Les joies du pardon Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chrétiens

Part 7

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Il avait une fille unique. Bien qu'il fût veuf et qu'il l'aimât avec une extrême tendresse, Eudoxie, quand elle eut atteint ses vingt-cinq ans, ayant manifesté le désir de se faire Soeur de Chanté, le marquis, chose étonnante pour un libre-penseur, n'y avait mis aucun obstacle. Il s'était contenté d'éprouver la vocation d'Eudoxie par quelques mois d'attente. Il avait consulté les directeurs de sa fille, et sa fille était devenue fille de Saint-Vincent de Paul. Depuis un an, on l'avait chargée de la pharmacie, à l'hôpital civil de Castres.

Pendant le choléra, il passa bien des jours et des nuits, côte à côte avec des prêtres, au chevet des malades. Jamais il n'entrava leur ministère; car, disait-il, il ne faut pas enlever au pauvre monde ses consolantes illusions. Mais le dévouement de ces bons prêtres, égal, sinon supérieur au sien, n'entama pas seulement son Credo de libre-penseur.

Un matin du mois de janvier, il revenait de chez l'une de ses plus pauvres pratiques. Le froid était vif et le verglas si glissant qu'il eût fallu des patins pour cheminer d'un pied sûr à travers les rues de la ville.

Notre marquis-médecin glissa. En cherchant à se retenir, il se donna une entorse. Outre le verglas, il faisait un affreux brouillard, de sorte que notre homme gisait presque inaperçu au coin d'une borne. Tout à coup, de dessous une porte cochère, sortit une bonne laitière, alerte et robuste, comme on l'est à la campagne.

«Eh! c'est vous, monsieur le marquis? dit-elle au pauvre patient.--Comment me connaissez-vous, ma pauvre femme?--Comment je vous connais? Mais qui ne connaît pas dans le quartier M. le marquis d'Outremer?... Eh! qu'est-ce donc qui vous est arrivé?» Le marquis raconta son accident. Elle saisit le marquis et se mit en devoir de le porter elle-même jusque chez lui. Par ce brouillard et ce verglas, il y avait une bonne demi-heure de la borne a l'habitation du marquis.

Pour oublier ce qu'il souffrait, le porté dit a la porteuse: «Qu'est-ce que je puis faire pour vous? je vous promets de le faire, si ce n'est matériellement impossible.--Monsieur le marquis, vous êtes pris. Ce que vous pouvez faire pour moi? Franchement, je ne croyais pas avoir jamais l'occasion de vous le dire. Mais c'est de demander un prêtre, de l'écouter avec votre coeur et de devenir bon chrétien. Savez-vous que c'est un vrai scandale de voir un brave homme tel que vous du même parti, en religion, que les débauchés et les partageux?--Vous êtes saint Jean bouche d'or, laitière. Mais j'ai promis; je tiendrai. Je ferai venir un prêtre. À lui, par exemple, de me convaincre. J'assure d'avance que la besogne sera rude.--Et moi, je promets qu'elle sera douce.»

Quand un homme loyal comme le marquis consent à entendre la parole de Dieu, qu'il ne se raidit point contre elle, sa défaite est certaine, cette bienheureuse défaite qui vaut mieux que toutes les victoires. «Voyez-vous, disait-il a l'abbé Antoine, à leur seconde entrevue seulement, c'est une permission de Dieu que l'on m'ait extorqué cette promesse, sans cela j'étais capable de mourir dans mon impiété. Pourquoi? Je n'en sais rien. Par esprit de contradiction.»

Vous peindrai-je la joie et la reconnaissance de Soeur Eudoxie? Elle ne put qu'écrire à la bonne laitière. Mais elle le fit avec une éloquence qui ravit et en même temps confusionna la pieuse femme.

Quant au marquis, il ne tarissait pas. Lui qui avait toujours tant aimé les oeuvres de miséricorde, il semblait qu'alors seulement il en eût découvert l'esprit, la raison d'être, la céleste origine, et ce baume qui, d'un coeur compatissant et chrétien, coule à la fois sur les plaies du corps et sur les plaies de l'âme, et semble, remontant vers sa source, inonder le bienfaiteur lui-même d'une suavité céleste. «C'est pourtant à vous que je dois tout cela, disait-il. Que puis-je faire pour vous?--Oh! monsieur le marquis, est-ce que la joie de ramener une âme à Dieu n'est pas une assez riche récompense, surtout quand il s'agit d'une aussi belle âme?»

Un matin, la pauvre laitière vint trouver le marquis. Elle était troublée et tenait une lettre à la main. «Eh bien, oui, dit-elle, si vous voulez me remercier, priez Dieu pour mon pauvre garçon qui est soldat en Afrique, et qui m'écrit des choses navrantes... Je crains bien qu'il ait perdu la foi.» Le marquis pria.

Soeur Eudoxie, de Castres fut envoyée à Toulouse, à l'hôpital militaire. L'hôpital était comble. Depuis huit jours, il était arrivé d'Alger un nombre considérable de soldats malades. Soeur Eudoxie les soignait de son mieux. Elle en remarqua un entre autres, très jeune, au sourire triste et doux: il était miné par les fièvres d'Afrique... Autre chose encore le dévorait.

Avec ce tact exquis de la Soeur de Charité, qui est presque le tact d'une mère, Soeur Eudoxie vit qu'il y avait là une blessure; que cette blessure s'envenimait en devenant secrète, que la confiance peut-être allait la guérir.

Un jour, tout naturellement, et sans que Soeur Eudoxie le lui eût demandé, le soldat lui raconta son âme. Il avait été élevé chrétiennement. Sa mère n'était pas seulement pieuse: c'était une sainte.

Enfin, Soeur Eudoxie apprit le nom du jeune soldat. C'est dire qu'elle redoubla d'efforts pour le ramener à Dieu. Il y avait là une dette de reconnaissance filiale à acquitter.

Un jour, elle aborda le malade en ces termes: «Je connais votre mère, la bonne, l'ardente, la pieuse, la charitable Mme X... Elle a sauvé mon père doublement: son corps, d'abord, puis son âme. Je voudrais essayer de me libérer envers elle. Vous seul pouvez m'en fournir les moyens: faites comme mon père. Je ne dirai pas de vous rendre à l'aveuglette, mais de consentir à écouter un bon prêtre.» Jacques, que les raisonnements avaient trouvé insensible, se laissa émouvoir.

Une fois le bon prêtre à son chevet, une fois cette voix entendue, au fond de laquelle Jacques ne pouvait méconnaître la sincérité, la tendresse, la vraie charité, l'obstacle fut levé. Il revint à Dieu du fond du coeur.

Jacques converti, le calme de son âme réagit sur son corps. La fièvre tomba. Et il eut vite son congé de convalescence.

Oh! quelles douces larmes coulèrent de tous les yeux, lorsqu'il retrouva sa mère et le marquis! Et avec quels transports d'amour ils bénirent ensemble les miséricordes divines! ...

* * * * *

20.--LA PLUS GRANDE VICTOIRE D'UN VIEUX GÉNÉRAL.

Deux années environ avant sa mort, arrivée le 24 février 1845, le général Bernard, maréchal de camp de gendarmerie en retraite, membre honoraire de la société de Saint-François-Xavier, aborde, peu d'instants avant la réunion, le directeur des frères des Écoles chrétiennes, et lui frappant sur l'épaule avec une rudesse amicale:

«Tenez, cher Frère, lui dit-il, je suis un vieux gredin, un pas grand' chose.

--Allons donc, avec cette figure, vous, un brave dont le sang a coulé sur nos glorieux champs de bataille, vous ne sauriez être ce que vous dites; si vous vous accusiez d'être un retardataire vis-à-vis du grand général de là-haut, à la bonne heure; mais vous lui reviendrez un jour ou l'autre, et plus tôt que vous ne pensez, peut-être.

--Franchement, les conférences de notre Société, ce que je vois ici comme ce que j'entends, tout cela me remue. Mais... c'est que... c'est que... pour en finir, il y a la confession, et, comme on dit au régiment: c'est le _hic_; une batterie à enlever me ferait moins peur!

--Peur d'enfant, mon général! La confession n'est un épouvantail que de loin et pour ceux qui ne la connaissent pas. Elle ressemble à ces prétendus fantômes dont se sauvent les poltrons, et sur lesquels il suffit de marcher pour qu'ils s'évanouissent; ou mieux encore, c'est comme une médecine qui paraît amère au premier abord et qu'on trouve de plus en plus douce à mesure qu'on la goûte, sans compter qu'elle guérit infailliblement le malade... qui veut guérir. Essayez seulement, et vous m'en direz des nouvelles.

--Hum ... hum ... À la manière dont vous en causez, on croirait qu'il s'agit d'une partie de plaisir, de quelque friandise délicieuse à nous proposer! Et pourtant ... cette médecine, dont vous me faites une peinture si séduisante, me paraît encore à moi une vraie médecine, une médecine d'autrefois, noire et effrayante... Mais voilà la séance qui commence, le commandant monte au fauteuil; aux armes et chacun à son poste! et moi dans ma guérite, c'est-à-dire, dans mon coin.

À quelques semaines de distance, une après-midi, le Frère directeur voit entrer dans la salle commune le général, tout radieux, et qui accourt lui presser les mains avec force:

«Oh! cher Frère! s'écrie-t-il, une bonne poignée de main; et tenez, il s'en faut de peu que je vous embrasse! je suis si heureux! plus heureux que le jour où j'ai reçu la croix, et ce n'est pas peu dire. Je crierais volontiers, comme ce jour-là: Vive l'empereur! Savez-vous ce que j'ai fait ces jours-ci?

--Non, mais je le soupçonne à vos regards, répondit le Frère en souriant.

--Juste! Vraiment oui, j'ai fait le grand pas! tous les anciens comptes réglés! Au diable le vieil homme! Oui, cher Frère! j'ai suivi votre conseil; je me suis confessé. Et que vous aviez bien raison: Ça n'est effrayant qu'à distance et pour des poltrons! Il suffit de commencer, et ensuite rien de plus facile, grâce à ce bon curé. Voyez-vous, à mesure que je parlais, je sentais comme un poids qu'on m'ôtait par degrés de dessus la poitrine; ou encore, j'étais comme un homme qui rejette un poison qui lui tournait sur le coeur et sent rapidement la santé revenir! J'ai rajeuni de trente ans; pour un rien je m'envolerais au plafond; mais soyons sages et n'oublions pas que nous avons des cheveux blancs: ne faisons pas rire vos écoliers, qui pourraient nous voir à travers les carreaux. Une fois encore, cher Frère, je vous remercie, car à votre conseil vous aurez joint, je n'en doute pas, les prières.

Le bon Frère était presque aussi heureux que le général, et l'émotion de sa parole le prouva bien à celui-ci.

Le brave militaire, dès lors, n'en fut que plus assidu aux réunions de Saint-François-Xavier, qu'il édifiait par sa présence et qu'édifia davantage encore le récit de sa mort.

Le général, après avoir accompli avec calme et recueillement tous les devoirs du chrétien, ordonna, avant que le prêtre se fût éloigné, qu'on fit venir toute sa famille. Celle-ci arriva tout en larmes, et chacun se mit a genoux dans la chambre mortuaire. Il éleva alors la voix et dit: «Mes enfants, je vous remercie de toutes les preuves d'affection que vous m'avez données, et je vous prie de me pardonner les peines que j'aurais pu vous causer en cette vie.»

Après un silence de quelques moments, interrompu par les sanglots des assistants, il reprit:

«Vous tous que j'aime, je vous bénis au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.»

Puis il inclinait la tête, pendant qu'un dernier et paternel sourire glissait sur ses lèvres. L'âme du juste était devant Dieu.

* * * * *

21.--LE BOUFFON ET SON MAITRE.

Un riche seigneur avait à son service, suivant la coutume d'autrefois, un bouffon chargé de le distraire par ses plaisanteries. Un jour il le fit habiller à neuf des pieds jusqu'à la tête, et lui mit en même temps entre les mains une baguette de bouffon, en lui recommandant expressément de n'en faire présent à personne, si ce n'est à un plus fou que lui. Le bouffon prit à coeur cet avertissement, et pour bien de l'argent il n'aurait pas donné sa baguette. Quelque temps après il arriva que le seigneur tomba mortellement malade. Alors il s'apprêta à faire son testament; mais, comme dans ses bons jours il s'était peu occupé des pauvres et avait encore moins réfléchi aux quatre choses suprêmes, c'est-à-dire à la mort, au jugement, au ciel et à l'enfer, il n'en fit pas plus alors que par le passé; il institua ses plus proches parents héritiers de tous ses biens; quant à des aumônes ou d'autres dispositions charitables, il n'en fut point question. Pas un signe non plus pour la confession ni pour le saint Viatique.

En attendant, on pleurait et on gémissait dans le château, à la pensée que le bon seigneur allait bientôt quitter ce monde. Le bouffon, averti de ce qui se passait, courut droit à la chambre et au lit du malade, et lui demanda d'un air triste: «Maître, j'apprends que vous allez partir? Est-ce vrai?--Oui, répondit le malade d'une voix à moitié brisée, oui, mon heure approche.--Où voulez-vous donc aller? Les chevaux sont-ils déjà équipés, la voiture est-elle déjà attelée? Et vous, êtes-vous tout prêt à partir?--Je n'en sais rien.--Mais vous devez pourtant savoir a quelle distance vous allez, et combien de temps vous resterez dehors? Est-ce un mois, quinze jours, ou toute une année?--Je n'en sais rien.--Mais au moins reviendrez-vous?--Ah!.... peut-être jamais!...--Ainsi, répondit le bouffon d'une voix sévère et convaincante, avec un regard pénétrant, vous faites un si grand voyage que vous ne savez pas même si vous reviendrez, et vous ne faites pas un seul préparatif pour une route aussi longue et aussi dangereuse? Tenez, prenez la baguette de fou, ajouta-t-il en la posant sur le lit du malade, car vous êtes un bien plus grand fou que moi!»

Le malade commença tout à coup à y voir clair; il reconnut, à sa honte, que le bouffon n'avait jamais dit une vérité plus grande. Et alors, il fit distribuer beaucoup d'argent aux pauvres et se prépara à faire le voyage en chrétien[8].

[Note 8: Cette anecdote, déjà ancienne, est rapportée par Guillaume Pépin, écrivain ecclésiastique.]

* * * * *

22.--UN ÉPISODE DE LA RÉVOLUTION.

Pendant la crise la plus furieuse de la Révolution, quand Robespierre étendait son sceptre de fer sur la France, quand Carrier se signalait par ses noyades à Nantes, Lebon par ses massacres dans le midi, et Javogues par ses fureurs dans le Forez, la fermeté courageuse des saints missionnaires de ces pays persécutés ne se laissait point abattre; leur zèle, au contraire, semblait acquérir de nouvelles forces à la vue des malheurs de ces contrées et des dangers qui planaient sur elles.

Tandis que plusieurs confesseurs de la foi prodiguaient leur zèle sur d'autres points du diocèse, M. l'abbé Coquet, (mort en 1845 curé de Rozier-en-Donzy), avait choisi pour théâtre de ses courses évangéliques le centre même de la persécution, Feurs, capitale du Forez, et l'intrépide proscrit poursuivait sa mission sublime sous les yeux pour ainsi dire de Javogues. On ne saurait raconter en détail tous les actes d'héroïsme, de dévouement, de sainte audace, qu'il accomplit pendant cette période de terrible mémoire; mais l'histoire suivante en donne une bien haute idée, en même temps qu'elle offre un exemple des plus étonnants de la miséricorde divine.

Un jour, un envoyé extraordinaire se présente dans le lieu de retraite du saint missionnaire. «Une femme se meurt, s'écrie-t-il, une femme bien pieuse, bien dévouée, mais qui ne peut se résigner à mourir sans sacrements et qui exprime le plus vif désir de recevoir les secours d'un prêtre pour obtenir le pardon de ses fautes ainsi qu'une mort tranquille.»

L'abbé, après avoir écouté l'envoyé avec sa bienveillance ordinaire, s'empressa de promettre les consolations de son ministère, dont on réclamait l'assistance; mais à peine le premier courrier avait-il disparu, qu'un autre entre et s'écrie: «Monsieur l'abbé, on vient de vous mander auprès d'une malade? Gardez-vous bien d'aller chez elle! Depuis longtemps les satellites de Javogues, qui vous épient, ont appris la maladie de cette femme, et ils ont décidé entre eux de saisir le premier prêtre qui se présentera. Réfléchissez: si vous êtes pris, au même instant vous serez conduit à Feurs et dans les vingt-quatre heures exécuté.»

Il y avait en effet de quoi réfléchir: mais quand le devoir parle au coeur d'un ministre de Dieu lui-même, toute crainte est bientôt dissipée, et la décision ne se fait pas attendre. «Quoi qu'il arrive, se dit l'abbé Coquet, le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis; je suis appelé, il faut partir...»

Le soleil n'était pas encore couché; le charitable prêtre attendit encore quelques instants, espérant, aidé du ciel et des ombres naissantes de la nuit, parvenir plus sûrement à son but. Enfin le voilà en marche; couvert d'habits de paysan, il s'avance dans la campagne. Tout est silencieux autour de lui: les pâtres ont déjà regagné leurs chaumières, et les craintes qu'on lui avait fait concevoir sont bien près de s'évanouir dans son esprit rassuré. Il s'approche de la demeure dont on lui a indiqué l'adresse; toutefois, avant d'entrer, il jette un dernier regard autour de lui, et lance des pierres dans les massifs d'arbres ou de verdure, afin de s'assurer si personne n'est en embuscade pour le surprendre; mais, en fait d'ennemis, il ne voit que quelques oiseaux effrayés qui sortent précipitamment de leur retraite ainsi troublée. Il se tourne alors du côté de la maison; la solitude de l'intérieur rivalise avec la solitude du dehors. «C'en est fait, se dit-il en lui-même, tout danger a disparu; on m'a trompé.» Et, ouvrant la porte cochère, il traverse rapidement la cour.

À peine a-t-il franchi le seuil, qu'un grand nombre d'hommes se jettent sur lui; les baïonnettes l'enserrent dans un réseau de fer, et de toutes ces poitrines où le coeur n'a plus de place s'échappent mille cris menaçants: «Nous te tenons enfin, misérable! Assez longtemps tu nous as échappé; cette fois tu n'échapperas plus.--Il faut le fusiller à l'instant! crient les uns.--Non, disent les autres; à demain la guillotine! Conduisons-le à Feurs: les traîtres et les brigands apprendront par sa mort ce qu'ils doivent attendre des vrais patriotes!» D'autres enfin ne s'en tiennent pas à ces brutalités et les rendent encore plus amères par des imprécations, par des blasphèmes.

Durant cette terrible scène, l'abbé Coquet gardait un profond silence et faisait intérieurement le sacrifice de sa vie. Cependant, à force de vociférations, de trépignements, d'agitation furibonde, les poitrines a la fin s'épuisèrent, les cris cessèrent. Le bon prêtre saisit alors ce moment de calme pour adresser quelques paroles à cette horde sauvage. «Mes amis, leur dit-il, je ne suis ni un traître ni un monstre, comme vous vous l'imaginez; je n'ai jamais rien fait d'hostile ni contre le gouvernement ni contre le pays. Tout mon rôle se borne à porter secours aux infirmes, aux malades, à les consoler dans leurs maux, à leur apprendre à bien mourir. Vous le voyez par cette femme qui languit sur son lit de douleur dans une chambre voisine. Je ne vous demande qu'une grâce, c'est de me laisser lui porter les dernières consolations. Vous ferez ensuite de moi ce que vous voudrez.»

Un pareil discours était fait pour attendrir les coeurs les plus durs. «Va! s'écrie après un moment de silence un de ces forcenés, va! nous te tenons, tu ne nous échapperas plus.»

L'abbé Coquet entre donc dans la chambre de la malade; il aperçoit en même temps une fenêtre donnant sur le jardin; il pourrait s'échapper par cette issue, mas il n'a garde d'en profiter. «Que je suis malheureuse! s'écrie la malade en le voyant s'avancer vers elle, que je suis malheureuse d'être la cause de votre captivité, peut-être de votre mort! Mais j'avais trop besoin de vos secours au moment si redoutable de la mort... Ne craignez rien du reste; la sainte Vierge, que j'ai bien priée cette nuit passée et les nuits précédentes, m'a fait comprendre qu'il ne vous serait fait aucun mal. Veuillez donc entendre ma confession et m'administrer les derniers sacrements.»

Depuis un instant le prêtre était dans l'exercice de cet auguste ministère, quand les révolutionnaires, se ravisant, prennent la résolution d'entrer dans la chambre de la malade; ils voulaient empêcher le prêtre, leur captif, de s'échapper par la fenêtre dont nous venons de parler. Mais aussitôt entrés, émus par tout ce qu'il y a de touchant dans l'administration des derniers sacrements, ces hommes naguère si farouches tombent subitement à genoux et semblent plongés comme dans une extase. D'autres arrivent, ils sont terrassés de même. Le prêtre, tout entier à ses fonctions sacrées, aux exhortations qu'il adressait à la malade, ne s'était pas même aperçu de cette scène étrange.

Les cérémonies terminées, l'abbé Coquet quitte le chevet de la mourante pour s'occuper de son propre sort. «Allons, mes amis, dit le généreux martyr en s'adressant à ses bourreaux, je suis à vous. J'ai fait mon devoir, disposez de moi, je ne crains rien; mon corps peut périr, mon âme est dans les mains de Dieu.» Mais, ô surprise! ô merveilleux effet de là grâce divine! lorsque la victime croit marcher au supplice, elle devient au contraire l'objet du plus beau triomphe que puisse ambitionner le coeur d'un prêtre. Les bourreaux se taisent, les menaces sont bien loin déjà des lèvres qui les ont proférées; la haine a fait place à l'amour, l'impiété à la foi, le crime au repentir. Tous ces tigres altérés de sang qui s'élançaient naguère sur le ministre de Jésus-Christ comme sur une proie, sont là à ses pieds, renversés, comme Paul sur le chemin de Damas, par une puissance invisible, et confessant à haute voix le Dieu qu'ils osaient persécuter dans la personne de son représentant sur la terre. Le croirait-on? le chef de cette horde sanguinaire, l'organisateur de ce guet-apens était le fils même de la pieuse femme qui achevait en ce moment sa paisible et sainte agonie. Le misérable, loin d'adoucir, de consoler les derniers moments de sa mère, n'avait pas craint d'offrir en spectacle, à ses yeux qui allaient se fermer, les préparatifs d'un meurtre et du meurtre de son confesseur!...

Mais la grâce divine venait de toucher son coeur comme celui de ses complices. Les armes lui tombent des mains; à son tour il implore le pardon du prêtre qui avait vainement sollicité sa clémence. Qu'on juge de l'émotion de ce dernier. Il bénit Dieu en versant des larmes et reçoit avec une joie inexprimable ces brebis perdues qui reviennent au bercail. Puis, après avoir entendu les aveux des coupables, il fait descendre sur eux le pardon en prononçant les paroles sacramentelles, et tous ensemble redisent les bontés infinies du Dieu des chrétiens pour lequel il n'est aucun crime sans miséricorde, si le pécheur est pénétré d'un vrai repentir.

Tous se séparent alors en se disant adieu comme des frères, et le missionnaire regagne sa retraite, le coeur débordant de consolation et de reconnaissance.

* * * * *

23.--LE ZÈLE RÉCOMPENSÉ.

Une personne très pieuse avait un frère, étudiant en médecine, qui s'était laissé entraîner par le torrent des mauvais exemples et avait renoncé aux pratiques de la religion.

Leur mère souffrait d'une maladie de langueur, qui la conduisait peu à peu au tombeau. Mais ce qui la désolait, c'est qu'elle se sentait impuissante à arrêter le débordement d'impiété de son fils.

La fille, qui comprenait l'étendue de la douleur de la pauvre mère, et voyait son malheureux frère courir ainsi à la damnation, s'approcha la veille de Noël du lit de la malade: «Maman, dit-elle, si je pouvais aller à minuit à la messe à Notre-Dame-des-Victoires, quelque chose me dit que l'Enfant de la crèche m'accorderait la conversion de mon frère.--Ma pauvre enfant! qui t'accompagnerait? Je n'irai jamais plus avec toi à la messe de minuit.--Eh bien! mon frère.--Ton frère! y songes-tu? lui qui éprouve une si grande horreur pour l'église, qu'aux enterrements il ne veut pas entrer et attend a la porte, espères-tu qu'il te conduirait?--J'essaierai de le décider.--Je ne demande pas mieux; mais je crains que ton éloquence comme tes caresses ne soient inutiles.

L'étudiant en médecine reçut de très haut la proposition, qu'il appela saugrenue. Tant de colère cependant dénote ordinairement un reste de foi, prisonnière de l'impitoyable libre-pensée.