas. Je vous remercie tout autant que si je mangeais.

ANNE.--Je vous prie, monsieur, entrez.

SLENDER.--J'aimerais mieux me promener par ici. Je vous remercie.--J'ai eu le menton meurtri l'autre jour en tirant des armes avec un maître d'escrime. Nous avons fait trois passades pour un plat de pruneaux cuits: depuis ce temps je ne puis supporter l'odeur de la viande chaude.--Pourquoi vos chiens aboient-ils ainsi? Avez-vous des ours dans la ville?

ANNE.--Je pense qu'il y en a, monsieur, je l'ai entendu dire.

SLENDER.--J'aime fort ce divertissement, voyez-vous; mais je suis aussi prompt à me fâcher que qui que ce soit en Angleterre.--Vous avez peur quand vous voyez un ours en liberté, n'est-ce pas?

ANNE.--Oui, en vérité, monsieur.

SLENDER.--Oh! actuellement c'est pour moi boire et manger. J'ai vu _Sackerson_ en liberté vingt fois, et je l'ai pris, par sa chaîne. Mais, je vous réponds, les femmes criaient et glapissaient que cela ne peut pas s'imaginer: mais les femmes, à la vérité, ne peuvent pas les souffrir; ce sont de grosses vilaines bêtes.

(Rentre Page.)

PAGE.--Venez, cher monsieur Slender, venez; nous vous attendons.

SLENDER.--Je ne veux rien manger: je vous rends grâces, monsieur.

PAGE.--De par tous les saints, vous ne ferez pas votre volonté: allons, venez, venez.

(Le poussant pour le faire avancer.)

SLENDER.--Non, je vous prie; montrez-moi le chemin.

PAGE.--Passez donc, monsieur.

SLENDER.--C'est vous, mistriss Anne, qui passerez la première.

ANNE.--Non pas, monsieur; je vous prie, passez.

SLENDER.--Vraiment, je ne passerai pas le premier; non, vraiment, là, je ne vous ferai pas cette impolitesse.

ANNE.--Je vous en prie, monsieur.

SLENDER.--J'aime mieux être incivil qu'importun. C'est vous-même qui vous faites impolitesse, là, vraiment.

(Ils sortent.)

SCÈNE II

Au même endroit.

_Entrent sir_ HUGH EVANS et SIMPLE.

EVANS.--Allez droit devant vous, et enquérez-vous du chemin qui mène au logis du docteur Caius. Il y a là une dame Quickly qui est chez lui comme une manière de nourrice, ou de bonne, ou de cuisinière, ou de blanchisseuse, ou de laveuse et de repasseuse.

SIMPLE.--C'est bon, monsieur.

EVANS.--Non pas; il y a encore quelque chose de mieux. Donnez-lui cette lettre; c'est une femme qui est fort de la connaissance de mistriss Anne Page. Cette lettre est pour lui demander et la prier de solliciter la demande de votre maître auprès de mistriss Anne. Allez tout de suite, je vous prie. Je vais achever de dîner; on va apporter du fromage et des pommes.

(Ils sortent)

SCÈNE III

Une chambre dans l'hôtellerie de la _Jarretière_.

_Entrent_ FALSTAFF, L'HÔTE, BARDOLPH, NYM, PISTOL et ROBIN.

FALSTAFF.--Mon hôte de la _Jarretière_?

L'HÔTE.--Que dit mon gros gaillard? Parle savamment et sagement.

FALSTAFF.--Franchement, mon hôte, il faut que je réforme quelques-uns de mes gens.

L'HÔTE.--Congédie, mon gros Hercule: chasse-les allons, qu'ils détalent. Tirez, tirez.

FALSTAFF.--Je vis céans, à raison de dix livres par semaine.

L'HÔTE.--Tu es un empereur, un César, un Kaiser, un casseur[14], comme tu voudras. Je prendrai Bardolph à mes gages: il percera mes tonneaux, il tirera le vin. Dis-je bien, mon gros Hector?

[Note 14: _Cæsar_, _Keisar_, _Pheezar_, _Keisar_ est la prononciation allemande pour César, et Pheezar peut venir de _pheeze_ (peigner, étriller); mais il fallait un mot qui présentât quelque sorte de consonance avec _Keisar_.]

FALSTAFF.--Faites cela, mon cher hôte.

L'HÔTE.--J'ai dit: il peut me suivre. (_A Bardolph_.) Je veux te voir travailler la bière, et frelater le vin. Je n'ai qu'une parole: suis-moi.

(L'hôte sort.)

FALSTAFF.--Bardolph, suis-le. C'est un excellent métier que celui de garçon de cave. Un vieux manteau fait un justaucorps neuf; un domestique usé fait un garçon de cave tout frais. Va; adieu.

BARDOLPH.--C'est la vie que j'ai toujours désirée. Je ferai fortune.

PISTOL.--O vil individu de Bohémien, tu vas donc tourner le robinet?

NYM.--Son père était ivre quand il l'a fait. La chose n'est-elle pas bien imaginée?--Il n'a point l'humeur héroïque. Voilà la chose.

FALSTAFF.--Je me réjouis d'être ainsi défait de ce briquet: ses larcins étaient trop clairs: il volait comme on chante quand on ne sait pas la musique, sans garder aucune mesure.

NYM.--La chose est de savoir profiter, pour voler, du plus petit repos.

PISTOL.--Les gens sensés disent, subtiliser. Fi donc, voler! la peste soit du mot.

FALSTAFF.--C'est bien, mes enfants; mais je suis tout à fait percé par les talons.

PISTOL.--En ce cas, gare les engelures.

FALSTAFF.--Il n'y a pas de remède. Il faut que j'accroche de côté ou d'autre, que je ruse.

PISTOL.--Les petits des corbeaux doivent avoir leur pâture.

FALSTAFF.--Qui de vous connaît Ford, de cette ville?

PISTOL.--Je connais l'individu; il est bien calé.

FALSTAFF.--Mes bons garçons, il faut que je vous apprenne où j'en suis.

PISTOL.--A deux aunes de tour et plus.

FALSTAFF.--Trêve de plaisanterie pour le moment, Pistol. Je suis gros, si vous voulez, de deux aunes de tour; mais je n'ai pas gros[15] à dépenser: je m'occupe de faire ressource. En deux mots, j'ai le projet de faire l'amour à la femme de Ford. J'entrevois des dispositions de sa part: elle discourt, elle découpe à table, elle décoche des oeillades engageantes. Je puis traduire le sens de son style familier: et toute l'expression de sa conduite, rendue en bon anglais, est, _je suis à sir John Falstaff_.

[Note 15: _Indeed I am in the waist two yards about; but I am now about no waste_. On voit dans la seconde partie de _Henri IV_ le même jeu de mots entre _waist_ (taille) et _waste_ (dépense).]

PISTOL.--Il l'a bien étudiée; il traduit le langage de sa pudeur en bon anglais.

NYM.--L'ancre est jetée bien avant. Me passerez-vous la chose?

FALSTAFF.--Le bruit du pays, c'est qu'elle tient les cordons de la bourse de son mari: elle a une légion de séraphins.

PISTOL.--Et autant de diables à ses trousses. Allons, je dis: _garçon, cours sus_.

NYM.--La chose devient engageante. Cela est très-bon: faites-moi la chose des séraphins.

FALSTAFF.--Voici une lettre que je lui ai bel et bien écrite; et puis, une autre pour la femme de Page, qui vient aussi tout à l'heure de me faire les yeux doux, et de me parcourir de l'air d'une femme qui s'y entend. Les rayons de ses yeux venaient reluire, tantôt sur ma jambe, et tantôt sur mon ventre majestueux.

PISTOL.--Comme le soleil brille sur le fumier.

NYM.--La chose est bonne.

FALSTAFF.--Oh! elle a fait la revue de mes dons extérieurs avec une telle expression d'avidité, que l'ardeur de ses regards me grillait comme un miroir brûlant. Voici de même une lettre pour elle. Elle tient aussi la bourse: c'est une vraie Guyane, toute or et libéralité. Je veux être à toutes deux leur receveur; et elles seront toutes deux mes payeuses[16]: elles seront mes Indes orientales et occidentales, et j'entretiendrai commerce dans les deux pays. Toi, va, remets cette lettre à madame Page; et toi, celle-ci à madame Ford. Nous prospérerons, enfants, nous prospérerons.

[Note 16: _I will be cheater to them both, and they shall be exchequers to me._ Jeu de mots entre _cheater_ (trompeur) et _escheator_ (officier de l'Echiquier).]

PISTOL.--Deviendrai-je un Mercure, un Pandarus de Troie, moi qui porte une épée à mon côté? Quand cela sera, que Lucifer emporte tout!

NYM.--Je ne veux point de la bassesse de la chose, reprenez votre chose de lettre. Je veux tenir une conduite de réputation.

FALSTAFF, _à Robin_.--Tenez, mon garçon, portez promptement ces lettres; cinglez, comme ma chaloupe, vers ces rivage dorés. (_Aux deux autres_.) Vous, coquins, hors d'ici; courez, disparaissez comme des flocons de neige. Allez, travaillez hors d'ici, tournez-moi vos talons. Cherchez un gîte, et faites-moi vos paquets. Falstaff veut prendre l'humeur du siècle, faire fortune comme un Français: coquins que vous êtes! moi; moi seul avec mon page galonné.

(Sortent Falstaff et Robin.)

PISTOL.--Puissent les vautours te serrer les boyaux! Avec une bouteille et des dés pipés, j'attraperai de tous côtés le riche et le pauvre. Je veux avoir des testons en poche, tandis que toi, tu manqueras de tout, vil Turc phrygien.

NYM.--J'ai dans ma tête des opérations qui feront la chose d'une vengeance.

PISTOL.--Veux-tu te venger?

NYM.--Oui, par le firmament et son étoile!

PISTOL.--Avec la langue ou le fer?

NYM.--Moi! avec les deux choses.--Je veux découvrir à Page la chose de cet amour-là.

PISTOL.--Et moi pareillement, je prétends aussi raconter à Ford comment Falstaff, ce vil garnement, veut tâter de sa colombe, saisir son or, et souiller sa couche chérie.

NYM.--Je ne laisserai point refroidir ma chose: J'exciterai la colère de Page à employer le poison. Je lui donnerai la jaunisse; ce changement de couleur a des effets dangereux. Voilà la vraie chose.

PISTOL.--Tu es le Mars des mécontents: je te seconde; marche en avant.

(Ils sortent.)

SCÈNE IV

Une pièce de la maison du docteur Caius.

_Entrent mistriss_ QUICKLY, SIMPLE et RUGBY.

QUICKLY.--M'entends-tu, Jean Rugby? Jean Rugby! Je te prie, monte au grenier, et regarde si tu ne vois pas revenir mon maître, M. le docteur Caius. S'il rentre et qu'il rencontre quelqu'un au logis, nous allons entendre, comme à l'ordinaire, insulter à la patience de Dieu et à l'anglais du roi.

RUGBY.--Je vais guetter.

(Rugby sort.)

QUICKLY.--Va, et je te promets que, pour la peine, nous mangerons ce soir une bonne petite collation à la dernière lueur du charbon de terre. C'est un brave garçon, serviable, complaisant autant que le puisse être un domestique dans une maison; et qui, je vous en réponds, ne fait point de rapports, n'engendre point de querelle. Son plus grand défaut est d'être adonné à la prière: de ce côté-là il est un peu entêté; mais chacun a son défaut. Laissons cela.--Pierre Simple est votre nom, dites-vous?

SIMPLE.--Oui, faute d'un meilleur.

QUICKLY.--Et monsieur Slender est le nom de votre maître?

SIMPLE.--Oui vraiment.

QUICKLY.--Ne porte-t-il pas une grande barbe, ronde comme le couteau d'un gantier?

SIMPLE.--Non vraiment: il a un tout petit visage, avec une petite barbe jaune; une barbe de la couleur de Caïn.

QUICKLY.--Un homme qui va tout doux, n'est-ce pas?

SIMPLE.--Oui vraiment; mais qui sait se démener de ses mains aussi bien que qui que ce soit que vous puissiez rencontrer d'ici où il est. Il s'est battu avec un garde-chasse.

QUICKLY.--Que dites-vous? Oh! je le connais bien: ne porte-t-il pas la tête en l'air comme cela, et ne se tient-il pas tout roide en marchant?

SIMPLE.--Oui vraiment, il est tout comme cela.

QUICKLY.--Allons, allons, que Dieu n'envoie pas de plus mauvais lot à Anne Page. Dites à M. le curé Evans que je ferai de mon mieux pour votre maître. Anne est une bonne fille, et je souhaite....

(Rentre Rugby.)

RUGBY.--Sauvez-vous: hélas! voilà mon maître, qui vient!

QUICKLY.--Nous serons tous exterminés. Courez à cette porte, bon jeune homme; entrez dans le cabinet. (_Elle enferme Simple dans le cabinet_.) Il ne s'arrêtera pas longtemps.--Hé! Jean Rugby! holà! Jean! où es-tu donc, Jean? Viens; viens. Va, Jean; informe-toi de notre maître: je crains qu'il ne soit malade puisqu'il ne rentre point. (_Elle chante_.) La, re, la, la rela, etc.

(Le docteur Caius rentre.)

CAIUS.--Qu'est-ce que vous chantez là[17]? Je n'aime point les bagatelles. Allez, je vous prie, chercher dans mon cabinet une boîte verte, un coffre vert, vert.

[Note 17: De même que dans le rôle d'Evans, on a supprimé dans celui du docteur Caius, le jargon que lui avait attribué Shakspeare, et qui était celui d'un Français estropiant l'anglais. Du reste, cela ne se trouve guère ainsi que dans la première scène. Shakspeare se préoccupait peu de l'uniformité des détails.]

QUICKLY.--J'entends bien; vous allez l'avoir.--Heureusement qu'il n'est pas entré pour la chercher lui-même. S'il avait trouvé le jeune homme! Les cornes lui seraient venues à la tête.

CAIUS.--Ouf! ouf! ma foi il fait fort chaud. Je m'en vais à la cour.--La grande affaire.

QUICKLY.--Est-ce ceci, monsieur?

CAIUS.--Oui, mettez-le dans ma poche, dépêchez vitement. Où est le coquin Rugby?

QUICKLY.--Eh! Jean Rugby, Jean?

RUGBY.--Me voilà, monsieur.

CAIUS.--Vous êtes Jean Rugby; c'est pour vous dire que vous êtes un Jean, Rugby. Allons, prenez votre rapière, et venez derrière mes talons à la cour.

RUGBY.--C'est tout prêt, monsieur; là contre la porte.

CAIUS.--Sur ma foi, je tarde trop longtemps. Qu'ai-je oublié? Ah! ce sont quelques simples dans mon cabinet, je ne voudrais pas les avoir laissés pour un royaume.

QUICKLY.--Ah! merci de moi! il va trouver le jeune homme, et devenir furieux.

CAIUS.--O diable! diable! qu'est-ce qu'il y a dans mon cabinet. Trahison! larron!--Rugby, ma grande épée.

(Poussant dehors Simple.)

QUICKLY.--Mon bon maître, soyez tranquille?

CAIUS.--Et pourquoi serai-je tranquille!

QUICKLY.--Le jeune garçon est un honnête homme.

CAIUS.--Que fait-il, cet honnête homme, dans mon cabinet? Je ne veux point d'honnête homme dans mon cabinet.

QUICKLY.--Je vous conjure, ne soyez pas si flegmatique, écoutez l'affaire telle qu'elle est. Il m'est venu en commission de la part du pasteur Evans.

CAIUS.--Bon.

SIMPLE.--Oui, en conscience, pour la prier de...

QUICKLY, _à Simple_.--Paix, je vous en prie.

CAIUS, _à Quickly_.--Tenez votre langue, vous. (_A Simple_.) Vous, dites-moi la chose.

SIMPLE.--Pour prier cette honnête dame, votre servante, de dire quelques bonnes paroles à mistriss Anne Page en faveur de mon maître, qui la recherche en vue de mariage.

QUICKLY.--Voilà tout cependant: en vérité voilà tout; mais je n'ai pas besoin moi d'aller mettre mes doigts au feu.

CAIUS.--Sir Hugh Evans vous a envoyé? Baillez-moi une feuille de papier, Rugby. (_A Simple_.) Vous, attendez un moment.

(Il écrit.)

QUICKLY, _bas à Simple_.--C'est un grand bonheur qu'il soit si calme. Si ceci l'avait jeté dans ses grandes furies, vous auriez vu un train et une mélancolie!--Mais malgré tout cela, mon garçon, je ferai tout ce que je pourrai pour votre maître, car le fin mot de tout cela, c'est que le docteur français, mon maître.... je peux bien l'appeler mon maître, voyez-vous, car je garde sa maison, je lave tout le linge, je brasse la bière, je fais le pain, je récure, je prépare le manger et le boire, enfin je fais tout moi-même.

SIMPLE.--C'est une forte charge que d'avoir comme cela quelqu'un sur les bras.

QUICKLY.--Qu'en pensez-vous? Ah! je crois bien, vraiment, que c'est une charge! Et se lever matin, et se coucher tard!--Néanmoins je vous le dirai à l'oreille; mais ne soufflez pas un mot de ceci, mon maître est lui-même amoureux de mistriss Anne; mais, nonobstant cela, je connais le coeur d'Anne. Il n'est ni chez vous ni chez nous.

CAIUS, _à Simple_.--Vous, faquin, remettez ce billet à sir Hugh: palsambleu! c'est un cartel; je lui couperai la gorge dans le parc, et j'apprendrai à ce faquin de prêtre de se mêler des choses. Vous ferez bien de vous en aller: il n'est pas bon que vous restiez. Palsambleu! je lui couperai toutes ses deux oreilles[18]. Palsambleu! je ne lui laisserai pas un os qu'il puisse jeter à son chien.

[Note 18: _All his two stones_.]

(Simple sort.)

QUICKLY.--Hélas! il ne parle que pour son ami.

CAIUS.--Peu m'importe pour qui.--Ne m'avez-vous pas promis que j'aurais Anne Page pour moi? Palsambleu! je tuerai ce Jean de prêtre, et j'ai choisi notre hôte de la _Jarretière_ pour mesurer nos épées. Palsambleu! je veux avoir Anne Page pour moi.

QUICKLY.--Monsieur, la jeune fille vous aime, et tout ira bien. Il faut laisser jaser le monde. Eh! vraiment...

CAIUS.--Rugby, venez à la cour avec moi. Palsambleu, si je n'ai pas Anne Page, je vous mettrai à la porte.--Marchez sur mes talons, Rugby.

(Caius sort avec Rugby.)

QUICKLY.--Ce que vous aurez, c'est la tête d'un fou. Non; je connais la pensée d'Anne sur ceci. Il n'y a pas une femme à Windsor gui connaisse mieux la pensée d'Anne que moi, et qui ait plus d'empire sur son esprit que moi. Dieu merci.

FENTON, _derrière le théâtre_.--Y a-t-il quelqu'un ici? Holà?

QUICKLY.--Qui peut venir ici, je me demande? Approchez de la maison, je vous prie.

(Entre Fenton.)

FENTON.--Eh bien! ma bonne femme, qu'y a-t-il? Comment te portes-tu?

QUICKLY.--Très-bien quand Votre Seigneurie a la bonté de me le demander.

FENTON.--Quelles nouvelles? Comment se porte la jolie mistriss Anne?

QUICKLY.--Oui, par ma foi, monsieur, elle est jolie, et honnête, et douce, et de vos amies; je puis bien vous le dire, Dieu merci!

FENTON.--Penses-tu que je puisse réussir? Ne perdrai-je pas mes peines?

QUICKLY.--Véritablement, monsieur, tout est dans les mains d'en-haut: mais pourtant, monsieur Fenton, je jurerais sur l'Évangile qu'elle vous aime. Votre Seigneurie n'a-t-elle pas une petite verrue au-dessus de l'oeil?

FENTON.--Oui, vraiment, j'en ai une; mais que s'ensuit-il?

QUICKLY.--Ah! c'est un bon conte, monsieur Fenton... Anne est une si drôle de fille!--Mais, je le proteste, la plus honnête fille qui jamais ait mangé pain. Nous avons jasé hier une heure entière sur cette verrue.--Je ne rirai jamais que dans la société de cette jeune fille. Mais, à vous dire vrai, elle est trop portée à la mélancolie, à la rêverie; rien que pour vous au moins, suffit, poursuivez.

FENTON.--Fort bien.--Je la verrai aujourd'hui. Tiens, voilà de l'argent pour toi. Parle pour moi; et si tu la vois avant moi, fais-lui mes compliments.

QUICKLY.--Si je le ferai? Oui, par ma foi, nous lui parlerons; et au premier moment où nous reprendrons notre confidence, j'en dirai davantage à Votre Seigneurie sur la verrue, et aussi sur les autres amoureux.

FENTON.--Bon, adieu; je suis pressé en ce moment.

QUICKLY.--Ma révérence à Votre Seigneurie. (_Fenton sort_.) C'est sans mentir, un honnête gentilhomme; mais Anne ne l'aime point. Je sais les sentiments d'Anne mieux que personne.--Allons, rentrons.--Qu'est-ce que j'ai oublié?

(Elle sort.)

FIN DU PREMIER ACTE.

ACTE DEUXIÈME

SCÈNE I

Devant la maison de Page.

_Entre mistriss_ PAGE _tenant une lettre_.

MISTRISS PAGE.--Quoi! dans les jours brillants de ma beauté, j'aurais échappé aux lettres d'amour, et aujourd'hui je m'y trouverais exposée. Voyons. (_Elle lit_.) «Ne me demandez point raison de l'amour que je sens pour vous; car, quoique l'amour puisse appeler la raison pour son directeur, il ne la prend jamais pour son conseil. Vous n'êtes pas jeune, je ne le suis pas non plus. Voilà que la sympathie commence. Vous êtes gaie, je le suis aussi. Ha! ha! nouveau degré de sympathie entre nous. Vous aimez le vin d'Espagne, j'en fais autant. Pourriez-vous souhaiter plus de sympathie? Qu'il te suffise, mistriss Page, du moins si l'amour d'un soldat peut te suffire, que je t'aime. Je ne dirai point: _Aie pitié de moi_, ce n'est pas le style d'un soldat; mais je dis: _Aime-moi_.--_Signé_,

«Ton dévoué chevalier Tout prêt pour toi à guerroyer De tout son pouvoir; Le jour, la nuit, Ou à quelque lumière que ce soit,

«John Falstaff.»

Quel vilain juif, Hérode! O monde, monde pervers! Un homme presque tout brisé de vieillesse, vouloir se donner encore pour un jeune galant! Quel diantre d'imprudence cet ivrogne de Flamand a-t-il donc pu saisir dans ma conduite, pour oser ainsi s'attaquer à moi? Quoi! il ne s'est pas trouvé trois fois en ma compagnie. Qu'ai-je donc pu lui dire?--J'eus soin de contenir ma gaieté, Dieu me pardonne.--En vérité, je veux présenter un bill au prochain parlement, pour la répression des hommes.--Comment me vengerai-je de lui? car je prétends me venger, aussi vrai que son ventre est fait tout entier de puddings.

(Entre mistriss Ford.)

MISTRISS FORD.--Mistriss Page, vous pouvez m'en croire, j'allais chez vous.

MISTRISS PAGE.--Et, ma parole, je venais aussi chez vous.--Vous avez bien mauvais visage.

MISTRISS FORD.--Oh! c'est ce que je ne croirai jamais. Je puis montrer la preuve du contraire.

MISTRISS PAGE.--A la bonne heure; mais moi du moins je vous vois ainsi.

MISTRISS FORD.--Soit, je le veux bien. Je vous dis pourtant qu'on pourrait vous montrer la preuve du contraire. O mistriss Page, conseillez-moi.

MISTRISS PAGE.--De quoi s'agit-il, voisine?

MISTRISS FORD.--O voisine, sans une petite bagatelle de scrupule, je pourrais parvenir à un poste d'honneur.