Les joyeuses Bourgeoises de Windsor

Chapter 1

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Note du transcripteur.

=========================================================== Ce document est tiré de:

OEUVRES COMPLÈTES DE SHAKSPEARE

TRADUCTION DE M. GUIZOT

NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES

Volume 6 Le marchand de Venise, Les joyeuses Bourgeoises de Windsor, Le roi Jean, La vie et la mort du roi Richard II, Henri IV (1re partie).

PARIS A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS 35, QUAI DES AUGUSTINS 1863

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LES JOYEUSES BOURGEOISES DE WINDSOR

COMÉDIE

NOTICE SUR LES JOYEUSES BOURGEOISES DE WINDSOR

Selon une tradition généralement reçue, la comédie des _Joyeuses Bourgeoises de Windsor_ fut composée par l'ordre d'Élisabeth, qui, charmée du personnage de Falstaff, voulut le revoir encore une fois. Shakspeare avait promis de faire mourir Falstaff dans Henri V[1] mais sans doute, après l'y avoir fait reparaître encore, embarrassé par la difficulté d'établir les nouveaux rapports de Falstaff avec Henri devenu roi, il se contenta d'annoncer au commencement de la pièce la maladie et la mort de Falstaff, sans la présenter de nouveau aux yeux du public. Élisabeth trouva que ce n'était pas là tenir parole, et exigea un nouvel acte de la vie du gros chevalier. Aussi paraît-il que _les Joyeuses Bourgeoises_ ont été composées après Henri V, quoique dans l'ordre historique il faille nécessairement les placer avant. Quelques commentateurs ont même cru, contre l'opinion de Johnson, que cette pièce devait se placer entre les deux parties de Henri IV; mais il y a, ce semble, en faveur de l'opinion de Johnson qui la range entre Henri IV et Henri V, une raison déterminante, c'est que dans l'autre supposition l'unité, sinon de caractère, du moins d'impression et d'effet, serait entièrement rompue.

[Note 1: _Voyez_ l'épilogue de la deuxième partie d'Henri IV.]

Les deux parties de Henri IV ont été faites d'un seul jet, ou du moins sans s'écarter d'un même cours d'idées; non-seulement le Falstaff de la seconde partie est bien le même homme que le Falstaff de la première, mais il est présenté sous le même aspect; si dans cette seconde partie, Falstaff n'est pas tout à fait aussi amusant parce qu'il a fait fortune, parce que son esprit n'est plus employé à le tirer sans cesse des embarras ridicules où le jettent ses prétentions si peu d'accord avec ses goûts et ses habitudes, c'est cependant avec le même genre de goûts et de prétentions qu'il est ramené sur la scène; c'est son crédit sur l'esprit de Henri qu'il fait valoir auprès du juge Shallow, comme il se targuait, au milieu de de ses affidés, de la liberté dont il usait avec le prince; et l'affront public qui lui sert de punition à la fin de la seconde partie de Henri IV n'est que la suite et le complément des affronts particuliers que Henri V, encore prince de Galles, s'est amusé à lui faire subir durant le cours des deux pièces. En un mot, l'action commencée entre Falstaff et le prince dans la première partie, est suivie sans interruption jusqu'à la fin de la seconde, et terminée alors comme elle devait nécessairement finir, comme il avait été annoncé qu'elle finirait.

_Les Joyeuses Bourgeoises de Windsor_ offrent une action toute différente, présentent Falstaff dans une autre situation, sous un autre point de vue. C'est bien le même homme, il serait impossible de le méconnaître; mais encore vieilli, encore plus enfoncé dans ses goûts matériels, uniquement occupé de satisfaire aux besoins de sa gloutonnerie. Doll Tear-Sheet abusait encore au moins son imagination; avec elle il se croyait libertin; ici il n'y songe même plus; c'est à se procurer de l'argent qu'il veut faire servir l'insolence de sa galanterie; c'est sur les moyens d'obtenir cette argent que le trompe encore sa vanité. Élisabeth avait demandé à Shakspeare, dit-on, un Falstaff amoureux; mais Shakspeare, qui connaissait mieux qu'Élisabeth les personnages dont il avait conçu l'idée, sentit qu'un pareil genre de ridicule ne convenait pas à un pareil caractère, et qu'il fallait punir Falstaff par des endroits plus sensibles. La vanité même n'y suffirait pas; Falstaff sait prendre son parti de toutes les hontes; au point où il en est arrivé, il ne cherche même plus à les dissimuler. La vivacité avec laquelle il décrit à M. Brook ses souffrances dans le panier au linge sale n'est plus celle de Falstaff racontant ses exploits contre les voleurs de Gadshill, et se tirant ensuite si plaisamment d'affaire lorsqu'il est pris en mensonge. Le besoin de se vanter n'est plus un de ses premiers besoins; il lui faut de l'argent, avant tout de l'argent, et il ne sera convenablement châtié que par des inconvénients aussi réels que les avantages qu'il se promet. Ainsi le panier de linge sale, les coups de bâton de M. Ford, sont parfaitement adaptés au genre de prétentions qui attirent à Falstaff une correction pareille; mais bien qu'une telle aventure puisse, sans aucune difficulté, s'adapter au Falstaff des deux _Henri IV_, elle l'a pris dans une autre portion de sa vie et de son caractère; et si on l'introduisait entre les deux parties de l'action qui se continue dans les deux _Henri IV_, elle refroidirait l'imagination du spectateur, au point de détruire entièrement l'effet de la seconde.

Bien que cette raison paraisse suffisante, on en pourrait trouver plusieurs autres pour justifier l'opinion de Johnson. Ce n'est cependant pas dans la chronologie qu'il faudrait les chercher. Ce serait une oeuvre impraticable que de prétendre accorder ensemble les diverses données chronologiques que, souvent dans la même pièce, il plaît à Shakspeare d'établir; et il est aussi impossible de trouver chronologiquement la place des _Joyeuses Bourgeoises de Windsor_ entre _Henri IV_ et _Henri V_, qu'entre les deux parties de _Henri IV_. Mais, dans cette dernière supposition, l'entrevue entre Shallow et Falstaff dans la seconde partie de _Henri IV_, le plaisir qu'éprouve Shallow à revoir Falstaff après une si longue séparation, la considération qu'il professe pour lui, et qui va jusqu'à lui prêter mille livres sterling, deviennent des invraisemblances choquantes: ce n'est pas après la comédie des _Joyeuses Bourgeoises de Windsor_, que Shallow peut être attrapé par Falstaff. Nym, qu'on retrouve dans _Henri V_, n'est point compté dans la seconde partie de _Henri IV_, au nombre des gens de Falstaff. Il serait assez difficile, dans les deux suppositions, de se rendre compte du personnage de Quickly, si l'on ne supposait que c'est une autre Quickly un nom que Shakspeare a trouvé bon de rendre commun à toutes les entremetteuses. Celle de _Henri IV_ est mariée; son nom n'est donc point un nom de fille; la Quickly des _Joyeuses Bourgeoises_ ne l'est pas.

Au reste, il serait superflu de chercher à établir d'une manière bien solide l'ordre historique de ces trois pièces; Shakspeare lui-même n'y a pas songé. On peut croire cependant que, dans l'incertitude qu'il a laissée à cet égard, il a voulu du moins qu'il ne fût pas tout à fait impossible de faire de ses _Joyeuses Bourgeoises de Windsor_ la suite des _Henri IV_. Pressé à ce qu'il paraît par les ordres d'Élisabeth, il n'avait d'abord donné de cette comédie qu'une espèce d'ébauche qui fut cependant représentée pendant assez longtemps, telle qu'on la trouve dans les premières éditions de ses oeuvres, et qu'il n'a remise que plusieurs années après sous la forme où nous la voyons maintenant. Dans cette première pièce, Falstaff, au moment où il est dans la forêt, effrayé des bruits qui se font entendre de tous côtés, se demande si ce n'est pas _ce libertin de prince de Galles qui vole les daims de son père_. Cette supposition a été supprimée dans la comédie mise sous la seconde forme, lorsque le poëte voulut tâcher apparemment d'indiquer un ordre de faits un peu plus vraisemblable. Dans cette même pièce comme nous l'avons à présent, Page reproche à Fenton _d'avoir été_ de la société du prince de Galles et de Poins. Du moins n'en est-il plus, et l'on peut supposer que le nom de _Wild-Prince_ demeure encore pour désigner ce qu'a été le prince de Galles et ce que n'est plus Henri V. Quoi qu'il en soit, si la comédie des _Joyeuses Bourgeoises_ offre un genre de comique moins relevé que la première partie de _Henri IV_, elle n'en est pas moins une des productions les plus divertissantes de cette gaieté d'esprit dont Shakspeare a fait preuve dans plusieurs de ses comédies.

Plusieurs nouvelles peuvent se disputer l'honneur d'avoir fourni à Shakspeare le fond de l'aventure sur laquelle repose l'intrigue des _Joyeuses Bourgeoises de Windsor_. C'est probablement aux mêmes sources que Molière aura emprunté celle de son _École des Femmes_; ce qui appartient à Shakspeare, c'est d'avoir fait servir la même intrigue à punir à la fois le mari jaloux et l'amoureux insolent. Il a ainsi donné à sa pièce, sauf la liberté de quelques expressions, une couleur beaucoup plus morale que celle des récits où il a pu puiser, et où le mari finit toujours par être dupe, et l'amant heureux.

Cette comédie paraît avoir été composée en 1604.

LES JOYEUSES BOURGEOISES DE WINDSOR

COMÉDIE

PERSONNAGES

SIR JOHN FALSTAFF. FENTON. SHALLOW, juge de paix de campagne. SLENDER, cousin de Shallow. M. FORD. HÔTE deux propriétaires, habitants M. PAGE. } de Windsor. WILLIAM PAGE, jeune garçon, fils de M. Page. SIR HUGH EVANS, curé gallois[2]. LE DOCTEUR CAIUS, médecin français. L'HÔTE DE LA JARRETIÈRE. BARDOLPH, } PISTOL, } suivants de Falstaff. NYM. } ROBIN, page de Falstaff. SIMPLE, domestique de Slender. RUGBY, domestique du docteur Caius. MISTRISS FORD. MISTRISS PAGE. MISTRISS ANNE PAGE, sa fille, amoureuse de Fenton. MISTRISS QUICKLY, servante du docteur Caius. Domestiques de Page, de Ford, etc.

La scène est à Windsor et dans les environs.

[Note 2: Il paraît que le titre de _sir_ fut longtemps donné aux membres du clergé inférieur.]

ACTE PREMIER

SCÈNE I

A Windsor, devant la maison de Page.

_Entrent_ LE JUGE SHALLOW, SLENDER et _sir_ HUGH EVANS.

SHALLOW.--Tenez, sir Hugh, ne cherchez pas à m'en dissuader. Je veux porter cela à la chambre étoilée. Fût-il vingt fois sir John Falstaff, il ne se jouera pas de Robert Shallow, écuyer.

SLENDER.--Écuyer du comté de Glocester, juge de paix et _coram_.

SHALLOW.--Oui, cousin Slender, et aussi _Cust-alorum_[3].

[Note 3: _Cust-alorum_, abréviation de _custos rotulorum_, garde des registres.]

SLENDER.--Oui, des _ratolorum_! gentilhomme de naissance, monsieur le curé, qui signe _armigero_ dans tous les actes, billets, quittances, citations, obligations: _armigero_ partout.

SHALLOW.--Oui, c'est ainsi que nous signons et avons toujours signé sans interruption ces trois cents dernières années.

SLENDER.--Tous ses successeurs l'ont fait avant lui et tous ses ancêtres le peuvent faire après lui, ils peuvent vous montrer, sur leur casaque, la douzaine de loups de mer[4] blancs.

SHALLOW.--C'est une vieille casaque.

EVANS.--Il peut très-bien se trouver sur une vieille casaque une douzaine de _lous-lous_ blancs[5]. Cela va parfaitement ensemble, c'est un animal familier à l'homme, un emblème d'affection.

SHALLOW.--Le loup de mer est un poisson frais[6]; ce qui fait le sel de la chose, c'est que la casaque est vieille.

[Note 4: _White luce_ (brochets). Il a fallu changer le brochet en loup de mer, pour conserver quelque chose du jeu de mots que fait ensuite Evans entre _luce_ (brochet), et _louse_ (pou). _Loulou_ est un mot populaire et enfantin pour désigner cette espèce de vermine.]

[Note 5: Le Gallois Evans parle un jargon qu'il nous a paru difficile de rendre en français. Ce genre de plaisanterie, souvent fatigant dans l'original, est à peu près impossible à faire passer dans une autre langue.]

[Note 6: _The luce is fresh fish; the salt fish is an old coat_. Les commentateurs n'ont pu rendre raison du sens de cette phrase, en effet difficile à expliquer. Il paraît probable que poisson frais (_fresh fish_) était une expression vulgaire pour désigner une noblesse nouvelle, et que Shallow veut dire que ce qui indique l'ancienneté de sa maison, et ce qui en fait un poisson salé (_salt fish_), c'est l'ancienneté de la casaque.]

SLENDER.--Je puis écarteler, cousin?

SHALLOW.--Vous le pouvez sans doute en vous mariant.

EVANS.--Il gâtera tout[7], s'il écartèle.

[Note 7: _It is marring indeed, if he quarter it_. Shallow lui a dit qu'il pouvait écarteler en se mariant (_marrying_). Evans lui répond qu'en effet écarteler (_quarter_) est le moyen de tout gâter (_marring_). Ce jeu de mots était impossible à rendre; il a même été nécessaire de changer la réplique d'Evans. _If he has a quarter of your coat, there is but three skirts for yourself_. «S'il a un quart de votre casaque, vous n'en aurez que trois quarts.»

_Quarter_ signifie également quart, quartier et écarteler.]

SHALLOW.--Pas du tout.

EVANS.--Par Notre-Dame, s'il écartèle votre casaque il la mettra en pièces; vous n'en aurez plus que les morceaux. Mais cela ne fait rien; passons; ce n'est pas là le point dont il s'agit.--Si le chevalier Falstaff a commis quelque malhonnêteté envers vous, je suis un membre de l'Eglise: et je m'emploierai de grand coeur à faire entre vous quelques raccommodements et arrangements.

SHALLOW.--Non, le conseil en entendra parler: il y a rébellion.

EVANS.--Il n'est pas nécessaire que le conseil entende parler d'une rébellion: il n'y a pas de crainte de Dieu dans une rébellion. Le conseil, voyez-vous, aimera mieux entendre parler de la crainte de Dieu, que d'une rébellion. Comprenez-vous? Prenez avis de cela.

SHALLOW.--Ah! sur ma vie, si j'étais encore jeune, ceci se terminerait à la pointe de l'épée.

EVANS.--Il vaut mieux que vos amis soient l'épée et terminent l'affaire, et puis j'ai aussi dans ma cervelle un projet qui pourrait être d'une bonne prudence.--Il y a une certaine Anne Page qui est la fille de M. George Page, et qui est une assez jolie fleur de virginité.

SLENDER.--Mistriss Anne Page? Elle a les cheveux bruns et parle doucement comme une femme.

EVANS.--C'est cela précisément; c'est tout ce que vous pouvez désirer de mieux; et son grand-père (Dieu veuille l'appeler à la résurrection bienheureuse!) lui a donné, à son lit de mort, sept cents bonnes livres en or et argent, pour en jouir sitôt qu'elle aura pris ses dix-sept ans. Ce serait un bon mouvement si vous laissiez là vos bisbilles pour demander un mariage entre M. Abraham et mistriss Anne Page.

SLENDER.--Son grand-père lui a laissé sept cents livres?

EVANS.--Oui, et son père est bon pour lui donner une meilleure somme.

SHALLOW.--Je connais la jeune demoiselle; elle a d'heureux dons de la nature.

EVANS.--Sept cents livres avec les espérances, ce sont d'heureux dons que cela.

SHALLOW.--Eh bien! voyons de ce pas l'honnête M. Page.--Falstaff est-il dans la maison?

EVANS.--Vous dirai-je un mensonge? Je méprise un menteur comme je méprise un homme faux, ou comme je méprise un homme qui n'est pas vrai. Le chevalier, sir John, est dans la maison, et, je vous prie, laissez-vous conduire par ceux qui vous veulent du bien. Je vais frapper à la porte pour demander M. Page. (_Il frappe_.) Holà! holà! que Dieu bénisse votre logis!

(Entre Page.)

PAGE.--Qui est là?

EVANS.--Une bénédiction de Dieu, et votre ami, et le juge Shallow, et voici le jeune monsieur Slender qui pourra, par hasard, vous conter une autre histoire, si la chose était de votre goût.

PAGE.--Je suis fort aise de voir Vos Seigneuries en bonne santé. Monsieur Shallow, je vous remercie de votre gibier.

SHALLOW.--Monsieur Page, je suis bien aise de vous voir. Grand bien vous fasse. J'aurais voulu que le gibier fût meilleur. Il avait été tué contre le droit.--Comment se porte la bonne mistriss Page? et je vous aime toujours de tout mon coeur, là, de tout mon coeur.

PAGE.--Monsieur, je vous remercie.

SHALLOW.--Monsieur, je vous remercie: que vous le veuillez où non, je vous remercie.

PAGE.--Je suis bien aise de vous voir, mon bon monsieur Slender.

SLENDER.--Comment se porte votre lévrier fauve, monsieur? J'entends dire qu'il a été dépassé à Cotsale.

PAGE.--On n'a pas pu décider la chose, monsieur.

SLENDER.--Vous n'en conviendrez pas, vous n'en conviendrez pas.

SHALLOW.--Non, il n'en conviendra pas.--C'est votre faute, c'est votre faute.--C'est un beau chien.

PAGE.--Non, monsieur, c'est un roquet.

SHALLOW.--Monsieur, c'est un bon chien et un beau chien; on ne peut pas dire plus, il est bon et beau. Sir John Falstaff est-il ici?

PAGE.--Oui, monsieur; il est à la maison, et je souhaiterais pouvoir interposer mes bons offices entre vous.

EVANS.--C'est parler comme un chrétien doit parler.

SHALLOW.--Il m'a offensé, monsieur Page.

PAGE.--Monsieur, il en convient en quelque sorte.

SHALLOW.--Pour être avouée, la chose n'est pas réparée; cela n'est-il pas vrai, monsieur Page? il m'a offensé; oui offensé, sur ma foi: en un mot, il m'a fait une offense.--Croyez-moi: Robert Shallow, écuyer, dit qu'il est offensé.

(Entrent sir John Falstaff, Bardolph, Nym, Pistol.)

PAGE.--Voilà sir John.

FALSTAFF.--Eh bien! monsieur Shallow, vous voulez donc porter plainte au roi contre moi?

SHALLOW.--Chevalier, vous avez battu mes gens, tué mon daim et enfoncé la porte de ma réserve.

FALSTAFF.--Mais je n'ai pas baisé la fille de votre garde.

SHALLOW.--Ce n'est pas de cela qu'il s'agit.--Vous aurez à en répondre.

FALSTAFF.--Je vais répondre sur-le-champ: j'ai fait tout cela. Voilà ma réponse.

SHALLOW.--Le conseil connaîtra de l'affaire.

FALSTAFF.--Il vaudrait mieux pour vous que personne[8] n'en connût rien; on se moquera de vous.

EVANS.--_Pauca verba_, sir John, et de bonnes choses.

FALSTAFF.--De bonnes chausses? de bons-bas[9]?--Slender, je vous ai fracassé la tête: quelle affaire avez-vous avec moi?

SLENDER.--Vraiment je l'ai dans ma tête, mon affaire contre vous, et contre vos coquins de filous, Bardolph, Nym et Pistol. Ils m'ont conduit à la taverne, m'ont enivré, et puis m'ont pris tout ce que j'avais dans mes poches.

BARDOLPH.--Comment! fromage de Banbury?

SLENDER.--Bien, bien il ne s'agit pas de cela.

PISTOL.--Comment, Méphistophélès[10]?

SLENDER.--A la bonne heure, mais il ne s'agit pas de cela.

NYM.--Une balafre. Je dis: _pauca, pauca_. Une balafre, voilà la chose[11].

[Note 8: _'Twere better for you, if it were known in counsel_. «Il vaudrait mieux pour vous que cela ne fût connu qu'en secret (_counsel_).» Falstaff joue ici sur le mot de _council_ (conseil), dont s'est servi Shallow.]

[Note 9: Evans a dit, avec sa mauvaise prononciation: _Good worts_ pour _good words_ (de bonnes paroles). Falstaff répond: _Good worts_, _good cabbage_. _Cabbage_ signifie chou, et _worts_ est un vieux mot ayant la même signification. On a cherché à rendre ce jeu de mots par un équivalent.]

[Note 10: Nom d'un diable au service de Faust.]

[Note 11: _That is my humour_. Il paraît que le mot _humour_ était une expression à la mode dont on faisait un grand abus du temps de Shakspeare. Il le met à tout propos, et hors de propos, dans la bouche de Nym. On n'a vu que le mot _chose_ qui pût le remplacer convenablement dans toutes les occasions.]

SLENDER.--Oh! où est Simple, mon valet? Le savez-vous, mon cousin?

EVANS.--Paix, je vous prie.--A présent, entendons-nous: il y a, comme je l'entends, les trois arbitres dans cette affaire, il y a M. Page, _videlicet_ M. Page; et il y a moi, _videlicet_ moi; finalement et dernièrement enfin, le troisième est l'hôte de la _Jarretière_.

PAGE.--Nous trois, pour connaître de l'affaire, et rédiger l'accommodement entre eux.

EVANS.--Parfaitement, j'écrirai un précis de l'affaire sur mes tablettes. Et nous travaillerons ensuite sur la chose avec une aussi grande prudence que nous le pourrons.

FALSTAFF.--Pistol?

PISTOL.--Il écoute de ses oreilles.

EVANS.--Par le diable et sa grand'mère, quelle phrase est-ce là? _Il écoute de son oreille_! C'est là de l'affectation.

FALSTAFF.--Pistol, avez-vous pris la bourse de monsieur Slender?

SLENDER.--Oui, par ces gants, il l'a prise, ou bien que je ne rentre jamais dans ma grande chambre! Et il m'a pris sept groats en pièces de six pence, et six carolus de laiton, et deux petits palets du roi Edouard, que j'avais achetés deux schellings et deux pence chaque, de Jacob le meunier. Oui, par ces gants.

FALSTAFF.--Pistol, cela est-il vrai?

EVANS.--Non, c'est faux, si c'est une bourse filoutée.

PISTOL, _à Evans_.--Sauvage de montagnard que tu es! (_A Falstaff_.)--Sir John, mon maître, je demande le combat contre cette lame de fer-blanc. Je dis que tu en as menti ici par la bouche; je dis que tu en as menti, figure de neige et d'écume, tu en as menti.

SLENDER.--Par ces gants, alors, c'est donc cet autre.

(Montrant Nym.)

NYM.--Prenez garde, monsieur, finissez vos plaisanteries. Je ne tomberai pas tout seul dans le fossé, si vous vous accrochez à moi! Voilà tout ce que j'ai à vous dire.

SLENDER.--Par ce chapeau, c'est donc celui-là, avec sa figure rouge. Quoique je ne puisse pas me souvenir de ce que j'ai fait, quand une fois, vous m'avez eu enivré, je ne suis pourtant pas tout à fait un âne, voyez-vous.

FALSTAFF, _à Bardolph_.--Que répondez vous, Jean et l'Ecarlate[12]?

[Note 12: _Scarlet and John_. Noms de deux des compagnons de Robin Hood.]

BARDOLPH.--Qui, moi, monsieur? Je dis que ce galant homme s'est enivré jusqu'à perdre ses cinq sentiments de nature.

EVANS.--Il faut dire les cinq sens. Ah! par Dieu, ce que c'est que l'ignorance!

BARDOLPH.--Et qu'étant ivre, monsieur, il aura été, comme on dit, mis dedans; et qu'ainsi, fin finale, il aura passé le pas.

SLENDER.--Oui, vous parliez aussi latin ce soir-là. Mais c'est égal, après ce qui m'est arrivé, je ne veux plus m'enivrer jamais de ma vie, si ce n'est en honnête, civile, et sainte compagnie. Si je m'enivre, ce sera avec ceux qui ont la crainte de Dieu, et non pas avec des coquins d'ivrognes.

EVANS.--Comme Dieu me jugera, c'est là une intention vertueuse!

FALSTAFF.--Vous avez entendu, messieurs, qu'on a tout nié. Vous l'avez entendu.

(Mistriss Anne Page entre dans la salle, apportant du vin. Mistriss Page et mistriss Ford la suivent.)

PAGE.--Non, ma fille: remportez ce vin, nous boirons là dedans.

(Anne Page sort.)

SLENDER.--O ciel! c'est mistriss Anne Page!

PAGE.--Ha! vous voilà, mistriss Ford.

FALSTAFF.--Par ma foi, mistriss Ford, vous êtes la très-bien arrivée. Permettez, chère madame...

(Il l'embrasse.)

PAGE.--Ma femme, souhaitez la bienvenue à ces messieurs. Venez, messieurs, vous mangerez votre part d'un pâté chaud de gibier. Allons, j'espère que nous noierons toutes vos querelles dans le verre.

(Tous sortent excepté Shallow, Evans et Slender.)

SLENDER.--Je donnerais quarante schellings pour avoir ici mon livre de sonnets et de chansons. (_Entre Simple_.) Comment, Simple? D'où venez-vous? Il faut donc que je me serve moi-même, n'est-ce pas?--Vous n'aurez pas non plus le livre d'énigmes sur vous? L'avez-vous?

SIMPLE.--Le livre d'énigmes! Comment, ne l'avez-vous pas prêté à Alix Short cake, à la fête de la Toussaint dernière, quinze jours avant la Saint-Michel?

SHALLOW.--Venez, mon cousin; avancez, mon cousin. Nous vous attendons. J'ai à vous dire ceci, mon cousin. Il y a comme qui dirait une proposition, une sorte de proposition faite d'une manière éloignée par sir Hugh, que voilà. Me comprenez-vous?