Les joies du pardon Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chrétiens
Part 11
Et immédiatement il se mit en route, traversa à pas pressés les rues étroites et sombres, monta rapidement l'escalier et vint s'asseoir au chevet du mourant, qui le reçut avec des larmes brûlantes de repentir, et avec une profonde émotion lui parla ainsi:
«La nuit était venue, et j'avais déjà passé plusieurs heures sans sommeil sur mon lit de douleur, lorsque tout à coup mon coeur a éprouvé une inquiétude que je n'avais ressentie de ma vie. J'avais compris quel affreux danger planait sur mon âme; j'ai reconnu mes graves offenses envers Dieu, et, en voyant combien il a toujours été miséricordieux pour moi, j'ai été épouvanté du sort qui m'attendait si je paraissais en cet état devant le souverain Juge qui voit et qui sait tout. J'ai songé alors à ma mère, qui en mourant m'a recommandé à la protection de la bienheureuse Vierge Marie. Je me suis adressé à cette Mère céleste, implorant sa protection auprès de son cher Fils, et bientôt j'ai senti la consolation entrer dans mon coeur. Ma femme m'a rappelé aussitôt votre promesse de m'assister dans ce danger de mon âme et dans le péril de la mort...»
Le malade ne put continuer; il retomba épuisé sur son lit, en proie à un profond évanouissement. Dès qu'il eut repris l'usage de ses sens, il déposa dans le coeur de l'évoque une humble confession générale, et attendit avec impatience ce moment heureux dont il avait été si longtemps privé, où lui fut présenté le Pain céleste qui remplit son âme d'une paix inexprimable. Il murmura d'une voix déjà presque éteinte:
«Ô Dieu! qui as fait pour moi de si grandes choses, sois aussi miséricordieux pour ma pauvre âme que tu le fus sur la croix pour le bon larron repentant.»
Le lendemain, sa lutte avec la mort et la douleur avait cessé: il était passé à une vie meilleure. Le jour de la conversion de cet homme dut être le plus beau jour de la vie d'un évoque; car il ne saurait y avoir ici-bas de plus grande joie que la pensée d'avoir ramené un pécheur à Dieu.
Et ainsi, en cette circonstance décisive pour le bonheur éternel d'une âme, ce bonheur fut double; c'est là le propre de toutes les oeuvres de miséricorde: elles sont la joie de ceux qui les accomplissent et de ceux qui en sont l'objet.
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36.--L'AMOUR MATERNEL.
Dans une des principales villes du midi de la France, un vénérable ecclésiastique, vicaire de paroisse, fut soudainement appelé vers le milieu de la nuit, près d'une malade qui, lui dit-on, se mourait, privée tout à la fois des ressources matérielles capables d'adoucir les souffrances de son corps, et des sentiments religieux propres à soutenir l'énergie de son âme, profondément aigrie par la misère. Le digne prêtre ne se fit point attendre. Sautant hors de sa couche et s'habillant à la hâte, il est bientôt dans la rue, se dirigeant avec son guide vers la demeure de la pauvre mourante, à travers des tourbillons de neige dont une bise glaciale fouettait son visage. Il arrive, gravit six étages et pénètre au fond du plus méchant réduit que l'on puisse voir. Là, sur un grabat fétide, une malheureuse femme se débattait avec angoisse, voulant et ne voulant pas mourir; car à ses côtés dormait, ensevelie sous d'informes haillons, une petite fille qui la rattachait encore à la vie quand le malheur la pressait au contraire de quitter un monde devenu inhabitable pour elle.
Un tel spectacle émut l'envoyé de Dieu jusqu'aux larmes, et le frisson d'une pitié sincère parcourut tous ses membres. Que faire devant une pareille infortune? Comment ramener la paix et la joie dans une âme ainsi torturée, toujours en présence d'une misère de plus en plus poignante, de plus en plus irrémédiable? Tout autre qu'un prêtre assurément eût reculé devant une mission si difficile. L'abbé ne se découragea point; il prit conseil de sa foi, il prit conseil de son coeur, et le plus doux triomphe couronna bientôt ses intelligents efforts. Aux premiers mots sortis de sa bouche, la malade avait brusquement détourné la tête, à ses exhortations toujours plus tendres et plus pressantes, elle opposait une indifférence profonde, un de ces sourires amers qui déconcertent les plus robustes espérances et attestent une incrédulité systématique ou une ignorance absolue des vérités chrétiennes. Il fallait donc tenter un dernier assaut décisif; c'est alors qu'une inspiration soudaine vint illuminer l'esprit du bon pasteur à la recherche de sa brebis égarée. «Elle résiste à mes paroles, se dit-il en lui-même, elle ne résistera pas sans doute aux saintes obligations de la maternité; l'amour maternel mène à Dieu, qui aime si tendrement sa Mère.» Et, saisissant l'enfant endormi dans un coin de la mansarde, il le présenta à la mourante en lui disant: «Sauvez votre âme, vous sauverez celle de votre fille; si vous devez la laisser orpheline ici-bas, au moins gagnez le ciel pour la protéger et lui garder une place parmi les anges.» À la vue de cette innocente et douce créature qui lui tendait ses petits bras et sollicitait ses caresses, la pauvre femme jeta un cri perçant, serra convulsivement son enfant sur sa poitrine haletante, et, au bout de quelques instants, ses yeux desséchés s'emplirent de larmes; bienheureuses larmes qui emportèrent avec elles toutes les barrières que l'esprit de révolte avait placées entre son coeur et celui du souverain Juge, dont la main ne nous frappe ici-bas que pour nous guérir. L'attendrissement qui ouvrait son âme aux plus nobles sollicitudes d'une mère, l'ouvrit en même temps à tous les sentiments chrétiens qui donnent la résignation dans les souffrances et le courage dans l'adversité. «Mon Dieu, s'écria-t-elle pleinement soumise et consolée, mon Dieu, que votre volonté s'accomplisse! Je vous fais volontiers le sacrifice de ma vie; que tous les maux que j'ai soufferts soient autant d'infortunes épargnées à l'enfant qui doit me survivre. Et vous, monsieur l'abbé, ajouta-t-elle, daignez, je vous en conjure, prendre soin de l'orpheline; je vous la confie: si vous acceptez ce dépôt, je mourrai contente et rassurée.» L'abbé promit tout, et la malade se confessa avec de grands sentiments de contrition. L'amour maternel l'avait ramenée à l'amour de Dieu.
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37.--UN PÉCHEUR MORIBOND ASSISTÉ PAR UN PRÊTRE MOURANT.
Il y a une dizaine d'années, l'église de Saint-Paul-Saint-Louis, de Paris, avait parmi ses desservants un prêtre qui se faisait remarquer par sa haute taille et son visage grave et basané.
À ses allures un peu militaires on devinait sans peine que ce prêtre avait dû porter l'épée, et l'on écoutait sans surprise l'histoire de ce brave officier de cavalerie, qui vaillamment s'était battu sous le commandement de don Carlos, l'avait suivi, et enfin était entré dans le sacerdoce.
Ce prêtre était l'abbé Capella.
Après être resté quelques années à Saint-Paul-Saint-Louis où il s'était particulièrement attiré l'estime de tous, M. Capella fut appelé à une petite cure des environs de Paris.
Là, il fut vénéré par ses bons et simples paroissiens, presque tous jardiniers; son caractère aimable et sa franchise militaire avaient vaincu tous les préjugés, toutes les antipathies mêmes; le bien que fit là son court passage, est incalculable.
C'était la veille de sa mort; les derniers sacrements venaient de lui être administrés, et il se recueillait dans son action de grâces, offrant au Seigneur ses dernières souffrances et son agonie qui allait commencer. À ce moment une personne entra inopinément et s'approchant de lui:
--Monsieur le Curé, lui dit-elle, un tel, que vous connaissez bien, est très malade; il va mourir; nous sommes bien en peine, car il ne veut recevoir aucun prêtre. Ainsi, quand M. le curé est venu, il lui a tourné le dos et ne veut pas l'entendre.
--Quel malheur! un si brave homme, fit M. Capella avec chagrin. Ah! si moi-même je n'eusse pas été mourant, peut-être ne m'aurait-il pas si mal reçu!
--Ah! vous, Monsieur le Curé, il vous aime et vous vénère trop pour cela! Mais hélas!... Et elle se retira sans achever.
Une pensée sublime vint au saint prêtre; se soulevant sur sa couche et joignant les mains: Mon Dieu, donnez-moi un peu de force! s'écria-t-il. Faisant alors un effort suprême, il endossa une dernière fois ses vêtements ecclésiastiques, puis il dit, d'un ton résolu, aux amis qui l'entouraient:
--Soulevez-moi et portez-moi chez le malade.
Frappés de stupeur, pas un ne bougea. Ils écoutaient cette voix expirante qui avait retrouvé le ton du commandement pour faire une chose impossible, et ils crurent le curé dans le dernier délire. Prenez-moi, répéta-t-il avec une suprême autorité. Une exclamation assourdie sortit de toutes les bouches.
Mais le mourant, dont l'heure de vie s'était réfugiée dans son inébranlable volonté, présenta ses bras tremblants, ses jambes inertes déjà; on lui obéit donc et soutenant avec précaution ce corps qui voulait reprendre la vie pour aller sauver une âme, on le déposa sur une litière.
«Ah! mon Dieu! il va mourir en route!» s'écria l'un des porteurs avec désespoir.
Lui, sans s'inquiéter de ce qui se passait ou se disait autour de sa couche, absorbé dans son héroïque idée fixe, donnait des ordres pour qu'on lui apportât ce qui était nécessaire à l'administration des sacrements. Quand tout fut prêt: «En route, et hâtons-nous,» commanda-t-il.
On se mit en marche vers la maison du malade. Le prêtre ne faisait entendre ni un cri, ni une plainte, ni même un soupir dans ce chemin douloureux dont tout choc était une angoisse, mais il priait avec ferveur.
Le voilà près du lit de cet autre mourant. «Mon ami, lui dit-il d'une voix entrecoupée, nous allons tous les deux paraître devant le bon Dieu. Voulez-vous que nous fassions le voyage ensemble?... Moi, je viens vous aider... et vous apporter les secours de cette dernière heure...»
Un intraduisible cri échappa au malade, et sans pouvoir articuler un mot, il saisit la main de son pasteur et la porta à ses lèvres avec un mouvement d'adoration.
«Mon ami, continua celui-ci, le temps est court...; confiez-vous à moi; vous ne me refuserez pas de vous confesser, n'est-ce pas?»
Le malade, subjugué par cet héroïsme de la foi, fondit en larmes. «Oh! oui, je veux me confesser à vous!» s'écria-t-il.
Un sourire du ciel passa sur les lèvres blanches du pasteur. Il fit un signe, et le vide s'établit autour des deux mourants.
Bientôt après, le ministre de Dieu fit un dernier effort pour élever sa main au-dessus de la tête du pardonné, et les paroles de l'absolution tombèrent comme une rosée sur cette âme ressuscitée. Le prêtre appela; «L'Extrême-Onction!» demanda-t-il. On lui apporta ce qui était nécessaire pour la réception du Sacrement. «Prenez mon bras, et conduisez ma main,» dit-il à son aide. Et l'on conduisit cette main mourante, se traînant refroidie déjà, comme une suprême bénédiction, sur les membres du malade qui semblait se ranimer sous ce froid attouchement et sous les onctions de l'huile sainte.
Quand tout fut achevé, le prêtre pencha sa tête alourdie vers celui qu'il venait d'administrer, et dans un soupir de soulagement, il dit tout bas: «Au revoir, mon ami!... Maintenant, remportez-moi, ajouta-t-il d'une voix éteinte. _Nunc dimittis servum tuum, Domine, secundum verbum tuum, in pare!_»
Puis sa tête tomba pesante sur sa poitrine; ses bras fatigués se laissèrent pendre; ses yeux se fermèrent: et, pendant cette lugubre route du retour, on aurait cru qu'il n'existait plus, si l'on n'avait vu ses lèvres remuer sous un souffle de prière. Peu après, on le déposa immobile sur son lit. Quelques heures plus tard, il était mort.
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38.--DEUX FOIS SAUVÉ!
Il y a dans notre collège, rapporte un éminent écrivain, retraçant ses souvenirs de jeunesse, un pauvre abandonné qu'on appelle Isaac. Comme son nom l'indique, il est juif. De plus, il est orphelin et sans fortune. La réprobation terrible qui pèse sur sa race, éloigne de lui jusqu'aux moins chrétiens de nos camarades. On le voit toujours dans le coin le plus désert de notre cour, où le poursuivent encore les injures et les railleries d'un âge sans pitié. Cependant il est doux et semble résigné par avance à toutes les amertumes de la vie, dont celles du collège ne sont qu'un avant-goût. Quelquefois la nature l'emporte et le malheureux enfant éclate en sanglots; il se cache le visage entre les mains et pleure des heures entières.
Depuis longtemps je pense à l'aborder. Je voudrais consoler un peu cette précoce affliction, tenir compagnie à cette solitude prématurée; mais je n'ose. Isaac n'est pas sans quelque sauvagerie; ses malheurs et son abandon lui ont inspiré la défiance. Quelques méchants coeurs, comme il en est même au collège, ont encore contribué à augmenter cette défiance, en venant solliciter l'amitié de l'orphelin et en trahissant ensuite, avec tous les secrets confiés, un coeur si désireux d'abord de se communiquer, mais que l'infortune avait rendu susceptible à l'excès et incapable de se livrer deux fois.
L'autre jour, une de ces tristes scènes qui se renouvellent trop souvent, est venue ajouter de nouvelles douleurs à celles de celui que j'aime en secret. Je sortais du parloir au milieu de la plus longue de nos récréations; tout à coup j'entends de grands cris. Je me hâte, j'arrive devant tous nos camarades rassemblés. Ils étaient en grande agitation. «Qu'y a-t-il?--C'est Isaac qui nous a dénoncés,» me répond le plus colère. Et il entame une longue histoire à laquelle chacun veut ajouter son trait. C'était encore une accusation banale et sans fondement. Les preuves abondaient, la haine suggérait les plus détestables hypothèses à ces petites têtes méchantes et enflammées; on accueillait tout, pourvu que tout fût contraire à l'accusé. Tristes juges comme on en voit tant dans un monde qui n'a plus la jeunesse pour excuse!
Isaac n'était pas là, mais bientôt nous le vîmes paraître, accompagné du supérieur qui s'éloigna quelques secondes après, laissant le pauvre enfant en proie à la cruauté de ses ennemis. Oh! ce mot de _cruauté_ n'est pas trop fort. On l'injuria, et les injures bientôt furent suivies de pierres. Un fils de boucher, qui sans doute avait vu avec quelque profit son père assommer des boeufs à l'abattoir, s'élança enfin sur lui et de ses gros poings lui mit la figure en sang.
J'étais pâle d'indignation. Mon coeur battait vivement. La colère finit par l'emporter, la sainte colère, et je m'élançai devant Isaac: «Vous êtes des lâches, m'écriai-je en lui prenant les mains, et malheur au premier d'entre vous qui touchera à mon _ami!_»
J'appuyai à dessein sur ce dernier mot, je regardai les agresseurs d'un regard décidé, les poings fermés, le pied en avant: je leur semblai redoutable, malgré ma petite taille; ils se turent, ils s'éloignèrent en jetant au vent leurs dernières insultes, et l'un d'eux déclara qu'il fallait mettre les deux juifs à la quarantaine.
Ce mot de juif me fit beaucoup rougir, malgré moi. Cependant je me remis de cette soudaine émotion et me penchai vers Isaac. Il s'appuyait sur moi et semblait me sourire, mais je le vis tout à coup chanceler, puis tomber sans connaissance. Tant de douleurs l'avaient brisé. Alors j'appelai à mon secours, et comme personne ne venait à mes cris, je rassemblai toutes mes forces, je le pris dans mes bras et parvins à le transporter jusqu'à l'infirmerie. Il y fut près d'une heure évanoui.
Cependant l'affaire s'était ébruitée. Le supérieur arriva et me tendant la main: «Vous êtes un digne enfant, me dit-il; je sais tout et je veux désormais que vous me regardiez comme un ami, comme un père.» Il ajouta en me montrant la croix: «Mais voici l'Ami céleste, voici le Père qui vous récompensera mieux que moi de votre belle action!»
Il se retira, en me permettant de rester auprès de mon nouvel ami jusqu'à sa complète guérison. Hélas! il ne savait pas que la maladie du pauvre enfant dût être si longue. Le médecin vit bien tout d'abord que le cas était grave et fit craindre une fièvre cérébrale. En effet, les symptômes en éclatèrent dès le soir.
Quinze jours après, le pauvre Isaac était encore à l'infirmerie, mais il était sauvé.
J'avais obtenu la permission de le veiller une partie des nuits, et la soeur de charité avait peine à m'arracher de ce chevet auquel il semblait que ma propre vie fût attachée. Ces nuits furent pour mon âme une source délicieuse de jouissances morales. J'y pris une habitude presque monastique, celle de lire en latin l'office même de l'Église, et je n'ai pu depuis détacher mes lèvres de cette coupe trop méprisée de la liturgie catholique. Oui, je me rappelle ces soirées d'été, alors que quelques rayons, les derniers du jour, venaient enflammer les vitres de l'infirmerie, et qu'à genoux au pied du lit de mon ami en délire, je suivais sur ce visage en feu les progrès du mal ou cherchais à y démêler les espérances de la guérison.
Une idée m'avait saisi dès le premier jour, idée si naturelle aux imaginations catholiques, qu'il semble qu'elle soit la première à y naître et la dernière à s'en retirer, l'idée de convertir mon nouvel ami et de guérir en même temps son corps et son âme également malades. Cette idée me poursuivait. Je ne pouvais m'empêcher de penser que Dieu n'avait pas permis, sans quelque dessein secret, qu'un innocent fût accablé de tant de malheurs, abreuvé de tant d'injustices.
Un jour donc qu'Isaac s'était endormi, je m'armai d'une sainte audace et passai à son cou une petite médaille de la sainte Vierge. Déjà on avait placé sous ses yeux, en face de son lit, un crucifix où il devait lire tout le résumé de notre foi éloquente. La pauvre soeur redoublait de soins. Elle avait compris mon idée de conversion, ou plutôt l'avait eue avant moi, mais elle eût craint de s'en attribuer le moindre honneur.
Isaac fut enfin rendu à sa connaissance. C'était un dimanche: les élèves étaient à la messe et l'on entendait très distinctement dans l'infirmerie les chants de nos camarades et les harmonies de l'orgue. La petite soeur et moi suivions notre messe aussi exactement que possible et priions de grand coeur tous les deux pour notre cher malade. J'avais coutume de réserver pour l'instant de l'élévation mes plus vives prières, et je crois bien que la soeur faisait de même.
Ce jour-là nous fûmes encore plus recueillis. Mais un petit bruit nous vint arracher à ce recueillement; notre malade s'était soulevé, il s'était assis sur son lit et semblait écouter avec ravissement un bel _O Salutaris_, que nos enfants de choeur n'avaient jamais si bien chanté. Il souriait pour la première fois peut-être de sa vie, et ce sourire faisait du bien à voir, quoique brillant sur un visage éteint et décharné. Nous n'osions nous lever, mais il nous aperçut, porta les mains à son front comme pour recueillir ses idées, réfléchit quelques instants, puis tout à coup s'écria: «Mon frère, mon cher frère!» Et je tombai dans ses bras.
Nous pleurions tous, et la soeur souriait à travers ses larmes. Mais Isaac s'arrêta tout à coup, et se mit à fixer le crucifix que nous avions mis sous ses yeux. Il le regarda d'abord froidement, puis ses yeux s'animèrent, l'amour pénétra dans son regard; il contempla alors l'Homme-Dieu avec des yeux qui exprimèrent toutes les nuances de la commisération, de la prière, de l'adoration; ses bras s'agitèrent bientôt et il les tendit vers Notre-Seigneur; enfin, il ne put résister à la grâce, et un torrent de larmes sortit de ses yeux: «Mon Roi, mon Maître, mon Dieu!» Et se tournant vers moi: «Tu ne sais pas que Jésus et Marie ont veillé près de moi pendant toute ma maladie? Ils étaient là, je les voyais, je touchais leurs mains, j'entendais leurs voix. Oh! je veux être baptisé!»
Je l'embrassai en pleurant et lui racontai combien j'avais désiré ce moment. Ce jour-là même, nous eûmes ensemble un entretien sur la foi. La soeur savait mieux faire le catéchisme que moi; l'aumônier vient l'aider. La convalescence d'Isaac s'écoula dans ces leçons qu'il semblait avoir déjà reçues de Dieu lui-même, tant il s'élevait facilement aux plus difficiles de nos mystères. Il avait même sur nos dogmes des lumières qui étonnaient l'aumônier et dont je profitai.
Cependant le bruit de sa guérison s'était répandu dans le collège. On avait bien changé d'idées sur le compte des «deux juifs,» et comme, après tout, des coeurs d'enfants ne sont jamais profondément pervertis, tous nos camarades s'étaient sincèrement repentis d'une méchanceté qui avait failli devenir si fatale. Tous les matins, il en venait à l'infirmerie quelques-uns s'informer avec anxiété de la santé d'Isaac. Les récréations étaient silencieuses, les visages tristes; quand on annonça qu'il n'y avait plus aucun danger pour le malade, ce fut un jour de fête pour tout le monde.
On apprit en même temps la miraculeuse conversion de notre ami et son baptême, qui eut lieu, d'après sa volonté, le premier jour qu'il put faire quelques pas. Au sortir de l'église, il alla revoir ses condisciples qui étaient devenus ses frères en Jésus-Christ. Ce fut un spectacle touchant: tous ces persécuteurs tombèrent aux pieds de leur victime et sollicitèrent la bénédiction de celui qui tout à l'heure encore était un catéchumène et n'avait pas seize ans. Isaac, ou plutôt Paul (car je lui ai, comme parrain, donné ce nouveau nom), Paul les bénit avec ses larmes et voulut tous les embrasser. On sut qu'il était pleinement chrétien, quand on le vit presser avec plus d'amour dans ses bras celui-là même qui l'avait autrefois le plus cruellement persécuté. (_Léon Gautier_.)
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39.--DIEU A SES ÉLUS PARTOUT.
Une actrice a adressé au P. de Ravignan le récit suivant de sa conversion, une des plus admirables de notre siècle. «Lorsque j'étais tout enfant, ma mère se trouvait seule à Paris, sans argent, sans état, sans protection. Elle n'avait pas cette religion qui fait supporter toutes les adversités que Dieu nous envoie, mais seulement une foi très vive en Marie. Dès ma plus tendre enfance, elle me fit dire cette petite prière que je n'ai lue dans aucun livre: «Mon Dieu, je vous donne mon corps, mon esprit, mon coeur, ma vie; je me donne toute à vous. Faites-moi la grâce de mourir plutôt que de vous offenser mortellement. Ainsi soit-il.»
«Vers l'âge de cinq ans à peu près, j'allais très souvent avec une vieille femme à la messe, et surtout adorer Jésus dans un sépulcre. Je rentrais à la maison, malade d'avoir vu Notre Seigneur mort pour nous; je pleurais. Ma mère grondait la vieille femme d'exciter à ce point ma sensibilité, et même elle ne voulut plus absolument que je retournasse à l'église. J'étais très fière de m'appeler Marie. On me donnait le nom de Joséphine à la maison; mais quand on me demandait comment je m'appelais: «Marie, répondais-je aussitôt; j'ai le nom de la Vierge.»
«Ma mère me mit au théâtre à l'âge de six ans pour apprendre à danser. On la pria de me laisser jouer, elle se laissa tenter. Je jouai, j'eus un très grand succès. Cependant j'entendais les petites filles parler de la première communion, ma mère ne m'en parlait pas; je voulais absolument la faire, mais aucun prêtre ne put m'y admettre parce que j'étais au théâtre.
«Je priais toujours, je travaillais sans cesse; en dehors du théâtre, je faisais de petits ouvrages à l'aiguille que je vendais. J'étais entourée de vices dans les femmes même que j'aimais le plus; je les plaignais. Ma mère m'avait donné des principes que la misère la plus affreuse n'avait pu détruire. J'étais mal vêtue, je mangeais des pommes de terre, mais j'étais heureuse avec ma mère. Je me disais: «Dieu me voit, lui; il me trouve bien avec mon vilain chapeau; il ne se moque pas de la pauvre Maria.» Car on se moquait de moi; on me disait: «Si vous vouliez, vous auriez des cachemires.--Oui, disais-je, mais je ferais mourir ma mère de chagrin.» J'étais une des premières du théâtre, par conséquent très admirée. Si je vous dis cela, c'est pour que vous compreniez bien la haute protection de ma céleste patronne au milieu de ce gouffre.