Les joies du pardon Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chrétiens

Part 9

Chapter 93,948 wordsPublic domain

--Monsieur, avant notre rencontre de la rue du Four et de la place Saint-Sulpice, j'avais des défauts insupportables. J'ai le droit de les avouer, puisque je ne les ai plus. Je me grisais quelquefois, et je battais ma bonne femme de loin en loin. Vous m'avez enseigné la patience; cela fut pour moi la meilleure des préparations. Ensuite, vous m'avez poussé dans l'église au moment propice. Il en est survenu comme un miracle. Mais votre _Pater_ m'a fait passer, je vous l'assure, une rude journée! Pour tenir loyalement ma parole, il m'a fallu plus de force et de courage qu'il ne m'en faudrait dans une lutte contre dix hommes. Vous avez oublié, peut-être?

--Je n'ai pas oublié, et je vois que le _Pater_ a été bien dit.

--Ah! Seigneur! Il faut que je l'aie dit comme on ne le dit jamais, car en sortant de l'église, voyez-vous, je ne savais que devenir. Je me sentais moitié heureux, moitié exaspéré en dedans de moi. Tout à coup je me trouve, à ma grande surprise, en face de la maison que j'habite. Je croyais chercher un estaminet pour m'y étourdir, et je revenais chez moi. Je monte, j'entre; je prends une chaise: je ne dis rien. Ma femme me regarde, et elle s'écrie: «Mon Dieu! Jean, est-ce que tu es malade?» Le moyen, après cela, de croire que le _Pater_ était une petite chose insignifiante! Il m'avait si bien bouleversé, que l'on me croyait malade. Je rassure ma femme; je lui dis de s'asseoir près de moi, et je lui raconte ce qui venait de m'arriver. Vous pensez bien que je lui avais parlé de vous souvent, et qu'elle vous connaissait on ne peut mieux sans vous avoir jamais vu. Elle m'écoutait, sans souffler mot, en ouvrant de grands yeux. Quand j'ai fini, savez-vous ce que fait ma femme? Elle se prend à pleurer, mais à pleurer de tout son coeur! Et moi, Jean, un homme, je fais comme elle. Cela ne m'était peut-être pas arrivé depuis vingt-cinq ans. Enfin, nous nous apaisons, et je me trouve soulagé: petite pluie abat grand veut. Je voyais ma femme bien heureuse; j'étais aussi bien gai, bien heureux. Nous allons faire une promenade hors barrière avec les enfants. Vous vous souvenez que c'était un dimanche?

--Je m'en souviens.

--Nous causions de vous, de votre parapluie, du trottoir, de l'église, des signes de croix que j'avais faits et que pour un rien j'aurais recommencés toutes les dix minutes. Oui, monsieur! j'en éprouvais un tel besoin, qu'en apercevant le calvaire de Vaugirard, le coeur m'a battu, et j'ai doublé le pas comme malgré moi pour saluer le calvaire et faire le signe de la croix.

--Vous le lui deviez bien.

--C'est vrai. Aussi, est-ce justement ce que j'ai dit à ma femme. Nous étions, vers cette époque, à la fin de mai, car il me semble tantôt que cela date d'hier, tantôt que cela date de dix ans. Le soir, au retour de la promenade, une église se rencontre devant nous. On disait la prière du mois de Marie. Nous entrons, avec les petits. Et je vous recommence mon _Pater_, notre _Pater_. Ah! monsieur, que je l'ai bien dit cette fois, et que cela m'a fait de plaisir! Mes enfants, me voyant prier, priaient aussi d'une petite façon grave. Moi, Jean, un ouvrier, debout au milieu de ces enfants et de leur mère qui priaient dans l'église; ...pour la première fois de ma vie, je me suis senti l'importance d'un père de famille et d'un citoyen.--Je ne vous fatigue pas?

--Ho!...

--Enfin, nous sommes rentrés chez nous et j'ai promis que je ne me griserais plus, et que je ne battrais plus jamais ma femme. Mais il y avait autre chose encore, dont ma bonne Françoise n'osait pas me parler; nous étions mariés à la ville, mais pas à l'église. Maintenant, mon cher monsieur, vous en savez autant que moi.

J'étais ravi; j'avais les larmes aux yeux. Jean riait de plaisir, un peu d'orgueil, et de l'air d'un homme qui est sûr de se rendre infiniment agréable. Il n'avait pas fini.

--Vous voyez donc bien, monsieur, que c'est vous qui avez fait mon mariage, et que je devais vous inviter à venir à l'église demain.

--Ah! mon brave Jean, j'irai; j'irai avec plus de satisfaction et plus d'empressement dix fois, mille fois, que si vous étiez un millionnaire ou un prince.

--J'en étais bien sûr. Mais je dois vous dire encore un petit mot. Nous marier à l'église, c'était la moindre chose; nous avons fait mieux que cela. Moi, je n'aime pas les demi-mesures. Devinez-vous, ah?...

--Oui, ah!

--Chut! Il ne faut pas toucher à ces affaires-là en riant; vous le savez mieux que personne. Ma femme et moi, nous avons communié ce matin, et bien communié tous deux, je vous le certifie. Ainsi, vous aviez raison, monsieur; en me quittant sur la place Saint-Sulpice, il y a cinq semaines, vous prophétisiez. Oh! j'entends encore votre dernière parole: «Jean, je vous prédis que vous serez un jour un solide et fier chrétien!» Je le suis! mes enfants le seront comme leur père!

Nous causons encore un moment, aussi attendris l'un que l'autre, puis il me dit:

--Eh bien, monsieur, à demain donc.

Le lendemain, j'assistai à la messe du mariage. Il y avait peu de monde: une dizaine de personnes et cinq ou six enfants. Je faisais, avec tout le soin possible, honneur aux mariés par l'aristocratie de ma mise. Pour la première fois et la seule fois de ma vie, je regrettai de n'avoir pas un ruban rouge et une croix à ma boutonnière!

Après la messe, j'allai faire ma visite aux nouveaux époux dans la sacristie. On m'attendait évidemment. Je fus salué comme ne le fut jamais un personnage d'importance: les enfants surtout me regardaient d'un air de vénération très amusant.

Mais voici Jean en habit noir, bien ganté, bien cravaté, chaussure parfaite, une physionomie tellement digne, que j'hésitais à le reconnaître.

Je lui serrai la main en ami, et je voulus faire un petit discours affectueux, un petit compliment d'homme du monde et de chrétien.

Notre émotion dura bien deux à trois minutes, après quoi chacun rentra en possession de sa liberté d'esprit. J'ai pu dire à ces braves gens...

Eh! qu'importe ce que j'ai dit et comment cela finit! Et si j'acceptai d'être un convive de la noce! Et ce que Jean a fait depuis! Il est converti, voilà tout!

Jean prospère, sans hâte; Jean s'attache bien moins à acquérir une fortune qu'à constituer une famille. Quand vous rencontrez sur le trottoir un luron de haute mine, qui vous cède la place avec une politesse inusitée, ce doit être lui.

(_Venet_, Extraits.)

* * * * *

27.--UN FILS QUI TOMBE DANS LES BRAS DE SON PÈRE.

Un jeune prêtre attaché à l'Hôtel-Dieu de Paris est appelé un soir près d'un homme qui venait d'être apporté tout meurtri, tout sanglant, à la suite d'une rixe de cabaret. En proie à une surexcitation extrême, le malheureux épuise le peu de force qui lui reste en malédictions et en blasphèmes. La vue du prêtre ne fait qu'augmenter sa rage. Vainement le ministre du Dieu de paix s'efforce de ramener à des sentiments meilleurs ce coeur ulcéré; son zèle demeure impuissant et la prudence le force à mettre fin à des instances évidemment inutiles.

Le prêtre s'éloigne donc, le coeur brisé. Le lendemain matin, il revient tout anxieux à l'hôpital.

--La nuit a été terrible, lui dit la bonne Soeur qui a veillé au chevet du misérable. Il n'a eu ni un moment de repos, ni un moment de silence; toujours des douleurs atroces, toujours des blasphèmes! Il n'y a pas plus d'une demi-heure qu'il est calme. Sa fureur s'est apaisée pendant qu'à la prière nous récitions les litanies du Saint Nom de Jésus.

--Avant ma messe, je vais le voir un instant; ma Soeur, prions pour lui.

Puis, sur la pointe du pied, l'abbé alla s'agenouiller près du lit où l'étranger était couché... Il ne s'agitait plus, et ses yeux étaient fermés. «Mon Dieu! dit tout bas le charitable prêtre, prolongez ce calme pour que je puisse, avec votre grâce, faire descendre dans cette âme quelques pensées de repentir et de confiance.»

Après avoir dit ces mots avec une grande ferveur, l'aumônier s'était relevé et allait se rendre à la sacristie. Il avait déjà fait quelques pas dans cette direction lorsqu'il revint tout à coup vers le lit... Puis, ayant pris dans son bréviaire une image, il l'attacha aux rideaux, de manière à ce que le blessé pût la voir lorsqu'il se réveillerait. Cette image représentait saint Stanislas Kostka en oraison devant une statue de la sainte Vierge.

Monté a l'autel, l'aumônier avait peine à se défaire de la pensée du malade. Dans cette multitude d'êtres souffrants, combien n'y en avait-il pas de plus intéressants que lui? Cependant c'était celui-là qui le préoccupait le plus; et, durant le saint sacrifice, il pria pour lui plus que pour les autres.

La messe terminée, le prêtre, dans un grand recueillement, faisait son action de grâces, quand une Soeur, celle à qui il avait parlé le matin même en entrant dans la salle, vint lui dire d'un air radieux:

--Monsieur l'abbé, il vous demande...

--Qui?

--L'homme du numéro 48... le furieux d'hier soir.

--Les fureurs lui sont-elles revenues?

--Oh! non; il est maintenant doux comme un agneau. Il vous demande...

--Que Dieu soit béni!... hâtons-nous.

Les voici tous les deux auprès du malade... Il ne s'agite plus, il ne se tord plus sur son lit... Son visage n'est plus enflammé, ses yeux ne lancent plus d'éclairs, sa bouche ne blasphème plus. À demi assis sur sa couche, il a les yeux fixés sur une image qu'il tient dans une de ses larges mains; de l'autre, il essuie la sueur froide qui ruisselle sur son visage... Sa préoccupation est telle qu'il n'entend ni ne voit le prêtre et la Soeur arrivés près de lui... Enfin l'inconnu, levant les yeux, eut comme un sourire de reconnaissance sur ses lèvres, qui, la veille, ne proféraient que malédictions et blasphèmes; et, d'une voix presque douce, il demanda:

--Qui a attaché cette image au rideau de mon lit?

--C'est moi, répondit l'abbé.

--Est-ce que vous me connaissez?

--Aucunement.

--Pourquoi donc avez-vous mis près de moi l'image de saint Stanislas?

--Parce que j'ai grande confiance en lui.

--Ah!... vous n'avez pas eu d'autres raisons?... C'est que moi, ajouta-t-il en passant sa main sur son front, c'est que moi aussi... j'ai aimé ce nom... je l'aime encore...

À ces mots, l'inconnu porta l'image à ses lèvres: des pleurs jaillirent de ses yeux, sa bouche s'entr'ouvrit. «Mon Dieu! proféra-t-il, mon Dieu!...»

Et ses convulsions de la nuit le reprirent. Moins violentes que celles de la veille, elles ne durèrent pas longtemps. Lorsqu'il fut redevenu plus calme, il se mit à parler, mais comme à lui-même; quoique ses yeux fussent grands ouverts, il avait l'air de ne voir personne. «C'est étrange, disait-il, ce nom que je ne prononce plus... je le trouve ici, sur cette image... et attaché à mon lit... Quand ce prêtre a donné la communion... j'ai pu le regarder... j'ai fixé mes yeux sur les siens...; ils ressemblent à ceux que j'ai tant fait pleurer!... Hier, j'ai blasphémé contre lui... Lui et sa robe noire me faisaient horreur!... Un tel changement s'est opéré en moi pendant sa messe, que, si je le revoyais à présent, je le bénirais.»

--Me voici! me voici! s'écrie l'abbé, me voici près de vous... Je ne sais pas qui vous êtes, mais jamais, pour aucun malade apporté ici, je n'ai ressenti au coeur autant de charité... Je donnerais ma vie pour sauver votre âme.

--Oh! mon âme!... Si vous saviez combien je l'ai souillée, vous ne penseriez pas à me sauver...

--Arrêtez! au nom du Sauveur Jésus, ne désespérez pas de la miséricorde divine.

Parlant ainsi, le jeune prêtre était tombé à genoux près du lit, tenant les mains de l'étranger dans les siennes et les arrosant de ses pleurs.

Après quelques instants, l'inconnu, qui ne retirait pas ses mains de celles de l'aumônier et qui laissait couler d'abondantes larmes, dit d'une voix plus calme:

--Voilà plus de vingt-trois ans... à Nantes... que j'ai abandonné, que j'ai condamné aux privations, au chagrin, à la misère peut-être, ma femme et mon fils...

--Quoi! s'écria le prêtre en se relevant et en se penchant sur l'inconnu, vous avez une femme, un fils!... vous avez habité Nantes... Ah! encore un mot, un seul mot, je vous en conjure; votre nom?

L'inconnu se nomme. Impossible de douter plus longtemps. L'abbé Stanislas n'est plus debout, il est dans les bras, sur le sein de son père!... Les battements de leurs coeurs, leurs larmes de joie se confondent.

Mais, il n'y avait pas de temps à perdre. L'abbé parle d'un confesseur au pécheur repentant. «C'est vous que je choisis, répond celui-ci; je veux vous déclarer tous mes crimes et vous dire combien mon odieuse conduite envers votre pieuse mère m'a rendu malheureux!»

Lorsque le pardon appelé par son enfant descendit sur le coupable, quelle ne fut pas la joie, l'indicible bonheur et du père et du fils! Le repentant pardonné respirait à l'aise, le poids de ses péchés ne l'oppressait plus; et le prêtre qui avait enlevé ce poids répétait avec transport: «Celui que je vois maintenant sur le chemin du ciel, c'est mon père! Oh! Seigneur, soyez, soyez à jamais béni!»

* * * * *

28.--LE ROSIER DU MOIS DE MARIE.

Papa, disait une enfant de six ans à un ancien militaire qui, nouveau Cincinnatus, occupait ses loisirs à cultiver ses jardins et ses champs, donnez-moi ces jolies roses qui sentent si bon, et dont la blancheur égale celle des lis.--Pour les effeuiller, sans doute? répondit le père à l'enfant.--Non, non, répliqua celle-ci: elles sont trop belles pour cela.--Mais qu'en feras-tu?--C'est mon secret.--Ton secret! Le mot est risible... Et si je te donnais l'arbuste entier, me dévoilerais-tu cet important mystère?--Cher Papa, donnez toujours; je vous dirai plus tard à qui je destine ces fleurs.--À la tombe de ta pauvre mère, sans doute?--C'est bien pour ma mère... mais... pour ma Mère du ciel.» En prononçant ces derniers mots, la voix de l'enfant avait un accent si pénétrant et si doux, que le père, sans en avoir compris le sens, en fut néanmoins profondément ému. Il s'avança donc vers le rosier, le détacha habilement de la terre, et le remit entre les mains de sa petite fille, qui s'éloigna aussitôt, emportant avec elle son cher trésor.

Quand la bonne petite rentra au logis, il était déjà tard. Son père l'embrassa plus tendrement encore que de coutume et se retira dans sa chambre pour prendre un repos bien nécessaire après une journée employée à de rudes labeurs. Mais, hélas! le sommeil ne vint point fermer ses paupières: une agitation fébrile, inaccoutumée, s'était emparée de son esprit: les souvenirs d'un passé grossi d'orages revenaient à sa mémoire et lui causaient un indicible effroi. Lui, le brave guerrier, le soldat intrépide, que le bruit du canon et de la mitraille n'avait jamais fait pâlir, éprouvait un saisissement inexprimable.

Pour calmer ces cruelles angoisses, vrai cauchemar de l'âme causé par le remords, il se mit à balbutier quelques-unes de ces prières qu'aux jours de son enfance il avait bien des fois redites sur les genoux maternels; et les mots bénis qui, depuis tant d'années peut-être, jamais n'avaient effleuré les lèvres du vieux militaire, vinrent s'y placer en ordre les uns après les autres, et former ce tout sublime connu sous le titre d'Oraison dominicale ou prière du Seigneur ...

La prière! ce cri du coeur, cet élan de l'âme vers Celui qui l'a créée, qui l'aime, qui _veut_ et qui _peut_ seul lui donner le bonheur, est un de ces remèdes efficaces et doux, dont l'effet ne tarde pas à se faire sentir. Notre homme en fit la consolante épreuve. Un rayon d'espérance vint tout à coup dissiper les ténèbres dont, un instant auparavant, son entendement était enveloppé: «Si je suis pécheur, se disait-il, si, pendant de longues années j'ai vécu en véritable _païen_, en ennemi de Dieu, tout n'est pas perdu pour moi. N'ai-je pas un petit ange a placer entre moi et la justice du Seigneur prête à me frapper?»

En pensant à son enfant, l'ancien soldat s'endormit, et un songe ravissant acheva de le calmer. Il se crut transporté dans un de ces temples majestueux élevés par le génie de la foi au Dieu trois fois saint. Au bas du choeur, à l'entrée de la nef principale, était un autel étincelant de mille feux et surmonté d'une gracieuse statue de la Vierge Marie. Une foule de fidèles montaient et descendaient les marches de l'autel, déposant aux pieds de l'image vénérée des fleurs et des couronnes. Une délicieuse harmonie ajoutait au charme de cette pieuse vision. Mais bientôt la foule s'écoula; les chants cessèrent; les lumières s'éteignirent; la lampe du sanctuaire seule projetait ses vacillantes clartés sur le candide visage d'une petite fille qui s'avançait furtivement vers l'autel, et y déposait un rosier chargé de blanches fleurs.

Ici le vieillard s'éveilla: le secret de sa chère enfant venait de lui être révélé; et quand, le matin, elle accourut joyeuse vers lui pour l'embrasser: «Moi aussi, lui dit-il en la prenant sur ses genoux, j'ai un secret.» L'enfant sourit: «Vous me le confierez, Papa? dit-elle à son tour.»--«Non, ma petite, _tu le verras_.»

Le dernier jour du mois de mai 186..., un militaire ayant sur sa poitrine le signe des braves, s'approchait de la Table sainte. Une jeune enfant le suivait du regard et semblait envier son bonheur.

Quelques instants après, le prêtre qui venait de célébrer les saints mystères, s'approcha de nouveau de l'autel, et détacha d'un rosier, placé aux pieds de la sainte Vierge, une branche encore toute fleurie. Il la présenta ensuite au vieux guerrier, qui la baisa respectueusement.

Depuis cette époque, elle figure comme un trophée au dessus des armes appendues aux murs de sa demeure, et, chaque fois que les regards du vieillard se portent sur ce rameau desséché, il murmure une prière à Marie, l'aimable et tendre refuge des pauvres pécheurs.

* * * * *

29.--LA STATUETTE DE SAINT ANTOINE.

Élevé par une pieuse mère, D***, officier aussi loyal que brave, avait eu la foi, mais la vie des camps et des casernes avait effacé l'empreinte primitive de la religion et il en était arrivé à cette indifférence froide et triste qui est une forme honnête de l'impiété. Son épouse, restée maîtresse pour elle-même et pour sa fille de toutes les pratiques de la dévotion, n'en pleurait pas moins l'égarement de celui qu'elle aimait assez sur la terre, pour ne pas vouloir en être séparée au ciel. Depuis longtemps déjà, ses prières montaient toujours vers le Ciel et imploraient l'appui de la Reine des vierges. Rien ne venait la consoler. Un jour même, une nouvelle peine vint s'ajouter aux autres: son mari lui avait appris qu'il était franc-maçon! Ce n'était plus seulement l'indifférence, c'était l'impiété réelle et notoire, l'impiété publique et affichée...; et, en pensant à cela, Mme D*** serrait sa fille sur son coeur comme pour la préserver d'un malheur, ou peut-être pour avoir recours à l'innocence de l'enfant, contre le péril que courait l'âme du père.

Tout-à-coup, ses yeux se portèrent sur une statuette de saint Antoine de Padoue qui ornait sa chambre, et une idée subite s'empara de son âme attristée... «Mon enfant, dit-elle à sa fille, mon enfant, il faut que tu pries beaucoup saint Antoine pour obtenir de lui que ton père retrouve ce qu'il a perdu!

--Qu'a-t-il donc perdu, ma mère?

--Tu le sauras plus tard, mais prie et... n'en dis rien à ton père.»

Le regard naïf de la jeune fille se leva vers la statuette, et ses lèvres s'ouvrirent pour laisser échapper ces paroles: «Grand Saint, faites retrouver à mon père ce qu'il a perdu.»

En-ce moment la porte s'ouvrait, et M. D*** venait avertir sa femme qu'il allait sortir.

Il avait tout entendu et se demandait tout en marchant ce que cela pouvait bien être. «Qu'ai-je donc perdu, se disait-il? C'est sans doute ma femme qui aura égaré quelque chose...; mais quelle idée d'aller redemander cela à cette statue! Après tout, peu importe! Elle est si bonne épouse et si bonne mère!... C'est égal, il faut que je lui dise de ne pas s'inquiéter, car enfin si j'avais perdu une chose sérieuse, je le saurais bien.»

Comme on était aux premiers jours de juin, M. D*** jugea que la soirée assez belle lui promettait plus de jouissance à la campagne qu'entre les quatre murs de la loge. «Une idée! se dit-il en se frappant le front, je vais chercher ma femme et ma fille et nous irons faire un tour à la campagne...; mais qu'ai-je donc perdu?...»

Mme D*** eut un sourire de bonheur et jeta un regard qui disait merci à saint Antoine, quand son mari vint lui dire son idée! mais elle resta muette et se sentit rougir lorsqu'il ajouta: «Dis donc, est-ce que j'ai perdu quelque chose?--Pourquoi me demandes-tu cela? répondit-elle.--C'est que j'ai entendu la petite.»

La conversation en resta là, mais l'embarras de Mme D*** n'avait pas échappé à son mari, et souvent encore il se demandait: «Qu'ai-je donc perdu?»

Le 12 juin au soir, Mme D*** se trouvait encore dans sa chambre avec sa fille, et l'enfant redisait avec ferveur sa naïve prière: «Grand Saint, faites retrouver à mon père ce qu'il a perdu!»

«Mais enfin, dis-moi donc ce que j'ai perdu, s'écria M. D*** en entrant violemment dans la chambre... Depuis huit jours, je me le demande... Depuis huit jours, cette pensée m'obsède... Tu fais toujours prier ta fille pour cela, mais tu ferais bien mieux de me le dire, car je saurais si cela vaut la peine de fatiguer cette enfant!»

Mme D*** se leva, en regardant son mari avec calme: «Mon ami, lui dit-elle, serais-tu content de me quitter pour toujours?

--Ah! pour cela non! et si c'est pour cela que tu pries et que tu vas à l'église, tu peux t'abstenir!

--Cependant, mon cher ami, si tu ne retrouves pas ce que tu as perdu, il faudra nous quitter un jour..., et pour toujours!

--Mais qu'est-ce donc?... Dis, je t'en conjure..., qu'ai-je donc perdu?

--La foi... la foi de ta mère!... et je ne veux pas te quitter, moi... Oh! je ne le veux pas... il faut que tu la retrouves!»

Et la pauvre femme pleurait, pendant que, sans ajouter un seul mot, M. D*** sortait.

«La foi, disait-il, la foi de ma mère... de ma femme et de ma fille!». Et pendant toute la nuit, Mme D*** qui priait, l'entendait marcher, s'agiter et répéter souvent: «La foi... la foi de ma mère!»

Le lendemain matin, M. D*** entre sans rien dire, dans la chambre de sa femme; puis, comme éveillé par une idée subite: «Est-ce que vous avez une fête aujourd'hui?

--Oui, mon ami, la fête de saint Antoine de Padoue.

--Ah! le petit Saint de la cheminée! ... Eh bien! merci, saint Antoine!»

Et comme Mme D*** le regardait anxieuse... «Oui, oui, ma femme, s'écria-t-il en ouvrant les bras, oui, c'est fait, j'ai retrouvé ce que j'avais perdu;--mais nous devons un beau cierge à ton petit Saint, allons le lui porter!»

Et quelques minutes plus tard, le frère Portier du couvent des Franciscains appelait un Père pour confesser M. D*** qui avait retrouvé la foi. (_R. P. Apollinaire_.)

* * * * *

30.--LE CHEMIN DU COEUR.

Un honorable ecclésiastique de Paris venait d'être appelé pour confesser une vieille femme mourante dans une de ces maisons qui servent de refuge aux chiffonniers; il entendit des cris plaintifs partir d'une chambre voisine et comme le bruit d'un corps qui tombe. Il s'y précipite et voit une femme étendue sur le carreau, qu'un homme rouait de coups. «Ah! malheureux!» s'écrie involontairement l'abbé. L'homme se retourne, et, apercevant le prêtre, il lui dit: «Que viens-tu chercher ici, calotin? Tu vas passer par la fenêtre.» Et, le saisissant par le collet et la ceinture, il le soulève de terre et se rapproche de la fenêtre.