Les Joies Du Pardon Petites Histoires Contemporaines Pour La Co

Chapter 13

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Et chemin faisant, en parlant de la pluie et du beau temps, on arriva au kiosque. On entra dans le jardin, on admira les fleurs, les ombrages, les bassins, les berceaux de verdure, les cascades, et on pénétra dans le pavillon. Le missionnaire, que les travaux de son ministère appelaient au village, prend congé du vieillard; celui-ci, charmé de la simplicité, de l'esprit et des manières polies de l'abbé, lui fait promettre de se retrouver le lendemain à la même heure dans son pavillon.

Irma avait récité son premier chapelet, à l'heure prescrite, avec une ferveur extraordinaire.

Le lendemain, le prêtre était fidèle au rendez-vous. Et Irma récitait son second chapelet avec la même ferveur.

Arthur et l'abbé se promenèrent dans le labyrinthe, sous les berceaux de noisetiers et les larges avenues de platanes, et parlèrent longuement de la littérature contemporaine et des nouvelles politiques. Le prêtre, en se séparant du vieillard, pour aller s'enfermer dans le confessionnal, fut encore invité pour le lendemain.

Le troisième jour, au moment où la pieuse jeune fille commençait son troisième chapelet, le missionnaire se dirigea vers le kiosque. Il y fut accueilli par Arthur, avec une amabilité charmante et des marques de déférence tout à fait exceptionnelles. On entra dans le pavillon, ensuite dans le cabinet de travail. Ce qui frappa les regards du missionnaire, ce fut un prie-Dieu surmonté d'un magnifique crucifix d'ivoire, près duquel était un tabouret. Le vieillard sourit.

--Vous comprenez, monsieur l'abbé!

--Oui, mon ami, répond le prêtre, heureux de voir que Marie avait favorablement accueilli les prières d'une âme pure et innocente.

--Monsieur l'abbé, dit Arthur d'une voix vibrante, j'ai longtemps combattu; mais, après une lutte longue et terrible, je m'avoue vaincu. La grâce triomphe; vous avez devant vous un vieux pécheur qui renonce à ses égarements, un impie qui reconnaît et abjure les erreurs d'une philosophie menteuse. Oui, la divinité de la religion catholique m'apparaît dans toute sa splendeur. Comme Augustin, j'ai cherché le bonheur dans les vaines jouissances de la terre, et, comme lui, je n'ai trouvé le repos que lorsque je les ai eu foulées aux pieds, et que les aspirations de mon coeur se sont dirigées vers le ciel. Tout n'est que vanité et affliction d'esprit, dit avec raison l'auteur du livre de la Sagesse. Mon père, je me jette entre vos bras: aidez un pauvre naufragé à regagner le port; ramenez dans le bercail sacré de l'Église catholique une brebis errante et vagabonde; purifiez-moi de mes souillures.

Le prêtre et le vieillard restèrent longtemps embrassés; des larmes abondantes coulèrent de leurs yeux...

Quelques jours après, quand fut clôturée la retraite, on voyait agenouillé à la Table-Sainte, à côté de sa fille rayonnante de bonheur, le vénérable vieillard, dont le maintien noble, pieux et modeste réjouissait une population éminemment chrétienne qu'avaient autrefois attristée ses écarts.

Enfants, si vos parents oublient le chemin de l'église, s'ils se laissent entraîner par les séductions de l'erreur, il dépend de vous de les arracher à la fureur du dragon infernal, de sauver ces âmes pour lesquelles Jésus-Christ est mort sur la croix. La Providence a placé entre vos mains une arme puissante: c'est la prière. Adressez-vous à Marie, qu'on n'invoque jamais en vain, Marie, la Mère de miséricorde et le refuge des pécheurs. Elle touchera le coeur de vos parents bien-aimés et les amènera repentants aux pieds de son divin Fils.

* * * * *

45.--LA CROIX D'ARGENT.

Une pauvre enfant du nom de Jane, errait un soir d'hiver dans les rues de Londres par un froid glacial. Sans asile, sans pain, elle ne savait où porter ses pas, car son père et sa mère étaient morts, laissant l'infortunée dans la plus cruelle détresse. Tout à coup elle voit briller un morceau de métal entre deux pavés de la rue; elle le ramasse: c'était un petit crucifix en argent. «Je vais aller le vendre, se dit Jane; avec ce qu'on m'en donnera, j'achèterai un peu de pain.»

Vite elle chercha une boutique d'orfèvre, et, au coin d'une rue, elle en vit une, petite et faiblement éclairée. Jane entra. Une femme était assise au comptoir, vêtue de deuil; elle avait une figure d'une expression pure et pieuse; elle leva sur la pauvre fille un bon regard, et lui dit d'une voix douce:

«Que désirez-vous?

--Voulez-vous acheter ceci?» répondit brusquement Jane, en tendant le crucifix.

La femme le prit avec respect, et jetant un coup d'oeil sur Jane, dont la figure malheureuse et sauvage ressortait sur ses vêtements délabrés, elle lui dit:

«Ma fille, nous achetons les objets d'or et d'argent; mais, dites-moi, savez-vous ce qu'est ceci?

--C'est de l'argent, je le sais bien!

--Ce n'est pas là ce que je vous demande: savez-vous quel est cet homme étendu sur la croix?

--Est-ce que je sais, moi!

--Quoi! pauvre enfant, vous ignorez que cet homme est le Fils de Dieu, qu'il est mort sur la croix pour nous sauver?

--Personne ne m'a jamais parlé de cela.

--Vous ne connaissez pas Jésus-Christ, notre bon Sauveur?

--De quoi nous a-t-il sauvés?

--De l'enfer, et il nous a ouvert le paradis.

--Je n'en savais rien.»

La marchande regarda plus attentivement la pauvre créature debout devant elle: elle embrassa d'un regard ce visage jeune et flétri, ces vêtements sordides, et, mal plus terrible, cette stupeur de l'âme peinte sur ses traits. Sa charité s'émut, ses entrailles de chrétienne et de mère tressaillirent. Elle dit à Jane:

«Avez-vous des parents, une maison?

--Rien. Mon père est mort sous un buisson, loin d'ici; ma mère est morte aussi. Comment suis-je venue a Londres? je n'en sais rien. Comment ai-je vécu? je n'en sais rien non plus; ce que je sais, c'est que je voudrais bien être au fond de la Tamise, car alors je n'aurais plus ni froid ni faim.

--Mon enfant, dit la marchande, et ce mot, prononcé avec une indicible bonté, fit monter les larmes aux yeux de la pauvre Jane, mon enfant, voulez-vous que je vous conduise dans une maison où vous n'aurez plus ni faim ni froid et où vous apprendrez à servir le bon Dieu?

--Ni faim ni froid? répéta Jane; ce sera donc le paradis?

--Non, mais le chemin qui y conduit.

La marchande fit entrer dans sa boutique la pauvre fille, lui donna à souper, la revêtit d'une robe neuve; bientôt Jane dormait dans un lit sous ce toit hospitalier où le Père céleste l'avait amenée.

Quelque temps après, une des orphelines de la maison du Bon Pasteur, de Londres, recevait le baptême. Sa joie, sa ferveur attendrissaient l'assemblée; cette heureuse néophyte était la pauvre Jane, qui avait pour marraine la bonne marchande, l'instrument des miséricordes du Seigneur.

* * * * *

46.--UN COUP DE FILET DE LA SAINTE VIERGE.

En se rendant à l'une de nos stations thermales, un officier supérieur causait avec un compagnon de voyage:--Si nous nous arrêtions à Lourdes? lui dit ce dernier.--Pourquoi donc?--Nous y trouverions le pèlerinage national.--Voilà cinquante ans que je n'ai pas mis les pieds dans une église!...--Qu'à cela ne tienne, tout se passe en plein air.--Alors, c'est différent.

Ils s'arrêtèrent a Lourdes; ils virent les ardentes prières des pèlerins. Elles étonnèrent d'abord, subjuguèrent ensuite cette âme droite et loyale: l'officier pria avec les autres, aussi longtemps que les autres.

--Il fait chaud, lui dit son compagnon; si nous buvions un verre d'eau de la grotte?--Volontiers; ce prêtre-là m'a rendu tout rêveur...

Il rêva, il pria, il monta jusqu'à la crypte, il en redescendit priant et heureux.--Si vous voulez aller aux eaux, dit-il à son compagnon, allez-y; moi, j'ai trouvé les miennes.

* * * * *

47.--UNE CONVERSION EN MER.

Le héros de cette histoire a rapporté lui-même dans la lettre suivante la grâce signalée dont il a été l'objet.

«Après avoir failli périr avec mon navire, sur la barre de Bayonne pendant l'été dernier, je me rendais de Livourne à Dunkerque et Rouen, lorsque le 28 décembre, au matin, je fus obligé de mouiller devant Malaga, ne pouvant y entrer. Bientôt le temps devint affreux, et, dès huit heures du matin, toute la population massée sur les quais, malgré une pluie torrentielle, nous regardant chasser sur les ancres, nous faisait comprendre quel péril nous menaçait. Le pavillon fut mis en berne, mais en vain: ni remorqueur, ni pilotes, pas même la canonnière de l'État n'osaient se risquer à nous secourir; Dieu seul pouvait nous sauver. Impossible de se jeter à la mer: nous aurions été brisés sur les rochers de la jetée en construction ou contre les récifs de la côte.

Je pensai alors à ma mère, je me rappelai le projet de me faire catholique que j'avais eu autrefois. Me jetant à genoux devant le vieux christ en bronze dominant le compas de route, je priai avec foi le Dieu des chrétiens et Notre-Dame de Montenero, dont j'avais visité, le 8 septembre dernier, le pèlerinage célèbre, en Toscane.

La journée se passa en craintes; la mer augmentait de furie, et le fleuve, en face de nous, jetait devant le navire ses eaux jaunes débordées. Le consul de France, qui avait tenté l'impossible pour nous faire secourir, nous écrivit le soir au moyen d'une bouteille jetée dans les flots: il nous avouait tristement que les autorités de Malaga reconnaissaient l'impossibilité d'arriver jusqu'à nous, en face d'une situation si périlleuse, et qu'on attendrait que la nuit fût achevée pour prendre une décision. Pour moi, cette décision c'était la mort et la perte de mon navire! Je voulus mourir catholique romain; je suppliai avec foi Notre-Dame de la Salette et je me sentis plein de courage.

Mon équipage affolé menaçait de ne plus m'obéir; il voulait filer les chaînes et jeter le navire à la côte. Plein de confiance dans le secours de Dieu et de la sainte Vierge, je résistai énergiquement à tous et la nuit arriva. Les ouvriers qui couvraient la côte et le quai nous dirent, dans leur âme, adieu pour toujours... Je fis reposer successivement mes hommes, et, pensant à la mort, je me tenais sur la dunette en priant Dieu.

Cette nuit fut épouvantable; l'orage augmentant sans cesse de violence, le navire se mit à talonner avec force, et à chaque instant il était menacé de s'entr'ouvrir et de se briser sur la jetée en construction. Les malheureux marins raidissaient à chaque instant les chaînes.

Le jour arriva enfin, mais pour nous montrer l'horreur de notre situation. La foule garnissait les quais, assistant, émue et impuissante, à ce terrible drame. Je pris un vieux catéchisme, oublié à bord par un marin, je lus les Litanies de la sainte Vierge, et je promis alors solennellement d'abjurer aussitôt arrivé en France et de me faire baptiser.

À huit heures, apparut devant Malaga un steamer; malgré le découragement de tous les matelots de l'équipage et contre leur avis, je fis mettre le pavillon en berne et jeter à la mer une bonbonne renfermant une demande de secours; je la plaçai sous la protection de la Vierge. La bouteille arriva à terre, puis le steamer disparut au large.

Ce fut alors parmi l'équipage un cri d'immense douleur: toute espérance s'évanouissait... Pour moi, j'espérais quand même, priant, sondant l'horizon avec une longue-vue. Je promis un _ex-voto_ à Notre-Dame de la Salette et à trois autres pèlerinages. Toutefois, je me préparai à mourir catholique et j'en plaçai la déclaration écrite de ma main sur ma poitrine.

Tout à coup, vers dix heures, je découvre une fumée noire dans le lointain: j'entends un coup de sifflet strident, et, au milieu des vagues énormes qui nous couvraient, le steamer qui apparaissait. Le navire sauveur, détachant sa grande chaloupe, nous envoie vingt-quatre hommes. Après des peines inouïes, plusieurs fois sur le point d'être engloutis, ces braves finissent par nous accoster. Il était temps; nous allions attendre la mort dans la mâture élevée, car notre vaisseau était sur le point de s'entr'ouvrir. On sacrifia les ancres, les chaînes, etc., il fallait se hâter.

Le brave capitaine Corno, malgré une mer épouvantable, manoeuvra tellement bien avec son énorme steamer, qu'à midi il nous amenait dans le port. Nous étions sauvés, grâce à la sainte Vierge. Par une faveur providentielle, le navire et la cargaison n'avaient aucune avarie.

Aussitôt à terre, je me rendis à la cathédrale pour remercier Dieu et Notre-Dame et renouveler ma promesse d'abjuration. En attendant que je puisse la réaliser, j'apprends ma religion dans un vieux catéchisme oublié à bord...»

* * * * *

48.--LA MORT D'UN SEPTEMBRISEUR.

Vers le milieu de l'année 1826, un homme du peuple, alors sexagénaire, tenait le petit hôtel de Dijon, au n° 211 de la rue Saint-Jacques, à Paris. Atteint depuis longtemps d'une maladie grave, il avait en vain appelé à son secours les plus célèbres médecins de la capitale: le mal n'avait fait qu'empirer avec les années; enfin, de violents accès de colère, auxquels il se livrait presque tous les jours, l'avaient rendu incurable. Cependant, ne pouvant se résoudre à mourir, il tenta un dernier essai en faisant demander le docteur Descuret, qui jouissait d'une grande réputation. Celui-ci, voyant le malade à la veille de succomber, se contenta de lui prescrire quelques légers adoucissements usités en pareille circonstance: il ne comptait plus le revoir.

Mais le lendemain, vers six heures du soir, on vint l'appeler encore; cette fois ce n'était point pour le vieillard, mais pour sa femme, que le misérable avait presque tuée dans un de ses emportements.

Après les premiers soins donnés à cette pauvre femme, le docteur se disposait à se retirer sans avoir adressé une seule parole à l'incorrigible mari. Celui-ci le remarqua, l'arrêta par l'habit et lui dit d'un air piteux: «Eh quoi! monsieur le docteur, vous vous en allez sans daigner seulement me regarder?--Pourquoi m'inquiéter d'un malade qui fait l'impossible pour rendre mes soins inutiles? Au reste, ajouta-t-il d'un ton sévère, vous avez grossièrement injurié vos premiers médecins, dont l'un vous a abandonné parce que vous avez même osé lever la main sur lui. Ajoutez à ces ingratitudes la brutalité dont vous venez d'user envers votre femme, et jugez si je ne dois pas faire comme eux.--Vos reproches ne sont que trop justes, reprit le malade d'un accent pénétré; oui, je suis bien coupable d'avoir maltraité ainsi ma femme; mais aussi, monsieur, si vous saviez ce qu'elle exigeait de moi! Ne voulait-elle pas que je fisse appeler un prêtre, moi qui les ai toujours eus en horreur!--L'intention de votre femme n'avait rien que de louable: en vous proposant de mettre en paix votre conscience, elle vous donnait une nouvelle preuve de son affection, et si cela était entièrement opposé à vos idées, vous deviez vous borner à un simple refus et non la frapper.--Mais enfin, monsieur le docteur, vous qui avez fait des études, que feriez-vous si vous étiez à ma place et qu'on vous proposât pareille chose?--Moi, je n'hésiterais pas à mettre en paix ma conscience, d'abord par conviction, en second lieu, parce que le calme de l'âme contribue puissamment à alléger nos souffrances et même à dissiper la maladie.--C'est bien singulier, qu'ayant fait des études, vous ayez cette manière de voir!--Au contraire, mes convictions religieuses sont en grande partie le fruit de mes études.»

Le vieillard était vaincu par ces paroles pleines de raison et de foi: une lumière soudaine avait frappé son esprit. Il venait de se réveiller en lui des idées, des sentiments, des remords qu'il avait étouffés peut-être depuis bien longtemps, car il avait vécu dans un temps de stupide délire où les jeunes hommes de son âge et les beaux esprits affichaient le plus insultant mépris pour toute pensée religieuse, en disant: «La religion!... c'est bon pour les enfants et les femmes.» Ce préjugé infernal venait de s'évanouir à la parole du docteur, et, après un instant de silence, le malade dit d'un accent qu'on ne lui avait jamais connu: «Eh bien! qu'on fasse venir un prêtre; aussi bien, depuis longtemps j'en ai lourd sur la conscience!»

Ici commence l'histoire touchante de sa conversion, de sa douleur, de sa reconnaissance, de sa joie, de sa confusion, de son amour, de son bonheur, de son salut ... Ici, nous allons voir comment Dieu s'est servi d'une femme chrétienne, d'un médecin et d'un prêtre, pour faire d'un assassin un élu, un saint!... Heureuse de ce changement subit, la pauvre femme, elle qui avait tant parlé, prié et souffert pour cette âme rebelle, envoie à la hâte chercher un des vicaires de la paroisse Saint-Jacques.

À peine le vieillard l'a-t-il aperçu qu'il lui dit d'une voix tremblante de honte et de remords:

«Tenez, monsieur, enlevez-moi ce coutelas que j'avais mis sous mon oreiller.--Que vous êtes imprudent, mon ami! mais vous couriez risque de vous blesser!--Eh! monsieur l'abbé, je m'en étais armé pour vous le plonger dans le coeur, si vous fussiez venu sans mon consentement... Oui, ajouta-t-il devant tous les assistants, en septembre 93, _j'ai massacré dix-sept ecclésiastiques_, et peu s'en est fallu que vous ne fussiez le dix-huitième! Mais rassurez-vous: _Dieu a eu pitié de moi; un regard de sa grâce a suffi pour m'éclairer_.»

Le vicaire, stupéfait autant que touché, s'empare de l'énorme couteau: puis il s'enferme avec le pénitent pour laisser agir Dieu sur cette âme dans le mystère du sacrement de la réconciliation. Jamais, dans l'exercice de son saint ministère, il n'avait goûté des consolations comme celles qu'il trouva au chevet de ce malheureux qui avait été jadis le bourreau de dix-sept de ses confrères, et qui, à l'heure de la grâce, parlait et agissait comme le bon larron de la croix.

Déjà le bon Samaritain, qui venait de guérir cette âme si profondément blessée par le crime, se retirait en annonçant à l'heureuse famille qu'il allait apporter au converti les derniers sacrements de l'Église, quand tout à coup le vieillard s'écria d'une voix étouffée par les sanglots:

«Revenez, monsieur l'abbé, revenez bientôt auprès de moi; j'ai bien besoin de vos consolations; mais, je vous en conjure, n'approchez pas de mes lèvres le divin Rédempteur, dont tout à l'heure encore je blasphémais le nom; je suis trop indigne d'un tel bonheur!--Dieu est rempli de miséricorde, lui dit le vicaire profondément attendri; on répare ses fautes quand on les pleure amèrement, et votre repentir me paraît trop sincère pour que j'hésite a vous administrer les sacrements que réclame immédiatement votre triste position.--Je les recevrai, monsieur l'abbé, puisque vous me l'ordonnez, reprit le malade, mais seulement après avoir fait amende honorable devant ceux que j'ai autrefois scandalisés par mes forfaits.»

Tandis que le vicaire part pour chercher le saint viatique, le moribond fait appeler aussitôt ses voisins, témoins de sa vie criminelle, ses anciens camarades, les complices de ses fautes; il leur demande, avec larmes, pardon des affreux exemples qu'il leur avait donnés, surtout a l'Abbaye et aux Carmes, lors du massacre des prêtres; puis il fait de même envers sa femme, un des instruments de sa conversion.

Le prêtre arrive portant l'auguste sacrement. Le vieillard, déjà glacé par la mort, se lève aussitôt, se met à genoux et reçoit ainsi les derniers sacrements avec une piété angélique: les traits de son visage baigné de larmes en étaient tout transfigurés. Après cette auguste action, il reste toujours à genoux, appuyé sur le chevet de son lit, tenant en main un crucifix, qu'il couvre de ses baisers et de ses larmes.

Son confesseur, à plusieurs reprises, l'engagea à se coucher, vu sa grande faiblesse: c'était imposer à son coeur un pénible sacrifice, c'était lui ôter une trop douce consolation. Aussi l'exprima-t-il au prêtre: «Je sens, dit-il, qu'il ne me reste que peu d'instants à vivre; je ne puis rien offrir à Dieu que mes prières et mes larmes; laissez-moi du moins la consolation de mourir à genoux; c'est faire bien peu pour expier tous mes crimes!»

Et il resta ainsi en prière: son âme éclairée, renouvelée, sanctifiée, paraissait comme dans une sorte d'extase. Vers minuit, on entendit le moribond pousser un profond soupir; il s'était endormi dans le Seigneur avec le calme d'un élu, toujours à genoux et les lèvres collées sur le crucifix qu'il n'avait cessé d'arroser de ses larmes!!!

«Seigneur, que vous êtes admirable dans vos oeuvres! qu'elles sont profondes vos voies, qu'elles sont immenses vos miséricordes!»

(_L'abbé Hoffmann_, Extraits.)

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49.--RENCONTRE PROVIDENTIELLE.

Au commencement de ce siècle, un personnage assez marquant, M. de G***, était tombé dans l'impiété la plus affreuse. C'était une sorte de frénésie d'irréligion. Le blasphème sortait à chaque instant de sa bouche, et il semblait n'avoir à coeur que de couvrir d'ignominie la sainte Église et ses ministres.

Un jour, M. de G*** entend raconter que dans une petite ville voisine de son château, on allait donner une mission. Sa malice sembla prendre un nouveau degré de perversité à cette nouvelle. Il se proposa de se rendre lui aussi à la mission, et de suivre les exercices, pour contrecarrer les missionnaires et pour empêcher, à force d'avanies, le fruit qu'ils devaient en attendre. On le vit donc arriver, suivi d'une escorte de vauriens, qui tous ensemble se rendirent à l'église paroissiale. Le chant des cantiques fut plus d'une fois interrompu par de grossiers lazzis et des rires indécents; mais le silence s'établit, quand le Père supérieur des missionnaires parut dans la chaire. C'était un homme de quarante ans environ, au visage pâle et amaigri, aux traits expressifs, au regard inspiré, tel en un mot que l'Écriture nous dépeint les prophètes de l'ancienne loi. Il n'avait pas achevé l'exorde de son discours, que déjà M. de G*** l'avait reconnu. C'était un des compagnons de son enfance, un des rivaux de ses études et qui lui avait disputé souvent avec avantage les couronnes académiques. Comment lui, qui pouvait briller dans le monde et parvenir aux postes les plus importants, avait-il pu se décider a embrasser la carrière pauvre et pénible du ministère évangélique, c'est ce que la tête frivole de M. de G*** ne pouvait expliquer. Il l'écouta donc avec toute l'attention dont il était capable, et il trouva qu'il justifiait par son éloquence les hautes prévisions de ses professeurs; mais ses pensées n'allèrent pas plus loin.

Après le sermon, il renvoya ses amis et vint faire visite au missionnaire. Dès qu'il se fut nommé, le bon père courut à lui, et l'embrassant tendrement: «Ô mon ami, lui dit-il, que je suis heureux de vous voir, et que je remercie Dieu de vous retrouver avec des sentiments si chrétiens! sans doute vous avez toujours été fidèle aux préceptes de religion que nous avons reçus ensemble? Et, en vous livrant avec tant d'empressement aux premiers exercices de la mission, vous voulez...» M. de G*** ne le laissa pas achever; emporté par l'irascibilité de son caractère et par le sentiment d'impiété dont il s'était fait une longue habitude, il s'oublia, jusqu'à lever la main sur le prêtre du Seigneur: «Impertinent, s'écria-t-il avec l'accent de la rage, garde pour d'autres tes sots conseils et ton insidieux prosélytisme! Je venais te féliciter de ton éloquence hypocrite et non pas réclamer tes avis.» Mais le missionnaire, impassible et tranquille, lui répondit avec cette douceur angélique que Dieu peut seul inspirer à l'homme: «Mon frère, peut-être, il y a vingt ans, quand j'étais encore dans le monde, et que la religion ne m'avait pas appris à dompter mes passions, peut-être un pareil outrage eût-il coûté la vie à l'un de nous, et jeté un damné de plus aux pieds de l'Éternel; mais Dieu m'a fait depuis longtemps la grâce d'être chrétien! Ma longue expérience dans la conduite des âmes me montre à quelle horrible extrémité est descendue la vôtre: ô mon frère! je tremble pour vous; qu'allez-vous devenir?»