Les Joies Du Pardon Petites Histoires Contemporaines Pour La Co

Chapter 10

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C'était au troisième étage. L'abbé avait conservé sa présence d'esprit. Rapide comme l'éclair, un souvenir se présente à lui, et sans paraître ému, il lui dit: «Moi qui venais vous chercher pour porter secours à une pauvre voisine qui se meurt!» L'homme s'était arrêté; il était temps: la fenêtre ouverte n'était plus qu'à un pas. Il repose l'abbé par terre en lui disant: «Qu'est-ce que c'est?--Une pauvre femme qui se meurt sur un véritable fumier, et je venais pour que vous m'aidiez un peu à la secourir.--Voyons.» Et l'abbé le conduisit dans la pièce contiguë et lui montra une vieille femme étendue sur un misérable grabat couvert d'une paille infecte, dans le paroxysme d'une fièvre brûlante, à peine recouverte de quelques misérables haillons. «Ah! pauvre femme! dit le chiffonnier dont la colère était tout à fait tombée à cet aspect.--Je vais vous prier, lui dit l'abbé en lui tendant une pièce de 40 sous, de me procurer deux ou trois bottes de paille fraîche pour qu'elle soit un peu moins mal.--Tout de suite.» Et, prenant la pièce, il s'élance, descendant quatre à quatre les marches de l'escalier vermoulu.

À peine était-il parti que toutes les portes du corridor s'ouvrirent, et tous les habitants, les femmes surtout, y compris celle qui venait d'être battue, se précipitent en disant: «Sauvez-vous, monsieur l'abbé, sauvez-vous vite pendant qu'il est loin. Il est aussi fort qu'il est violent, et s'il vous retrouve ici, il pourrait bien vous faire un mauvais parti.--Non, non, répondit l'abbé en souriant, je resterai. Je l'ai entrepris. Il vaut beaucoup mieux que vous ne croyez, et il faudra bien que j'en vienne à bout.» On l'entendit remonter. Chacun était rentré chez soi, fermant soigneusement sa porte.

Il arrivait en effet, chargé de trois bottes de paille qu'il jeta à terre à la porte de la malade. Il en délie une, étend la paille par terre, et enlevant la pauvre infirme aussi délicatement qu'aurait pu le faire une soeur de charité, il la pose dessus avec précaution. Ouvrant la fenêtre, il jette dans la rue, sans trop de souci des ordonnances de police, le fumier infect qui couvrait le grabat, et le remplace par la paille fraîche des deux autres bottes; il la recouvre de ce qu'il trouve de mieux dans tous ces haillons, et replace sur son lit avec le même soin la vieille femme, qui le remercie par signes et surtout par l'air de satisfaction et de bien-être avec lequel elle s'arrangeait sur sa couchette.

L'abbé l'avait regardé avec bonheur, et dès que tout fut fini, lui prenant la main, il lui dit: «Tenez, je gage que vous êtes plus content de vous que si je vous avais laissé battre votre femme tout à votre aise.--Ah! dame! je ne dis pas; et, regardant la vieille voisine, il ajouta: Pauvre femme, je ne savais pas qu'elle fût si mal.--Vous êtes un brave homme, j'ai vu comme vous vous y preniez bien pour elle, et avec quel soin.--Oh! c'est qu'elle est si faible!--Je reviendrai la voir dans quelques jours, et j'aurai bien du plaisir à vous voir.--Ah! monsieur l'abbé, dit-il en rougissant un peu; et prenant la main que l'abbé lui tendait de nouveau: Excusez si j'étais bien en colère tout à l'heure.--Je n'y pense plus, et à revoir. Cependant vous allez me faire une promesse.--Quoi donc?--Je reviendrai dans cinq à six jours, et d'ici-là vous ne battrez pas votre femme.--Ah! c'est qu'il y a des moments qu'elle m'impatiente.--Eh bien! dans ces moments-la, vous irez voir cette pauvre voisine... C'est promis, à revoir.» Et sans attendre davantage, il secoue la main du chiffonnier et se hâte de partir.

Il revint effectivement au bout de cinq jours, et après sa visite à la pauvre vieille, qui lui raconta en pleurant combien son terrible voisin avait été bon pour elle, il entra chez lui. En le voyant, la femme se précipite vers lui en lui disant: «Ah! monsieur l'abbé, vous m'avez sauvé deux _roulées_.» Le mari, un peu confus, ajouta: «Ah! oui, les mains m'ont bien démangé... Mais j'ai fait comme vous m'avez dit, et je ne rentrais que quand la colère était passée.--Vous le voyez, dit l'abbé, on peut toujours en venir à bout, et je suis sûr qu'après ces deux fois vous avez trouvé votre femme bien plus douce.»

La glace était rompue, et l'abbé en profita pour parler un peu charité et amour du prochain. Nul n'avait mieux que lui, qui prêchait si bien d'exemple, le droit d'en parler. De là il passa un peu à l'amour de Dieu, et quitta le couple enchanté, emportant une nouvelle promesse de patience et celle d'une visite du mari. Sous cette grosse enveloppe il cachait un coeur intelligent et bon, et il ne fut pas difficile à l'abbé de le ramener à Dieu. Après avoir été la terreur de son quartier par sa force et sa violence, il en devint le modèle et l'apôtre. Plus d'une fois il amena à l'abbé d'anciens camarades dont il avait déterminé la conversion.

Un matin, l'abbé se trouvait d'assez bonne heure à Saint-Sulpice. Il le vit entrer et, après une courte prière, s'approcher du tronc des pauvres, y jeter quelque chose et se retirer précipitamment. Il le suivit, et l'ayant rejoint dehors, il lui demanda ce qu'il venait de faire. Le chiffonnier hésita à répondre, mais, certain que l'abbé avait tout vu, il lui dit: «Eh bien! c'est l'argent de mon déjeuner que j'y ai jeté. Autrefois je n'en ai que trop dépensé au cabaret. J'ai donné des scandales, vous le savez mieux que personne. Pour les réparer autant que je le puis, je jeûne quelquefois, et comme il ne serait pas juste d'en tirer profit, je viens jeter ici, pour les pauvres, l'argent que mon déjeuner m'aurait coûté.»

(_L'abbé Mullois_.)

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31.--LE NOUVEL AUGUSTIN.

Un jeune homme du nom d'Augustin, emporté par ses passions ardentes, était tombé dans le désordre presque au terme de ses études. Ne connaissant plus ni frein ni règle, il n'écoutait même pas sa mère et restait insensible à ses larmes comme à ses reproches. Par intervalles cependant, le remords venait troubler la conscience du jeune libertin, mais il tâchait de s'étourdir davantage et se plongeait dans la dissipation. Soudain, une maladie de poitrine se déclara. Inquiète de le voir partir pour la capitale avec une toux opiniâtre, sa plus jeune soeur, Anna, cacha, sans le lui dire, une médaille de la sainte Vierge dans l'habit qu'il portait. Ce pieux stratagème fut sans effet sur lui. Loin de là: «On s'est donné une peine inutile, écrivit-il bientôt; je prie qu'on ne recommence pas, mon tailleur a bien autre chose à faire qu'à découdre des médailles.»

Les symptômes de la maladie ne tardèrent pas à devenir inquiétants, et firent de rapides progrès; des crachements de sang menaçaient d'étouffer tout à coup le malade. Ainsi la mort le pouvait frapper à toute heure: pauvre Augustin! il n'était pas préparé à paraître devant Dieu, il ne songeait pas même à s'y disposer. Un jour, dans une entrevue qu'il eut avec sa soeur religieuse, celle-ci lui avait dit avec tendresse: «Mon cher Augustin, songe donc à mettre ta conscience en règle avec Dieu; moi qui t'aime tant, je ne puis soutenir la pensée de te savoir loin de lui.» Pour toute réponse, le jeune homme avait serré avec émotion la main de sa soeur, puis il avait cherché à changer une conversation qui semblait le fatiguer. Un autre jour, une crise violente ayant fait appréhender que sa dernière heure ne fût arrivée, sa mère avait fait prier l'aumônier, premier dépositaire des secrets du coeur de son fils, d'accourir en toute hâte. L'aumônier s'était présenté sans retard avec sa douce parole, son regard ami. Augustin n'avait voulu rien entendre, et le vieillard s'était retiré les yeux pleins de larmes amères.

Mais pendant qu'Augustin repoussait le ministre de Dieu, on priait pour lui dans les sanctuaires consacrés à Marie, si bien surnommée l'espérance des désespérés: l'heure du triomphe de la grâce ne devait pas tarder à sonner.

Soudain une crise affreuse se déclare, c'est le dernier avertissement du ciel.

Surmontant alors sa douleur, la mère d'Augustin s'approche de son lit et lui dit avec amour: «Mon fils, je t'en supplie, ne diffère pas davantage; si cette crise continue, es-tu sûr d'en supporter l'effort, dans l'état d'épuisement où tu es?» Courageuse mère, pour sauver l'âme de votre enfant, vous avez su triompher des faiblesses du coeur maternel; mais aussi, que votre âme abattue fut consolée quand le pauvre malade, levant vers vous son regard mourant, vous dit: «Je le veux bien, faites venir M. le Curé!»

Celui-ci arriva promptement, fut reçu à bras ouverts, et commença avec le jeune homme un de ces mystérieux entretiens dont le ciel seul connaît le secret et qui réhabilitent les âmes devant Dieu. Quand le prêtre sortit, le malade était calme, une douce joie brillait sur son visage. Augustin, qui depuis trois mois n'avait pour sa mère qu'une froideur glaciale, triste fruit de son esprit aigri et chagrin, l'appela près de son lit et l'embrassa avec tendresse; c'était le témoignage de la réconciliation qu'il venait de cimenter avec Dieu, l'expression filiale de sa conscience tranquillisée.

À partir de ce moment, le plus admirable contraste se fit remarquer dans le jeune malade; on le voyait subir d'heure en heure l'influence de l'action céleste.

Lui adressait-on des paroles de piété? il les recevait avec reconnaissance. Lui faisait-on une lecture édifiante? il l'écoutait avec une douce attention. Les _Confessions_ du grand évêque d'Hippone faisaient, entre tous les autres livres, ses plus chères délices. C'est mon histoire que je lis, disait-il avec un pieux sentiment d'amour de Dieu. Il contemplait avec bonheur la croix de Jésus, cherchant à participer à la vertu qui s'en échappe pour le chrétien supportant sans se plaindre les plus cruelles douleurs. Il fit publiquement ses excuses à tous les membres de sa famille et aux personnes de la maison pour les scandales qu'il avait donnés, et particulièrement au vénérable ecclésiastique dont il avait refusé le ministère quelques mois auparavant.

Sa mort fut des plus édifiantes: le pécheur était devenu un saint.

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32.--VAINCU PAR L'EXEMPLE.

Un enfant pieux était placé dans un très mauvais atelier de tourneur; c'était véritablement pour lui un enfer. Pour comble de malheur, le patron avait un contrat passé avec les parents et ne voulut pas entendre parler de rupture. Le jeune apprenti fut tenté de se désespérer; mais soutenu par les conseils de son confesseur, il se résigna. Les attaques allaient toujours croissant. Enfin, un dimanche, le pauvre enfant vient se jeter dans les bras de l'aumônier, et, fondant en larmes, lui fait part de ses nouveaux tourments; il se plaint surtout d'un ouvrier qui s'acharne après lui plus que les autres et le harcelle de ses impiétés. Quel remède à cette situation? «Un seul, la prière! Priez pour la conversion de ce malheureux! Tout est possible à Dieu.» lui dit le confesseur. Resté seul dans un petit sanctuaire, l'enfant se prosterne devant une statue de la Sainte Vierge, pleure à chaudes larmes et prie longtemps avec la plus grande ferveur. Le samedi suivant, l'apprenti amenait aux pieds de l'aumônier du Patronage le malheureux ouvrier sincèrement converti, autant par les prières que par les bons exemples et la résignation de l'enfant. Peu de temps après, tous les deux s'approchaient de la sainte Table, comblés de grâces et de consolations. Cet ouvrier persévéra dans son heureux retour et prit énergiquement la défense du pauvre apprenti. Ce n'est pas tout. Quelque temps après, le patron lui-même vint trouver le directeur du Patronage, lui avouant que l'exemple des vertus simples et modestes de son apprenti, joint à des malheurs de famille, avait profondément touché son coeur. «Je me suis déjà confessé à M. le Curé, dit-il, et j'y retourne ce soir. Demain je fais mes Pâques. Désormais je ne veux pas d'autres apprentis, ni d'autres ouvriers que ceux du Patronage. Jamais je ne travaillerai le dimanche, jamais une mauvaise parole ne sera prononcée chez moi. Veuillez, monsieur, me considérer comme un des vôtres, comme tout dévoué à la religion et à la moralisation de la classe ouvrière.»

Ne faut-il pas dire après cela que la prière et le bon exemple peuvent convertir les coeurs les plus endurcis?

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33.--LA FILLE DU FRANC-MAÇON.

J'ai été appelé, racontait en 1865 un vénérable religieux passioniste, pour administrer un mourant à Brooklyn. C'était un allemand, que j'avais eu l'occasion de rencontrer plusieurs fois. Sa fille unique, excellente catholique, me prévint que son père était franc-maçon et qu'il fallait exiger sa rétractation.

«Après avoir entendu sa confession, je lui demandai s'il n'avait pas appartenu à quelque société secrète.--Oui, mon Père, je suis franc-maçon; mais, vous le savez, en Amérique, cela n'est pas mal.--C'est une erreur, lui dis-je; la franc-maçonnerie est condamnée partout où elle existe. Il vous faut donc rétracter tout ce que vous avez pu promettre et me délivrer vos insignes.

«Le malade fit bien quelques difficultés, mais il avait gardé la foi, et il signa la rétractation que je rédigeai: puis il me fallut faire de nouvelles instances pour obtenir son écharpe, son équerre et sa truelle d'argent, son tablier de peau et son rituel, renfermés dans une armoire près de son lit. Je dus lui expliquer la nécessité de se dépouiller de tous ces objets s'il voulait faire preuve d'un repentir sincère et d'un retour efficace à l'Église. Je sortais, emportant les dépouilles opimes, et tout heureux d'avoir arraché son âme au démon.

«La jeune fille m'attendait sous le vestibule: Eh bien! dit-elle, mon père vous a tout remis? Tout, n'est-ce pas? Il a fait la paix avec Dieu?--Voyez plutôt, ma fille. Et je lui montrai les objets que j'avais à la main. Elle les prend l'un après l'autre, et puis, d'un air triste, elle dit: «Non, tout n'est pas là; il n'a pas eu de peine à vous remettre ces insignes; il lui en a coûté davantage pour ce livre, qui est particulier à son grade. Mais il y a encore autre chose.--Quoi donc?--Un écrit dont j'ignore le contenu; mon père m'a recommandé de le porter tout cacheté après sa mort au chef de sa Loge. Ce doit être quelque secret important.»

«Je retourne près du malade, et je lui dis: «Mon pauvre ami, pourquoi me trompez-vous? Vous allez paraître devant le tribunal de Dieu; croyez-vous échapper à sa justice? Vous avez encore quelque chose à me livrer.» Le malade parut consterné; je remarquai la pâleur de son visage et le trouble de ses yeux; puis il dit avec un certain embarras: «Mais vous avez tout emporté, je n'ai plus rien à vous livrer.--Non, il y a un écrit comme en font tous les francs-maçons.--C'est une erreur, mon Père, je n'ai plus rien.» Je redoublai d'instances: tout était inutile, le démon allait triompher. J'employais tous les moyens que je croyais efficaces en telle occasion. Je n'obtins rien: le malade niait, ou ne répondait pas. Alors, sa fille ouvre la porte et se jette à genoux au pied du lit: «Oh! mon père, de grâce, sauvez votre âme; votre fille serait trop malheureuse. Vous dites que vous m'aimez, prouvez-le maintenant.»

«Le malade ne s'attendait pas à cette secousse: les embrassements et les larmes de sa fille l'émeuvent; elle lui prodigue les caresses les plus vives; elle lui dit les paroles les plus tendres, lui parle du ciel qu'il perd, et le malade veut répondre: «Tu sais que je n'ai rien de caché.» Sa fille, prenant un ton inspiré: «Ne mentez pas, mon père; vous avez toujours été franc; que je ne rougisse pas de votre nom. Donnez au Père le papier que vous m'avez recommandé de porter au vénérable de la Loge.»

«À ces paroles, le malade pousse un cri; puis, faisant un effort, il dit en soupirant: «Non, ma fille, tu ne rougiras pas de ton père. Tiens, prends cette clef à mon cou, ouvre le tiroir, et donne au Père le papier qu'il renferme.» Puis il tombe affaissé.

«Sa fille, prompte comme l'éclair, avait exécuté ses ordres et me remettait un pli cacheté en disant: «Victoire! mon père est sauvé!»

Cette scène m'avait profondément touché. Le courage de cette fille me rappelait une chrétienne des premiers siècles. Le malade vécut encore quelques heures, et ses dernières paroles étaient un acte de contrition, en même temps que de foi et d'espérance. J'ouvris, en présence de sa fille, le pli cacheté. C'était un serment signé avec du sang. J'avais entendu parler de ce genre d'écrits en usage chez les chefs de la franc-maçonnerie; mais quand je parcourus ce papier, je n'en pouvais croire mes yeux. C'était le serment d'une guerre sans fin, sans merci, contre l'Église, la papauté et les rois; avec les plus exécrables malédictions s'il violait sa parole. Ce papier, je l'ai remis entre les mains de l'archevêque, afin qu'il pût apprécier aussi bien que moi la malice infernale de la franc-maçonnerie.»

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34.--UN VOYAGE DE CENT LIEUES EN AUSTRALIE.

Dans une de ses courses apostoliques au milieu des régions peu fréquentées de l'Australie, Mgr Polding tomba malade et fut soigné avec un dévouement admirable par une veuve. Le vénérable prélat, revenu à la santé, lui fit promesse qu'à quelque époque de l'année et en quelque lieu qu'il fût, il reviendrait, à son appel, lui administrer les derniers sacrements. Bien des saisons se passèrent, et une nuit d'automne arriva une lettre invitant l'archevêque à remplir la promesse faite à sa bienfaitrice qui se mourait. Sans hésiter un seul instant, le digne prélat, en dépit de la rigueur de la saison, se mit immédiatement en route.

Après avoir bien marché des heures et des jours, il arriva haletant et harassé à la maison qu'il était venu chercher de si loin; mais à son grand étonnement, il trouva une solitude complète.

Pendant que l'archevêque méditait ce qu'il allait faire, son attention fut appelée soudain par le bruit de la hache d'un bûcheron. Se dirigeant immédiatement vers l'endroit d'où partait le bruit, il se trouva bientôt en face d'un robuste Irlandais. Mgr Polding apprit de lui que la vieille dame, craignant quelque retard de sa part, s'était décidée, bien que mourante, à aller chercher ailleurs des secours spirituels; mais le bon Irlandais ne put lui indiquer la direction qu'elle avait prise. Le prélat comprit qu'il serait complètement inutile d'aller à sa recherche mais une inspiration lui vint. Il s'assit sur un tronc d'arbre, et, s'adressant au bûcheron, il lui dit: «Eh bien, mon brave, après tout, je n'ai pas l'intention d'être venu ici pour rien. Ainsi, mettez-vous à genoux, et je vais entendre votre confession.»

L'Irlandais commença par s'excuser, alléguant son manque de préparation, le long laps de temps écoulé depuis sa dernière confession, etc.; mais tous ces scrupules furent combattus par l'archevêque, et le bûcheron finit par s'agenouiller, repentant et contrit; pour recevoir l'absolution de ses fautes. L'archevêque lui fit promettre d'aller communier le dimanche suivant, et ils se séparèrent. Mgr Polding avait à peine fait quelques pas qu'il entendit un profond gémissement. Il revint en toute hâte et trouva son pénitent mort, écrasé par la chute d'un arbre.

Combien n'est donc pas admirable la miséricorde de Dieu, qui appelle ainsi un évêque à des centaines de lieues de sa résidence, par des chemins pleins de dangers et par le temps le plus rigoureux, pour ouvrir les portes du ciel à l'âme d'un pauvre homme sur le point de comparaître à son tribunal?

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35.--RIEN N'EST IMPOSSIBLE A DIEU.

Dans une antique cité des bords du Rhin, la femme d'un cordonnier, qui vivait dans une extrême misère, se rendit chez l'évêque, pour lui demander secours et protection. Le prélat était connu comme le consolateur de toute espèce de souffrances: les vieillards, les veuves, les orphelins, les infirmes, les aveugles, tous ceux qui souffraient physiquement ou moralement, approchaient de lui, malgré sa haute dignité, avec confiance et abandon. Quand l'évêque eut entendu les plaintes de la pauvre femme, il lui dit amicalement, mais cependant sur le ton du reproche:

«Je ne suis pas assez riche, bonne femme, pour vous donner l'aumône deux fois par semaine.»

La pauvre femme répondit sans oser lever les yeux:

«Que Votre Grandeur daigne m'excuser; mais mon mari est depuis longtemps alité et tourmenté de si grandes douleurs!...

--S'il en est ainsi, s'écria l'évêque, je ne saurais vous refuser, car, pour des cas semblables, j'ai toujours une somme en réserve. Je veux voir aussi votre mari et lui apporter quelques consolations spirituelles.»

À ces mots, la pauvre femme se montra inquiète et embarrassée:

«Que Votre Grandeur ne se dérange pas... Mon mari a de singulières idées.

--Malgré cela je réaliserai mon projet, interrompit sérieusement l'évêque qui se figura que cette maladie attribuée au mari était un prétexte pour obtenir un secours plus abondant.

--Il faut donc que je vous avoue franchement, dit la pauvre femme tout en larmes, que mon mari est si profondément irréligieux qu'il ne veut entendre parler d'aucun prêtre.

--Cela ne m'empêchera pas de l'aller visiter, d'autant qu'il est, je le vois, doublement malade. Peut-être, humble instrument de Dieu, pourrai-je le ramener dans la bonne voie.»

La pauvre femme courut avec le coeur inquiet près de son mari; il souffrait beaucoup, elle n'osa lui annoncer la visite qu'il allait recevoir.

Bientôt après, la porte de la chambre s'ouvrit doucement, et l'évêque entra.

Il s'approcha avec bonté du lit de douleur et s'informa avec bienveillance des souffrances du malade; il s'efforça de réchauffer le coeur du pécheur au foyer toujours brûlant de l'amour divin et de le préparer au voyage de l'éternité.

Mais le malade qui, à la première vue de l'évêque, était devenu rouge de colère, se montra tellement insensible à ce langage si doux et si éloquent, que le bon pasteur se retira le coeur profondément affligé.

Il avait déjà franchi le seuil de la chambre, lorsqu'il se retourna une dernière fois. Son doux regard rencontra celui de la femme attristée, et il lui dit à voix basse:

«Ne désespérez pas, _vous savez qu'à Dieu rien n'est impossible_; ne doutons pas de la conversion de votre mari. Si un heureux moment venait où il désirât ma présence, ne tardez pas à m'appeler, serait-ce même au milieu de la nuit. Votre mari est plus mal que vous ne pensez, et chaque minute est précieuse pour le salut de son âme.»

La nuit suivante, à onze heures, la pauvre femme arrivait toute haletante au palais de l'évêque. Elle tira vivement, et à coups redoublés, le cordon de la sonnette, jusqu'à ce qu'enfin elle entendit le bruit des clefs et qu'elle aperçut le domestique, qui lui demanda avec impatience ce qu'elle pouvait vouloir à une heure semblable.

«Mon mari mourant demande Monseigneur. Il réclame la grâce qu'il daigne venir au plus tôt.

--Y pensez-vous? répondit le domestique; comment pourrais-je troubler le sommeil de mon maître, dont la vie est si remplie et les fatigues si grandes? Votre mari, je pense, peut bien attendre à demain matin; je ferai votre commission dès le réveil de Monseigneur.

--Ce sera trop tard, soupira la pauvre femme. Pour l'amour de Jésus, ayez pitié de mon pauvre mari et annoncez-moi de suite. Sa Grandeur m'a dit elle-même de venir la chercher à toute heure, même au milieu de la nuit.

--S'il en est ainsi, répondit avec empressement le vieux et fidèle serviteur, je vais communiquer votre demande au chapelain de Sa Grandeur.»

Et il courut chez le chapelain, qui lui ordonna de réveiller immédiatement son maître; mais l'évêque n'était pas dans sa chambre a coucher. Le domestique, qui avait vieilli à son service, l'alla chercher à la chapelle, où il savait qu'il passait en prières une partie des nuits. Il le trouva, en effet, plongé dans de pieuses méditations devant l'image de Jésus crucifié.

Dès que le bon évoque connut l'appel du malade, il s'écria avec une sainte joie:

«Combien je vous remercie, mon Dieu, d'avoir exaucé ma prière!»