Les Joies Du Pardon Petites Histoires Contemporaines Pour La Co
Chapter 6
Quelques mois après, il m'écrivait encore: «Nous sommes à la veille de Noël, et à l'approche de cette solennité la surveillance redouble pour m'empêcher de recevoir mon Dieu. Hélas! devrai-je passer ces belles fêtes dans un douloureux jeûne, privé du pain de vie? Priez le saint Enfant Jésus que mon jeûne finisse bientôt. Il faut que je sois bien sage pour dédommager maman de ne pas se trouver à Lyon pendant que vous y prêchez.»
Ici se termine le touchant récit du P. Hermann. Depuis lors, Georges a été rendu à sa mère, et ils ne se sont plus séparés. Le bon religieux revit, trois ans après lui avoir donné le baptême, cet enfant chéri qu'il ne cessa de diriger jusqu'à sa mort.
* * * * *
16.--LES DEUX AMIS.
Il y a quelques années, en me rendant à Paris, raconte un homme du monde, je me détournai de la route directe pour aller prier sur la tombe d'un de mes jeunes compatriotes, Alexis ***. Descendu de voiture, j'étais bientôt arrivé au cimetière. Je me mis à le parcourir dans toutes les directions, m'arrêtant devant chaque tombe, lisant toutes les inscriptions sans pouvoir découvrir le nom que je cherchais. Je commençais à désespérer d'y parvenir, quand j'aperçus un officier qui était à l'extrémité opposée. J'allai droit à lui: nous nous rencontrâmes près d'une place où la terre avait été fraîchement remuée; au milieu, une petite croix de bois apparaissait à peine entre quelques rares gazons. Nous échangeâmes un salut; je prononçai le nom d'Alexis. «C'était mon meilleur ami, dit-il; vous le connaissiez donc?--Je suis entré ici pour chercher sa tombe et pour y prier.--Et voici précisément le lieu où il repose.»
Ce mot dit, il s'agenouilla; j'en fis autant; nos prières s'élancèrent à la fois du fond de nos coeurs vers le ciel. Quand nous fûmes relevés: «J'avais encore un autre désir, lui dis-je, et il est en votre pouvoir de l'accomplir. Vous étiez, m'avez-vous dit, l'ami intime d'Alexis; vous avez sans doute assisté à ses derniers moments; ce serait une consolation pour moi que d'en entendre le récit de votre bouche.--Vous ne pouviez vous adresser mieux qu'à moi, monsieur. Mais, pour apprécier combien sa mort a été belle, il est nécessaire de remonter plus haut. Je vous raconterai l'histoire de quelques années de sa vie; ce sera la mienne aussi.
«Nous sommes entrés le même jour, Alexis et moi, à l'École militaire; dès notre première entrevue, une secrète sympathie nous attira l'un vers l'autre. Nous eûmes le bonheur d'entrer dans le même régiment. Il eût été difficile de se figurer deux caractères mieux en harmonie que les nôtres. Graves, sérieux, réservés, nous prenions en horreur les plaisirs coupables. Nous ne trouvions aucun attrait pour les plaisirs bruyants. Nous ne quittions l'étude que pour discourir entre nous des matières que nous venions d'apprendre, et, chose déplorable! nous n'avions de foi qu'en nous-mêmes, et toutefois, sur ce point-là même, il y avait entre nous une grande différence. Alexis était _incrédule_, moi j'étais _impie_. S'il m'arrivait de tourner en dérision des choses saintes, cet excellent Alexis me blâmait; il m'adressait des reproches sévères, bien que toujours affectueux. L'hiver venu, nous allâmes, chacun de notre côté, en semestre. À notre rentrée au régiment, après quelques paroles d'amitié échangées entre nous, «Eh bien, Alexis, lui dis-je en souriant, as-tu fait tes Pâques avant de partir?--Non, répliqua-t-il d'un ton sec qui indiquait assez que la question lui avait déplu.--Je veux parier avec toi, repris-je, que ta mère t'aura bien persécuté pour cela.--Elle m'y a exhorté tendrement; mais je lui ai dit que j'avais trop peu de foi pour bien communier, et que, grâce à Dieu, j'en avais encore assez pour ne vouloir pas communier mal. Prenez patience et priez pour moi, en attendant qu'il me soit possible de vous satisfaire: ce jour ne tardera pas à venir, je l'espère. Oui, je l'espère!» répéta-t-il en se tournant vers moi et en appuyant fortement sur ce dernier mot.
«En ce moment, je ne sais quel génie infernal s'empara de moi: sans respect pour l'amitié, sans égard pour les lois de la politesse, j'éclatai grossièrement de rire. Mais je ne tardai pas à m'en repentir, quand je vis quelle blessure mon indigne conduite avait faite à son coeur. «Tu m'as fait de la peine, me dit-il. Ce n'est pas bien... je ne m'attendais pas à cela de ta part... moi qui te croyais un si bon coeur...» Tels furent ses reproches; il y avait à la fois dans l'accent de sa voix et dans l'expression du regard qui l'accompagnait quelque chose de si profondément triste et douloureux, que je fus saisi de confusion. «J'ai eu tort... me pardonneras-tu?... cela ne m'arrivera plus...» Je ne pus en dire davantage; lui, aussitôt ... l'excellent homme! de m'ouvrir ses bras, dans lesquels je me précipitai: notre amitié était devenue plus étroite que jamais.
«Un jour, nous étions allés ensemble à l'hôpital visiter quelques-uns de nos soldats. Un de ces malheureux venait de rendre le dernier soupir. «C'est triste, dis-je à Alexis, de voir un militaire mourir dans son lit comme une vieille femme. Je ne connais qu'une belle mort pour nous autres... le boulet de canon!--Si on est préparé, reprit-il; car pour moi, je ne connais pas de mort plus triste que celle qui vous frappe en traître...--Je t'entends, tu ne voudrais pas mourir sans confession...--Pauvre ami!... Ainsi donc, incorrigible!... Tu m'avais cependant promis...» Et après un court intervalle de silence: «Tu l'as dit, je désire et je désire vivement ne pas mourir sans confession... J'ai même... il faut que tu l'entendes de ma bouche... j'ai pensé que si je venais quelque jour à tomber malade, je m'adresserais a toi pour aller chercher un prêtre; et je puis compter que tu me rendras ce service, n'est-il pas vrai?» Il remarqua la surprise que me causait une telle demande; il insista: «Tu me le promets, mon ami?...» Et il me tendit la main... J'hésitai encore; mais la pensée que mon refus affligerait ce bon ami l'emporta en ce moment sur toute autre considération: je pris sa main, je la serrai dans les miennes; je lui promis, de mauvaise grâce, il est vrai, ce qu'il me demandait; mais il n'eut pas l'air de s'en apercevoir, et il me remercia affectueusement.
«Dès que le pauvre Alexis fut atteint de la maladie dont il mourut, je ne le quittai plus. Je m'étais établi dans sa chambre; le jour, j'étais constamment à le garder; je le veillai toutes les nuits. Un matin, le médecin venait de faire sa visite accoutumée. Il avait remarqué un grand changement en lui; des symptômes fâcheux s'étaient manifestés; ses traits étaient visiblement altérés. Alexis se tourna vers moi, souleva péniblement sa tête appesantie et s'efforça vainement de parler; ses regards inquiets m'interrogèrent; il me sembla qu'il me disait: «Tu as oublié ta promesse... Et moi qui avais compté sur ton amitié!...--J'y vais, j'y vais!» Je ne dis que ce mot, et j'étais parti comme un trait. En entrant chez le curé de la paroisse, je me sentais combattu entre le sentiment de la piété fraternelle et je ne sais quelle mauvaise honte. «Monsieur, lui dis-je, j'ai un ami dangereusement malade; il m'a demandé de vous aller chercher: je n'ai pu qu'obéir; car le voeu d'un ami, et surtout d'un ami mourant, est une chose sacrée.» Nous nous dirigeâmes vers la maison du pauvre malade; j'introduisis le prêtre dans la chambre, et je les laissai seuls.
«Après une demi-heure d'attente, je fus rappelé; une cérémonie religieuse se préparait. J'étais debout au pied du lit. Au moment où elle commença, je délibérais en moi-même si je garderais la même attitude. Mais si je me comporte ainsi, ne vais-je pas blesser le coeur de mon ami?... Je n'hésitai plus; mon genou orgueilleux fléchit, et il resta ployé pendant tout le temps que le prêtre fit les onctions sacrées. Et cependant, à quoi pensais-je dans un tel moment?... À prier?... Hélas! je n'en avais plus le souci; j'étais à me demander comment un esprit aussi distingué que l'était Alexis pût être dupe de semblables momeries. Telles étaient les détestables pensées qui m'obsédaient; voilà en quel abîme j'étais tombé, ô mon Dieu!...
«Il ne restait plus qu'à accomplir une dernière cérémonie, la plus importante de toutes. Le prêtre ouvrit une boîte d'argent; il en tira avec respect une hostie consacrée, et la présenta au malade, qui recueillit un reste de forces et se souleva pour recevoir son Dieu. Je le regardai. Oh! comment rendre l'impression dont je fus saisi à son aspect? Ses mains s'étaient jointes, et elles s'élevèrent au ciel, et ses yeux aussi. Comme une glace limpide, ils réfléchissaient les plus belles vertus, la foi, l'espérance et l'amour... Je baissai la tête: un sentiment inconnu, nouveau, avait traversé mon esprit; pénétré d'admiration pour mon ami, j'en étais venu à rougir de moi-même.
«Après que le curé se fut retiré, Alexis me tendit la main; je l'arrosai de mes larmes. «Mon ami, dit-il, je te remercie; je n'avais pas attendu moins de toi!...» Et, après une courte pause, il ajouta: «Je suis heureux maintenant!» Qui pourrait produire l'accent avec lequel il prononça ses paroles? ... Ce n'était pas l'accent d'un homme, non: si les anges ont une langue pour exprimer leurs pensées, c'est ainsi qu'ils parlent. «Je suis heureux!» Pauvre jeune homme! Et il se voyait mourir à la fleur des ans, lui, doté des dons les plus précieux de l'esprit et du coeur, lui, chéri de ses amis, adoré de sa famille! et il mourait loin de celle-ci, il mourait lentement, dans des souffrances aiguës! Qui donc pouvait lui inspirer des sentiments semblables?... Qui?... À la foi seule il appartient de répondre à cette question.
«Et la religion qui opère un tel prodige serait-elle donc un jeu d'enfant?... Non, me disais-je, elle est réellement divine... Il pressentait ce qui se passait au dedans de moi, et il m'interrogea d'un regard; je lui avouai tout en fondant en larmes. «Mon Dieu, s'écria-t-il, je vous bénis! C'est maintenant que je puis le dire en toute vérité et dans l'effusion de mon coeur: Je suis heureux!»
«Pendant la première période de sa maladie, la douleur arrachait à Alexis d'assez fréquentes marques d'impatience; maintenant, pas un murmure, pas une seule plainte. Il semblait que le Dieu qui venait de descendre dans son sein y eût déposé un trésor de douceur, de résignation et de paix. Ainsi se passèrent ses derniers jours. Vous n'exigerez pas, monsieur, que je m'étende davantage sur cette douloureuse catastrophe. Hélas! quand je m'y porte par la pensée, les paroles me manquent pour rendre ce que je sens; je ne sais plus m'exprimer que par mes larmes.»
L'officier s'était tu, sa tête s'était inclinée sur sa poitrine. Je respectai son silence. Il reprit la parole et continua:
«Après que nous lui eûmes rendu les derniers devoirs, au retour de la cérémonie funèbre je m'enfermai dans ma chambre et j'y restai jusqu'au soir. À l'entrée de la nuit j'allai chez le curé. «Monsieur, lui dis-je en entrant, je viens vous remercier...--Et de quoi donc? interrompit-il avec un accent gracieux; je n'ai fait que mon devoir; c'est là une des fonctions les plus essentielles de notre ministère, et une des plus douces aussi quand nous trouvons des âmes disposées à l'accueillir comme l'était votre ami. Oui, j'en ai la ferme conviction, nous pouvons compter en lui un protecteur dans le ciel----Monsieur, c'est à moi plutôt à vous remercier... Je vois que vous ne soupçonnez pas le véritable motif qui m'amène ici... Pendant que vous administriez les derniers sacrements à mon ami, j'étais là (vous vous le rappelez peut-être) à genoux au pied de son lit. J'étais tombé à terre incrédule; je l'ai vu communier et je me suis relevé chrétien. Chrétien! qu'ai-je dit? Ah! je ne le sens que trop, je suis indigne de porter un si beau nom.--Je puis dès ce moment vous le donner, ce nom,» dit le prêtre; et me serrant tendrement entre ses bras: «Oui, mon frère! mon cher frère! quiconque veut sincèrement revenir à Dieu, celui-là est réellement et dans toute la force du terme un chrétien.--Maintenant, mon Père, j'avais un second but en venant vous voir. J'ai préparé ma confession tout à l'heure, et je vous prie de m'écouter--Et, sans attendre de réponse, j'étais tombé à ses pieds. Que vous dirai-je de plus, monsieur! De ce jour date ma conversion...»
* * * * *
17.--TEL EST PRIS QUI CROYAIT PRENDRE.
Ô Jésus! on me demande de parler, de dire comment je suis redevenu chrétien. On m'affirme que c'est pour la gloire de votre Sacré Coeur... Dès lors, comment résister?... Je parlerai donc; et puissent beaucoup de pécheurs que je connais, qui sont mes amis, dont l'âme m'est infiniment chère, se convertir comme moi!
De ma première enfance il ne me reste que des souvenirs très vagues; cependant je vois toujours une grande image qui surmontait la statue de la Vierge, et devant laquelle ma mère me faisait prier: c'était Jésus montrant son Coeur. Cette image me fascinait en quelque sorte, parce que ma mère me disait: «Jésus te voit, et si tu n'es pas sage, il te chassera de son Coeur.» Le soir de ma première communion, quand, selon la coutume, nous nous agenouillâmes pour la prière en famille, je promis bien à Jésus de l'aimer toujours: en retour, je lui demandai de me garder dans son Coeur... Mais, hélas! les passions l'emportèrent bientôt, je le dis pour l'instruction des jeunes gens; je fus victime de ces deux fléaux terribles qui, de nos jours, les font mourir presque tous à la vertu et à l'honneur: les mauvaises compagnies et les lectures dangereuses. À vingt ans, j'étais le premier débauché de ma ville natale.
Pendant trente ans, j'ai entassé crimes sur crimes.... Je fus soldat, et Dieu sait la vie que j'ai menée!... On m'envoya en Afrique à cause de ma mauvaise conduite. N'osant plus me montrer à ma famille, j'y restai longtemps; il fallut revenir cependant. Que faire? Me voilà ouvrier errant, cherchant de l'ouvrage de ville en ville, obligé parfois de tendre la main, couvert de honte. J'étais descendu aux derniers degrés de l'impiété; je me traînais dans la fange des passions. Ah! je rougis en écrivant ces lignes. Mais c'est pour la gloire de votre Sacré Coeur, ô Jésus!...
Paray-le-Monial, comme par hasard, se trouve sur ma route. La ville était en fête; des oriflammes brillaient aux fenêtres; des arcs-de-triomphe étaient dressés; une foule immense remplissait les rues; l'air retentissait d'un chant qu'il me semble entendre encore: «Dieu de clémence, ô Dieu vainqueur!...» Surpris, je m'adresse à une pauvre femme:
--Qu'est-ce donc, lui demandai-je?
--Comment! vous ne savez pas? C'est le grand pèlerinage...
--Ah!... quel pèlerinage? pour quoi faire?
--Mais pour honorer le Sacré Coeur de Jésus!
--Le Coeur de Jésus! où est-il donc? Peut-on le voir?...
--Vous savez bien que non; mais il s'est manifesté à une religieuse de la Visitation, à la Bienheureuse Marguerite-Marie; il lui a recommandé de le faire honorer par les hommes.
--Où est-elle, votre Visitation?
Et, sur les indications de la pauvre femme, je me dirige de ce côté: tous les sarcasmes, lus dans les journaux de cabarets contre les pèlerinages, me revenaient a l'esprit; je regardais avec ironie ces hommes qui marchaient gravement, une croix rouge sur la poitrine; et malgré tout cela, j'éprouvais une certaine émotion. En passant à côté d'un groupe de jeunes gens, je fus même frappé de ces paroles:
Pitié, mon Dieu! pour tant d'hommes fragiles Vous outrageant sans savoir ce qu'ils font! Faites renaître en traits indélébiles Le sceau du Christ imprimé sur leur front.
J'arrive à la Visitation; je veux pénétrer dans la chapelle; mais elle était pleine.
En attendant que la foule se fût écoulée, je regardais autour de moi; à quoi pensais-je? Je ne m'en rends pas compte. Mes regards sont attirés par de grands tableaux en toile blanche sur lesquels des inscriptions étaient gravées en lettres rouges. Je lis: _Promesses de Notre-Seigneur Jésus-Christ à la Bienheureuse Marguerite-Marie_. Je passe d'un tableau à l'autre, c'étaient des phrases absolument vides de sens pour moi..., des mots auxquels je ne comprenais rien: grâce, ferveur, miséricorde, tiédeur, perfection!... Mais tout à coup une ligne me frappe:
_Je donnerai aux prêtres le talent de toucher les coeurs les plus endurcis_.
Toute mon impiété me saisit. Toucher les coeurs les plus endurcis! Voilà ce qu'ils écrivent!... Eh bien! nous verrons... Pourquoi ne pas essayer? Prenons-les au mot. Demandons un prêtre... Quelle parole pourra bien lui être inspirée pour toucher un coeur endurci comme celui-là?... Et je ricanais en me frappant la poitrine.
Au même moment, une religieuse passait à côté de moi; je me retourne brusquement:
--Je voudrais parler à un prêtre, à un prêtre de Paray-le-Monial.
Elle m'introduit dans une petite chambre dont les murs, blanchis à la chaux, portaient des inscriptions noires; je n'y fais pas attention. J'avais ma fameuse phrase comme une arme invincible contre tous les pèlerins du monde! et je répétais en riant: _Je donnerai aux prêtres le talent de toucher les coeurs les plus endurcis._ Que va-t-il me dire?
Bientôt, un prêtre entre. Nous sommes en face l'un de l'autre. Quelques secondes s'écoulent... Il me regarde, attendant que je lui parle. Moi, je n'avais dans tout mon être que l'impiété et l'ironie; et pourtant un tremblement passager me saisit. Le prêtre s'en aperçoit:
--Eh bien! mon ami, me dit-il.
Ce seul mot me rend tout mon aplomb et toute mon arrogance.
--Votre ami!... Ah! vous ne me connaissez guère. Je n'ai pas la foi, moi! Je ne crois pas un mot de tout ce que vous me dites, et de tout ce que vous écrivez. Appelez-moi excommunié, mécréant, païen, tout ce que vous voudrez; mais votre ami! à d'autres...
Longtemps je lui parle sur ce ton. La phrase lue sur le tableau blanc retentissait à mes oreilles avec l'ironique question: «Que va-t-il me dire?» Le prêtre était devenu pâle; mais pas un geste d'indignation ne s'était manifesté en lui. Sans répondre à mes propos impies, il me fait de nombreuses questions. Je riais... il le voyait bien; mais il ne comprenait pas le signe de tête qui accueillait toutes ses demandes, et qui voulait dire: «Ce n'est pas cela!» J'étais vainqueur... je triomphais. J'allais éclater de rire et lui avouer tout... quand, soudain... ah! j'en frémis encore:
--_Mon ami, avez-vous toujours votre mère?_
Dieu! quelle réaction se produit en moi! Coeur de Jésus, vous m'attendiez là! Mon coeur se fond: les larmes jaillissent; mon corps tremble.
--Ma mère! vous me parlez de ma mère! Mais c'est vrai!... le Sacré Coeur de Jésus!... Oh! je vois l'image devant laquelle je m'agenouillais petit enfant, à côté de ma mère! ... Je relis ces lignes que sa main mourante m'a écrites, malheureux! auxquelles je ne fis presque pas attention: «Mon enfant, je t'écris de mon lit d'agonie; je meurs du chagrin que tu m'as causé; mais je ne te maudis pas, parce que j'ai toujours espéré que le Sacré Coeur de Jésus te convertirait.» Oh! ma mère!... Tenez, Monsieur, j'avais lu à l'entrée de la chapelle que le Coeur de Jésus donnait aux prêtres le talent de toucher les coeurs endurcis. J'étais venu pour savoir ce que vous me diriez, pour me moquer de vous. Je le sens; vous m'avez converti.
Le prêtre était tombé à genoux. Il priait et il pleurait.
Quand j'entrai dans le sanctuaire du Sacré Coeur, ce fut pour aller me prosterner dans un confessionnal. Ce fut, quelques jours après, pour m'approcher de la Table sainte.
Et maintenant, que tout cela soit pour la gloire de votre Sacré Coeur, ô Jésus!
--Prêtres! aimez le Sacré-Coeur, et vous convertirez des âmes.
Mères de famille qui pleurez sur les égarements de vos fils, priez pour eux le Sacré Coeur de Jésus.»
* * * * *
18.--COMMENT ON OBTIENT ON MIRACLE.
Il y a quelques années,--c'est un missionnaire qui raconte le fait,--j'avais dit en chaire quel es enfants pieux pouvaient convertir leur famille. Dieu permit qu'une enfant innocente et pure se trouvât dans mon auditoire; son père et sa mère l'aimaient comme une fille unique qui doit hériter d'une grande fortune; c'était leur bonheur, leur joie, leur amour. Le lendemain, près du saint tribunal, je vis une enfant agenouillée comme un ange; je l'écoutai. La pauvre enfant ne pouvait parler, les sanglots étouffaient sa voix, elle avait les larmes aux yeux.
--Mon père, vous avez dit que les enfants sages qui avaient une foi vive convertiraient leur père et leur mère. Depuis que je vous ai entendu, j'ai prié, j'ai pleuré, mon père et ma mère ne sont pas convertis.
--Mais, ma pauvre enfant, ce miracle, je vous le promets. Il s'accomplira, pourvu que votre foi soit constante. Et j'ajoutai: «Je vais vous préparer moi-même à la première communion.»
Elle revint les jours suivants, le temps passa bien vite. La pauvre enfant disait toujours:
«Mon père, le miracle ne se fait pas; mes parents ne sont pas même venus vous entendre.»
La veille de la communion arriva. Après avoir reçu l'absolution, la pieuse enfant se relève heureuse. Elle ne parlait pas; dans le chemin elle rencontre une de ses jeunes compagnes et parentes, qui l'embrasse avec effusion et lui dit:
«Quel bonheur! mon père et ma mère doivent communier demain avec moi.»
Alors la pauvre enfant devint triste, et ses yeux se mouillèrent de larmes. Son père et sa mère l'attendaient cependant, et ils se disaient:
«Comme elle va être heureuse!»
À la vue de ses yeux gonflés par les pleurs, la mère la presse sur son coeur et lui dit:
--Mon enfant, tu nous avais annoncé que tu serais si heureuse la veille de ta première communion!
--Ma mère, je suis malheureuse aujourd'hui.
Et le père, témoin muet de cette scène, ne put s'empêcher de verser des larmes et de dire:
«Mon Dieu! que faut-il donc pour la rendre heureuse?»
Aussitôt l'enfant quitte les bras de sa mère, se jette dans ceux de son père en s'écriant:
--Ô père! si vous vouliez!
--Mais, ma fille, nous ne vivons que pour toi; dis-moi, que faut-il faire?
--C'est vous qui êtes la cause de ma tristesse.
--Nous? répond la mère.
--Moi? répond le père étonné.
--Hélas! reprit l'enfant. J'étais heureuse il n'y a qu'un moment; mais ma cousine est venue me dire:
--Tu ne sais pas, Berthe? mon père et ma mère communient demain avec moi. Alors je me suis dit pendant le chemin: «Et moi, demain, je serai donc heureuse toute seule!»
Le père et la mère n'y tinrent plus; les larmes coulèrent de leurs yeux. Ils embrassèrent cet ange, et lui dirent:
«Oui, demain, tu seras seule; mais dans quelques jours tu renouvelleras. Alors nous serons heureux tous les trois.»
Le surlendemain, ajoute le missionnaire, l'enfant triomphante m'amenait son père et sa mère en me disant:
«Mon Père, vous aviez raison, le miracle est fait; nous serons, dans quelques jours, tous les trois unis à la Table sainte et tous les trois heureux sur la terre.»
* * * * *
19.--LE MARQUIS D'OUTREMER.
Le marquis d'Outremer était un vrai philanthrope. Il ne s'amusait pas à fonder ces oeuvres qui ne figurent guère que sur le papier et qui servent surtout à obtenir des décorations à leurs fondateurs. Il vivait de très peu, et ce qu'il eût pu employer de son superflu, il préférait le donner aux pauvres, qu'il aimait, qu'il visitait assidûment, qu'il soignait lui-même. Car, dans sa jeunesse, il avait étudié la médecine, et le titre de docteur ne lui paraissait pas messéant à côté de celui de marquis. Son défaut, c'était d'être non seulement incrédule, mais impie.