Les joies du pardon Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chrétiens
Part 5
«Ma foi, M. l'abbé a raison, dit un acteur en riant, et vous devriez bien vous confesser.» L'actrice ne répondit rien, et la conversation devint bientôt générale; on interrogeait le prêtre sur la confession, sur la position des acteurs et actrices vis-à-vis de l'Église; de part et d'autre on ripostait vivement, mais sans aucune aigreur.
Le dîner fini, on se leva de table; les fenêtres de la salle donnaient sur un magnifique lac. Un bateau à vapeur vint à passer. «Tenez, messieurs, dit l'abbé Mermillod, voici qui va vous faire parfaitement comprendre à quoi sert la confession. Vous voyez ce bateau à vapeur. Une force puissante fait mouvoir sa machine et le fait avancer rapidement; mais cette force elle-même est un danger, un principe certain d'explosion et de destruction sans ce que l'on nomme la _soupape de sûreté_. Par cette soupape s'exhale le trop-plein de la vapeur, et le bateau et les voyageurs sont en sûreté. Ainsi en est-il de nous tous. Nous avons en nous des forces puissantes qui sont nos passions; à ces forces, à ces passions il faut une _soupape_, une ouverture sans laquelle nous sommes perdus. Eh bien! cette soupape, c'est la confession, c'est la confidence sainte et pure que Dieu nous a donnée comme le soulagement de nos coeurs, comme la consolation et la purification de nos consciences. Aussi remarque-t-on dans les pays protestants ou infidèles, où la confession est méconnue, beaucoup plus d'aliénations mentales, beaucoup plus de suicides, beaucoup plus d'accidents moraux, que dans les pays où l'on se confesse.» Et l'abbé développa cette thèse avec autant de force que de science, en l'appuyant de nombreux exemples.
Il prit enfin congé de la compagnie, qu'il laissa toute charmée de son esprit et de sa bonté. La jeune actrice le reconduisit jusqu'à la porte. «Suivez donc M. l'abbé jusqu'à l'église, lui dit un des acteurs, et allez vous confesser tout de suite. Cela vous fera du bien.--Je ne dis pas non, reprit sérieusement la jeune femme, et je ne vois pas qu'est-ce qui m'en empêcherait.» Et sortant avec le prêtre, elle l'accompagna jusqu'à la porte d'entrée. Se trouvant seule avec lui: «Monsieur, s'écria-t-elle d'une voix tout étouffée de sanglots, Monsieur, vous m'avez sauvée! C'est la Providence qui vous a envoyé pour moi dans cette maison. J'étais désespérée; ce soir, j'avais formé la résolution de me jeter dans le lac et d'en finir avec les douleurs de la vie; il y a quelques jours j'ai été sifflée sur la scène et je ne veux plus y reparaître. Je n'avais plus de ressource, plus d'amis sur la terre, je voulais me tuer. Maintenant je veux me confesser, je veux me confesser tout de suite!»
Le prêtre calma avec douceur cette pauvre femme, l'encouragea dans son bon propos. Il ajouta quelques conseils chrétiens aux paroles qu'il avait dites pour tout le monde, et la jeune femme prit une heure pour se rendre le lendemain au confessionnal.
Grâce à une énergique volonté, elle a quitté le théâtre, et est devenue une bonne et fervente chrétienne.
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14.--UNE MÉPRISE QUI PORTE BONHEUR.
Un soir de l'année 1855, après une laborieuse journée, l'abbé Baron[6], alors vicaire à Douai, était rentré dans sa modeste demeure et se reposait de ses travaux apostoliques en récitant l'Office divin. On vint frapper à sa porte; il ouvrit, et une petite fille se présenta devant lui, le priant de passer, le plus tôt qu'il lui serait possible, chez une pauvre dame qui se mourait et qui demeurait rue ***, n° 28. Le bon abbé voulut interrompre sa prière et se rendre aussitôt avec l'enfant à l'adresse indiquée; mais la petite messagère lui dit que la chose n'était pas urgente à ce point, et qu'on lui demandait seulement de ne pas remettre sa visite au lendemain, de peur d'accident. Le prêtre prit donc l'adresse de la malade et dit à l'enfant de le précéder et d'annoncer sa visite très prochaine.
[Note 6: C'est celui qui s'est immortalise à la guerre de 1870, par son dévouement héroïque et les services éminents qu'il a rendus à l'armée française.]
Quand il eut terminé la récitation de son Office, le pieux abbé se mit en route, sans faire attention seulement qu'il pleuvait à verse et que le froid était vif. Il s'agissait de sauver une âme, de consoler une douleur; qu'est-ce que le froid et la pluie devant un but pareil? Arrivé dans la rue indiquée par l'enfant, le prêtre entra au n° 18, convaincu que c'était bien là le numéro qu'on lui avait donné. La maison était pauvre; il n'y avait pas de concierge. Le prêtre monta l'escalier à tâtons et frappa à la première porte qu'il trouva sous sa main. Un homme vint lui ouvrir et, apercevant l'habit ecclésiastique, entra dans une brutale colère, répondit par trois ou quatre injures à la demande polie du charitable prêtre, qui s'informait si ce n'était point ici la chambre de la pauvre femme malade, et enfin lui ferma la porte au nez.
Patient et doux comme le divin Maître, le prêtre frappa à la porte suivante, où il ne fut guère mieux accueilli.
Il monta au second étage, un petit garçon était dans le corridor. «Mon enfant, lui dit le bon prêtre, pourrais-tu m'indiquer la chambre d'une pauvre dame qui demeure dans cette maison et qui est bien malade. Elle s'appelle madame Gérard.--Il y a bien à la porte là-bas au bout du corridor une pauvre dame très malade, monsieur le Curé; papa disait même qu'elle ne passerait pas la nuit; mais il me semble qu'elle ne s'appelle pas comme vous dites.--Le nom importe peu. Fais-moi le plaisir de me conduire à sa porte.» Et l'enfant le conduisit.
L'abbé ouvrit la porte, entra dans la chambre. Auprès d'un lit où était en effet une femme malade à l'agonie, était assis un homme d'une cinquantaine d'années, qui se leva et parut fort étonné à la vue d'un prêtre. Celui-ci le salua avec affabilité et lui demanda comment allait sa pauvre femme; «car c'est sans doute votre femme, ajouta-t-il, et vous êtes monsieur Gérard?...--Moi? répondit brusquement le maître de la chambre; point du tout. Qui vous a dit de venir ici et de vous mêler de nos affaires?--Mais on vient de m'envoyer chercher, repartit le prêtre fort étonné. On m'a dit qu'une pauvre dame Gérard, malade à l'extrémité, m'envoyait quérir pour recevoir les derniers secours de la religion. Si je me suis mépris de rue, ou de maison, ou de chambre, il me semble du moins que la pauvre dame que voici n'a pas moins besoin de mon saint ministère. C'est le bon Dieu, sans doute, qui m'a conduit ici et qui a permis cette méprise.»
«Oh! oui, Monsieur! murmura d'une voix affaiblie la pauvre mourante, c'est Dieu qui vous a conduit ici.--Point du tout, dit le mari avec emportement. Voici plus de dix ans qu'un prêtre n'a mis les pieds chez moi, et vous ne confesserez pas ma femme; elle est à moi, mêlez-vous de vos affaires!--Vous vous trompez fort, Monsieur, dit le prêtre avec douceur et fermeté. Votre femme est à Dieu avant d'être à vous, et vous n'avez pas le droit de disposer de son âme. Si votre femme veut se confesser, je la confesserai; et mon devoir est de ne l'abandonner que si, de sa propre volonté, elle refuse mon ministère.»
Et s'approchant de la malade: «Madame, lui dit-il, désirez-vous vous réconcilier avec Dieu et mourir chrétiennement?» La pauvre femme leva les mains au ciel et se mit à pleurer de joie. «C'est le bon Dieu qui a tout fait, dit-elle. Depuis plusieurs jours je prie mon mari d'appeler un prêtre, et il m'a toujours refusé. Je veux me réconcilier avec le bon Dieu, qui a eu pitié de moi.--Vous l'entendez, Monsieur? dit le prêtre en se tournant vers le mari: veuillez pour quelques moments me laisser seul avec cette pauvre dame.»--Et ces paroles furent prononcées avec tant de fermeté et de résolution, qu'il fut comme forcé de se retirer; ce qu'il fit en grommelant.
«Voici, Monsieur, ce qui m'a sauvée,» dit en pleurant la mourante. Et montrant au prêtre un chapelet suspendu auprès de son lit: «J'ai eu la faiblesse de craindre mon mari plus que Dieu, et pour éviter des scènes, j'ai depuis dix ou onze ans abandonné la pratique de mes devoirs religieux; mais je n'ai jamais cessé de me recommander à la bonne sainte Vierge. Tous les jours, ou à peu près, j'ai dit un bout de mon chapelet, et j'ai toujours conservé l'amour de la sainte Mère de Dieu. C'est elle, Monsieur l'abbé, qui vous amène à moi; c'est elle qui sauve ma pauvre âme!...» Profondément touché de cette scène attendrissante, le bon prêtre consola la malade, l'aida à se confesser, lui donna l'absolution de ses péchés, et lui dit, en la quittant, de se préparer de son mieux à recevoir le saint Viatique et l'Extrême-Onction, qu'il allait chercher à la paroisse voisine.
En sortant, il voulut serrer la main du mari qui la retira, et qui rentra fort mécontent auprès de son heureuse femme.
L'abbé avait regardé dans son calepin l'adresse de la malade, pour laquelle on était venu le chercher, et il avait vu qu'au lieu du n° 18, c'était le n° 28 qui lui avait été indiqué. Tout en bénissant le bon Dieu de son erreur bienheureuse, il se hâta d'aller à ce n° 28, où il trouva en effet la malade qui l'attendait. Il la confessa a son tour, puis, sans perdre de temps, il alla réveiller le sacristain de la paroisse; et prenant le Saint-Sacrement avec les saintes huiles, il revint auprès de ses deux malades; mais quand il entra à son cher n° 18, sa pénitente venait d'expirer--Elle avait eu dans l'absolution sacramentelle le pardon de ses péchés, et la ferveur de sa bonne volonté avait sans doute suppléé aux yeux du Dieu de miséricorde aux autres secours que le prêtre lui apportait.
Rempli de foi et de reconnaissance envers la sainte Vierge, refuge des pécheurs, consolatrice des affligés, le ministre de Dieu termina auprès de l'autre malade ce qu'il avait à faire; et c'est lui-même qui a donné tous les détails de cette touchante aventure. Elle montre une fois de plus quels trésors de bénédiction sont renfermés dans la piété envers Marie, et combien Jésus est miséricordieux pour ceux qui aiment sa Mère.
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15.--HÉROÏSME D'EN JEUNE NÉOPHYTE.
Dans un émouvant récit, le P. Hermann a raconté le baptême et la conversion d'un de ses neveux, né comme lui dans la religion juive. Rien de plus édifiant que cette histoire, dont les détails semblent nous reporter aux premiers temps du christianisme.
Il y a quelques années, dit-il, un enfant, alors âgé de sept ans, vint avec son père et sa mère, tous les deux juifs comme lui, me visiter au monastère des Carmes, près de la ville d'Agen. C'était à l'époque des belles processions de la Fête-Dieu. On avait inspiré à cet enfant une profonde horreur pour notre divin Crucifié: cependant la grâce, se répandant avec profusion du fond de l'ostensoir où Jésus daigne se cacher pour notre bonheur, se rendit victorieuse de cette âme si naïve, si inaccoutumée à nos mystères; elle attira ce jeune coeur à son amour avec une si forte véhémence et une si forte douceur que l'enfant crut à la présence réelle de Jésus-Christ dans le sacrement de son amour avant de connaître aucune autre des vérités de notre divine religion. Aussi, à force de prières et de supplications, obtint-il l'insigne faveur de pouvoir revêtir les ornements d'un de ces enfants de choeur qui, pendant les processions du Très Saint-Sacrement, répandent des fleurs sous les pas de Jésus-Hostie.
Ravi de joies et de consolations célestes, après avoir rempli cette angélique fonction, il courut à son père: «Ô mon père! dit-il, quel bonheur! Je viens de jeter des fleurs au bon Dieu.» Dans la bouche de ce petit enfant juif, c'était toute une profession de foi nouvelle... Le père, redoutant qu'on ne fît changer de religion à ce fils unique sur lequel reposait toute son affection, le surveilla dorénavant et voulut repartir avec lui pour Paris, lieu de sa résidence. Mais, avant le départ, un trait, parti du coeur de la divine Eucharistie, avait frappé, pénétré, presque renversé la jeune mère, l'avait rendue chrétienne et, dans le plus profond mystère d'une nuit silencieuse, celle-ci avait reçu le baptême et l'Eucharistie des mains sacerdotales de son propre frère[7]. Le jour suivant, l'Évêque lui donnait le sacrement de confirmation. Rien n'avait transpiré de ce pieux secret et la famille se remit en route pour Paris, sans se douter qu'il y eût une chrétienne dans son sein.
[Note 7: Le R. P. Hermann, qui raconte ce fait.]
Le jeune Georges--c'est le nom de l'enfant--ne put oublier les saintes impressions que son âme avait puisées dans ces fêtes chrétiennes; il en parla souvent à sa mère, il la questionna, et celle-ci, heureuse de voir germer dans cette chère âme la semence de lumière que la grâce y avait jetée, ne se fit pas prier pour développer dans son esprit, avide de s'éclairer, la connaissance de ce Dieu d'amour, de ce doux Jésus qui a voulu naître d'une fille de Jacob et se faire homme pour sauver les brebis d'Israël...
Dès ce moment, en effet, sa jeune intelligence et son coeur ardent n'étaient plus occupés que de la pensée et du souvenir de la divine Hostie qui avait blessé d'amour son pauvre coeur, et chaque soir, après s'être assuré que son père était endormi, il rouvrait les yeux, il se mettait à prier longtemps le doux Enfant Jésus et à bien apprendre son catéchisme. «Ô mon Jésus! disait-il, quand donc mon jeûne finira-t-il? quand donc pourrai-je vous recevoir dans la sainte Communion et vous presser sur mon coeur!» Ce qui le préoccupait vivement, c'était le changement qu'il avait remarqué dans sa mère depuis ce voyage dans le Midi; il lui voyait d'autres habitudes, d'autres démarches, des principes et des goûts plus sévères, et un jour il lui dit: «Mère, si vous ne m'assurez que vous n'êtes pas baptisée, je le croirai.» La mère, embarrassée, ne sut que répondre. «Ah! maman, reprit-il, je le vois bien, vous êtes déjà chrétienne et j'espère que le bon Jésus me réunira bientôt à vous et que nous ferons ensemble notre première communion...» La mère, tressaillant d'une émotion mêlée de joie et de crainte, osa avouer à son fils qu'elle recevait son Sauveur presque chaque matin... Alors l'enfant se mit à pleurer à chaudes larmes, à sangloter, à se jeter au cou de sa mère: «Oh! pourquoi ne m'avez-vous pas attendu? Au moins permettez-moi de me tenir tout près de vous quand Jésus sera dans votre coeur, afin que je puisse embrasser avec respect ce divin Enfant si aimable... Ô mère bien-aimée, je vous en supplie, la prochaine fois, gardez-moi quelque chose de votre communion; une mère partage volontiers avec son enfant sa nourriture..» Et le jeune enfant se rapprochait alors de sa mère et baisait avec respect ses vêtements. Ce désir dura quatre années tout entières. Dire les sacrifices, les efforts que dut faire ce pauvre enfant pour concilier l'obéissance qu'il devait à son père avec sa foi vive, sa préoccupation unique de devenir chrétien, d'apprendre à connaître, à aimer, à servir Jésus-Christ, serait chose impossible. Ce fut un long martyre...
À onze ans, Georges assiste à la solennité d'une première communion dans sa paroisse. Il connaît Jésus, il aime Jésus, il ne désire que Jésus!... son petit coeur est tout brûlant de soif pour Jésus. Il voit tous ses compagnons d'enfance, ses amis, s'approcher légitimement de la table sainte, et lui, il doit se cacher dans un coin obscur de l'église, dévorant ses larmes, lançant à tous ces heureux enfants des regards d'une inconsolable et sainte jalousie!...
Quelques mois après cette fête de sa paroisse, la mère m'écrivait qu'elle ne pouvait résister aux larmes de son fils qui menaçait d'aller demander le baptême au premier prêtre qu'il pourrait attendrir sur son sort. On pesa mûrement toutes les difficultés de sa position vis-à-vis d'un père chéri, mais pour qui l'heure de la foi en Jésus-Christ n'avait pas encore sonné et qui s'armait de toute son autorité pour empêcher son fils de devenir chrétien.
L'amour de Jésus-Christ fut le plus fort, et il fut décidé que je viendrais en secret a Paris. Il fallait le voir, cet enfant, lorsqu'il entra dans la chapelle, conduit par sa mère! Celle-ci tremblait d'être surprise dans cette pieuse soustraction à la surveillance paternelle.
Avec quelle piété le petit Georges se mettait à genoux, calme, heureux, fort de sa résolution, le visage rayonnant d'une sainte allégresse!--Que demandez-vous, mon enfant? lui dis-je alors.--Le baptême.--Mais savez-vous bien que demain, peut-être, on voudra vous contraindre à entrer dans la synagogue, afin de participer à un culte aboli?--Ne craignez rien, mon oncle, j'abjure le judaïsme.--Mais si l'on voulait avec menaces vous obliger à fouler aux pieds le Crucifix, en haine de notre divine religion?--N'ayez pas peur, mon oncle, je mourrais plutôt. Cependant, ajouta-t-il, si on me liait pieds et mains, et si malgré mes cris, ma protestation et ma résistance, on me portait dans la synagogue et on plaçait mes pieds sur le visage du Crucifix, y aurait-il apostasie, si ma volonté résistait?--Non, mon enfant, la volonté seule constitue le péché.--Alors, je demande le baptême. De grâce, accordez-le-moi.»
La cérémonie continue au milieu de la plus profonde émotion des assistants. Après le baptême, vint la sainte messe, et après avoir faire descendre et reçu mon Dieu dans les transports de la reconnaissance, je me retournai et montrai à l'heureux enfant l'objet de tous ses voeux, de tous ses désirs. Jamais spectacle plus attendrissant n'avait frappé les regards de la foi chrétienne!... Agenouillé entre sa mère et sa marraine, il aspira dans un divin baiser et recueillit dans son coeur ce doux Jésus qui venait lui apporter tout son ciel avec lui... Rien ne troubla son bonheur, pas même la crainte d'être surpris par son père... Quelques semaines après, il communia encore pour la Toussaint avec la même allégresse, et puis vint l'heure de l'épreuve.
Son père lui présenta un livre et lui dit: «Faisons la prière.--Mon père, je ne puis pas prier dans ce livre des Israélites.--Et pourquoi?--Je suis chrétien, je suis catholique.--Mon enfant, tu te livres à un jeu cruel! tu ne parles pas sérieusement, je pense. Du reste, tu sais bien que ton baptême ne serait pas valide sans le consentement de ton père.--Pardon, mon père, dans notre sainte religion catholique, il suffit d'avoir l'âge de raison et l'instruction religieuse pour être baptisé validement.» Le père dissimula d'abord sa violente irritation; mais quelques jours après, il enlevait son fils, partait avec lui et le conduisait dans un pays protestant, à quatre cent cinquante lieues de sa mère.
Tous les efforts qu'on fit pour découvrir l'asile où l'on avait relégué le pauvre enfant demeurèrent inutiles. On avait mis en mouvement toutes les autorités civiles et politiques pour le chercher; mais comme il avait été placé sous un nom supposé dans un pensionnat dirigé par des hérétiques, toutes les démarches furent sans succès, et la mère resta seule... et l'enfant, comme Daniel dans la fosse aux lions, fut en butte à des assauts acharnés pour lui faire renier sa foi. «Je voudrais revoir ma mère, s'écriait-il souvent en versant d'abondantes larmes.--Tu la reverras, lui répliquait-on, si tu abjures.--Oh! non, je suis chrétien, je suis catholique et je préfère tout souffrir plutôt que de renoncer à ma foi.»
Et malgré cette héroïque fidélité, on écrivait à la mère que son fils était rentré dans les ténèbres du judaïsme. Mais elle avait confiance en Jésus, en Marie, en Joseph, elle n'en crut rien, et ne sachant que devenir toute seule à Paris, elle alla se réfugier à Lyon, où elle fut accueillie par la marraine de son fils. Bien souvent, on vit tomber ses larmes sur la Table Sainte où elle venait puiser des forces dans la réception du Pain quotidien, de ce Jésus pour l'amour duquel elle s'était exposée à la cruelle séparation de son fils unique.
Trois mois se sont écoulés encore, et une lettre venue du fond de l'Allemagne lui dit: «Venez, votre fils est ici.» Elle accourt, et après un pénible et long voyage de plus de cinq cents lieues, au moment où elle aperçoit sa famille, elle s'écrie: «Mon fils! où est mon fils?--Votre fils, vous ne le reverrez qu'après avoir fait serment devant Dieu que vous l'élèverez dans la religion juive et que vous ne manifesterez par aucun signe extérieur la religion catholique que vous avez embrassée.»
Après quelques semaines d'une déchirante agonie, le coeur du père se laisse attendrir, et il permet une entrevue en sa présence, à la condition qu'il ne sera point question de religion. Le fils s'est jeté au cou de sa mère, celle-ci l'a baigné de ses larmes, ils n'ont pu prononcer les doux noms de Jésus et de Marie; mais dans une lettre, ma pauvre soeur me disait: «Il n'a rien pu me dire, mais j'ai compris, j'ai senti, je suis sûre qu'il est resté fidèle. Oui, j'ai senti dans ses regards, dans ses tendres baisers que mon fils est toujours chrétien.»
Mais le pauvre Georges se trouva de nouveau privé du trésor pour lequel il avait affronté toute cette persécution religieuse: il s'était fait chrétien pour pouvoir communier, et voici que depuis la Toussaint jusqu'à Pâques une sévère surveillance l'avait empêché de se rendre à l'église et il se trouvait placé dans une pension, dans une ville où il n'y avait pas un seul prêtre catholique... Peut-on se figurer cette torture?... Plusieurs mois se passent encore. Un jour, (jour secrètement fixé d'avance), il parvient enfin à se soustraire à la surveillance de ceux qui le gardent, il va jouer dans un bois; mais ce ne sont pas des fleurs ni des papillons qu'il cherche; son regard ému attend un messager du ciel... Un monsieur passe près de lui et le regarde avec un intérêt marqué: c'est bien lui. Savez-vous qui c'était? C'était un prêtre missionnaire que la mère du petit Georges avait attendri sur son sort. Il s'était déguisé et était venu se promener, comme par hasard, dans ce même bois, et le pauvre enfant put faire pour la première fois sa confession depuis son enlèvement, qui remontait à dix mois. Il la fit dans un bois, à l'ombre d'un arbre protecteur... Mais ce n'était pas tout: comment communier?
Le prêtre dut repasser le fleuve (l'Elbe) qui séparait sa mission du lieu habité par le pauvre néophyte. On pria, on étudia le terrain, et enfin, quelques jours après, le missionnaire se déguisa de nouveau, prit sur lui un petit vase d'argent renfermant tout le trésor des cieux, la sainte Hostie, et s'embarqua sur un bateau à vapeur, au milieu d'une foule stupide qui ne se doutait pas que Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, était caché sur la poitrine de cet heureux prêtre. L'enfant avait pu s'échapper de l'école pour accourir dans la chambre de sa mère, et là, dans cette chambre où il avait improvisé un petit autel couvert de fleurs et de lumières, tous deux à genoux ils attendaient la visite si ardemment désirée du Sauveur Jésus en personne qui voulait bien condescendre à venir les fortifier dans leur exil.
Enfin le prêtre, traversant sans obstacle tous les dangers de cette périlleuse entreprise, arriva avec son dépôt précieux, et dans ce pays sans foi, dans cette ville sans prêtre, sans église catholique, et dans cette modeste chambre, l'enfant put accomplir le devoir pascal et s'unir à son Jésus.
Voici ce qu'il m'écrivit quelques jours après:
«Quand je me réveille la nuit, ô mon cher oncle, pour penser à toutes les grâces que le bon Jésus m'a faites depuis que je suis ici, loin de tout secours religieux, quand je pense surtout à la communion que j'ai pu faire presque miraculeusement dans la petite chambre de maman, je me mets à bondir de joie sur mon lit et à mordre ma couverture dans le transport de ma reconnaissance.»