Les Jeunes-France: romans goguenards; suivis de Contes humoristiques

Part 9

Chapter 93,981 wordsPublic domain

--Ah! une infinité de tuyaux de cheminées qui me tombent sur la tête!... Tenez-vous donc tranquille, Tom, et ne sortez pas vos pattes hors de la couverture, c'est indécent... Comment! cette méchante madame de M*** qui se permet d'être née à Château-Thierry, et d'avoir l'air plus italien que l'Italie elle-même; c'est tout à fait illégal! c'est abominable! Et ma passion donc, et ma pièce de vers, qu'est-ce que j'en vais faire? Cela est trop spécial pour que l'on puisse s'en servir ailleurs. Si c'était des vers d'âme, cela s'applique à tout le monde, même à celles qui n'en ont pas; mais il y a un signalement en règle dans ces misérables rimes: un mouchard ou un maire n'aurait pas mieux fait. Diable! douze vers dantesques et une ébauche de passion perdus, on regarde à cela. Je ne puis pourtant avoir une passion née à Château-Thierry: cela n'a aucune tournure, et ne convient nullement à un artiste.

--Madame de M*** est belle, répliqua dogmatiquement Albert, et, au fond, n'y a-t-il pas plus de mérite à avoir l'air italien, étant née en France, qu'en étant tout naïvement Italienne, comme tout le monde l'est en Italie?

--Ceci est excessivement profond, et vaut que l'on y réfléchisse, dit Rodolphe, en tirant son bonnet sur ses yeux.

Mariette apporta le déjeuner. Albert s'attabla auprès du lit, et toutes les têtes de chats, comme des girouettes dans le même rhumb de vent, se tournèrent simultanément du même côté. Albert mangea comme une meute de dogues, Rodolphe un peu moins, car il était inquiet du sort de sa pièce de vers, et il distribua presque toute sa viande à ses parasites fourrés.

Après déjeuner, les deux amis, laissant la passion de côté, agitèrent entre eux un plan de gilet sans boutons et imitant le pourpoint avec autant d'exactitude que la stupidité native des bourgeois de la bonne ville le pouvait permettre, sans trop s'exposer aux huées et aux rires à pleine gueule des polissons et des gobe-mouches.

Rodolphe, entièrement absorbé par cette importante occupation, ne songeait à madame de M*** non plus que lorsqu'il n'était encore que fœtus au respectable ventre de sa mère.

Rodolphe dessinait, Albert découpait les morceaux en papier, afin de les faire mieux comprendre au tailleur.

Quand tous les morceaux furent rassemblés, Albert, saisi d'un enthousiasme subit, s'écria, en frappant sur la table:

--Que je rencontre mon plus fier créancier dans un cul-de-sac, dans une impasse, comme dit M. Arouet de Voltaire, gentilhomme du roi, si ce n'est pas là le gilet le plus monumental qui soit sorti d'une cervelle d'homme! Et dire que la société est en dégénérescence! Calomnie atroce! on ne s'est jamais mieux habillé.

--Et si l'on supprimait le collet et qu'on le remplaçât par un hausse-col, de même étoffe, bouclé par derrière, cela n'aurait-il pas le galbe le plus caractéristique, une tournure de cuirasse et de corselet tout à fait ravissante? ajouta Rodolphe, laissant tomber ses syllabes une à une, comme des pièces d'or, et avec un air fortement convaincu de la supériorité de ce qu'il disait.

--Ce serait, à coup sûr, quelque chose de furieusement agréable, fit Albert, en quittant le ton dithyrambique pour le jargon précieux. Mais voici qu'il se fait tard: _adiusias_. Je m'en vais chez le tailleur, et de là chez ta passion; tu auras probablement ta lettre d'invitation avant qu'il soit après-demain.

Cela dit, il pirouetta sur ses talons, et descendit l'escalier en chantonnant entre sa royale et ses moustaches un vieux air allemand de Sébastien Bach.

Rodolphe sortit aussi quelques instants après. A voir la manière dont il s'en allait dans la rue, la main dans sa poitrine, les sourcils sur le nez, les coins de sa bouche en fer à cheval, les cheveux aussi mal peignés que possible, il n'était pas difficile de comprendre que ce pâle et malheureux jeune homme avait un volcan dans le cœur.

--Monsieur! monsieur! vous avez oublié d'ôter votre bonnet de coton, et les polissons crient: A la chienlit! après vous, dit Mariette en tirant par la basque de son habit son digne maître Rodolphe, qui ne s'en apercevait pas le moins du monde. Tenez, voilà votre chapeau.

Rodolphe, stupéfait, porta la main à sa tête et reconnut la vérité, l'épouvantable vérité.

A cet instant même, une dame d'une beauté rare et d'une tournure des plus élégantes, donnant le bras à un monsieur le plus insignifiant et le plus débonnaire d'aspect qu'il vous plaira d'imaginer, tourna subitement le coin de rue, et se trouva précisément en face de Rodolphe.

C'était madame de M***. A l'éclat de rire à peine comprimé qui jaillit de sa bouche, il ne put douter qu'elle ne l'eût vu.

Rodolphe se souhaitait sous la terre à la profondeur de la couche diluvienne, dans le lit calcaire où se trouvaient les os de mammouth; il aurait bien voulu pouvoir se supprimer temporairement, ou avoir à son doigt l'anneau de Gygès, qui rendait invisible.

Il jeta le pyramidal bonnet à Mariette, et enfonça son chapeau sur sa tête, avec l'air de Manfred, sur le bord du glacier, ou de Faust, au moment de se donner au diable.

Ah! massacre et malheur! honte et chaos! tison d'enfer! anathème et dérision! terre et ciel! tête et sang! être rencontré en bonnet de coton par sa Béatrix! O Fortune! pouvais-tu jouer un tour plus cruel à un jeune homme dantesque et passionné!

Byron lui-même, qui avait l'ineffable avantage de signer comme Bonaparte, aurait paru ridicule avec un bonnet de coton; à plus forte raison Rodolphe, qui ne signait pas comme Bonaparte, et qui n'avait fait ni _le Corsaire_ ni _Don Juan_; parce qu'il avait été trop occupé jusqu'à ce jour, et non pour un autre motif, je vous jure.

Un bonnet de coton, le mythe de l'épicier, le symbole du bourgeois! _Horror! horror! horror!_

--Je n'ai plus rien à faire avec ce monde, et il ne me reste qu'à mourir, pensa Rodolphe.

Et il se dirigea vers le pont Royal; quand il y fut arrivé, il s'accouda sur le garde-fou, regarda le soleil, attendit qu'un bateau qui descendait la rivière eût passé l'arche et se fût un peu éloigné. Alors il monta sur le parapet, et, avant que personne eût le temps de s'y opposer, il se jeta en bas, avec sa cravache et son chapeau.

Dans le trajet du pont à la surface de l'eau, il eut le temps de penser que le succès de son poëme était assuré par son suicide et que le libraire en vendrait au moins douze exemplaires; de la surface au fond, il chercha quel motif on donnerait à sa mort dans les journaux. Il faisait très-beau; les rayons du soleil, pénétrant la masse d'eau qui roulait au-dessus de lui, la rendaient blonde comme une topaze, et permettaient de distinguer le lit de la rivière, tout semé de clous, de tessons et de vaisselle cassée. Rodolphe voyait les goujons filer à côté de lui et frétiller de la queue, il entendait la grande voix de la Seine bourdonner à son oreille. Cette réflexion lui vint alors, qu'étant aussi bien fait de sa personne qu'il l'était, il ne pouvait manquer d'être un très-joli cadavre et de produire une grande sensation à la Morgue. Il lui semblait déjà entendre les ah! et les oh! des sensibles commères du quartier: «Il a la peau bien blanche! et cette poitrine, et cette jambe d'officier! quel dommage!» et autres menues exclamations; ce qui le rendait tout aise au fond de la rivière. Cependant le manque d'air commençait à lui comprimer les poumons et à lui causer une douleur abominable; il n'y tint plus, et, oubliant l'opprobre qu'il y avait à revenir sur une terre où l'on avait été vu en bonnet de coton, il donna du pied contre le fond, et partit avec la rapidité d'une flèche. Le dôme de cristal allait s'éclaircissant de plus en plus; en deux ou trois mouvements Rodolphe atteignit le niveau du fleuve, et put respirer à son aise.

Une foule immense couvrait les quais: «Le voilà! le voilà!» cria-t-on de toutes parts. Rodolphe, qui nageait comme une truite et qui aurait remonté une écluse de moulin, se sentant regardé, y mit de l'amour-propre, et se prit à tirer sa coupe avec toute la pureté imaginable. Son chapeau flottait près de sa badine, il les repêcha tous deux, mit le chapeau sur sa tête, et, nageant d'une main, il faisait siffler sa cravache de l'autre, au grand ébahissement de tous les gobe-mouches.

--C'est le marquis de Courtivron, disait celui-ci.--C'est le colonel Amoros, disait celui-là, qui fait des expériences gymnastiques.--C'est un farceur, ajoutait un troisième.--C'est une gageure, criait le quatrième. Mais personne, entre toutes ces brutes qui partagent avec la girafe le privilége de regarder le ciel en face, ne put deviner, ô passionné et magnanime Rodolphe! pourquoi tu t'étais jeté du pont Royal en bas, et si quelqu'un d'eux avait su que c'était pour un bonnet de coton, il ne t'aurait pas compris, et aurait dit que tu étais un grand fou; en quoi il aurait eu certainement tort.

Rodolphe, pimpant et guilleret, aborda en quelques minutes; comme il ne pouvait s'en aller ainsi trempé, un officieux alla chercher un fiacre; il y monta et rentra chez lui.

Mariette tomba de son haut en le voyant suant l'eau comme un dieu marin. Rodolphe lui expliqua la chose, et Mariette, qui aimait Rodolphe, quoique ce fût son maître, qu'il la payât fort exactement et lui fît toutes sortes de petits cadeaux, ne rit pas trop fort de sa mésaventure.

--Tenez, voilà vos pantoufles, fit-elle avec un geste amical; voici Tom, votre chat favori; voilà votre volume de Rabelais; que voulez-vous de plus? D'ailleurs, vous n'êtes pas si mal en bonnet de coton que vous voulez bien le croire, et vous en auriez deux ou trois douzaines sur la tête que je ne vous en trouverais pas moins bien, moi!

Mariette appuya très-fort sur le moi; ce ne pouvait être que dans une excellente intention. Mariette, comme je l'ai déjà dit, était une belle et bonne fille; quant à l'interprétation que donna Rodolphe à cet honnête monosyllabe, mes belles lectrices, je n'ose vous le dire, de crainte d'alarmer votre pudeur, et, s'il vous plaît, nous passerons dans la pièce à côté pour ne pas le gêner dans ses commentaires. Convenez que mon héros est un abominable mauvais sujet, et dites-moi pourquoi chaque élan de passion poétique qui le prend se résout en prose au bénéfice de Mariette.

O Mariette! au lieu d'être jalouse, tu devrais souhaiter que ton maître fût amoureux de vingt femmes! tu ne saurais qu'y gagner.

Deux fois, dans la même journée, infidèle à l'idole de son cœur! Immoral personnage! l'envie me prend de laisser là ton histoire; car tu ne vaux guère que l'on entretienne le public de tes faits et gestes. Si tu ne te corriges, j'y renoncerai assurément.

--Fi donc! avec sa servante!--Oui, madame, avec sa servante.--Comment! un homme qui se respecte?--Je vous assure que Rodolphe se respectait plus qu'un roi ou deux, et qu'il n'aurait pas cédé le haut du pavé à un empereur.--Encore, si c'était une femme comme il faut.--Est-ce que Mariette était comme il ne faut pas? Moi qui l'ai vue, je me permettrai d'être d'avis contraire. D'abord elle est affligée de quelque vingt ans, elle est drue et fraîche, elle a les yeux les plus beaux du monde, et, comme elle fait faire son service par le petit groom de Rodolphe, à qui, pour sa peine, elle donne de temps en temps quelques friandises et une tape amicale sur la joue, elle a les ongles aussi nets et la peau aussi blanche que vous, peut-être même plus, sans vouloir toutefois dénigrer vos perfections. Je pense qu'en voilà assez pour être une femme comme il faut.--Une femme du monde, une honnête femme.--Je n'ai jamais su que Mariette fût une femme de la lune, et quant à honnête femme, je prendrai la licence extrême de vous faire observer que si Rodolphe au lieu de coucher avec Mariette eût couché avec une de vos amies ou avec vous-même (ceci n'est qu'une supposition, pudique lectrice), vous n'auriez plus été des honnêtes femmes, du moins dans vos idées; car, pour moi, je ne pense pas qu'une bagatelle de cette espèce empêche de l'être: au contraire.

D'ailleurs les illustres exemples de ce genre ne manquent pas. De très-grands hommes ont aimé de petites grisettes; Rousseau se laissait battre par sa servante; de célèbres poëtes ont adoré des marchandes de pommes de terre frites, etc., etc.

Au surplus, ce que j'en dis ici n'est que pour excuser mon héros Rodolphe, avec lequel je vous prie de ne pas me confondre; car j'en mourrais de honte, et n'oserais, de ma vie, rien faire de malhonnête à une honnête femme, ce qui me ferait passer pour un personnage bien indécent, et me perdrait nécessairement de réputation.

Je lui ai fait les représentations les plus vives sur ce sujet; mais ce diable d'homme avait toujours des réponses à tout, et surtout de drôles de réponses, pour un homme passionné; il est vrai qu'en ce temps-là il n'avait pas vingt et un ans, et se souciait assez peu d'avoir une tournure artiste.

--Mon ami cher, tu n'es qu'un imbécile. (Lecteur et lectrice, si l'épouvantable indécence de ce livre me permet d'en avoir une, ne croyez pas un mot de cela: j'ai beaucoup d'esprit, mais c'était la formule habituelle de Rodolphe, quand il entrait en conversation avec moi.) Il y a dans Maynard deux vers que voici à peu près:

C'est un métier de dupe Que d'employer six ans à lever une jupe.

et qui contiennent en substance plus de raison et de philosophie que toutes les fadeurs platoniques et les sornettes sentimentales que tu me cornes incessamment aux oreilles.

La Mariette, à qui je n'ai jamais fait de madrigal ni dit un seul mot d'amour, m'accorde libéralement et du meilleur cœur du monde, ce qu'une femme comme il faut me ferait attendre six mois, et ne me donnerait qu'avec force tartines sur la morale, les convenances et l'oubli des devoirs. Puisque le but est le même, le chemin le plus court est le meilleur. Mariette est le plus court, je prends par Mariette.

Et puis je n'aime pas qu'on se fasse violer pour une chose qu'on crève d'envie de faire: c'est une misérable escobarderie pour esquiver la responsabilité. Les honnêtes femmes sont toujours violées. Vous êtes des hommes sans honneur! vous en avez au contraire beaucoup, puisque vous leur prenez le leur, ce qui, avec le vôtre, doit mathématiquement en faire deux, si je sais bien compter. On a abusé indignement de leur faiblesse; elles ne savent pas comment cela s'est fait! ni moi non plus, attendu que je n'y étais pas. Mais enfin, puisque cela est fait, elles ne voient pas d'obstacle à recommencer, et elles ne sont pas fâchées de se perdre plusieurs fois de suite, étant toujours sûres de se retrouver après. Les bonnes âmes! on n'en a jamais mis dans les _Petites Affiches_, que je sache.

De plus, il vous arrive souvent avec elles ce qui arrive dans les pagodes indiennes: après avoir traversé une enfilade de pièces de la plus grande magnificence, après avoir marché deux heures dans des galeries peintes et dorées, après avoir vu vingt portes s'ouvrir et se fermer sur vous, vous parvenez enfin au sanctuaire, au saint des saints, et vous n'y trouvez qu'un vieux singe rogneux, se cherchant les puces dans une mauvaise cage de bois. Ainsi, après avoir levé la robe des convenances, le jupon de la pudeur et la chemise de la vertu, après avoir jeté là le corset, et les coussins d'ouate, et le d'haubersaert en bougran piqué, vous ne rencontrez, pour dédommagement de vos peines, qu'une maigre carcasse assez peu réjouissante... La première partie de la phrase est, je crois, d'Addison; la seconde est certainement de moi; mais, peu importe!

Alors vous faites la mine d'un perroquet qui vient de casser une noix creuse, et votre charmante vous jette les ongles aux yeux en vous appelant monstre! c'est le moins.

Quant à moi, je suis paresseux, même en amour, et j'aime à être servi. Tout charmant qu'il soit, je n'achèterais pas ce plaisir par la moindre peine, et j'ai toujours méprisé les chiens qui font des gambades et sautent par-dessus un bâton pour avoir une tartelette ou une croquignole.

Ces sortes d'amants-là ne ressemblent pas mal aux portefaix qui montent un meuble par un escalier étroit. Celui qui est en bas supporte toute la charge; l'autre qui ne porte rien, le gourmande d'en haut, et lui dit qu'il ne va pas assez vite et qu'il ne s'y prend pas convenablement; bien heureux s'il ne lui lâche pas la commode sur les bras, et s'il ne le fait rouler, de marche en marche, jusqu'au milieu de la cour, aux dépens de sa tête et de son échine!

Rien de plus agréable au monde qu'une femme qui vous embrasse et vous tire vos bottes, qui ramasse votre mouchoir au lieu de vous faire ramasser le sien, et refait toute seule le lit que vous avez défait avec elle. Ni billets à écrire, ni élégies à rimer, ni factions à faire, ni rendez-vous à ne pas manquer, rien enfin de ces mille sujétions qui vous font un travail de galérien de la chose la plus nonchalante et la moins compliquée de la terre.

La Mariette, qui me sait indolent et qui est une fille courageuse et ne craint pas la peine, y met beaucoup du sien, et ne me laisse presque rien à faire. Je m'accommode assez de ce régime et j'ai, sans sortir de chez moi, ce que les coureurs d'aventures vont chercher bien loin, au péril de leurs os et de leur escarcelle.

Au fond, il n'y a rien de sûr en amour que la possession: le plus petit baiser prouve plus et vaut mieux que la plus belle protestation et je donnerais, moi qui te parle, pour une seule pulsation du cœur, la plus magnifique tirade sur l'union des âmes et autres niaiseries de cette force, bonnes pour des écoliers, des impuissants, des lamentateurs de l'école de Lamartine, et quelques idiots de haute futaie, comme toi, ou d'autres.

Retiens ceci, et serre-le dans un des tiroirs de ton jugement, pour t'en servir à l'occasion: Toute femme en vaut une autre, pourvu qu'elle soit aussi jolie: la duchesse et la couturière sont semblables à de certains moments, et la seule aristocratie possible maintenant chez les femmes, c'est la beauté; chez les hommes, c'est le génie. Aie du génie et une belle femme, et je t'appellerai monsieur le comte, et ta femme madame la comtesse.

Apprends encore ceci, monsieur l'amoureux de grandes dames. Il y a une douceur ineffable et souveraine à être servi par une femme à qui l'on sert, et c'est un plaisir que tu n'as jamais goûté et que tu ne goûteras jamais; tes belles dames n'aiment pas assez pour cela, et nous autres, Français, quoique nés malins depuis un temps immémorial, nous sommes, à vrai dire de francs imbéciles, et nous ne portons pas les culottes. Ma foi, vivent les Turcs! ces gaillards-là entendent les choses de la belle manière et comprennent largement la femme: outre qu'ils en ont plusieurs, ils les tiennent sous clef; c'est doublement bien vu. L'Orient est, à mon sens, le seul pays du monde où les femmes soient à leur place: à la maison et au lit.

Mon doux Jésus! que voulez-vous qu'on réponde à un pareil tissu de turpitudes? J'en suis rouge comme une cerise, seulement de les transcrire, moi qui habituellement suis plus blême que Deburau! Tout ce que je peux dire, c'est qu'il sera incontestablement damné dans l'autre monde, et qu'il n'aura pas le prix Montyon dans celui-ci. Si vous avez, mesdames, quelques objections à faire contre un système aussi monstrueux, je vous donnerai très-volontiers l'adresse de Rodolphe, et vous vous débattrez avec lui sur ces différents points: je vous souhaite beaucoup de succès; quant à moi, je m'en lave les mains et je m'en vais continuer avec courage l'admirable épopée dont vous venez de voir le commencement.

Le lendemain Mariette, après l'avoir curieusement fait bâiller, remit à son maître une toute petite lettre où les chiffres de madame de M*** étaient estampés au fer froid. Il l'ouvrit avec précipitation: c'était son billet d'invitation. Dans les lacunes de l'impression, remplies par la main de madame de M***, une écriture anglaise grêle et fluette se penchait paresseusement de gauche à droite, et s'épaulait sans façon contre les lettres moulées. Cette écriture choqua Rodolphe: c'était l'écriture de toutes les femmes possibles, maintenant que toutes les femmes savent écrire et que les cuisinières orthographient épinards sans _h_ aspirée. Cette anglaise-là était celle qu'on démontre en vingt-cinq leçons, et qui ne permet pas aux mœurs et aux habitudes de la personne de se reproduire dans ses courbes et ses déliés mathématiques. Richardson, qui a tout observé, fait la remarque que l'écriture de la mutine amie de Clarisse Harlowe était irrégulière et fantasque comme son esprit, et que les queues de ses _p_ et de ses _g_ étaient contournées avec une crânerie particulière. Maintenant, il n'aurait rien à reprendre à l'écriture de la capricieuse miss; car les femmes, après avoir adopté une âme de convention, un esprit et une figure de convention, ont adopté aussi une écriture de convention, en sorte qu'il n'est plus possible de les saisir un seul moment dans le vrai; elles sont perpétuellement armées de toutes pièces: il y a là dedans une rouerie machiavélique. Un billet d'amour ainsi écrit peut se perdre sans le moindre risque, on ne le reconnaîtrait qu'à la signature, quand même on serait le mari, et l'on ne signe pas souvent ces sortes de choses, maintenant surtout que l'on n'a guère qu'une maîtresse à la fois. Cependant Rodolphe finit par prendre son parti là-dessus, pensant être amplement dédommagé par le reste.

Le jour de madame de M*** était le samedi, comme le lecteur le sait déjà, et jusqu'à ce bienheureux jour, notre héros ne laissa aucun repos au tailleur pour l'achèvement de son gilet phénoménal, à qui il voulait faire perdre sa virginité dans le salon de madame de M***. L'instant vint de s'habiller: il déploya et frippa plus de vingt cravates avant de se fixer à une, il mit et ôta tous ses pantalons les uns après les autres sans pouvoir se décider à faire un choix, il arrangea ses cheveux de dix manières différentes, et finit par être costumé d'une façon assez drôlatique. Tous ces préparatifs sentaient le bourgeois d'une lieue à la ronde. Un troisième clerc d'avoué, invité à une soirée de marchande de modes, ne se serait pas conduit autrement, et en ce moment-ci nous sommes forcé d'avouer que notre poétique héros patauge en pleine prose. Dieu veuille qu'il se puisse tirer de ce bourbier, et qu'il parvienne enfin à se dessiner dans l'existence sous un jour dramatique et passionné, tout à fait digne d'un homme et d'un artiste!

La bizarrerie de son costume souleva un petit murmure dans le salon, et toutes les têtes se penchèrent curieusement vers lui. Il salua madame de M***, et lui marmotta je ne sais quelle phrase banale que, pour son honneur (l'honneur de Rodolphe et non celui de madame de M***), je m'abstiendrai de rapporter ici; puis il alla se mettre sur une causeuse, à côté de son camarade Albert. Et puis, ma foi! il mangea des gâteaux, il avala des romances et des verres de punch, absorba à lui seul presque tout un plateau de glaces, entendit et applaudit une lecture de vers classiques absolument comme une personne naturelle; si bien que tout le monde, qui s'attendait à voir un original, un _lion_, comme disent les Anglais, était émerveillé de le voir s'acquitter des devoirs sociaux avec une aisance aussi parfaite.

La prose envahissait notre héros d'une façon singulière. Un agent de change, qui avait lié conversation avec lui, fit un calembour. Eh bien! non-seulement Rodolphe ne tomba pas en syncope à cette turpitude déchargée à bout portant, mais encore il répondit par un calembour redoublé qui aurait donné la jaunisse à Odry, et qui fit écarquiller les yeux à l'honnête industriel, de manière à ce que ses prunelles fussent tout entourées de blanc: ce qui est la plus haute expression de l'étonnement, si l'on en croit les cahiers de principes à l'usage des pensionnats.