Les Joies Du Pardon Petites Histoires Contemporaines Pour La Co

Chapter 8

Chapter 83,891 wordsPublic domain

Sa soeur insista, et, vaincu par cette persistance, vers minuit, heure à laquelle un homme du monde n'aime pas à dire qu'il préfère se coucher, l'étudiant la protégeait sur le chemin de la messe et s'installait auprès d'elle pour la protéger au retour.

La cérémonie fort belle de Notre-Dame-des-Victoires paraissait l'intéresser; il regardait avec une sorte d'avidité ce spectacle oublié et ne s'ennuyait pas.

Au moment de la communion, il fut fort étonné; tous défilaient pour se rendre a la sainte Table. On arriva à son rang, les voisins sortirent, sa soeur aussi. Il se vit seul. Le vide lui causa une impression étrange...

Cependant sa soeur recevait l'Enfant-Jésus en la crèche de son coeur et le réchauffait de l'ardeur de sa prière pour le jeune incrédule. De son côté, le libre-penseur, prêt à résister fièrement aux sollicitations de tous les chrétiens assemblés dans l'église, succombait sous le poids de l'isolement où l'avaient laissé ses quelques voisins; disons le mot: il eut peur.

Un souvenir d'enfance domina son esprit, il tomba à deux genoux, et une explosion de sanglots sortit de sa poitrine...

La jeune fille cependant revenait dévotement; elle voit cette abondance de larmes, et son frère qui se penche à son oreille pour lui dire: Ma soeur, sauve-moi! Un prêtre! je suis écrasé sous le poids de mon indignité! Un prêtre! un prêtre!

Ce fut sa soeur qui eut à modérer l'impatience de ce néophyte. À l'issue de la cérémonie, le prêtre fut trouvé, et bientôt le jeune homme embrassait sa mère, en lui disant: Je vous rends votre fils.

On ne reposa point en cette belle nuit, pas plus qu'à la crèche de Bethléem, et à six heures du matin tous deux étaient revenus à la même place en l'église de Notre-Dame-des-Victoires.

Au moment de la communion, tous quittèrent leur rang pour aller à la sainte Table; l'étudiant les suivait. Une jeune fille restait seule prosternée à deux genoux, et le pavé qui avait reçu la nuit les larmes de repentir, recevait encore des larmes; mais c'étaient des larmes de joie.

* * * * *

24.--SAGESSE ET FOLIE.

Vers l'année 18l0, vivait à Clermont en Auvergne un ouvrier serrurier, travailleur habile et courageux, mais qui malheureusement se livrait de temps en temps à quelques excès. À la suite d'un écart de régime, qui l'avait rendu momentanément malade, il passa une nuit fort agitée: il eut un songe, dans lequel sa soeur qui était morte en religion lui apparut, lui reprocha son inconduite, et le conjura de revenir aux sentiments dont leurs parents leur avaient toujours donné l'exemple.

Cette apparition lui fit une telle impression qu'il se leva, se rendit a l'église la plus proche, et, comme elle était encore fermée, il se mit à genoux sur les marches et attendit l'ouverture des portes; il entra alors, entendit la messe, s'adressa à M. le curé et revint de nouveau après son repas. Pendant les deux jours suivants il fit la même chose: le changement qui s'était opéré en lui parut si étrange que le maître de l'auberge où il logeait pensa qu'il avait affaire à un fou, et pria le médecin de venir examiner son locataire.

Aux interrogations du médecin, l'ouvrier répondit: «Monsieur le docteur, je vous remercie de votre intérêt; mais je me porte bien; j'ai été fou, il est vrai, je l'ai même été longtemps, mais je suis guéri; je le sens, Dieu merci; je me trouve en possession de mon bon sens, et puis j'ai un docteur que je vois tous les jours, et que je vais encore aller trouver; je vous demande la permission de ne pas en changer.» Il revint à son auberge après une dernière visite à l'église, paya sa note, fit son paquet et se mit en route pour Paris, où, marcheur intrépide, il arriva en cinq jours; là il se remit courageusement au travail; debout avant le jour, il n'allait à l'atelier qu'après avoir entendu la messe, et pendant une année entière il ne porta pas à ses lèvres une seule goutte de vin.

Une autre épreuve l'attendait. Il s'était fait une loi de ne pas travailler le dimanche, les railleries ne purent triompher de sa résistance. Patrons et ouvriers conspiraient contre lui; on lui remettait un travail soi-disant pressé le samedi soir, il offrait de travailler la nuit, mais son offre était repoussée; il fallait passer à la caisse et régler son compte, cela lui arriva dans douze ateliers.

Ce fut alors qu'il rencontra une personne dont les sentiments pieux étaient conformes aux siens; il l'épousa, et se mit à travailler pour son compte. Dieu bénit son travail et il parvint à se procurer une petite fortune.

Étant allé dans une ville d'eaux thermales pour la santé de sa femme, le généreux chrétien s'y fixa et pendant huit ans prit part à toutes les oeuvres charitables. Entré dans la conférence de Saint-Vincent-de-Paul, il s'adonna de tout son coeur au soulagement physique et moral des familles qui lui étaient confiées, il ne remettait jamais d'un jour la visite à leur rendre et se montrait généreux à leur égard. Il s'enquérait, à la fin de chaque séance, de l'absence de ceux de ses confrères qui ne s'étaient pas présentés, et se chargeait avec bonheur de leur porter leurs bons pour éviter tout retard dans la délivrance des secours.

Les souffrances ne lui furent pas épargnées; opéré plusieurs fois de la cataracte sans succès, il était presque aveugle, mais cette infirmité ne l'empêchait pas de faire des courses nombreuses pour le service des pauvres, ou de se trouver devant la porte de l'église avant qu'elle ne s'ouvrit; c'était une habitude qu'il ne perdit jamais; il servait à genoux six ou sept messes tous les jours. Il s'éteignit, il y a quelques années, dans une maison de charité de Marseille au moment où il se préparait à un acte de piété désiré depuis longtemps: un pèlerinage à Jérusalem. On a retrouvé dans des lettres écrites par lui des preuves que l'_Imitation_ était sa lecture favorite.

Ce fervent chrétien mérite d'être cité comme un modèle de parfaite conversion.

* * * * *

25.--LE TERRIBLE ARTICLE.

Lors de mon dernier séjour en Normandie, raconte un médecin bien connu, le maire d'une commune voisine de Caen, s'affichant depuis longtemps comme libre-penseur, devint malade de la poitrine. Sa femme et sa fille, personnes pieuses, voyant que son état était menaçant, usèrent de toutes leurs industries pour obtenir qu'il laissât venir le prêtre. À la fin, il leur dit: «Eh bien! soit, faites-le venir, votre curé; mais avertissez-le que je lui dirai son fait.»

Les deux pauvres femmes allèrent trouver le curé de la paroisse, à qui elles rapportèrent cette réponse. Il parut très peu s'en effrayer, car il les pria d'annoncer sa visite pour le lendemain.

Le lendemain donc il se rendit chez le malade, et fut immédiatement introduit dans sa chambre. Il le trouva tenant à la main un journal.

«Monsieur le curé, lui dit celui-ci à brûle-pourpoint, vous me surprenez relisant la loi Ferry. J'en étais précisément à l'article 7. Que pensez-vous de cet article?

--Je pense, répliqua le curé, après un moment de réflexion, que vous en êtes également à un article qui devrait vous préoccuper bien davantage.

--Et cet autre article, quel est-il?

--Je n'ose vous le dire.

--Parlez, monsieur le curé, parlez; vous savez que je n'aime pas les mystères. Et il appuya sur ce mot d'un ton très significatif.

--Puisque vous l'exigez, reprit le prêtre, je parlerai, quoi qu'il m'en coûte. Sachez donc que l'article auquel j'ai fait allusion, c'est... l'article de la mort.» Et il se retira.

Le libre-penseur savait bien qu'il était gravement atteint, mais il ne se croyait pas si près du moment fatal. La déclaration du prêtre le jeta dans la stupeur, et, grâce sans doute aux prières de son épouse et de sa fille, la stupeur produisit l'effroi, avec le désir de la conversion.

Quelques jours après, il faisait appeler le même prêtre et se réconciliait sincèrement avec Dieu.

* * * * *

26.--LE TROTTOIR.

Vous ne sauriez concevoir le nombre et la variété des petits contentements que l'on éprouve dans la pratique de l'abnégation et de l'obligeance sur le trottoir, dans les grandes villes et surtout à Paris. Suivons celui-ci, qui est des plus étroits.

Un insolent vous voit venir, et il indique par son attitude une certaine résolution à l'impolitesse. Vous descendez froidement, et: Passe sans obstacle, homme fort, je triomphe de toi et de moi!

Un peu plus loin, une pauvre femme, mal vêtue et bien modeste, vous voit venir aussi; déjà elle cherche la place de son pied sur le pavé glissant. Vite vous la devancez... Un hommage à la pauvreté, que tout le monde opprime ou dédaigne, est chose bien louable.

Plus loin encore, le passage est scabreux: sur la chaussée, de la boue, des paveurs, un tombereau d'ordures suivi de plusieurs charrettes. Pour vous le péril et la souillure de la rue, pour les autres le trottoir. On a compris, et on vous salue avec un air d'admiration et de sympathique reconnaissance.

Ah! nous oublions trop la fécondité merveilleuse des principes chrétiens. Le moindre devoir rempli a des approximatifs imprévus qui naissent sous nos pas pour nous produire un surcroît de mérite et un salaire de délicieux plaisirs! Vous ne vouliez être que patient avec courage, vous devenez tout de suite bienveillant sans effort; puis votre bienveillance va se transformer en une sorte de vertu gracieuse qui déterminera l'apparition d'une foule de charmants petits faits.--Le trottoir était hier une arène où votre orgueil subissait un pugilat onéreux; aujourd'hui, c'est la plate-bande d'un jardin où les fleurs s'épanouissent.

Mon point de vue une fois accepté, je défie que l'on trouve une situation et un lieu plus commodes pour acquérir le goût du devoir et s'y fortifier petit à petit. Tout en allant à vos affaires, vous accomplissez, une multitude d'actes vertueux qui laissent derrière vous une précieuse semence. Avec le droit, vous semiez des cailloux; avec le devoir, vous semez de bons exemples. De plus, votre patience se fortifie, et vous faites la conquête de l'humilité, la plus belle des vertus.

Il y a quelques années, pour me rendre à mon bureau, je suivais chaque matin la rue du Four. Très souvent j'y rencontrais un homme dont le vêtement indiquait un ouvrier à son aise.

Nous nous croisions. Je descendais toujours du trottoir. Lui recevait l'hommage et continuait toujours de son pas vainqueur.

Un matin, la rue était plus malpropre et plus obstruée que d'ordinaire. Il y avait vraiment du mérite a céder la belle place. Je voyais venir mon superbe ouvrier. Il crut que je ne m'exécuterais pas de bonne grâce. Il souriait insolemment et se disposait à me faire obéir.

Je me sacrifiai à propos, sans hésitation, mais non pas sans dignité.

Cela le surprit. Il se retourna et me suivit des yeux, jouissant de mes difficultés avec un air de bravade.

J'avais aussi tourné la tête; son orgueil imbécile se brisa contre un regard fixe et froid que je maintins sur lui pendant quelques secondes. Je sentis qu'il m'en garderait rancune.

En effet, le lendemain, le surlendemain encore, il me parut courroucé. Une résistance de ma part lui eût été bien agréable! Il l'attendit en vain.

Un des jours suivants, la pluie se mit à tomber tout à coup. La rue du Four ressemblait à un de ces chemins vicinaux de la Brie pouilleuse, où le paysan monté sur son âne ne se hasarderait pas l'hiver, par crainte d'y perdre sa monture.

Les piétons, bien ou mal vêtus, les marchandes de noix ou de maquereaux se remisaient sous les grandes portes. Quoique muni d'un parapluie, je fis de même, et je me mêlai à un groupe de pauvres gens qui attendaient la fin de la giboulée en geignant.

Mon homme était là! Nous nous regardâmes du coin de l'oeil. Il paraissait de méchante humeur, et la pluie le contrariait évidemment plus qu'aucun de ses voisins.

Je prononçai à son intention quelque phrase banale sur le temps.

Il répondit, comme se parlant à soi-même:

--Oui, un joli temps, quand on est pressé! Je suis attendu dans une maison, à cent pas d'ici, chez des bourgeois. Je voudrais y arriver propre, et il faut que je reste là. Je vais peut-être manquer une bonne affaire.

Je devinai que mon parapluie lui faisait envie, et me plaçant brusquement bien en face de lui:

--Monsieur, lui dis-je en affectant une politesse souriante, si vous êtes attendu dans le voisinage, prenez mon parapluie. Vous le renverrez par une domestique ou un concierge; il vous suffira de remarquer le numéro de la maison en sortant d'ici.

--Mais, monsieur, si j'allais garder votre parapluie? Vous ne me connaissez pas.

--Si, si, je vous connais.

L'ouvrier crut à une allusion sur ses arrogances passées envers moi. Il devint rouge. Je continuai du ton le plus aimable:

--Je vous connais aussi bien que vous vous connaissez vous-même, et je suis sûr que vous me renverrez tout de suite mon parapluie. Le voilà, partez vite.

Il se laissa faire. Au bout de dix minutes, mon parapluie me revenait avec une bonne femme qui fit très verbeusement la commission de reconnaissance.

Je devais m'attendre à un changement radical dans les procédés de mon homme. Il guettait une première rencontre. Pour moi je tenais peu à une liaison au moins inutile. À la première rencontre, je passai vite. Il ne put que m'envoyer un beau salut, que je lui retournai par un geste très civil: un salut d'égal à égal.

À partir de cette minime obligeance dont j'avais honoré son caractère, je remarquai que non seulement mon fier ouvrier descendait du trottoir à la hâte pour me faire place, mais encore qu'il avait renoncé à ses anciennes prétentions; car je m'amusais à l'étudier, et je le vis plus d'une fois, à distance, céder le pas avec un empressement semblable au mien. Il se christianisait sans le savoir!

Les lois de Dieu sont grandes! Le moindre acte imprégné du sentiment chrétien a quelquefois des conséquences d'une étendue extraordinaire. Nous n'en sommes pas toujours témoins.

Un dimanche, par un beau jour de mai, je me promenais de long en large sur la place Saint-Sulpice, en attendant la messe basse de neuf heures.

Si peu que je fisse attention aux personnes qui passaient près de moi, il m'était impossible de ne pas voir le profond salut que venait de m'adresser un promeneur.

Ai-je besoin de dire que c'était encore mon ouvrier? Sa confortable toilette l'avait transformé!

Précisément parce qu'il me parut disposé à la discrétion, sinon au respect, je l'abordai.

Il avait le sourire fin. Il parlait peu. Ses paroles n'étaient point oiseuses. J'usai les banalités de la conversation sans qu'il y répondit rien que des monosyllabes. Et puis je me tus.

Le brave homme me déclara alors que mon opiniâtreté à descendre du trottoir, pour lui céder la place, l'avait fort surpris, fort intrigué, et qu'en dernier lieu, alors qu'il me supposait irrité enfin par sa bravade tout directe, mon extrême obligeance au sujet du parapluie avait bouleversé son humble raison. Il me supposait un but, un motif. Il cherchait, il ne comprenait pas.

--Comment vous appelle-t-on? lui dis-je.

--Jean.

--C'est un nom favorable. Monsieur Jean, autrefois le trottoir de la rue du Four était pour vous l'instrument d'un orgueilleux despotisme. Chacun se sentait contraint de descendre à votre approche. Depuis que je vous ai prêté mon parapluie...

--Ma foi, monsieur, depuis l'histoire du parapluie, j'agis tout autrement. J'ai eu l'idée de faire comme vous! D'abord je suis descendu pour les femmes et pour les vieillards, petit à petit je suis arrivé à descendre pour tout le monde; et, vous ne le croiriez pas! aujourd'hui, si quelqu'un me prévient, cela me fait de la peine; il me semble que l'on a mauvaise opinion de moi, et que l'on me prend pour un homme d'un très vilain caractère.

--Eh bien, votre orgueil a fait place à l'esprit de douceur; vous vous êtes amélioré; vous êtes entré dans la bonne voie; peut-être irez-vous loin dans cette voie où l'on ne recueille que des plaisirs, tout en épurant et en grandissant son caractère. Mon but est atteint.

--Mais qu'est-ce que vous y gagnez? Qu'est-ce que cela vous fait?

Je lui montrai l'église. Il me répondit par une grimace. Un banc était là. J'allai m'y asseoir. Sur un imperceptible signe amical, le brave Jean vint prendre place près de moi, non sans rire sous cape, convaincu qu'il était que j'allais le prêcher.

Le prêcher! je n'aurais eu garde. Il y a temps pour tout. À chacun sa fonction, d'ailleurs. Mon néophyte était un homme de quarante ans, un brave ouvrier; son instinct le portait au bien assez directement; avec lui il suffisait d'agir très simplement.

--Monsieur Jean, je vous montrais du doigt l'église, où je vais aller entendre la messe tout à l'heure. Vous, vous n'allez pas à la messe, je le sais. Je l'ai compris à votre grimace. Mais vous irez un jour comme moi.

--Cela ne m'étonnerait pas trop. Vous avez déjà fait un miracle à mon profit.

--Je n'ai pas toujours été pieux; je le suis devenu à l'aide de la réflexion. Il plut à Dieu de décider mon retour par ce chemin. Mon seul mérite est d'avoir obéi à son impulsion: nous ne saurions jamais, en face de lui, prétendre à un autre mérite que celui de l'obéissance.

--Mais pour obéir ainsi, il faut croire en Dieu; et il ne dépend pas de nous de croire!

--Mon cher Jean, vous vous trompez. Sans vous rien dire de la grâce, ce qui ressemblerait à une prédication, je vous affirme qu'il dépend de nous de croire.

---Alors je n'y comprends plus rien.

--Compreniez-vous mon empressement à descendre du trottoir lorsque vous approchiez, et l'offre de mon parapluie?

--Enfin, monsieur, est-ce que vous voulez me rendre dévot?

--Ne riez pas. Vous êtes bien devenu patient, même obligeant, sur ce trottoir où vous vous pavaniez en roi il y a six semaines.

--Oui, c'est bien drôle! S'il y a un secret, dites-le-moi. Par exemple, je ne m'engage pas à rien faire de contraire à mes opinions.

--Ah! vous avez des opinions! Dites-moi, vous avez aussi de la loyauté?

--Pour ça, je m'en vante.

--Cela suffit. Tant qu'une seule vertu catholique demeure dans l'homme, elle peut devenir, elle devient tôt ou tard une fondation sur laquelle la Providence divine rebâtit tout l'édifice ruiné. Ah! vous êtes loyal! Eh bien, Dieu vous connaît, il vous suit au travers du monde, et il vous aidera.

--Mon cher monsieur, vous tapez à bras raccourci sur tout ce qu'il y a dans ma tête. Pour un rien, je me mettrais en colère. Mais je ne veux pas être ingrat envers vous. Faites votre affaire; cette fois-ci je vous écoute très sérieusement.

--Bien. Une remontrance vous ennuierait; vous hausseriez les épaules. De longues explications religieuses et morales auraient à peu près le même résultat. Vous bâilleriez dans le creux de votre main.

--C'est vrai.

--Cependant, si l'on vous disait: La foi vous viendra, à la condition d'un acte simple et loyal accompli en moins de dix minutes, et qui n'aura pas d'autre témoin que Dieu, vous accepteriez la foi?

--Je l'accepterais...

Je me levai; l'ouvrier se leva. Nous marchâmes à petits pas en regardant l'église.

--Monsieur Jean, savez-vous encore votre _Pater_?

--Oh!...

--Et pourriez-vous le réciter couramment?

--Oui, quoique cela ne me soit pas arrivé trois fois depuis ma première communion.

--Voici l'église devant nous. Entrez froidement. Si un murmure s'élève dans votre esprit, faites-le taire; dites-vous: J'ai promis d'être loyal, je dois être loyal.

--Je le serai.

--Vous irez au bénitier, que les fidèles assiègent quelquefois. Vous prendrez de l'eau bénite. Vous ferez le signe de la croix lentement et la tête haute, en homme de coeur qui a contracté une obligation et qui la remplit. Puis vous vous isolerez au milieu de la foule. Alors recueillez-vous l'espace d'une minute; rappelez-vous la promesse qui vous engage et que vous êtes tenu à dégager strictement. Faites ensuite de nouveau le signe de la croix, et debout, une main dans l'autre main, récitez le _Pater_ à voix basse, doucement, très doucement. Vous ferez ensuite encore un signe de croix, et vous sortirez de l'église.

--Après cela?

--Rien.

--Je comprends.

--Pourquoi hésitez-vous?

--C'est plus difficile que cela ne le paraît.

--Moins difficile que de céder la place sur le trottoir.

--Et si je faisais ainsi que vous me l'avez dit, vous pensez..?

--Je pense que cet acte bien simple sera un jour votre plus grand et votre plus beau souvenir. Mais si vous ne vous sentez pas maintenant l'énergie et la loyauté nécessaires ...

--Ah! on ne doit pas remettre ces choses-là au lendemain.

--Adieu; je vous prédis que vous serez bientôt un solide et fier catholique.

Je lui serrai la main, et je m'éloignai rapidement, sans détourner la tête, demandant à Dieu de faire le reste.

Pendant un mois, loin de chercher Jean, je l'évitais. Mais Paris est bien moins grande ville qu'on ne le pense. Jean m'avait guetté, m'avait suivi, et il était parvenu à connaître mon nom et mon adresse, plus avancé en cela que moi, qui ne savais de lui que son prénom de Jean.

Un matin je reçois une lettre de faire-part. Il s'agissait d'un mariage pour le lendemain, entre M. Marteau et Mlle Gilquin, qui m'invitaient à assister à la bénédiction nuptiale. Des noms inconnus; cela arrive de temps en temps. On cherche. Est-ce mon boulanger, mon fruitier, mon épicier? Ici se rencontrait un obstacle bizarre: M. Marteau exerçait la profession de fabricant de formes pour chaussures.

Je stimulai mes souvenirs: aucune lumière. À la fin, je remarquai que le fabricant de formes de chaussures avait, entre autres prénoms, celui de _Jean_. Mais une observation de l'autre Jean m'était demeurée dans la mémoire: «J'ai de petits enfants,» m'avait-il dit... Le Jean du trottoir était donc marié; ce ne pouvait être mon néophyte. Et cependant quelque chose me disait que ce devait être lui...

Mon incertitude cessa bientôt.

Je venais de dîner: j'allais sortir. Un timide coup de sonnette m'annonce un visiteur. On ouvre. J'écoute le nom: «M. Jean Marteau.»

C'était le mien! c'était mon ouvrier de la rue du Four et de la place Saint-Sulpice!

--Entrez, monsieur Jean, asseyez-vous. Eh bien! vous allez donc vous marier?

--Mon Dieu, oui, monsieur, demain.

--Mais il me semblait que vous étiez déjà marié?

--Pas précisément. Si vous me le permettez, je vous expliquerai la chose. Je vous ai adressé une lettre de faire-part avec l'espoir que vous viendrez à l'église, parce que c'est vous qui avez fait mon mariage; aussi est-ce surtout à cause de vous que j'ai fait imprimer des lettres de faire-part.

--Moi, j'ai fait votre mariage?

--Certainement. Ah! c'est un peu long a expliquer.

--Mettez-y le temps, et ne trouvez pas mauvais que je rie d'abord, à cette idée que j'ai fait votre mariage sans savoir ni votre nom, ni votre profession, ni votre adresse.

--Le bon Dieu sait le nom et l'adresse de tout le monde. Il a eu sa belle part dans l'affaire.

L'honnête garçon était ému. Il n'avait pas dit: Dieu, mais le _bon Dieu_. Je ne sentis jamais si bien la différence. Dieu, ce n'est très souvent que le terme plus ou moins banal des panthéistes et des philosophes, qui en font, au plus beau, le synonyme de l'Être suprême des républicains de 93. Le _bon Dieu_, c'est le terme de prédilection des catholiques, qui ne craignent pas d'afficher une foi naïve de bonne femme ou de petit enfant: dès qu'un homme, en parlant de Dieu, dit le _bon Dieu_, je vois le fond de son coeur et je puis lui tendre la main.

Je tendis la main à Jean. Je compris, avec une joie intime, que la providence de Dieu avait fait mûrir le grain que j'avais semé. Me voilà donc silencieux près de mon cher visiteur, dont le visage s'épanouit dès les premiers mots de l'histoire qu'il va raconter.