Les joies du pardon Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chrétiens
Part 4
Malgré un repos absolu, malgré la rigoureuse observance de toutes les prescriptions de l'art, l'état du malade devenait de plus en plus alarmant; il n'y avait même plus d'autre lueur d'espérance que celle qui ne nous abandonne jamais, tant que l'objet de nos inquiétudes ne nous est pas entièrement ravi. Ses amis ne l'approchaient pas; sa femme elle-même ne venait auprès de lui qu'à de rares intervalles. Elle était loin de s'illusionner sur la gravité du mal, et quelques étincelles d'une foi non encore éteinte lui faisaient désirer pour son mari les secours de la religion; mais, partageant de ridicules préjugés, elle n'osait manifester ce désir. La difficulté s'aplanit de la manière la plus inattendue, et par celui-là même dont on pouvait le moins l'espérer.
Dans le cours de sa maladie, X*** était souvent en proie au délire, et souvent alors aussi on entendait s'échapper de ses lèvres un nom auquel se rattachaient pour lui de tristes souvenirs, un nom qu'il ne semblait cependant prononcer qu'avec respect. À ce nom se mêlaient encore des mots entrecoupés: Expiation!... Vengeance!... Et si le malade trouvait un peu de calme, si la raison succédait au délire, ce n'était plus l'expression apparente du remords, mais celle du repentir, qu'articulait sa bouche.
À l'un de ces moments heureux, mais rares, où une amélioration sensible s'était produite dans l'état de X***, il fit venir sa femme auprès de lui, et après quelque temps d'un secret entretien, celle-ci le quitta le front presque joyeux, comme si elle eût puisé dans cet entretien même une double espérance. Elle s'empressa donc de donner des ordres, qu'elle recommanda d'exécuter sans aucun retard.
Un moment après, le vénérable curé que nos lecteurs connaissent déjà, se rendait aux instances de Mme X*** et franchissait de nouveau, sans hésitation, le seuil d'une demeure où il avait reçu naguère un si cruel outrage.
Ô religion sainte, voilà tes oeuvres! Ce saint vieillard a tout oublié, tout pardonné, et il vient consoler et bénir, il vient ouvrir le ciel à celui qui avait failli l'assassiner.
Ce fut Mme X*** qui introduisit le pasteur auprès du moribond.
À l'aspect de ces cheveux blancs, de ce front tout empreint d'une majesté simple et imposante, sous l'influence de ce regard toujours grave, toujours calme, toujours bienveillant, mille souvenirs surgirent spontanément dans l'âme de X***, et, soulevant la tête avec effort, il voulut s'incliner devant le noble vieillard.
--Est-ce bien vous, monsieur, dit-il d'une voix faible, est-ce bien vous qui daignez venir jusqu'à moi?
--Oui, c'est moi, dit le prêtre avec bonté.
--Je ne l'espérais pas, monsieur. Pouvais-je l'espérer après l'outrage dont je me suis rendu coupable envers vous?
Puis, après un moment de silence:
--Ah! monsieur l'abbé, dites-le-moi, venez-vous ici pour me pardonner ou pour me maudire?
--Mon fils, le prêtre ne maudit jamais, il ne sait que bénir. Je vous bénis et je vous pardonne!
Mme X*** était là. À ces dernières paroles, son coeur s'émut, ses larmes coulèrent, et, pour éviter d'augmenter par son émotion l'émotion du malade, elle quitta l'appartement avec discrétion et prudence.
Alors, son époux tournant vers le prêtre un regard où se peignaient tour à tour et la reconnaissance et l'admiration:
--Merci, monsieur, merci! Je mourrai maintenant moins malheureux, puisque j'ai obtenu un pardon que je n'osais même pas implorer.
--Ne parlons plus de moi, répondit le ministre du ciel; mon pardon n'est rien, mon ami, ou bien peu de chose; je vous en apporte un autre, autrement précieux, autrement désirable, celui de Dieu lui-même. C'est lui qu'il faut aimer, lui qu'il faut bénir. Voyez! jusque dans ses châtiments il se montre bon père; c'est lui qui a fait naître en vous mon souvenir, lui encore qui me conduit ici pour consoler votre souffrance. Que vos larmes montent jusqu'à lui, voici l'heure de la réconciliation!
Et le prêtre s'approcha bien près du lit du mourant.
Dieu seul entendit les aveux du coupable et les paroles consolatrices du prêtre. Ce que nous savons, nous, c'est que les aveux de l'un furent souvent interrompus pas des sanglots, et que les paroles de l'autre furent accompagnées de douces larmes. Et quand ce secret entretien fut achevé, le vieillard s'inclina plus près encore du pénitent et déposa sur son front pâle le baiser de la paix.
Le lendemain, le vieux prêtre revint auprès de son cher malade, portant dans ses mains le gage du salut, le sceau de la réconciliation. Le moribond, avec la piété d'un chrétien, la foi vive d'un fidèle, s'unit intimement au Seigneur, et, quelques heures après, il expira dans les sentiments d'une espérance, d'une confiance illimitées, car il allait vers Dieu, accompagné par Dieu même!
(D'après _Jules Ducot_.)
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9.--LE REMÈDE EST DUR, MAIS IL EST BON!...
Quelques jours après avoir terminé sa station, un missionnaire reçut la visite d'un capitaine, homme d'esprit, droit et honnête, qui entama la conversation sur les grandes vérités chrétiennes exposées dans les réunions précédentes. «J'ai bien la foi, dit cet officier; qui ne l'a pas? Il n'y a qu'un ignorant ou qu'un homme perverti qui soit de force à ne pas croire à l'éternité, à ne pas croire en Jésus-Christ et à nier la majesté de l'Église. Dieu merci! je n'en suis pas là. Cependant, j'ai dans l'esprit je ne sais quoi de vague, d'indéfini qui m'empêche d'aller jusqu'à la pratique.»
Le bon missionnaire sourit, et, lui tendant la main: «Mon capitaine, lui dit-il, bien des gens sont travaillés de cette maladie. Voulez-vous en guérir?--Eh! sans doute, répondit l'officier? Quel livre faut-il lire?--Aucun.--Et comment, alors, m'instruirai-je?--Rien n'est plus simple. Seulement, je crains bien que vous ne repoussiez le remède. Il est infaillible cependant.--Dites toujours. Peut-être ne me fera-t-il pas si peur.--Eh bien! mettez-vous à genoux et sans hésiter, priez de tout votre coeur. Moi je vais me mettre à prier avec vous, et puis... je vous confesserai.--Me confesser! répliqua vivement l'officier tout surpris; mais c'est là précisément ce qui me paraît inadmissible.» Et il lança cinq ou six phrases contre la confession. Le Père écouta tranquillement, puis lui dit: «Vous voyez bien que vous avez peur, j'en étais sûr. Je vous aurais cru plus brave.--Mais je le suis.--Prouvez-le-moi donc, ici à genoux.»
En disant cela, il s'agenouilla le premier.... Après un peu d'hésitation, le capitaine en fit autant. Le missionnaire récita à haute voix et du fond du coeur: _Notre Père, Je vous salue, Marie,_ et _Je crois en Dieu_; puis un acte de contrition. «Confessez-vous, mon fils, ajouta-t-il avec douceur et autorité. Dieu veut votre âme. Je vous pardonnerai tout en son nom.» Le capitaine tout ému ne répondit rien. Le prêtre se leva; l'officier resta à genoux. Dieu soit béni! dit le missionnaire. Et il s'assit près du militaire, l'encourageant si bien que son pauvre coeur fermé s'ouvrit à la grâce de Dieu et que, quelques minutes après, l'absolution sacramentelle avait rendu à sa belle âme sa pureté première.
L'officier resta longtemps à genoux... il pleurait. Quand il se releva, il se jeta dans les bras du Père. «Oh! quel remède! s'écria-t-il. Qu'il est dur, mais qu'il est bon! Comme je vois clair à présent! je n'ai plus de doutes; je crois tout; je suis le plus heureux homme du monde!»
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10.--LE BANC DE FAMILLE.
Vers dix-huit ans, rapporte le héros de cette histoire, je perdis mon père et ma mère à quelques mois de distance, et en les perdant, je perdis tout. Un an ne s'était pas écoulé que ma foi et mes moeurs avaient fait naufrage. Les moeurs d'abord, la foi ensuite. C'est toujours ainsi que les choses se passent. Je devins voltairien, impie, matérialiste; enfin, comme vous dites aujourd'hui, libre-penseur. Poussé par une logique satanique, je conformai mes actes à mes nouvelles opinions. Moi, le fils d'une famille de saints, je ne mis plus les pieds à l'église ni à Pâques, ni à Noël, ni à l'occasion d'un enterrement ou d'un mariage. Cette conduite fut justifiée à l'aide de propos impies et blasphématoires qui scandalisèrent toute la paroisse. Le vieux curé qui m'avait fait faire ma première communion, m'ayant écrit pour me demander si je voulais garder à l'église mon banc de famille, je ne daignai pas lui répondre et je cessai de le saluer.
Dix-huit ans s'écoulèrent; dix-huit ans que je voudrais effacer de mon existence au prix du temps que j'ai encore à passer sur la terre. Un trait vous dira quel homme j'étais. Un jour de Pâques, fatigué d'entendre les cloches chanter à toutes volées dans leur langage l'_Alléluia_, exaspéré de voir les chemins couverts d'hommes et de femmes en habits de fête se rendant à l'église, je saisis une cognée de bûcheron et j'allai attaquer par le pied un chêne situé dans une de mes prairies qui bordait la route. Je voulais protester contre les superstitions populaires!...
Deux ans après ce bel exploit, par un jour brûlant d'été, une tempête épouvantable s'abat sur le bourg de Saint-Maurice-les-Étangs. Une famille, composée du père, de la mère et des trois enfants fut tuée par la foudre.
Toute la paroisse se leva comme un seul homme et accompagna ces cinq cercueils à l'église et au cimetière. Je suivis la foule. L'impiété n'est pas toujours de saison. On m'aurait, ce jour-là, jeté des pierres, si je m'étais abstenu d'assister aux funérailles, ou si, en y allant, j'avais affecté de ne pas entrer dans l'église. J'entrai donc et je fis comme les autres.
Il y avait près de dix-huit ans que je n'avais mis le pied dans la maison de Dieu; aussi étais-je embarrassé de ma personne au milieu de la foule qui remplissait, ce jour-là, l'église. Pendant que je cherchais un coin pour m'y cacher, le sacristain vint à moi et me fit signe de le suivre. Je le suivis machinalement, me demandant ce que ce bonhomme me voulait. Quelle ne fut pas ma surprise, lorsqu'il m'ouvrit le vieux banc de ma famille, toujours à sa place et toujours inoccupé, comme si j'avais continué à payer à la fabrique la taxe annuelle!
Je n'étais pas à la fin de mes étonnements.
Le sacristain revint au bout de quelques minutes, apportant une petite clef rouillée. Il me la remit en disant:
--Voici votre clef.
Je me rappelai alors qu'il y avait dans notre banc un petit coffret scellé, moitié dans le bois, moitié dans la pierre, où ma pieuse mère mettait ses livres de prières.
Le coffret, lui aussi, était à sa place; je le reconnus, je reconnus la clef. J'ouvris, poussé comme par une force surnaturelle. Quelle ne fut pas mon émotion, en trouvant dans le coffret des livres dont ma mère se servait et où elle m'avait fait lire souvent de si belles prières! Ils étaient là, à peine détériorés par le temps et l'humidité, le _Formulaire de prières_, l'_Ange conducteur_, l'_Imitation de Jésus-Christ_...
Ma présence dans l'église et dans le banc de ma famille eût fait sensation en d'autres circonstances. Grâce à la foule et à ces funérailles extraordinaires, elle passa inaperçue. Je pus, non pas prier,--je ne savais plus le faire,--mais rêver et réfléchir comme si j'avais été seul. Ayant ouvert l'_Imitation_ pour me donner une contenance, j'y trouvai une feuille de papier détachée, jaunie par le temps et le contact des doigts. Elle contenait une prière écrite de la main de ma mère. La voici:
«Oh! mon Dieu! ne me punissez pas de ce que je n'ai pas assez de foi pour souhaiter, comme la mère de saint Louis, de voir mon fils mort plutôt que souillé d'un seul péché mortel! Pardonnez à ma faiblesse. Conservez la vie et la santé de mon enfant. Gardez-le du malheur de vous offenser. Mais si jamais il s'égarait du chemin de la foi et de la vertu, ramenez-l'y doucement et miséricordieusement comme vous ramenâtes l'enfant prodigue a son père!»
Vous devinez mon émotion. Des larmes, que mon orgueil s'efforçait de retenir, coulèrent abondamment. Dire que je fus converti ce jour-la, serait trop dire. On ne brise pas aussi promptement avec dix-huit ans d'impiété. Mais si je ne fus pas converti, je fus touché et ébranlé. Dès le jour même, j'allai remercier le vénérable curé de Saint-Maurice de m'avoir conservé mon banc de famille. Il me fallut insister pour rembourser à l'excellent homme les dix-huit annuités qu'il avait avancées pour moi au trésorier de la fabrique.
«Voyez-vous? me dit-il, bon sang ne peut pas toujours mentir. On n'est pas impunément le rejeton d'une famille de saints. Je le savais, moi, qu'un jour ou l'autre vous viendriez occuper le vieux banc des Chauvigny.
Il ajouta, en me prenant les deux mains et en me les pressant:
--Je vous en prie, mon cher enfant, puisque vous êtes allé à l'église, retournez-y. Vous consolerez les dernières années d'un vieux prêtre qui honorait et aimait vos parents, et qui en fut estimé et aimé.»
Que vous dirai-je de plus? J'allai à la messe le dimanche suivant. La grâce de Dieu fit le reste.
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11.--LA LETTRE D'UNE MÈRE.
Un des premiers malades que je visitai à mes débuts, disait un médecin chrétien, ce fut un jeune homme d'environ trente-cinq ans, que le désordre avait prématurément conduit aux portes de la mort. Je m'attachai à ce malheureux, et, ne pouvant le sauver, j'essayai d'adoucir ses souffrances. Froid, silencieux, strictement poli, mon malade acceptait mes remèdes et mes soins sans croire beaucoup a leur efficacité. Il aurait voulu dormir toujours et ne cessait de me demander de l'opium.
Je rencontrai dans l'escalier de la maison un vieux prêtre qui me dit:
--Monsieur, j'ai entendu dire que vous étiez chrétien; rendez donc à ce malheureux jeune homme un service: dites-lui quelques mots de Dieu. Je lui ai fait, sans résultat, plusieurs visites. Il m'accueille poliment, mais c'est tout. Je suis sûr qu'une parole de vous ferait plus d'effet que toutes mes exhortations.
Je promis d'essayer.
Le lendemain, je m'efforçai de faire causer mon malade et, comme il s'y prêtait d'assez bonne grâce, j'amenai la conversation sur le terrain religieux; le jeune homme s'en aperçut et me dit d'un ton ferme:
--Je vous en prie, monsieur, ne me parlez pas de religion; je n'y crois pas.
--Vous croyez au moins a l'existence de l'âme?
--Je crois à l'opium, dit-il en souriant, et au sommeil.
Et il prit la position d'un homme qui essaie de dormir.
À quelques jours de là, je fis une seconde tentative, qui tourna plus mal encore que la première.
--Écoutez, docteur, me dit le malade, j'ai étudié un peu de philosophie, et j'en sais assez pour ne pas croire à l'existence de l'âme.
Et il se mit à développer quelques-uns des arguments de l'école matérialiste.
Ces erreurs, qui m'auraient choqué dans la bouche d'un professeur éloquent, me parurent, dans cette mansarde et sur les lèvres de ce mourant, révoltantes et monstrueuses. Je sortis navré.
Cependant nous continuions, le vieux prêtre et moi, à soigner, sans plus de succès l'un que l'autre, le corps et l'âme de ce malade. Le corps marchait à grands pas au tombeau. L'âme s'en allait à la perdition éternelle.
Un jour que je posais à ce jeune homme une ventouse, j'eus besoin d'un morceau de papier; j'aperçus une espèce de lettre posée à côté de son chevet, je la pris et j'allais m'en servir lorsque le jeune homme me saisit brusquement la main et m'arracha la lettre. Un peu surpris, je déchirai une feuille à un vieux livre et je fis mon opération.
Le soir du même jour, je retournai voir mon client qui baissait de plus en plus. Je l'aperçus tenant à la main et s'efforçant de lire la lettre que j'avais voulu brûler le matin.
--Docteur, me dit-il, voici la dernière lettre que ma mère m'a écrite; il y a un an qu'elle ne me quitte pas et je l'ai lue plus de cent fois; je voudrais la relire avant de mourir; mes mains tremblent et ma vue s'obscurcit: soyez bon jusqu'à la fin, lisez-moi tout haut cette lettre.
Je pris la lettre et j'en commençai la lecture. Non! jamais, depuis, je n'ai rien lu d'aussi tendre et d'aussi touchant. C'était Monique écrivant à Augustin. J'avais beau être médecin, je n'avais que vingt-six ans et je venais de perdre la meilleure des mères: les sanglots étouffaient ma voix; je sentais des larmes venir à ma paupière.
Je regardai le malade: il pleurait silencieusement; mes larmes se mêlèrent aux siennes.
Tout à coup je me levai et m'écriai: «Malheureux! pouvez-vous croire que celle qui a écrit une semblable lettre n'avait pas une âme?»
Il garda le silence et ses larmes coulèrent plus abondamment. Le lendemain, il fit appeler le vieux prêtre et eut avec lui un long entretien. Le surlendemain, j'appris qu'il avait reçu les sacrements.
Il vécut encore une semaine. Sa froideur polie n'était qu'un masque cachant un coeur égaré sans doute, mais bon et généreux. Il mourut entre les bras du vieux prêtre et les miens, couvrant de baisers les pieds du crucifix et la lettre de sa mère.
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12.--UNE PREMIÈRE COMMUNION À QUATRE-VINGTS ANS
C'était en juillet 1875. Dans un petit village du canton de Castillon, diocèse de Bordeaux, vivait un pauvre vieux ménage octogénaire. Le mari était un impie, connu pour tel dans le pays; il n'allait pas même à la messe le dimanche. Hélas! il n'avait pas fait sa première communion. La bonne femme, au contraire, avait toujours été chrétienne, et, avec l'âge, elle était devenue très pieuse.
Bien des fois elle avait essayé de faire entendre raison à son mari, qui l'aimait beaucoup; mais dès qu'elle abordait le chapitre de la confession et de la communion, elle était invariablement repoussée.
Un jour elle tomba malade. Le médecin constata bientôt la gravité du mal, et engagea la bonne vieille à mettre ordre à ses affaires. Elle n'eut pas de peine à se résigner, mais son pauvre mari était comme atterré par la perspective de la séparation. Il était à moitié paralysé et cloué, à l'autre bout de la chambre, dans un grand fauteuil, regrettant tout haut de ne pouvoir donner à la chère malade les soins que réclamait son état.
La bonne femme était, elle aussi, très désolée, mais pour un motif tout autre: elle pleurait et priait, profondément attristée de laisser derrière elle, non converti et dans un aussi pitoyable état de conscience, celui qui avait été le compagnon de fa vie pendant de si longues années. Au moment de recevoir les sacrements, elle tenta une dernière fois, mais en vain, de ramener son mari au bon Dieu.
Cependant celui-ci suivait avec angoisse les progrès du mal Quand il crut que les derniers moments approchaient, il appela deux voisins et leur dit en sanglotant: «Mes amis, portez-moi auprès de ma pauvre femme pour que je l'embrasse avant sa mort et pour que je lui dise adieu.» Le lit où gisait la moribonde était un de ces grands lits d'autrefois, qui avancent dans la chambre et que l'on peut aborder des deux côtés. En voyant approcher son mari, la femme réunit ses forces et se tourne de l'autre côté. On porte le vieil infirme de ce côté-là; au grand étonnement de tous, la femme se retourne, en disant: «À quoi bon nous embrasser et nous dire adieu, si nous devons ne pas nous revoir dans l'éternité?»
Le vieil incrédule n'y tient plus. Il fond en larmes. «Si! si! ma chère femme, s'écrie-t-il, nous nous reverrons, je te le promets! Je vais appeler M. le curé tout de suite, et je me confesserai. N'aie pas peur; je ne veux pas être séparé de toi pour toujours. Moi aussi, je vais servir le bon Dieu. Prie-le qu'il me pardonne.»
On était en pleine nuit, et il était trop tard pour faire venir immédiatement le prêtre. Mais, dès le matin, on courut au presbytère. «Venez, vite, monsieur le Curé!--Comment! répond celui-ci, elle n'est pas morte?--Ce n'est pas pour elle, mais pour son mari, qui vous réclame pour se confesser tout de suite.»
Le curé accourt. Déjà froide et sans mouvement, la bonne femme vivait encore et avait sa pleine connaissance. Elle regardait fixement son mari, à l'autre bout de la chambre. En voyant entrer le curé, un éclair de joie brilla dans ses yeux éteints, et, d'une voix mourante, elle murmura: «Je ne voudrais pas m'en aller avant de le voir converti.»
Le curé s'assied auprès du vieux mari; la confession commence; et, au premier signe de croix, l'heureuse femme rend le dernier soupir...
Huit jours après, à la messe du second service funèbre célébré pour sa femme, le pauvre vieillard converti faisait sa première communion, à la grande édification de toute la paroisse.
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13.--LA SOUPAPE.
Une actrice de Genève avait une petite fille de onze ou douze ans. La mère, tout oublieuse qu'elle était pour elle-même de ses devoirs religieux, se souvint cependant qu'elle était catholique et voulut que son enfant fit et fit bien sa première communion. Elle la conduisit en conséquence chez l'abbé Mermillod[5], l'un des prêtres les plus intelligents et les plus charitables de la ville, et le pria de vouloir bien instruire et préparer sa petite fille. Le prêtre la reçut avec une bonté qui lui fit une vive impression, et il fut convenu que sous peu de jours commenceraient les leçons de catéchisme en présence de la Mère.
[Note 5: Devenu depuis évêque et cardinal.]
Quelques jours après cette première entrevue, l'abbé Mermillod, revenant de la visite d'un pauvre malade, passa dans le quartier et dans la rue où demeurait sa petite élève. Il sonna à cette porte peu habituée à des visites de ce genre, et une servante vint ouvrir. Le prêtre se nomma, et la servante le pria d'entrer, disant que sa maîtresse avait donné ordre d'introduire M. l'abbé toutes les fois qu'il se présenterait.
Cette bonne fille avait pris la chose à la lettre; elle conduisit l'abbé Mermillod auprès de la dame, laquelle était à table avec une douzaine de convives, tous acteurs ou actrices, faisant bombance. Le pauvre abbé se trouva fort attrapé et les convives aussi. Il voulut se retirer, s'excusa de la malencontreuse obéissance de la servante; mais la maîtresse de la maison insista si fort pour qu'il voulût bien demeurer un peu, et elle lui dit, au nom de toute l'assistance, des paroles si honnêtes, que force lui fut de demeurer et de prendre un siège. La petite fille était à table auprès de sa mère et à côté d'une autre actrice qui paraissait avoir a peine vingt-trois ou vingt-quatre ans.
L'abbé Mermillod, homme de coeur et d'esprit, n'était pas de ceux qui ont peur des pécheurs. Il comprit qu'à cette table, au milieu de cette étrange compagnie, il y avait à faire quelque bien et que la Providence ne l'avait pas amené sans motif en pareil lieu. Il répondit donc le plus poliment qu'il put aux avances dont il fut l'objet, et il se gagna bientôt la sympathie des convives.
Ne sachant de quoi parler, il entra en conversation avec la petite fille, et lui demanda si elle se préparait à bien faire sa première communion. «Oui, monsieur, de tout mon coeur, dit l'enfant. Mais voici une, ajouta-t-elle en désignant sa voisine, voici une dame qui aurait à vous dire quelque chose et qui n'ose pas.» L'actrice rougit, et avoua avec un peu d'embarras qu'elle désirait beaucoup donner à la petite sa robe blanche de première communion.
«C'est là une bonne et aimable pensée, reprit l'abbé; mais il y aurait, Madame, quelque chose de mieux encore, ce serait d'imiter cette bonne enfant et de remplir comme elle vos devoirs religieux.» La pauvre actrice rougit de plus belle. «Cela m'est malheureusement impossible, dit-elle; ma profession est mon seul gagne-pain et elle m'interdit la pratique de la religion; et puis je n'ai pas fait ma première communion. Maintenant je suis trop âgée.--On n'est jamais trop âgé pour revenir à Dieu, répondit doucement le bon prêtre; et à votre âge, Madame, il n'est jamais impossible de quitter une profession pour en prendre une autre plus chrétienne et meilleure.»