Les joies du pardon Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chrétiens
Part 12
«Ma mère tomba malade. J'étais obligée de passer toutes les nuits, je n'avais pas de domestique; je jouais, je répétais dans la journée; je n'avais le temps d'apprendre mes rôles que la nuit, près du lit de ma pauvre mère. C'est ici que Dieu a été bon et indulgent pour moi. J'avais fort peu d'appointements, quoique première. Eh bien! mon Père, malgré cela, pendant quatre mois et demi, ma mère étant au lit, dépensant beaucoup d'argent que je n'avais pas, je n'ai pas fait de dettes, et je m'en suis tirée. Je devais tomber malade de fatigue et de chagrin, pas du tout: c'est que je priais Dieu, et Dieu aide ceux qui prient de tout leur coeur.
«La dernière nuit que je passai près de ma mère, je ne comprenais pas que ce fût l'agonie. Enfin sa dernière parole fut: «Maria, je t'aime!» et elle rendit le dernier soupir. Oh! mon Père, quelle nuit! Je n'avais pas quitté ma mère un seul instant de ma vie, et je me trouvais à vingt ans, seule, sans parents, sans soutien, sans fortune, sans Dieu, car je ne le possédais pas encore. Je jurai à ma mère, sur ce corps inanimé, sur cette main qui m'avait bénie, que toujours je serais digne d'elle. J'allais tous les jours au cimetière Montmartre, et, en rentrant, je me mettais à genoux au milieu de ma chambre; j'avais le portrait de ma mère là devant moi; j'avais un Christ qui avait été posé sur son corps; je baisais ce Christ, je baisais le portrait, et ma vie se passait entre ces deux images.
«Enfin j'allai vous entendre, mon Père; vous éclaircissiez des idées confuses dans ma tête. Je suis bien ignorante encore en matière de religion; j'aime avec amour Jésus et Marie. Pourquoi? comment? je n'en sais rien; je les aime et voilà tout.
«Là seulement je compris ma position. «Sainte Vierge, dis-je alors, le théâtre sans vous, ou vous sans le théâtre. Ah! mon choix est fait. Mais pour arriver à vous, ô Marie, comment faire?» Le dimanche de la Quasimodo, je vous vis de plus près; je m'étais mise au pied de la chaire. «Je vais écrire à M. de Ravignan, dis-je; il est impossible qu'il n'obtienne pas cette grâce de Mgr l'archevêque: il faut que je communie.» Je vous écrivis, mon Père, vous savez le reste; mais ce que vous ne savez pas, c'est que mon esprit n'est plus le même, mon coeur non plus: les pieuses femmes que vous m'avez fait connaître ont changé tout mon être.
«Oh! merci, mon Dieu! merci, mon Révérend Père! Votre zèle a tout fait. J'ai communié, c'est vous dire que je suis la plus heureuse des femmes, et j'étais entourée de Mmes de Gontaut, Levavasseur et d'Auberville. Ah! autrefois je croyais aimer Dieu, mais non; c'est lui qui m'aimait. J'aimais Marie, mais ce n'était pas de ce saint amour qu'elle a pour nous. Je ne sais pas ce que Dieu me réserve; mais s'il veut me rendre heureuse, il peut m'envoyer tous les malheurs qu'il voudra: je tâcherai de les porter avec mon coeur qui est tout à lui. Si Dieu me conserve cette foi qu'il m'a envoyée, je peux tout faire pour lui. Aujourd'hui seulement je comprends les martyrs.
«Je vous demande pardon, mon Père, de la longueur de mon récit; mais je ne suis pas très versée dans l'art d'écrire. C'est pour vous obéir que je vous donne ces détails. En parlant de ma mère, je ne m'arrêterais point.
«Mon premier acte, en sortant du théâtre, a été une première communion. Dieu veuille qu'en sortant de cette vie je sois agenouillée à la sainte table! À Dieu, à Jésus, à Marie, à ces dames, à vous, mon Père, ma vie entière. _Maria_.»
La jeune actrice eut le courage de rompre complètement avec le théâtre. Après six années d'épreuves et de privations, devenue mère de famille, elle écrivait au P. de Ravignan pour le remercier, et elle ajoutait: «Oh! mon Père, que de misères! que de maladies! Mais Dieu était au fond de mon coeur. Que de joies ignorées! et c'est à vous que je les dois.
«Ah! comme je plains ceux qui ne pensent jamais à Dieu! Dans l'amour qu'il nous donne nous trouvons tout pour nos besoins d'ici-bas. Cette vie de l'âme a des charmes qu'on ignore si complètement dans le monde!
«Priez, mon Révérend Père, pour que mon âme reste toujours attachée à ce Dieu de miséricorde qui a daigné me prendre si bas! Ah! que ma vie passée m'a éclairée sur l'amour de Dieu pour ses créatures! Aussi, je ne veux que ce mot dans mon coeur: Amour pour Jésus dans la joie et la tristesse, amour pour Jésus!» Cette âme séraphique se consuma rapidement dans un douloureux martyre: l'ancienne actrice mourut en prédestinée.
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40.--LA ROSE BÉNITE.
Un dimanche vers les trois heures, rapporte un homme du monde, je passais rue de Vaugirard, à Paris. Une pluie torrentielle inondait les rues et faisait chercher un abri aux malheureux piétons. Je regardais machinalement à droite et à gauche, lorsque la petite église des Carmes m'apparut comme lieu de refuge. Arrivé dans la cour, je vois son intérieur tout resplendissant de fleurs et de lumières; une foule immense la remplissait, et c'est à peine si je pus parvenir à me placer sous son portique.
Quelle fête célébrait-on? voilà ce que je demandai à une bonne femme qui, à genoux près de moi, égrenait son chapelet. Elle releva la tête d'un air étonné: «Comment! monsieur, vous ne savez pas? c'est la fête du Saint-Rosaire, et, pour en conserver le souvenir, les révérends pères vont distribuer à tous ceux qui sont dans l'église une rose bénite.» J'ai une passion pour les fleurs et une prédilection toute particulière pour les roses; je voulais profiter de celles que la Providence semait (avec intention peut-être) sur ma route: elles sont si rares, hélas! Je suis le courant qu'un mouvement de chaises opère, et je me trouve transporté je ne sais comment près de la balustrade de l'autel. Le R. P. qui venait de donner la bénédiction, en montait les degrés. Il fit signe qu'il allait parler; je me sentis attiré vers lui par un sentiment que je ne pus définir: son pâle et noble visage inspirait le respect, une joie toute céleste l'animait, et l'immense quantité de bougies qui brûlaient autour du tabernacle lui faisaient comme une auréole lumineuse. Son regard doux et pénétrant se portait avec bonheur sur les nombreux fidèles qui l'entouraient et l'écoutaient. Il fit une allocution simple et touchante, sans phrases préparées ni oratoires; on sentait que c'était le coeur qui débordait avec tous ses trésors, la source qui coulait limpide et transparente pour chacun.
«Je vais vous distribuer de petites roses bien modestes, dit-il, parce que nous sommes pauvres. Vous les trouverez parfumées comme l'était Marie, la reine du ciel, et leur parfum vous pénétrant, vous désirerez lui ressembler. Vous les trouverez bénites, afin qu'elles apportent dans vos maisons la bénédiction de Marie. Mères, ornez-en le berceau de votre petit enfant pour le protéger. Femmes, montrez-la à votre mari; dites-lui qu'elle sera son prédicateur, son égide, lorsqu'il devra vous quitter. Jeunes filles, suspendez-la au Christ placé à votre chevet, afin que votre premier regard, la première élévation de votre coeur soient pour Jésus et Marie confondus dans un même amour.» Ce serait trop long de raconter les belles et bonnes choses que dit encore le révérend Père. La distribution commença; lorsque je m'approchai pour recevoir ma rose, un léger sourire se dessina sur les lèvres du religieux: il semblait lire au fond de ma pensée ce mot _hasard_ qui m'avait amené là. Je m'inclinai et sortis de l'église beaucoup plus grave que je n'y étais entré.
Une fois dehors, je me trouvai très embarrassé: je dînais en ville et j'avais disposé de ma soirée; mais la pensée de porter dans une maison profane ma petite rose bénite me fit rougir intérieurement. Je rentrai chez moi, je la suspendis au portrait de ma mère. Pauvre mère! il me sembla qu'elle me regardait plus tendrement. Peut-être étaient-ce ses prières qui, du haut du ciel, avaient guidé mes pas. Toujours est-il que j'étais resté chez moi par une force d'attraction plus puissante que ma volonté. Je passai mon temps à méditer sur les petites choses qui amènent souvent de grands effets. Je ne puis pas dire tout ce que je confiai de pensées tumultueuses à ma rose mystique: c'était presque une confession, et la petite goutte de rosée bénie qui reposait au fond de son calice était le baume consolateur que j'appliquais sur les blessures orageuses de mon coeur. «Qui sait, murmurai-je en m'endormant, si je ne retournerai pas dans cette église, et si, te tenant a la main, je n'irai pas trouver ce bon religieux? Elle m'amène à vous repentant et converti!» lui dirai-je.
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41.--UN SOUVENIR DU BAGNE.
Un religieux plein de zèle, qui venait de remplir son saint ministère auprès des forçats de Rochefort, le P. Lavigne, ne pouvait se lasser d'admirer les merveilles de la grâce sur ces pauvres âmes si chères au Bon Pasteur. Prêchant dans la chapelle d'une Maison religieuse, à Paris, il racontait un fait admirable qui atteste l'étonnante bonté de Dieu en faveur d'un pécheur pénétré d'un sincère repentir.
«Il y a un homme, dit-il, dont le souvenir s'est empreint dans mon âme d'une manière ineffaçable, un homme que je place au-dessus de tous les religieux et de toutes les religieuses: c'est un saint que je vénère, et cet homme, ce saint, c'est un forçat.
«Un soir, il vint me trouver au confessionnal, et, après sa confession, je lui adressai quelques questions, comme j'avais assez souvent coutume de le faire avec ces infortunés. Cependant, cette fois, un motif plus particulier m'engageait à interroger celui-ci. J'avais été frappé du calme répandu sur ses traits. Je n'y fis pas d'abord grande attention, car j'avais eu l'occasion de remarquer la même chose chez plusieurs de ces malheureux. Néanmoins, la précision avec laquelle il s'exprimait, l'exactitude rigoureuse et le laconisme de ses réponses piquaient de plus en plus ma curiosité.
«Il me répondait sans affectation, ne disant pas un mot inutile, et n'allant jamais au delà de ce que je lui demandais. Aussi ce ne fut qu'en le poussant et en le pressant par mes questions, que je parvins à savoir, en quelques mots bien simples, sa touchante histoire.
--Quel âge avez-vous? lui dis-je d'abord.
--Quarante-cinq ans, mon père.
--Combien y a-t-il que vous êtes ici?
--Il y a dix ans.
--Devez-vous y rester encore longtemps?
--À perpétuité, mon père.
--Quelle est donc la cause de votre condamnation?
--Le crime d'incendie.
--Sans doute, mon pauvre ami, vous avez beaucoup regretté d'avoir commis cette faute.
--J'ai beaucoup offensé Dieu, mon père, mais je n'ai point commis ce crime. Toutefois, je suis justement condamné; mais c'est Dieu qui m'a condamné.
Cette réponse piquant plus vivement encore ma curiosité, je repris:
--Mais que voulez-vous donc dire, mon ami? expliquez-vous.
Alors il me répondit:
--J'ai beaucoup offensé le bon Dieu, mon père; j'ai été bien coupable, mais jamais envers la société. Après une foule d'égarements, le bon Dieu toucha mon coeur.
«Je résolus de me convertir, de réparer le passé; mais depuis ma conversion, il me restait une inquiétude, un poids énorme sur le coeur. J'avais tant offensé le bon Dieu? pouvais-je croire qu'il eût tout oublié? Et puis, je ne trouvais rien qui fût de nature à réparer ces iniquités malheureuses de ma jeunesse, et je sentais un besoin immense de réparation! Sur ces entrefaites, un incendie éclata près de ma demeure. Tous les soupçons tombèrent sur moi; on m'arrêta, et on me mit en jugement. Pendant la procédure, je fus beaucoup plus calme que je ne l'avais jamais été; je prévoyais bien que je serais condamné, mais j'étais prêt à tout. Enfin arriva le jour où on devait prononcer ma sentence. Le jury quitta la salle pour aller délibérer sur mon sort, et dans ce moment, il me sembla entendre une voix intérieure qui me disait: Si je te condamne, je me charge aussi de faire ton bonheur et de te rendre la paix. À cet instant, je ressentis effectivement une paix délicieuse. Les jurés revinrent bientôt, apportant leur verdict, qui me déclarait convaincu du crime d'incendie, avec circonstances atténuantes; j'étais condamné aux travaux forcés à perpétuité. Je fus obligé de me contenir pour ne pas verser des larmes, qu'on aurait sans doute attribuées à tout autre motif qu'à celui du sentiment de bonheur que j'éprouvais. On me conduisit à mon cachot, et là, tombant sur la paille qui me servait de lit, je me mis à répandre un torrent de larmes si douces que l'homme le plus voluptueux aurait été heureux d'acheter, au prix de toutes les jouissances, le seul bonheur de les verser. Une paix ineffable remplissait enfin toute mon âme. Elle ne me quitta pas pendant la route que je parcourus pour arriver au bagne, et ne m'a jamais abandonné jusqu'ici. Depuis cette époque, je tâche de remplir tous mes devoirs, d'obéir à tout et à tous. Je ne vois dans ceux qui commandent, ni le commissaire, ni les adjudants, ni leurs subalternes, je ne vois que Dieu. Je prie partout, dans les travaux, à la prison; je prie toujours, et le temps passe si vite que je puis à peine m'en apercevoir; les heures s'écoulent comme des minutes, les jours comme des heures, les mois comme des jours, les années comme des mois. Personne ne me connaît; on me croit condamné justement et cela est vrai.
«Vous ne me connaîtrez pas non plus, mon père; je ne vous dis ni mon nom ni mon numéro; priez seulement pour moi, je vous en conjure, afin que je fasse la volonté de Dieu jusqu'à la fin.»
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42.--CE QUE LE ZÈLE PEUT INSPIRER À UN ENFANT.
Il y a quelques années, le Carême était prêché dans une grande ville de France par deux saints missionnaires. Un soir, tandis que la foule empressée se rendait à l'église, la petite Mathilde de C***, enfant de dix ans, jouait sur le balcon de sa maison; tout à coup, poussée comme par une inspiration divine, elle abandonne la poupée qu'elle tenait à la main et, courant à son père qui lisait un journal: «Oh! papa, que je serais heureuse!...--Que faudrait-il pour cela, mon enfant?--Je n'ose pas... dites, me l'accorderez-vous?--Oui, ma fille!--Ah! bon! eh bien! j'étais tout à l'heure sur le balcon et j'ai vu beaucoup de messieurs qui allaient au sermon; il y en a même plusieurs qui y conduisaient leurs petites filles; et vous, papa, vous ne m'y menez jamais! Ce soir...--Tu veux que je t'y conduise, n'est-ce pas?--Oui! je le désire beaucoup.»
Bientôt l'heureuse Mathilde entrait dans l'église avec son père. Il la plaça près d'une dame de sa connaissance, parce que, dit-il, une petite fille ne reste pas avec les messieurs; et... faisant semblant d'aller du côté des hommes, il sortit.
Mathilde, qui le suivait des yeux, s'en aperçut, mais ne dit rien; le lendemain elle voulut, comme par un caprice d'enfant, rester parmi les messieurs avec son père. Le prêtre chargé de maintenir l'ordre, voyant cette petite fille: «Mon enfant, lui dit-il, ce n'est point là votre place.--Monsieur, répondit-elle tout bas, laissez-moi ici, _je garde papa_!»
M. de C*** entendit cette parole, il fut ému et resta au sermon. Le bon Dieu l'attendait, et la grâce, se servant des paroles du prédicateur, pénétra dans son âme. Il voulut aller tous les soirs au sermon; il fit mieux, il s'approcha de la sainte Table le jour de Pâques.
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43.--UNE CONQUÊTE DU SACRÉ-COEUR.
Dans une petite ville assez populeuse, près de Liège, une personne dirigeait un café, où elle s'efforçait bien plus de conquérir des âmes à Jésus-Christ que de grossir sa fortune. On y voyait en abondance les publications les plus édifiantes, les cadres et les scapulaires du Sacré-Coeur. Cette propagande fut bénie de Dieu et devint le principe d'un grand nombre de conversions; nous allons reproduire ici la relation de plus remarquable, en conservant au style sa naïve simplicité.
«Un jour, la maîtresse de la maison voit entrer chez elle un inconnu en haillons, de haute taille, ayant une longue barbe et une figure portant l'empreinte d'une profonde misère. Cet homme inspire à la zélatrice une grande compassion, il lui semble que Notre-Seigneur lui envoyait une âme à gagner. J'ai toujours eu, dit-elle, le désir de faire du bien, mais depuis que je suis zélatrice, il me semble en avoir contracté l'obligation, de sorte que cela me donne du courage pour vaincre ma timidité. Elle fit donc bon accueil à son nouvel hôte, qui ne disait pas un mot, et le servit de son mieux, en priant le Coeur de Jésus de l'inspirer. Croyant le moment favorable, elle entama la conversation: «Ne vous étonnez pas, Monsieur, lui dit-elle, de ce que je vais vous demander; je fais cette question a toutes les personnes qui viennent ici, et je vous vois, je crois, pour la première fois: avez-vous fait vos Pâques?--Non, répondit-il, je ne fais pas mes Pâques, je suis libre-penseur.--Mais ce n'est pas une religion, cela.--C'est ma religion à moi, je n'en ai pas d'autre.--N'avez-vous pas été catholique autrefois?--Oui, j'ai fait ma première communion; depuis, j'ai tout laissé: j'ai quitté ma femme, mes enfants, j'ai été en Afrique... Je ne veux pas des prêtres, pas plus qu'ils ne voudraient de moi.--Au contraire, Monsieur, ce serait un grand bonheur pour eux de vous ramener à Dieu; dans l'Évangile, n'y a-t-il pas la parabole de l'enfant prodigue où le père fête le retour de son fils?--Ne me dites rien, répond-il avec animation, je ne veux pas changer, vous ne me convertirez pas, vous dis-je; pensez-vous mieux réussir que ma femme et mes enfants qui m'ont supplié de toutes les façons? Non, vous ne me changerez pas, je devrais parler à des prêtres, et je déteste les prêtres; quand ils arrivent, je m'en vais d'un autre côté pour ne pas les voir.»
«Il ajouta encore beaucoup d'autres choses contre la religion. J'étais toute tremblante en l'entendant, dit la zélatrice, et je priais intérieurement le Coeur de Jésus. Quand il eut fini, j'allai chercher un scapulaire du Sacré-Coeur.--Monsieur, lui dis-je, ne voudriez-vous pas, avant de partir, accepter ceci? j'aimerais à vous le donner; voyez, l'image est bien belle. Lisez, ajoutai-je, ce qui est écrit dessous, ce sont de si bonnes paroles! Il le fait, puis se lève et tenant le scapulaire des deux mains, il le baise, pleure et dit: «Coeur de Jésus, je suis un des plus grands pécheurs, oui, un grand pécheur.» Ses larmes coulaient en abondance, l'émotion l'oblige à s'asseoir.--Un prêtre! dit-il, je veux me confesser. Qui êtes-vous, pauvre femme, pour me convertir ainsi? car je suis converti.--C'est le Coeur de Jésus qui a tout fait, dit la zélatrice, et elle le fait entrer dans une chambre voisine, pendant qu'elle allait avertir le vicaire. Celui-ci vint aussitôt, s'entretint avec le pauvre pécheur, puis l'engagea à se rendre à l'église pour préparer sa confession. En y allant, cet homme priait, et dès qu'il fut arrivé, il alla se prosterner au pied d'un autel de la sainte Vierge; il pleurait et disait à haute voix: «Vierge sainte, ayez pitié d'un grand pécheur qui vous demande sa conversion.» Il fit le chemin de la croix, et, lorsqu'il fut arrivé à la douzième station, il mit les bras en croix sans s'occuper des personnes présentes, en disant: Jésus-Christ, je vous demande pardon de mes péchés, oui, de tous mes péchés. La contrition débordait de son âme, il était inondé par la grâce. Il alla à la sacristie, et, quand il en sortit avec le prêtre, tous deux pleuraient. Il ne reçut pas ce jour-là l'absolution: on préféra lui laisser quelques jours pour se préparer. Il passa ce temps dans le recueillement, vint prendre ses repas chez la zélatrice qui lui fournit des lectures pieuses pour occuper ses loisirs, car il évitait même de travailler pour ne pas se distraire des pensées de foi qui nourrissaient son âme. Lorsqu'il rencontrait le vicaire, il lui serrait la main en lui exprimant son désir de recevoir l'absolution. Le temps d'épreuve fut abrégé, et la brebis perdue rentra dans le bercail du Bon Pasteur, qui se donna à elle dans la sainte communion. C'était la seconde de ce nouvel enfant prodigue qui n'avait plus reçu son Dieu depuis cinquante ans.
«Il fut dès lors un modèle de piété, et son exemple en ramena plusieurs qui travaillaient dans un atelier irréligieux où il conduisit le prêtre qui l'avait réconcilié avec Dieu.»
Ah! si tous les bons catholiques avaient le zèle et le courage de cette généreuse chrétienne, combien de pauvres pécheurs seraient ramenés à la pratique de la religion! Le prêtre, hélas! n'a aucun moyen d'atteindre ces infortunés qui ne viennent plus à l'église et lui ferment leur porte. Qui les sauvera, qui les arrachera aux flammes de l'enfer, si les pieux laïques de leur entourage ne s'intéressent pas à l'oeuvre de leur conversion, la plus grande, la plus capitale de toutes les oeuvres?...
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44.--PUISSANCE DU CHAPELET.
Imbu dès sa jeunesse des maximes de l'école voltairienne, Arthur Grant était impie; mais son impiété n'avait rien du cynisme des libres-penseurs du siècle. C'était un impie de bon ton. Son éducation aristocratique, l'aménité de son caractère, la distinction de ses manières le rendaient agréable dans le commerce du monde, et le venin de son irréligion se cachait sous des dehors attrayants et des formes polies. C'était un majestueux vieillard à la figure noble, dont la barbe blanche tombait à flots d'argent sur sa poitrine. Initié, jeune encore, aux mystères absurdes de la franc-maçonnerie, après en avoir subi les ridicules épreuves, il avait été promu au grade de chevalier kadosch. C'était un aimable viveur qui se faisait chérir dans son village, dont il était le plus riche propriétaire, et en quelque sorte le seigneur. Il secourait les indigents et se faisait gloire d'être philanthrope. Les glaces de l'âge n'avaient pas encore éteint en lui les flammes des passions. La corruption du coeur avait perverti son intelligence. Cependant sa fille, Irma, gémissait en secret, sur les dérèglements et l'irréligion de son vieux père. On la voyait souvent répandre des larmes abondantes sur les marches de l'autel de Marie, à laquelle elle adressait de ferventes prières pour sa conversion.
Un zélé missionnaire étant venu prêcher une retraite dans le village qu'habitaient Irma et son père, la jeune fille, sous les inspirations de la grâce, redoubla de ferveur et de supplications pour obtenir la conversion de celui qu'elle aimait de l'amour le plus tendre, et résolut de tenter un effort suprême. Elle consulta le missionnaire sur les moyens à prendre pour convertir son vieux père.
--Il faut prier, mon enfant, et prier sans cesse, lui dit le saint prêtre: ne désespérez pas, Dieu est plus fort que le diable. Voyons, quelles sont les habitudes de Monsieur votre père, quel est son genre de vie?
--Il se lève tous les jours à neuf heures, répond la jeune fille, déjeune à dix, se rend ensuite à un kiosque situé à un kilomètre au couchant du village, au pied d'une riante colline. C'est là qu'il passe le reste de la journée, se promenant dans son jardin ou s'enfermant dans son cabinet de travail.
--J'en sais assez, mon enfant. Pendant trois jours, à onze heures et quart, vous réciterez un chapelet pour la conversion de votre père.
Le lendemain, après s'être livré aux occupations de son ministère, le saint prêtre s'acheminait vers le kiosque. Quand il fut à quelques pas du vieillard, après l'avoir salué gracieusement, il s'arrêta comme pour lui parler.
--Que signifie ceci, monsieur l'abbé? dit Arthur étonné et presque fâché.
--Monsieur, je vous demande pardon si je vous ai offensé, répond le missionnaire; mais la vue de votre jardin m'a charmé, je voulais vous adresser mes félicitations.
Ce compliment adoucit le vieillard, qui lui dit:
--Si je ne suis pas trop indiscret, monsieur l'abbé, puis-je vous inviter à m'accompagner à mon kiosque?
--Avec plaisir, répondit le prêtre.