Les joies du pardon Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chrétiens
Part 2
Deux frères entrèrent en même temps dans un collège de France; ils se ressemblaient si parfaitement quant à la taille et aux traits du visage, qu'il fallait les avoir vus souvent pour les distinguer l'un de l'autre: mais ils étaient bien différents de caractère: l'aîné n'avait presque aucun sentiment de religion; le cadet était d'une piété angélique. On ne saurait imaginer tous les moyens que sa charité lui suggéra pour gagner son frère. C'était peu pour lui de lui accorder ce qu'il demandait; il allait au-devant de tout ce qui pouvait lui être agréable; il se privait, en sa faveur, de tout l'argent qu'on lui accordait pour ses menus plaisirs. On leur donna à tous deux un costume neuf de très grand prix; l'aîné, en peu de temps, mit le sien en mauvais état; celui du cadet était encore très propre. Ne sachant plus quel présent faire à son frère, il imagina de lui donner son habit.
«Vous êtes mon aîné, lui dit-il, il convient que vous soyez mieux habillé que moi: votre habit est gâté; si le mien vous fait plaisir, je vous le donnerai, on n'en saura rien chez nous.»
L'offre est aussitôt acceptée et l'échange fait.
Quelques jours après, le pieux enfant appelle son frère et lui dit qu'il avait quelque chose à lui communiquer.
«Auriez-vous encore un habit à me donner? lui dit celui-ci.
--Oui, lui répond l'enfant, et un bien plus précieux que celui que je vous ai donné dernièrement; allez demain à confesse; réconciliez-vous avec Dieu, c'est lui-même qui vous en revêtira.
--À confesse, répondit l'autre, vraiment j'y vais assez souvent; si, cependant, il ne faut que cela pour vous contenter, j'irai bien encore demain, mais je ne vous garantis pas que j'en deviendrai meilleur.
--Promettez-moi au moins, répliqua le cadet, que vous ferez pendant deux jours quelques efforts pour le devenir.»
L'aîné le lui promit.
Le lendemain, ils allèrent tous deux à confesse; ils avaient le même confesseur. Le cadet se confessa le premier, et se retira devant le Saint-Sacrement, pour demander à Dieu qu'il lui plût de toucher son frère. L'aîné raconta depuis, qu'en entrant au confessionnal, tout ce que son frère avait fait pour lui se présentant à son esprit, il eut honte de lui-même, et ne fut plus maître de retenir ses larmes. Il dit à son confesseur qu'il voulait bien sincèrement se convertir et consoler son frère des chagrins qu'il lui avait causés jusqu'alors. Pendant toute sa confession, il versa un torrent de larmes. Le cadet qui de l'endroit où il était, l'avait entendu éclater en soupirs, était remonté dans son quartier, comblé de joie et bénissant le Seigneur. Un moment après, on vint le demander à la porte; c'était son frère qui se jeta à ses genoux, et les arrosa de ses larmes, lui demandant pardon de tous les sujets de mécontentement qu'il lui avait donnés et lui promettant de suivre, à l'avenir, aussi bien ses avis que ses exemples. L'enfant, ravi des dispositions de son frère, se jeta a son cou, et lui dit tout ce que sa charité put lui suggérer de plus tendre et de plus affectueux pour l'encourager. Le jeune homme demeura si ferme dans ses bonnes résolutions, qu'en peu de temps, il devint, comme son frère, un modèle de vertu, et ne se démentit jamais.
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4.--UN JEU OÙ L'ON GAGNE LE CIEL
Dans une petite ville de France vivait un officier retraité, qui était un excellent chrétien. Personne devant lui ne se serait permis une parole inconvenante; chacun venait lui demander conseil: l'un le consultait pour l'achat d'une terre; l'autre, pour l'arrangement d'un procès; tout le monde, en un mot, l'honorait, le respectait et l'aimait.
Lui-même a raconté son histoire, et elle mérite d'occuper une des premières places dans ce recueil, car elle montre d'une manière bien touchante que Dieu se sert des moyens les plus inattendus pour ramener à lui les pécheurs et que sa miséricorde est inépuisable à l'égard des âmes de bonne volonté.
«Je ne date pas d'hier, disait plaisamment notre officier, vous vous en apercevez facilement à ma moustache et aux quelques cheveux qui me restent; mais si je suis vieux et cassé, j'ai été jeune et alerte. J'avais dix-huit ans environ, en 1792, lorsque la grande guerre vint à éclater; j'étais ardent, j'avais adopté avec enthousiasme toutes les idées du temps. Je criais avec les autres, et de bon coeur: «Vive la fraternité ou la mort!» Hélas! ce devait être la mort ou la ruine pour bien du monde. Aussi, dès que j'appris que la France venait de commencer la lutte contre les étrangers, mon parti fut bientôt pris, je m'engageai.
«Il faut vous dire, avant d'aller plus loin, que, malgré les efforts de ma pauvre chère mère et de notre curé, je ne croyais guère à Dieu, et encore moins au diable; je m'amusais tant que je pouvais; je passais, parmi mes camarades de plaisir, pour un _bon garçon_. À vous parler franc, j'étais un très mauvais sujet; mais parmi tous mes défauts, j'en avais un qui me distinguait de tous mes compagnons, je ne pouvais pas prononcer une phrase, souvent même une parole, sans y ajouter un juron. Et ce n'étaient pas des jurons pour rire, c'étaient d'affreux blasphèmes qui devaient dans le ciel faire voiler les anges et pleurer les saints.
«Après ce préambule, nécessaire pour bien faire comprendre la suite de mon histoire, je la reprends, et je tâcherai de l'abréger le plus possible pour ne pas trop vous ennuyer. Me voila donc engagé à dix-huit ans, menant joyeuse vie et jurant tout le long du jour. Je vous fais grâce de ma vie militaire, elle a ressemblé à celle de beaucoup de mes camarades, qui n'ont pas laissé leurs os sur le champ de bataille; je fus envoyé à l'armée des Pyrénées, puis à l'armée de Sambre-et-Meuse, puis en Italie, puis en Égypte, puis partout enfin où il y avait des coups à donner et à recevoir. Les années, l'expérience, deux blessures, l'une reçue aux Pyrénées, l'autre, à Austerlitz, l'affreuse retraite de Russie, tout cela avait calmé ma fougue, m'avait rendu plus régulier dans ma conduite, mais n'avait pu me corriger de mon défaut de toujours jurer. Mon avancement même se trouva arrêté par ce vice; comme je savais lire et qu'on n'avait pas le choix alors parmi les lettrés, je fus rapidement officier; mais une fois là, mon malheureux défaut me joua bien des tours; et souvent des généraux, après une affaire où je m'étais bien conduit, n'osaient pas m'avancer, parce qu'ils trouvaient que j'avais trop mauvais ton pour arriver aux hauts grades militaires. Je les traitais bien de sacristains, de calotins, mais, à part moi, je leur donnais raison, et pourtant je ne me corrigeais pas. Enfin, 1815 arriva: je fus licencié avec l'armée de la Loire et je revins dans ma ville natale capitaine et décoré. Après les premières joies de retrouver mes vieux amis, mes vieux camarades d'enfance, après les premières douceurs du repos et de la liberté, à la suite de tant de privations et d'années de discipline, je commençais à trouver le temps long, je fus au café et je mangeai ma demi-solde, comme un égoïste, entre une pipe et un jeu de cartes. Ma position, mes campagnes, mes récits me faisaient le centre d'un petit groupe de désoeuvrés comme moi, et, par suite de mon habitude invétérée, on y entendait plus souvent jurer que bénir le nom de Dieu.
«Malgré cela, l'ennui me gagnait, lorsqu'un matin, je vois entrer dans ma chambre le curé de la paroisse. J'étais si loin de m'attendre à pareille visite, que ma pipe s'échappa de mes dents et vint se briser sur le plancher, ce qui me fit pousser le plus gros juron de mon riche répertoire. Le curé ne se troubla pas pour si peu, et, prenant une chaise, que je ne lui offrais pas, il s'assit tranquillement: «Bonjour, M. le capitaine, me dit-il; puisque vous n'êtes pas venu me voir à votre arrivée dans ma paroisse, il faut bien que je vienne vous chercher.--Je n'aime pas les curés, lui répondis-je, je ne les ai jamais aimés et je suis trop vieux pour changer maintenant.--Eh bien! capitaine, nous ne sommes pas du même avis, et, avec un brave comme vous, je n'irai pas par quatre chemins, c'est précisément pour vous faire changer que je suis venu vous voir.» À peine le digne prêtre avait-il fini sa phrase, que je me levai comme un furieux, et, en jurant comme un possédé, je le mis littéralement à la porte.
«Le lendemain, je me croyais à tout jamais débarrassé de pareille visite, lorsque je vis encore entrer le curé. Ah! par exemple, c'est trop fort, m'écriai-je, et je me levai pour le repousser de chez moi. Lui, sans se troubler, me dit avec beaucoup de douceur: «Bonjour, capitaine, vous n'étiez pas bien disposé hier, et je suis revenu aujourd'hui pour savoir si vous étiez plus en train de causer.» Malgré mon apparence terrible, je n'étais pas tout à fait mauvais au fond du coeur; aussi, ce sang-froid me désarma, et adoucissant ma voix, je lui répondis: «Eh bien! monsieur le curé, puisque vous avez tant de plaisir à causer avec moi, j'y consens, mais à une condition, c'est que vous ne me parlerez pas de vos momeries, de vos églises et de vos bedeaux.--Soit, reprit le curé; mais, de votre côté, vous vous engagez à me consacrer chaque jour une heure: votre temps n'est pas compté, et vous ne pouvez me refuser ce plaisir.--Accordé; et pour répondre à votre politesse par une autre, je vous avouerai que je m'ennuie tant, que ce sera une distraction pour moi de causer avec un homme qui sait parler.» Ma politesse n'était pas très polie, mais le curé eut l'air de la trouver accomplie.
«La connaissance ainsi faite devint bien vite intime; l'heure que j'avais promise au curé me semblait de plus en plus courte, et il m'arrivait souvent de la doubler et de la tripler. Mon vénérable ami jouait au trictrac, et j'aimais moi-même extrêmement ce jeu; aussi, bientôt chaque soir, au lieu d'aller au café, je prenais le chemin du presbytère, et nous jouions avec un tel acharnement, que la soirée se passait toujours trop rapidement.
«Le curé était fidèle à sa promesse; il ne me parlait jamais de religion: malheureusement, de mon côté, j'étais fidèle à mes mauvaises habitudes, et je prononçais bien peu de phrases sans les assaisonner de quelques grossiers jurons. Un soir où le curé me battait à plates coutures, je m'en donnais à coeur joie, et jamais pareils blasphèmes n'avaient retenti sous l'humble toit de notre pasteur. Il posa son cornet sur la table, et, me regardant bien en face: «Je vous ai fait une promesse, me dit-il, à laquelle je suis fidèle; voulez-vous m'en faire une à votre tour?--Laquelle?--C'est de ne plus jurer.--Mais c'est impossible, voilà plus de cinquante ans que j'ai cette habitude; elle m'a empêché de faire mon chemin, et vous voulez que j'y renonce: rayez cela de vos papiers; non pas que je le fasse maintenant par méchanceté, mais c'est devenu une habitude chronique.--Je ne prétends pas que ce ne vous sera pas difficile, mais croyez-vous qu'il me soit facile de vous voir tous les jours, sans vous parler de religion, à vous, qui en auriez tant besoin pourtant; la partie n'est pas égale: il me faut une compensation: quand vous jurerez, je vous parlerai de Dieu.--Au fait, vous pouvez avoir raison; je n'en disconviens pas.--Puisque vous êtes de si bonne composition, je veux vous montrer que malgré ma robe, je ne suis pas si noir que j'en ai l'air: et vous permets, toutes les fois que votre mauvaise habitude de jurer vous pressera, de remplacer vos gras jurons par _sapristi_.--Je consens au marché, répondis-je.--Et vous, capitaine, ajouta-t-il, n'oubliez pas que, si vous manquez à votre promesse, je manquerai à la mienne.»
«Je vis bien vite que j'avais fait un marché de dupe, ou plutôt que le bon curé savait bien ce qu'il faisait en me le proposant. Chaque jour j'oubliais l'innocent _sapristi_, et je reprenais mon triste répertoire. Aussitôt, le curé me faisait un sermon en trois points, et j'étais bien forcé de l'écouter, puisque c'était dans nos conventions. Vous devinez facilement le reste: à mesure que mon vénérable ami me dévoilait les beautés de la religion, j'y prenais goût; ce n'était plus une punition, c'était devenu un besoin. Bientôt, je fus tout à fait converti; mon excellent curé me fit approcher des sacrements; maintenant je trouve mon bonheur à l'accomplissement de mes devoirs, et il ne me reste de mon ancien état que l'habitude d'assaisonner toutes mes phrases du fameux _sapristi_, ce qui me fait appeler par tout le monde ici le capitaine _Sapristi_. Si je raconte volontiers mon histoire, c'est dans l'espérance qu'elle pourra détourner du mal, et de la mauvaise habitude de jurer, quelques personnes aussi coupables que je l'étais alors.[1]»
[Note 1: Cité dans les _Petites lectures_, bulletin populaire des Conférences de Saint-Vincent-de-Paul.--Nous n'avons pu vérifier nous-même, on le comprend, l'authenticité des traits que nous avons puisés dans d'autres Recueils; mais pourquoi la mettre en doute: Il est certain qu'il s'opère fréquemment des conversions tout aussi extraordinaires que celle-là; le prêtre n'y prend même plus garde dans les pays de foi, tant il est souvent témoin de ces merveilles, et elles restent un secret entre l'homme et Dieu.]
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5.--LA VENGEANCE D'UN ÉTUDIANT CHRÉTIEN.
Sous Louis-Philippe, écrit Armand de Pontmartin, l'esprit d'irréligion régnait dans les collèges de Paris. Il y avait pourtant des exceptions... la plus originale et la plus touchante m'était apparue sous les traits de Paul Savenay, natif de Guérande. Doué, ou plutôt armé d'une piété angélique et robuste tout ensemble, il bravait le respect humain, défiait la raillerie, et il aurait mis au besoin tout l'entêtement de sa race pour affronter la persécution et le martyre. Cette piété se révélait jusque sur son visage, qui prenait une expression céleste au moment de la prière. Ainsi, lorsque, sur un signe de notre professeur indolent, je récitais, au début et à la fin de la classe, le _Veni Sancte Spiritus_ et le _Sub tuum praesidium_, c'était pour presque tous les élèves, le signal d'un concert charivarique d'éternuements, de quintes de toux, de pupitres disloqués, et de dictionnaires tombant à grand bruit. Paul Savenay s'isolait de ce tapage, et l'on pouvait suivre sur sa figure le sourire de la sainte Vierge dont il implorait la protection, et le contact de l'Esprit-Saint qui l'effleurait de ses ailes.
Cette piété fervente l'avait fait prendre en grippe par le plus mauvais sujet de la classe, fanfaron d'impiété et de libertinage, liseur et colporteur des livres de Parny et de Voltaire, et pourtant Breton comme Paul; mais entendons-nous, ce Breton-là, nommé Jacques Faël, était un Breton de contrebande. On disait que son père, Nantais d'origine, avait pris part à quelques-unes des plus sanglantes scènes de la Révolution, s'était enrichi en achetant des terres de Vendéens, puis ruiné dans des spéculations équivoques. Tout irritait Jacques contre Paul Savenay; un héritage de haine, le retour des Bourbons, l'animosité instinctive du vice contre la vertu, du mal contre le bien, de l'athéisme contre la foi, du diable contre le bon Dieu; mais ce qui l'exaspérait le plus, c'était la douceur de Paul, sa patience inaltérable que, naturellement, Jacques taxait de lâcheté et d'hypocrisie.--Tu es donc un lâche? lui disait-il en lui montrant le poing.--Je ne le crois pas, répondait Paul avec un accent de résignation qui aurait désarmé un tigre. Son persécuteur ne lui laissait pas un moment de trêve, et le harcelait de la façon qui devait le plus cruellement blesser cette âme tendre, chaste, exquise et pieuse. Non content de le traiter de cagot, de Basile, de tartufe et de cafard. Jacques joignait le blasphème à l'insulte, le sacrilège à l'outrage. Il glissait de mauvais livres dans le pupitre de Paul et lui jouait les plus vilains tours. Nous sûmes plus tard que ses brutalités s'étaient parfois envenimées jusqu'aux voies de fait: bourrades, brimades, coups de poing, coups de règle: un jour même, un coup de canif qui fit couler le sang. La plupart des élèves feignaient de ne pas s'apercevoir de ces abominables violences. Quelques-uns avaient l'infamie d'applaudir avec des ricanements stupides. Jacques n'avait pas, en somme, l'air bien féroce; mais était grand, bien découplé, taillé en athlète. On le redoutait et il avait sa petite cour de complaisants et de flatteurs. Lorsqu'indigné de sa méchanceté et attiré vers Paul Savenay par d'irrésistibles sympathies, je risquais, moi chétif, quelques reproches: «Tais-toi ou je t'assomme! me disait cet enragé; tais-toi, mauvaise graine d'émigré!» J'aurais certainement eu ma part de ses injures et de ses coups, si je n'avais trouvé un admirable défenseur en la personne de Gaston de Raincy.
Le martyre de Paul Savenay dura deux ans et pendant ces deux ans, pas une plainte. S'il versait en secret quelques larmes, il ne pleurait pas sur ses souffrances, mais sur les égarements de cette pauvre âme, révoltée contre Dieu. Un matin, me rencontrant à la porte de Saint-Sulpice, et me croyant meilleur que je n'étais, il me dit: «Armand, allons prier pour lui!» Je lui répondis: «Paul, tu es un saint... le saint de Guérande, et c'est sous ce nom que je veux désormais te connaître et t'admirer!»
Bientôt, je perdis de vue le persécuteur et sa victime. Jacques Faël, convaincu de colportage du _Compère Mathieu_ et des _Chansons_ de Béranger, fut _prié_ par le proviseur de ne pas revenir après les vacances. Paul Savenay, qui se destinait à la profession de médecin, quitta le collège un an avant moi.»
Armand de Pontmartin, à cet endroit, interrompt son récit pour expliquer comment il retrouva quelques années plus tard ce vertueux jeune homme chez Frédéric Ozanam. Ce dernier venait de fonder, avec quelques amis, les Conférences de saint Vincent de Paul et il exposait aux jeunes messieurs réunis chez lui les moyens qui lui semblaient les plus propres à assurer le succès de l'entreprise.
«Tout à coup, continue le narrateur, Ozanam regarde à sa montre et dit aux jeunes gens qui l'entouraient: «Mes amis, je suis un bavard. Agir vaut mieux que parler, dans une crise comme celle-ci. L'ennemi est toujours là; le choléra vient à peine d'entrer dans sa phase décroissante... Nous n'avons pas une minute à perdre!
Il distribua à ses ouvriers de la première heure la liste des malades qu'ils devaient visiter. Puis, s'adressant a Paul Savenay:--Et vous, Paul, lui dit-il, votre première visite est toujours, n'est-ce pas, pour l'hôtel Racine?
--Oui, mon ami, répondit Savenay; oui, encore aujourd'hui, ajouta-t-il avec une émotion singulière.
En ce moment, Ozanam le prit à part et lui dit tout bas quelques mots en me regardant. Il me sembla que Paul Savenay opposait une certaine résistance. Ozanam insistait en répétant à demi-voix: Pourquoi pas? Pourquoi pas?...
Paul parut enfin se décider, et se tournant vers moi: «Veux-tu, me dit-il, que nous sortions ensemble?»
Nous sortîmes: Ozanam habitait alors la rue de Sèvres, et nous nous dirigions du côté de la rue Jacob. En descendant la rue des Saints-Pères, nous croisâmes une modeste voiture de louage, qui gravissait assez lentement cette montée fort raide. Paul salua et me dit: «Sais-tu qui est dans cette voiture? Mgr de Quélen, archevêque de Paris. Comme hier, comme demain, il vient de l'hôtel-Dieu, et il va à l'hospice de la Charité; c'est ainsi qu'il se venge. Parmi ceux qu'il visite, qu'il secourt et qu'il console, on compterait par centaines les émeutiers de février 1831, les pillards de l'archevêché et de Saint-Germain-l'Auxerrois, ceux qui l'auraient égorgé, s'il était tombé entre leurs mains!»
Nous arrivâmes au bout de la rue Jacob; Paul s'arrêta devant l'hôtel Racine, moins poétique et moins élégant que son nom. Là, il parut hésiter encore, puis prenant son parti: «Entrons,» me dit-il. On sait ce que sont ces hôtels d'étudiants. Nous montâmes quatre étages. Parvenus au quatrième, nous vîmes une clef sur la porte, n° 78, Paul entra sans frapper, et me fit signe de le suivre. Un émouvant spectacle m'attendait.
Sur un lit fort propre, tendu de rideaux de toile verte, je reconnus à l'instant Jacques Faël, le persécuteur, le bourreau de Paul Savenay. Il était évidemment en convalescence; mais sa pâleur, ses yeux cernés, son visage amaigri, prouvaient qu'il venait de subir l'horrible crise. Sa soeur, vêtue de noir, était debout à son chevet, un rayon de soleil d'avril égayait la chambre.
En me voyant, Jacques poussa un cri de surprise; puis, brusquement, presque violemment, imposant silence d'un geste à Paul, qui voulait parler:
«Non, vois-tu? lui dit-il; non, Paul, tu ne veux pas que j'étouffe, n'est-ce pas? Quand je devrais retomber malade, il faut, entends-tu bien? il faut que notre camarade sache... ce qu'il a déjà deviné! Il a été le témoin de mes infamies, de tes souffrances; il faut qu'il apprenne ce qu'a été la revanche du chrétien contre le mécréant, du saint contre le misérable. Tais-toi! tais-toi!... Noémi, dis-lui de se taire et de me laisser la parole!... Il y a un mois, j'étais encore tel que tu m'as connu... Non, Armand, j'étais pire: impie, athée, méchant, libertin, mangeur de prêtres, corrompu jusqu'aux moelles. Le 29 mars, jeudi de la mi-carême, j'avais fait la noce avec quelques compagnons de débauches... je rentre à minuit... une heure après, je me tordais sur ce lit, en proie a des convulsions effroyables... La tête en feu, le corps glacé, tous les symptômes du choléra... et j'étais seul, seul au monde... Ma soeur Noémi, au fond de la Bretagne, chez une vieille tante..., mes parents morts..., point d'amis... le vice et l'impiété n'en donnent pas... Oui, seul dans ce misérable hôtel, sûr que, si j'avais la force d'appeler, l'hôtesse épouvantée me ferait jeter sur un matelas, et me crierait d'aller mourir dans la rue... Oh! quelle nuit! L'enfer anticipé, moi qui ne croyais pas à l'enfer!... Tais-toi, Paul, je t'en prie, laisse-moi parler!... À sept heures, au paroxysme de mes tortures et de mon désespoir, ma porte s'ouvre, et je vois entrer Paul Savenay... Paul, ma victime, mon martyr!... Ah! je crus d'abord à une apparition vengeresse... Mais non, il avait sur les lèvres un sourire céleste; dans le regard, l'expression angélique du pardon... Il vint à moi, me prit la main, me dit quelques bonnes paroles;... c'était un miracle, n'est-ce pas?...
--Non, c'était tout simple, interrompit Paul Savenay. Je suis interne à l'hospice de la Charité, à deux pas d'ici... Le docteur Récamier, mon maître, m'avait chargé de visiter tous les hôtels de la rue Jacob... L'hôtel Racine était sur ma liste et le hasard...
--Le hasard!!! C'est donc toi maintenant qui nies la Providence?... Pourquoi ne pas dire la vérité tout entière?... Tu étais délégué de la société de Saint-Vincent-de-Paul, ou plutôt du bon Dieu, pour me sauver, pour me guérir, pour me consoler, pour faire de moi un honnête homme et un chrétien!... Une heure après, poursuivit Jacques, en m'adressant de nouveau la parole, j'avais tous les remèdes nécessaires, et, le soir, sur ma demande, il m'amena un vicaire de Saint-Germain-des-Prés... Tu vois bien que c'était le bon Dieu! Pendant cinq jours, Paul ne m'a presque pas quitté...; pendant cinq nuits, il m'a veillé... Puis, lorsqu'il a reconnu que le danger était passé, il a écrit à ma soeur Noémi, qui n'a pas perdu une minute... et, à présent, je suis le mieux soigné des convalescents, moi qui m'étais cru le plus abandonné des agonisants et des damnés... Oh! comment reconnaître tant de bienfaits de la miséricorde divine? Comment expier mes fautes, mes impiétés, mes crimes?...
--Jacques, reprit doucement Paul Savenay, je t'ai déjà dit que, quand même tu n'aurais eu, avant de mourir, qu'un moment, si ce moment avait été bien employé, Dieu t'aurait pardonné!... Et tu as une vie tout entière!
--Mais toi, Paul, mon sauveur, toi qui m'as rendu tant de bien pour tant de mal, comment réparer, comment payer ma dette?... Comment mériter ton pardon, ton amitié?...»