Les joies du pardon Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chrétiens
Part 3
En sortant de l'hôtel Racine, je dis à Paul: «Tu te figures peut-être n'avoir guéri qu'un malade... Eh bien! tu te trompes; tu en as guéri un autre, et cet autre te serre la main[2].»
[Note 2: Armand de Pontmartin, _Correspondant_ (Extraits).]
* * * * *
6.--UN PÈRE CONVERTI PAR SON ENFANT.
On trouverait difficilement un récit plus touchant que celui qui nous a été laissé par le héros de cette histoire, heureux privilégié des miséricordes divines.
«J'ai été élevé aussi mal que possible sous le rapport religieux, non seulement dans l'ignorance de la vérité, mais dans le goût, dans le respect, dans la superstition de l'erreur, et je quittai mes classes, bien muni d'arguments contre Notre-Seigneur et contre l'Église catholique.
Élevée comme moi, aussi ignorante que moi, ma femme était beaucoup meilleure. Elle avait le sens religieux. Il se développa lorsqu'elle devint mère; et, après la naissance de son premier enfant, elle entra tout à fait dans la voie. Quand je songe à tout cela, j'ai le coeur remué d'un sentiment de reconnaissance pour Dieu, dont il me semble que je parlerais toujours, et que je ne saurais jamais exprimer.
Alors je n'y pensais point. Si ma femme avait été comme moi, je crois que je n'aurais pas même songé à faire baptiser mes enfants. Ces enfants grandirent. Les premiers firent leur première communion, sans que j'y prisse garde. Je laissais leur mère gouverner ce petit monde, plein de confiance en elle, et modifié à mon insu par le contact de ses vertus que je sentais et que je ne voyais pas.
Vint le dernier. Ce pauvre petit était d'une humeur sauvage, sans grands moyens; si je ne l'aimais pas moins que les autres, j'étais cependant disposé à plus de sévérité envers lui. La mère me disait:
--Sois patient; il changera à l'époque de sa première communion.
Ce changement à heure fixe me paraissait invraisemblable. Cependant l'enfant commença à suivre le catéchisme, et je le vis en effet s'améliorer très sensiblement et très rapidement. J'y fis attention. Je voyais cet esprit se développer, ce petit coeur se combattre, ce caractère s'adoucir, devenir docile, respectueux, affectueux. J'admirais ce travail que la raison n'opère pas chez les hommes; et l'enfant que j'avais le moins aimé, me devenait le plus cher.
En même temps, je faisais de graves réflexions sur une telle merveille. Je me mis à écouter la leçon de catéchisme. En l'écoutant, je me rappelais mes cours de philosophie et de morale: je comparais cet enseignement avec la morale dont j'avais observé la pratique dans le monde, hélas! sans avoir pu moi-même toujours m'en préserver. Le problème du bien et du mal, sur lequel j'avais évité de jeter les yeux, par incapacité de le résoudre, s'offrait à moi dans une lumière terrible. Je questionnais le petit garçon: il me faisait des réponses qui m'écrasaient. Je sentais que les objections seraient honteuses et coupables. Ma femme observait et ne disait rien; mais je voyais son assiduité à la prière. Mes nuits étaient sans sommeil. Je comparais ces deux innocences à ma vie, ces deux amours au mien; je me disais: «Ma femme et mon enfant aiment en moi quelque chose que je n'ai aimé ni en eux ni en moi; c'est mon âme.»
Nous entrâmes dans la semaine de la première communion. Ce n'était plus de l'affection seulement que l'enfant m'inspirait; c'était un sentiment que je ne m'expliquais pas, qui me semblait étrange, presque humiliant, et qui se traduisait parfois en une espèce d'irritation. J'avais du respect pour lui. Il me dominait. Je n'osais pas exprimer en sa présence de certaines idées, que l'état de lutte où j'étais contre moi-même produisait parfois dans mon esprit. Je n'aurais pas voulu qu'elles lui fissent impression.
Il n'y avait plus que cinq ou six jours à passer. Un matin, revenant de la messe, l'enfant vint me trouver dans mon cabinet, où j'étais seul.
--Papa, me dit-il, le jour de ma première communion, je n'irai pas à l'autel sans avoir demandé pardon de toutes les fautes que j'ai faites et de tous les chagrins que je vous ai causés, et vous me donnerez votre bénédiction. Songez bien à tout ce que j'ai fait de mal pour me le reprocher, afin que je ne le fasse plus, et pour me pardonner.
--Mon enfant, répondis-je, un père pardonne tout, même à un enfant qui n'est pas sage; mais j'ai la joie de pouvoir te dire qu'en ce moment je n'ai rien à te pardonner. Je suis content de toi. Continue de travailler, d'aimer le bon Dieu, d'être fidèle à tes devoirs; ta mère et moi nous serons bien heureux.
--Oh! papa! le bon Dieu qui vous aime tant, vous soutiendra, pour que je sois votre consolation, comme je le demande. Priez-le bien pour moi, papa.
--Oui, mon cher enfant.
Il me regarda avec des yeux humides, et se jeta à mon cou. J'étais moi-même fort attendri.
--Papa!... continua-t-il.
--Quoi, mon cher enfant?
--Papa, j'ai quelque chose à vous demander!
Je voyais bien qu'il voulait me demander quelque chose, et ce qu'il voulait me demander, je le savais bien! Et, faut-il l'avouer? j'en avais peur; j'eus la lâcheté de vouloir profiter de ses hésitations.
--Va! lui dis-je, j'ai des affaires en ce moment. Ce soir ou demain, tu me diras ce que tu désires, et, si ta mère le trouve bon, je te le donnerai.
Le pauvre petit, tout confus, manqua de courage, et, après m'avoir embrassé encore, se retira tout déconcerté, dans une petite pièce où il couchait, entre mon cabinet et la chambre de sa mère. Je m'en voulus du chagrin que je venais de lui donner, et surtout du mouvement auquel j'avais obéi. Je suivis ce cher enfant sur la pointe des pieds, afin de le consoler par quelque caresse, si je le voyais trop affligé. La porte était entr'ouverte. Je regardai sans faire de bruit. Il était à genoux devant une image de la sainte Vierge; il priait de tout son coeur. Ah! je vous assure que j'ai su ce soir-là quel effet peut produire sur nous l'apparition d'un ange!
J'allai m'asseoir à mon bureau, la tête dans mes mains, prêt à pleurer. Je restai ainsi quelques instants. Quand je relevai les yeux, mon petit garçon était devant moi avec une figure tout animée de crainte, de résolution et d'amour.
--Papa, me dit-il, ce que j'ai à vous demander, ne peut pas se remettre, et ma mère le trouvera bon: c'est que, le jour de ma première communion, vous veniez à la sainte Table avec elle et moi. Ne me refusez point, papa. Faites cela pour le bon Dieu qui vous aime tant.
Ah! je n'essayai pas de disputer davantage contre ce grand Dieu qui daignait ainsi me contraindre. Je serrai en pleurant mon enfant sur mon coeur.--Oui, oui, lui dis-je, oui, mon enfant, je le ferai. Quand tu voudras, aujourd'hui même, tu me prendras par la main; tu me mèneras à ton confesseur, et tu lui diras: «Voici mon père.»
_L'abbé_ LOTH.
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7.--UN CADEAU INATTENDU.
Dans une fonderie située près de Paris, il y avait un ouvrier qui avait reçu autrefois une certaine éducation. Mais des revers de fortune l'avaient obligé à chercher du travail.
Un jour, il fit un faux pas, tendit ses mains en avant pour amortir sa chute, et sa main droite alla malheureusement s'étendre sur un morceau de fer rouge qui la brûla jusqu'à l'os. Le malheureux subit l'amputation avec courage; mais il ne souffrit pas avec un courage égal une infortune qui le privait, lui, sa femme et ses quatre enfants, du pain quotidien; ses plaintes s'exhalaient en affreux blasphèmes.
Informée de sa triste situation par une bonne-soeur de charité, la comtesse *** se hâta d'accourir. Elle prodigua avec ses secours les bonnes paroles, multiplia ses visites, ses cadeaux, ses encouragements.
L'ouvrier la recevait froidement, acceptait tout poliment, remerciait sèchement et, dès que la charitable comtesse avait franchi le seuil de la mansarde, il se tournait vers sa femme et lui disait d'un ton railleur: «Les visites de cette dame sont bien intéressées, j'en suis sûr, c'est en vue des prochaines élections qu'elle nous vient en aide.»
Tout en partageant les sentiments de son mari, Annette ne parlait pas comme lui. Elle faisait bonne mine à la comtesse afin que les dons en faveur de ses enfants fussent augmentés.
Mais son coeur restait fermé, et la généreuse bienfaitrice ne se faisait pas illusion sur les vrais sentiments de sa protégée.
Noël arriva... Depuis quinze jours, la machine à coudre ne cessait de faire entendre ses tics-tacs. C'était à ne pouvoir dormir, durant la nuit entière, dans la maison.
--Qu'avez-vous donc à travailler ainsi, Annette? demandaient les voisines. Nous allons vous conduire au Père-Lachaise[3], bien sûr! si vous continuez à vous fatiguer ainsi.
[Note 3: Cimetière bien connu, le principal de la Capitale.]
--C'est que voici bientôt Noël, et je ne veux pas voir pleurer mes enfants comme l'an passé. Ils ont eu les mains vides pendant que les autres avaient les mains pleines de jouets et de bonbons: cela m'a fendu le coeur et je leur ai promis que le Noël de cette année les dédommagerait.
Je travaille pour tenir parole.
L'homme propose et Dieu dispose. Notre Annette travailla avec tant de précipitation qu'un beau soir sa machine à coudre cassa.
Plus de travail, plus de pain. Adieu les cadeaux de Noël! Ô malheur! les enfants allaient pleurer...
L'ouvrière fit contre mauvaise fortune bon coeur: elle porta vite son gagne-pain à la réparation; mais on la fit attendre et on lui fit payer quinze francs! hélas!
--Quel guignon d'être malheureuse! murmurait la pauvre mère en pleurant.
Ce Noël allait être, bien certainement, encore plus triste que celui de l'année précédente. La veille au soir, les enfants mirent leurs petites chaussures sous la cheminée. Mille précautions furent prises pour les placer au bon endroit; il y avait eu même des contestations et des disputes entre eux à ce sujet. Le cadet n'avait pas craint de troubler l'ordre et de changer la topographie des souliers. La soeur aînée, qui s'en aperçut en faisant une ronde à la dérobée, fit un tintamarre qui nécessita l'intervention du papa et de la maman.
--Comme ils vont être cruellement déçus, demain matin! pensait Annette avec angoisse. Mon coeur se fend de chagrin.
Ce ne fut point sans peine que l'on décida les petits à aller se coucher: ils restaient là, bouche béante, devant le tuyau de la cheminée qui subit vingt fois leur inspection. Ils auraient volontiers passé la nuit à attendre le petit Jésus.
Couchés sur leurs pauvres matelas, la discussion ne cessa point. Ils firent des projets, des échanges; ils jasèrent, se disputèrent.
Quand le silence se fut établi, Annette dit a Baptiste:
--Je n'ai rien à leur donner: ma bourse est à sec. Pauvres petits!
Annette et Baptiste pleurèrent en voyant l'étalage des chaussures des enfants.
Tout à coup, sans dire un mot, Baptiste se leva et sortit... Il passa devant les magasins étincelants de lumière, s'arrêta aux splendides étalages.
--Passons, dit-il, je suis trop pauvre pour entrer là. Il porta ses pas du côté des petites boutiques en planches, échelonnées le long des boulevards et bourrées de jouets. Avisant une boutique a treize sous, il entra, et s'approchant du patron, il lui dit à l'oreille:
--Je suis un brave ouvrier, j'ai quatre enfants; une grande dame nous protège (cet aveu lui coûtait les yeux de la tête): je voudrais bien avoir, à crédit, quelque objet à bon marché. Monsieur, vous pouvez voir... je demeure à...
Le patron ne le laissa pas achever.
--La maison ne vend pas à crédit, Monsieur... Inutile!... A treize sous! Boutique à treize sous!... Bon marché sans exemple.
Quand Baptiste revint a la mansarde, il était exaspéré et criait plus fort que jamais: «Ah! quel malheur d'être pauvre!»
Les cloches de la messe de minuit sonnaient à toute volée et joyeusement.
Annette entendit frapper à la porte; elle courut ouvrir: la comtesse entra.
--Quoi, vous à cette heure?
--Oui, j'ai pensé à vos chéris... Je n'ai qu'un instant; ma voiture est en bas qui m'attend pour me conduire à Sainte-Clotilde où je vais entendre la messe de minuit. Oh! comme ils dorment d'un sommeil paisible, ces chers petits enfants du bon Dieu! Ils seront bien contents demain... tenez, voilà pour eux.
La comtesse tendit un paquet, et, enveloppée de son manteau ramené autour d'elle, descendit rapidement l'escalier.
Un coup de couteau à travers une ficelle, et le paquet éventré étala ses merveilles. Il y avait des poupées, des pantins, des dragées, des oranges, du chocolat, des bonbons, tout un assortiment de bonnes et belles choses à admirer, à conserver, à croquer.
Baptiste et Annette n'y voyaient plus: ils pleuraient, ils sanglotaient.
Ces chers petits! comme ils seront heureux au réveil!
Les chaussures ne furent pas assez longues, larges et hautes pour recevoir les dons du petit Jésus: le devant de la cheminée fut garni d'objets inconnus à la mansarde. Comment décrire la joie des enfants, leurs exclamations, leurs cris, lorsque le jour fut venu!
Annette et Baptiste dévoraient des yeux ces chers petits; ils partageaient leurs transports et pleuraient de joie avec eux.
Quand la comtesse revint, Baptiste lui dit, les larmes aux yeux:
--Madame, vous nous aimez puisque vous aimez nos enfants. Nous vous serons tous reconnaissants jusqu'à la mort.
Huit jours après, Baptiste, Annette et les enfants allaient à la messe de la paroisse.
La charité de la comtesse avait trouvé le chemin du coeur.
* * * * *
8.--LES TROIS ACTES D'UN DRAME CONTEMPORAIN.
Un dimanche matin, on aurait pu voir, il y a quelques années, deux personnes se rendant à l'église principale de leur localité, vers l'heure de la grand'messe. C'étaient M. X*** et son épouse, tous deux imbus des préjugés de notre siècle et pleins de cette arrogante fierté qui distingue les _parvenus_ sans religion. Ils n'allaient pas à la maison de Dieu pour y prier, mais bien pour s'y pavaner et y chercher un moyen de se distraire en même temps qu'une satisfaction à leur vanité. Lorsqu'ils entrèrent, la messe était commencée; au lieu de se tenir dans le bas de l'église, ils prétendent traverser les rangs, examinent curieusement toute l'assistance, se communiquent leurs impressions, en un mot affectent le même sans-gêne que s'ils s'étaient trouvés dans un concert ou une salle de spectacle. À ce moment, un prêtre à cheveux blancs, d'un aspect vénérable, quitte le choeur pour faire, selon l'usage, la quête parmi les fidèles. C'était le curé de la paroisse, qui jouissait de l'estime universelle grâce à ses bienfaits et à ses vertus. Le digne ecclésiastique avait la douceur d'un père, mais il avait aussi la juste sévérité du ministre d'un Dieu trois fois saint. Indigné de l'attitude inconvenante de M. X*** et de son épouse, que leur toilette toute mondaine rendait plus révoltante encore, peiné surtout du scandale qui en résultait pour ses ouailles, le pasteur ne put s'empêcher de s'arrêter un instant lorsqu'il arriva près d'eux, et il leur dit à voix basse, mais d'un air grave: «Oubliez-vous donc que vous êtes ici dans la maison de Dieu?...» Puis, il passa, mais sa parole ne passa point, elle demeura brûlante sur le coeur de Mme X***, et en fit jaillir jusque sur son front la rougeur de la honte et de la colère...
Peu de jours s'étaient écoulés, lorsqu'un jeune homme se présente au domicile du bon curé et demande à lui parler. Vainement lui objecte-t-on une occupation urgente, qui rend l'entrevue pour le moment impossible; il insiste vivement et justifie ses instances par les sollicitations d'un malade qui, se tordant, dit-il, dans les étreintes de l'agonie, l'appelle, veut le voir, lui parler, ne voir et ne parler qu'à lui seul!... Le prêtre est averti, il abandonne tout pour porter au moribond les consolations de son ministère, il hâte le pas, il court vers le domicile indiqué, il arrive. Introduit dans l'appartement où il était attendu, il cherche inutilement le lit du malade, il n'y trouve qu'un homme à l'abord froid et glacial et une dame se prélassant sur un riche canapé.--On a deviné M et Mme X***.
C'était un lâche guet-apens.
Le seuil à peine franchi, la porte se ferme à double tour derrière le vieillard.
--Puis-je savoir ce que cela signifie? dit-il avec étonnement.
--Je vais vous l'apprendre, répond X***. Asseyez-vous.
Le vénérable pasteur s'assit machinalement, sans rien comprendre à un pareil début. Mme X*** laissa percer sur ses lèvres un imperceptible sourire, et son mari joua une dignité qui était une contradiction flagrante avec le rôle qu'il s'imposait.
--Monsieur l'abbé, dit-il, nous reconnaissez-vous?
--Non, dit le prêtre; cependant vos traits ne me sont point inconnus, mais je ne saurais préciser...
--C'est étrange, fit X*** avec une légère ironie; eh bien! monsieur, j'aiderai vos souvenirs. Ministre d'une religion toute de charité, comment qualifieriez-vous l'insulte qu'un homme inflige à un autre?
--C'est une faiblesse, dit le prêtre.
--Et si cette prétendue faiblesse atteint encore son épouse?
--C'est alors une lâcheté, dit le vieillard, de plus en plus surpris.
--Mais si cette lâcheté s'accomplit devant une foule nombreuse, et dans un lieu réputé sacré par vous et par les vôtres, dans l'église même: que devient alors cette lâcheté?
--Cette lâcheté devient alors un sacrilège, dit encore le vénérable ecclésiastique, dont l'étonnement n'avait plus de limite.
--Nous sommes parfaitement d'accord, dit X*** en échangeant avec sa femme un rapide coup d'oeil.
Les dernières paroles du prêtre avaient entièrement épanoui le visage de Mme X*** et elle souriait béatement sur son siège.
--Mais je ne sais vraiment pas, monsieur, dit le curé, où peuvent aboutir toutes ces questions; daignez vous expliquer plus nettement, je vous prie.
--Encore un point à éclaircir, monsieur l'abbé, et j'arrive au dénoûment.
--Quel châtiment doit donc être infligé à l'homme lâche et sacrilège qui a pu s'oublier ainsi?
--Le châtiment est, dans ce cas, monsieur, l'expression de la vengeance, et la vengeance n'appartient qu'à Dieu!
--Ah! je le regrette; mais ici, monsieur, nous différons absolument de manière de voir, et il m'est avis que l'insulte doit nécessiter ou de promptes excuses ou une juste expiation. Permettez-moi, même, de n'admettre à cet égard que mon opinion seule.
Et maintenant, ajouta-t-il, en quittant tout à coup le ton d'une discussion calme pour les formes brusques et peu courtoises de la colère et de la passion; et maintenant, ma femme et moi, nous sommes les offensés, et l'insulteur, c'est vous!...
--Moi! dit le prêtre avec surprise sans doute, mais toujours avec ce calme et cette dignité qui jaillissent d'une conscience pure; moi!... Puis, un souvenir illuminant tout a coup sa mémoire: «Oh! monsieur, poursuit-il d'un ton doucement ironique, vous intervertissez étrangement les rôles: je sais à présent de quoi il s'agit. Dieu m'a confié la garde de sa maison, j'ai dû la faire respecter, et en vous rappelant, ainsi qu'à madame, la sainteté du sanctuaire, je n'ai fait qu'accomplir un devoir.»
X*** demeure un instant interdit, en face d'une réponse aussi ferme: mais peut-il être vaincu, lui, par un prêtre, par un vieillard?...
--Monsieur! s'écrie-t-il avec violence, vos paroles étaient une insulte, et l'insulte veut l'expiation; et saisissant un pistolet caché sous son vêtement: «À genoux, dit-il au vieillard, à genoux! et faites des excuses![4]»
[Note 4: Quelque incroyable et même improbable que paraisse cette Violence préméditée, qu'on pourrait regarder comme une scène de roman, L'auteur garantit l'authenticité du fait.]
X*** avait armé le pistolet et le tendait menaçant vers la poitrine du vieux prêtre.
Mais il ne savait pas tout ce qu'il y a de noblesse, d'énergie, d'invincible volonté dans un coeur sans tache, dans une âme chrétienne, nourrie chaque jour du pain des forts. Il ne savait pas qu'abreuvé du sang de son Dieu, le vieillard y retrouve les forces de la jeunesse, le prêtre l'héroïsme qui fait les martyrs. Il ne le savait pas, il ne le soupçonnait même pas; s'il en eût été autrement, aurait-il pu consentir à affronter bénévolement cette alternative, ou d'être le meurtrier d'un vieillard, ou de subir la honte d'une mystification qu'il prétendait infliger lui-même?
Le saint prêtre, calme et impassible, regarde fixement l'homme qui le menace, et n'opposant à sa fureur qu'une sublime résignation: «Monsieur, dit-il, le vieillard qui n'a plus que quelques jours à passer sur la terre ne doit pas redouter la mort; et le prêtre doit mourir plutôt que de transiger avec sa conscience, il ne saurait rétracter un devoir accompli, et il ne fléchit le genou que devant son Dieu!»
Et portant la main à son coeur: «Frappez, monsieur, dit-il, frappez! Dieu nous voit, qu'il nous juge; à lui seul appartient la vengeance!»
Ainsi que nous venons de le dire, se trouvant dans la nécessité ou d'être meurtrier ou de subir la honte d'une défaite, X*** fut tout heureux de voir sa femme s'interposer et solliciter en faveur du vieillard un _généreux_ pardon. Cette médiation tout à coup inspirée à Mme X*** diminua un peu ce qu'avait d'humiliant la position que son mari s'était faite. Ne paraissant alors obéir qu'aux instances de son épouse, il baissa l'arme et ne frappa point.
--Puisque vous ne voulez pas me tuer, dit le curé, souriant à demi, soyez assez bon, monsieur, pour vouloir bien me rendre la liberté que vous m'avez ravie.
X*** ouvrit la porte de son appartement, non sans quelque embarras, et le prêtre, ne laissant paraître aucune émotion, avec l'aisance d'un calme parfait, se retira en s'inclinant.
Un an après, jour pour jour, le triste héros de cette aventure revenait, à cheval, d'un village voisin. C'était à la nuit tombante, et le voyageur humait avec délices la fraîcheur du soir.
Après une absence de huit jours, il venait de régler quelques affaires et se hâtait de rentrer au sein de sa famille. Le voyage jusque-là avait été des plus heureux; tout à coup, arrivé à un endroit où la route décrit brusquement une courbe, le contact inattendu d'une branche qui s'inclinait isolément sur le chemin effraye le cheval. Un écart aussi prompt qu'imprévu renverse le cavalier. Par une circonstance funeste, le pied de X**** demeure engagé dans l'étrier et le tient suspendu aux flancs de sa monture, balayant de son front ensanglanté le sable et les cailloux de la route.
Non loin de là se trouvaient quelques, habitations, ça et là éparses. Aux cris de l'infortuné, on accourt; mais, surexcité par le bruit qu'il entend et par la piqûre incessante de l'éperon avec lequel il laboure lui-même ses propres flancs, le cheval redouble de vitesse et traîne à travers les champs le corps mutilé de son maître. On peut enfin l'arrêter, mais X*** n'a déjà plus le sentiment de sa propre existence. Ses vêtements en lambeaux sont souillés de poussière et de sang; son visage, horriblement défiguré, laisse apercevoir au front une blessure large et profonde. Transporté sous le toit d'un pauvre paysan, il y reçoit les soins les plus empressés, mais la nuit qu'il y passa fut une nuit d'angoisses et d'atroces douleurs.
X*** n'était qu'à 3 kilomètres de chez lui, et le lendemain, sur l'assurance donnée par le médecin que le malade pouvait, sans trop de danger, à l'aide de certaines précautions, franchir cette distance, quelques amis le portèrent sur une litière, et après bien des difficultés, parvinrent à le déposer mourant à son domicile.