Les Jeunes-France: romans goguenards; suivis de Contes humoristiques
Part 6
Onuphrius, craignant que le dandy ne lui jouât quelque tour, changea le fauteuil de place, et s'assit dedans; l'homme aux yeux verts vint se planter juste derrière lui; ne pouvant plus reculer, Onuphrius commença. A peine la dernière syllabe du premier vers s'était-elle envolée de sa lèvre, que le dandy, allongeant son réseau avec une dextérité merveilleuse, la saisit au vol, et l'intercepta avant que le son eût le temps de parvenir à l'oreille de l'assemblée; et puis, brandissant sa spatule, il lui fourra dans la bouche une cuillerée de son insipide mélange. Onuphrius eût bien voulu s'arrêter ou se sauver; mais une chaîne magique le clouait au fauteuil. Il lui fallut continuer et cracher cette odieuse mixture en friperies mythologiques et en madrigaux quintessenciés. Le manége se renouvelait à chaque vers; personne, cependant, n'avait l'air de s'en apercevoir.
Les pensées neuves, les belles rimes d'Onuphrius, diaprées de mille couleurs romantiques, se débattaient et sautelaient dans la résille comme des poissons dans un filet ou des papillons sous un mouchoir.
Le pauvre poëte était à la torture, des gouttes de sueur ruisselaient de ses tempes. Quand tout fut fini, le dandy prit délicatement les rimes et les pensées d'Onuphrius par les ailes et les serra dans son portefeuille.
--Bien, très-bien, dirent quelques hommes poëtes ou artistes en se rapprochant d'Onuphrius, un délicieux pastiche, un admirable pastel, du Watteau tout pur, de la régence à s'y tromper, des mouches, de la poudre et du fard, comment diable as-tu fait pour grimer ainsi ta poésie? C'est d'un rococo admirable; bravo, bravo, d'honneur, une plaisanterie fort spirituelle! Quelques dames l'entourèrent et dirent aussi: Délicieux? en ricanant d'une manière à montrer qu'elles étaient au-dessus de semblables bagatelles quoique au fond du cœur elles trouvassent cela charmant et se fussent très-fort accommodées d'une pareille poésie pour leur consommation particulière.
--Vous êtes tous des brigands! s'écria Onuphrius d'une voix de tonnerre en renversant sur le plateau le verre d'eau sucrée qu'on lui présentait. C'est un coup monté, une mystification complète; vous m'avez fait venir ici pour être le jouet du Diable, oui, de Satan en personne, ajouta-t-il en désignant du doigt le fashionable à gilet écarlate.
Après cette algarade, il enfonça son chapeau sur ses yeux et sortit sans saluer.
--Vraiment, dit le jeune homme en refourrant sous les basques de son habit une demie-aune de queue velue qui venait de s'échapper et qui se déroulait en frétillant, me prendre pour le diable, l'invention est plaisante! Décidément, ce pauvre Onuphrius est fou. Me ferez-vous l'honneur de danser cette contredanse avec moi, mademoiselle? reprit-il, un instant après, en baisant la main d'une angélique créature de quinze ans, blonde et nacrée, un idéal de Lawrence.
--Oh! mon Dieu, oui, dit la jeune fille avec son sourire ingénu, levant ses longues paupières soyeuses laissant nager vers lui ses beaux yeux couleur du ciel.
Au mot Dieu, un long jet sulfureux s'échappa du rubis, la pâleur du réprouvé doubla; la jeune fille n'en vit rien; et quand elle l'aurait vu? elle l'aimait!
Quand Onuphrius fut dans la rue, il se mit à courir de toutes ses forces; il avait la fièvre, il délirait, il parcourut au hasard une infinité de ruelles et de passages. Le ciel était orageux, les girouettes grinçaient, les volets battaient les murs, les marteaux des portes retentissaient, les vitrages s'éteignaient successivement; le roulement des voitures se perdait dans le lointain, quelques piétons attardés longeaient les maisons, quelques filles de joie traînaient leurs robes de gaze dans la boue; les réverbères, bercés par le vent, jetaient des lueurs rouges et échevelées sur les ruisseaux gonflés de pluie; les oreilles d'Onuphrius tintaient; toutes les rumeurs étouffées de la nuit, le ronflement d'une ville qui dort, l'aboi d'un chien, le miaulement d'un matou, le son de la goutte d'eau tombant du toit, le quart sonnant à l'horloge gothique, les lamentations de la bise, tous ces bruits du silence agitaient convulsivement ses fibres, tendues à rompre par les événements de la soirée. Chaque lanterne était un œil sanglant qui l'espionnait; il croyait voir grouiller dans l'ombre des formes sans nom, pulluler sous ses pieds des reptiles immondes; il entendait des ricanements diaboliques, des chuchotements mystérieux. Les maisons valsaient autour de lui; le pavé ondait, le ciel s'abaissait comme une coupole dont on aurait brisé les colonnes; les nuages couraient, couraient, couraient, comme si le Diable les eût emportés; une grande cocarde tricolore avait remplacé la lune. Les rues et les ruelles s'en allaient bras dessus bras dessous, caquetant comme de vieilles portières; il en passa beaucoup de la sorte. La maison de madame de *** passa. On sortait du bal, il y avait encombrement à la porte; on jurait, on appelait les équipages. Le jeune homme au réseau descendit; il donnait le bras à une dame; cette dame n'était autre que Jacintha; le marchepied de la voiture s'abaissa, le dandy lui présenta la main; ils montèrent; la fureur d'Onuphrius était au comble; décidé à éclaircir cette affaire, il croisa ses bras sur sa poitrine, et se planta au milieu du chemin. Le cocher fit claquer son fouet, une myriade d'étincelles jaillit du pied des chevaux. Ils partirent au galop; le cocher cria: Gare! il ne se dérangea pas: les chevaux étaient lancés trop fort pour qu'on pût les retenir. Jacintha poussa un cri; Onuphrius crut que c'était fait de lui; mais chevaux, cocher, voiture, n'étaient qu'une vapeur que son corps divisa comme l'arche d'un pont fait d'une masse d'eau qui se rejoint ensuite. Les morceaux du fantastique équipage se réunirent à quelques pas derrière lui, et la voiture continua à rouler comme s'il ne fût rien arrivé. Onuphrius, atterré, la suivit des yeux: il entrevit Jacintha, qui, ayant levé le store, le regardait d'un air triste et doux, et le dandy à barbe rouge qui riait comme une hyène; un angle de la rue l'empêcha d'en voir davantage; inondé de sueur, pantelant, crotté jusqu'à l'échine, pâle, harassé de fatigue et vieilli de dix ans, Onuphrius regagna péniblement le logis. Il faisait grand jour comme la veille; en mettant le pied sur le seuil il tomba évanoui. Il ne sortit de sa pâmoison qu'au bout d'une heure; une fièvre furieuse y succéda. Sachant Onuphrius en danger, Jacintha oublia bien vite sa jalousie et sa promesse de ne plus le voir; elle vint s'établir au chevet de son lit, et lui prodigua les soins et les caresses les plus tendres. Il ne la reconnaissait pas; huit jours se passèrent ainsi; la fièvre diminua; son corps se rétablit, mais non pas sa raison; il s'imaginait que le Diable lui avait escamoté son corps, se fondant sur ce qu'il n'avait rien senti lorsque la voiture lui avait passé dessus.
L'histoire de Pierre Schlemil, dont le diable avait pris l'ombre; celle de la nuit de Saint-Sylvestre, où un homme perd son reflet, lui revinrent en mémoire; il s'obstinait à ne pas voir son image dans les glaces et son ombre sur le plancher, chose toute naturelle, puisqu'il n'était qu'une substance impalpable; on avait beau le frapper, le pincer, pour lui démontrer le contraire, il était dans un état de somnambulisme et de catalepsie qui ne lui permettait pas de sentir même les baisers de Jacintha.
La lumière s'était éteinte dans la lampe; cette belle imagination, surexcitée par des moyens factices, s'était usée en de vaines débauches; à force d'être spectateur de son existence, Onuphrius avait oublié celle des autres, et les liens qui le rattachaient au monde s'étaient brisés un à un.
Sorti de l'arche du réel, il s'était lancé dans les profondeurs nébuleuses de la fantaisie et de la métaphysique; mais il n'avait pu revenir avec le rameau d'olive; il n'avait pas rencontré la terre sèche où poser le pied et n'avait pas su retrouver le chemin par où il était venu; il ne put, quand le vertige le prit d'être si haut et si loin, redescendre comme il l'aurait souhaité, et renouer avec le monde positif. Il eût été capable, sans cette tendance funeste, d'être le plus grand des poëtes; il ne fut que le plus singulier des fous. Pour avoir trop regardé sa vie à la loupe, car son fantastique, il le prenait presque toujours dans les événements ordinaires, il lui arriva ce qui arrive à ces gens qui aperçoivent, à l'aide du microscope, des vers dans les aliments les plus sains, des serpents dans les liqueurs les plus limpides. Ils n'osent plus manger; la chose la plus naturelle, grossie par son imagination, lui paraissait monstrueuse.
M. le docteur Esquirol fit, l'année passée, un tableau statistique de la folie.
Fous par amour Hommes 2 Femmes 60 -- par dévotion -- 6 -- 20 -- par politique -- 48 -- 3 -- perte de fortune -- 27 -- 24 Pour cause inconnue -- 1
Celui-là, c'est notre pauvre ami.
Et Jacintha? Ma foi elle pleura quinze jours, fut triste quinze autres, et, au bout d'un mois, elle prit plusieurs amants, cinq ou six, je crois, pour faire la monnaie d'Onuphrius; un an après, elle l'avait totalement oublié, et ne se souvenait même plus de son nom. N'est-ce pas, lecteur, que cette fin est bien commune pour une histoire extraordinaire? Prenez-la ou laissez-la, je me couperais la gorge plutôt que de mentir d'une syllabe.
DANIEL JOVARD
OU
LA CONVERSION D'UN CLASSIQUE
Quel saint transport m'agite, et quel est mon délire! Un souffle a fait vibrer les cordes de ma lyre; O Muses, chastes sœurs, et toi, grand Apollon, Daignez guider mes pas dans le sacré vallon! Soutenez mon essor, faites couler ma veine, Je veux boire à longs traits les eaux de l'Hyppocrène, Et, couché sur leurs bords, au pied des myrtes verts, Occuper les échos à redire mes vers.
DANIEL JOVARD, _avant sa conversion_.
Par l'enfer! je me sens un immense désir De broyer sous mes dents sa chair, et de saisir, Avec quelque lambeau de sa peau bleue et verte, Son cœur demi-pourri dans sa poitrine ouverte.
_Le même_ DANIEL JOVARD, _après sa conversion_.
J'ai connu et je connais encore un digne jeune homme, nommé de son nom Daniel Jovard, et non autrement, ce dont il est bien fâché; car, pour peu qu'on prononce à la gasconne _b_ pour _v_, ces deux infortunées syllabes produisent une épithète assez peu flatteuse.
Le père qui lui transmit ce malheureux nom était quincaillier, et tenait boutique dans une des rues étroites qui se dégorgent dans la rue Saint-Denis. Comme il avait amassé un petit pécule à vendre du fil d'archal pour les sonnettes et des sonnettes pour le fil d'archal, comme il était parvenu en outre, au grade de sergent dans la garde nationale d'alors, et qu'il menaçait de devenir électeur, il crut qu'il était de sa dignité d'homme établi, de sergent en fonction et d'électeur en expectative, de faire donner, comme il appelait cela, la plus brilllante (trois _lll_) éducation au petit Daniel Jovard, héritier présomptif de tant de prérogatives avenues ou à venir.
Il est vrai qu'il était difficile de trouver quelque chose de plus prodigieux, au dire de ses père et mère, que le jeune Daniel Jovard. Nous, qui ne le voyons pas comme eux au prisme favorable de la paternité, nous dirons que c'était un gros garçon joufflu, bon enfant dans la plus large étendue du mot, que ses ennemis auraient été embarrassés de calomnier, et dont ses amis auraient eu grand'peine à faire l'éloge. Il n'était ni laid ni beau, il avait deux yeux avec des sourcils par-dessus, le nez au milieu de la figure, la bouche dessous et le menton ensuite; il avait deux oreilles ni plus ni moins, des cheveux d'une couleur quelconque. Dire qu'il avait bonne tournure, ce serait mentir; dire qu'il avait mauvaise tournure, ce serait mentir aussi. Il n'avait pas de tournure à lui, il avait celle de tout le monde: c'était le représentant de la foule, le type du non-type, et rien n'était plus facile que de le prendre pour un autre.
Son costume n'avait rien de remarquable, rien d'accrochant l'œil; il lui servait seulement à n'être pas nu. D'élégance, de grâce et de fashion, il n'en faut pas parler; ce sont lettres closes dans cette partie du monde non encore civilisé qu'on appelle rue Saint-Denis.
Il portait une cravate blanche de mousseline, un col de chemise qui lui guillotinait majestueusement les oreilles de son double triangle de toile empesée, un gilet de poil de chèvre jaune serin coupé à châle, un chapeau plus large du haut que du bas, un habit bleu barbeau, un pantalon gris de fer laissant voir les chevilles, des souliers lacés et des gants de peau de daim. Pour ses bas, je dois avouer qu'ils étaient bleus, et si l'on s'étonnait du choix de cette teinte, je dirais sans détour que c'étaient les bas de son trousseau de collége qu'il finissait d'user.
Il avait une montre au bout d'une chaîne de métal, au lieu d'avoir comme doit faire tout bon viveur, au bout d'une élégante tresse de soie, une reconnaissance du Mont-de-Piété figurant la montre engagée.
Toutes ses classes, il les avait faites les unes après les autres; il avait, selon l'usage doublé sa rhétorique, il avait fait autant de pensums, donné et reçu autant de coups de poing qu'un autre. Je vous le peindrai en un mot: il était fort en thème; du latin et du grec, il n'en savait pas plus que vous et moi, et en outre, il savait assez mal le français.
Vous voyez que c'était un personnage de haute espérance que le jeune Daniel Jovard.
Avec de l'étude et du travail, il aurait pu devenir un charmant commis voyageur et un délicieux second clerc d'avoué.
Il était voltairien en diable, de même que monsieur son père, l'homme établi, le sergent, l'électeur, le propriétaire. Il avait lu en cachette au collége _la Pucelle_ et _la Guerre des Dieux_, _les Ruines de Volney_ et autres livres semblables: c'est pourquoi il était esprit fort comme M. de Jouy, et prêtrophobe comme M. Fontan. _Le Constitutionnel_ n'avait pas plus peur que lui des jésuites en robe courte ou longue; il en voyait partout. En littérature, il était aussi avancé qu'en politique et en religion. Il ne disait pas M. Nicolas Boileau, mais Boileau tout court; il vous aurait sérieusement affirmé que les romantiques avaient dansé autour du buste de Racine après le succès d'_Hernani_; s'il avait pris du tabac, il l'aurait infailliblement pris dans une tabatière Touquet; il trouvait que guerrier était une fort bonne rime à laurier et s'accommodait assez de gloire suivi ou précédé de victoire; en sa qualité de Français né malin, il aimait principalement le vaudeville et l'opéra-comique, genre national, comme disent les feuilletons: il aimait fort aussi le gigot à l'ail et la tragédie en cinq actes.
Il faisait beau, les dimanches soir, l'entendre tonner dans l'arrière-boutique de M. Jovard, contre les corrupteurs du goût, les novateurs rétrogrades (Daniel Jovard florissait en 1828), les Welches, les Vandales, les Goths, Ostrogoths, Visigoths, etc., qui voulaient nous ramener à la barbarie, à la féodalité, et changer la langue des grands maîtres pour un jargon hybride et inintelligible; il faisait encore bien plus beau voir la mine ébahie de son père et de sa mère, du voisin et de la voisine.
Cet excellent Daniel Jovard! il aurait plutôt nié l'existence de Montmartre que celle du Parnasse; il aurait plutôt nié la virginité de sa petite cousine, dont, suivant l'usage, il était fort épris, que la virginité d'une seule des neuf Muses. Bon jeune homme! je ne sais pas à quoi il ne croyait pas, tout esprit fort qu'il était. Il est vrai qu'il ne croyait pas en Dieu; mais, en revanche, il croyait à Jupiter, en M. Arnault et en M. Baour mêmement; il croyait au quatrain du marquis de Saint-Aulaire, à la jeunesse des ingénuités du théâtre, aux conversions de M. Jay, il croyait jusqu'aux promesses des arracheurs de dents et des porte-couronnes.
Il était impossible d'être plus fossile et antédiluvien qu'il ne l'était. S'il avait fait un livre, et qu'il lui eût accolé une préface, il aurait demandé pardon à genoux au public de la liberté grande, il eût dit ces faibles essais, ces vagues esquisses, ces timides préludes; car, outre les croyances que nous venons de mentionner, il croyait encore au public et à la postérité.
Pour terminer cette longue analyse psychologique et donner une idée complète de l'homme, nous dirons qu'il chantait fort joliment _Fleuve du Tage_ et _Femme sensible_, qu'il déclamait le récit de Théramène aussi bien que la barbe de M. Desmousseaux, qu'il dessinait avec un grand succès le nez du Jupiter olympien, et jouait très-agréablement au loto.
Dans ces occupations charmantes et patriarcales, les jours de M. Daniel Jovard, tissus de soie et d'or (vieux style), s'écoulaient semblables l'un à l'autre; il n'avait ni vague à l'âme, ni passion d'homme dans sa poitrine d'homme; il n'avait pas encore demandé de genoux de femme pour poser son front de génie. Il mangeait, buvait, dormait, digérait, et s'acquittait classiquement de toutes les fonctions de la vie: personne n'aurait pu pressentir, sous cette écorce grossière, le grand homme futur.
Mais une étincelle suffit pour mettre le feu à une barrique de poudre; le jeune Achille s'éveilla à la vue d'une épée: voici comment s'éveilla le génie de l'illustre Daniel Jovard.
Il était allé voir aux Français, pour se former le goût et s'épurer la diction, je ne sais plus quelle pièce; c'est-à-dire je sais fort bien laquelle, mais je ne le dirai pas, de peur de désigner trop exactement les personnages, et il était assis, lui trentième, sur une des banquettes du parterre, replié en lui-même et attentif comme un provincial.
Dans l'entr'acte, ayant essuyé soigneusement sa grosse lorgnette paternelle, recouverte de chagrin et cerclée de corne fondue, il se mit à passer en revue les rares spectateurs disséminés çà et là dans les loges et les galeries.
A l'avant-scène, un jeune merveilleux, agitant avec nonchalance un binocle d'or émaillé, se prélassait et se pavanait sans se soucier aucunement de toutes les lorgnettes braquées sur lui.
Sa mise était des plus excentriques et des plus recherchées. Un habit de coupe singulière, hardiment débraillé et doublé de velours, laissait voir un gilet d'une couleur éclatante, et taillé en manière de pourpoint; un pantalon noir collant dessinait exactement ses hanches; une chaîne d'or, pareille à un ordre de chevalerie, chatoyait sur sa poitrine; sa tête sortait immédiatement de sa cravate de satin, sans le liséré blanc, de rigueur à cette époque.
On aurait dit un portrait de François Porbus. Les cheveux rasés à la Henri III, la barbe en éventail, les sourcils troussés vers la tempe, la main longue et blanche, avec une large chevalière ouvrée à la gothique, rien n'y manquait, l'illusion était des plus complètes.
Après avoir longtemps hésité, tant cet accoutrement lui donnait une physionomie différente de celle qu'il lui avait connue jadis, Daniel Jovard comprit que ce jeune homme fashionable n'était autre que Ferdinand de C***, avec qui il avait été au collége.
Lecteur, je vous vois d'ici faire une moue d'un pied en avant, et crier à l'invraisemblance. Vous direz qu'il est déraisonnable de jucher dans une avant-scène des Français un beau de la nouvelle école, et cela un jour de représentation classique. Vous direz que c'est le besoin de le faire voir à mon héros Daniel Jovard qui m'a fait employer ce ressort forcé. Vous direz plusieurs choses et beaucoup d'autres.
Mais... foi de gentilhomme, Je m'en soucie autant qu'un poisson d'une pomme.
Car je tiens dans une des pochettes de ma logique, pour vous la jeter au nez, la plus excellente raison qui ait jamais été alléguée par un homme ayant tort.
Voici donc le motif triomphant pour lequel Ferdinand de C*** se trouvait aux Français ce soir-là.
Ferdinand avait pour maîtresse une dona Sol, sous la tutelle _d'un bon seigneur caduc, vénérable et jaloux_, qu'il ne pouvait voir que difficilement et dans de continuelles appréhensions de surprise.
Or, il lui avait donné rendez-vous au Théâtre-Français, comme le lieu le plus solitaire et le moins fréquenté qui fût dans les cinq parties du monde, la Polynésie y comprise, la terrasse des Feuillants et le bois des marronniers du côté de l'eau, étant si européennement reconnus comme lieux solitaires, que l'on n'y peut faire trois pas sans marcher sur les pieds de quelqu'un, et sans heurter du coude un groupe sentimental.
Je vous assure que je n'ai pas d'autre raison à vous donner que celle-là, et que je n'en chercherai pas une seconde; vous aurez donc l'extrême obligeance de vous en contenter.
Donc continuons cette véridique et singulière histoire. Le merveilleux sortit pendant l'entr'acte, le très-ordinaire Daniel Jovard sortit aussi; les merveilleux et les ordinaires, les grands hommes et les cuistres font souvent les mêmes choses. Le hasard fit qu'ils se rencontrèrent au foyer. Daniel Jovard salua Ferdinand le premier, et s'avança vers lui; quand Ferdinand aperçut ce nouveau paysan du Danube, il hésita un instant, et fut près de pirouetter sur ses talons pour n'être pas obligé de le reconnaître; mais un regard jeté autour de lui l'ayant assuré de la profonde solitude du foyer, il se résigna, et attendit son ancien camarade de pied ferme; c'est une des plus belles actions de la vie de Ferdinand de C***.
Après quelques paroles échangées, ils en vinrent naturellement à parler de la pièce qu'on représentait. Daniel Jovard l'admirait bénévolement, et il fut on ne peut pas plus surpris de voir que son ami Ferdinand de C***, en qui il avait toujours eu grande confiance, était d'une opinion tout à fait différente de la sienne.
--Mon très-cher, lui dit-il, c'est plus que faux-toupet, c'est empire, c'est perruque, c'est rococo, c'est pompadour; il faut être momie ou fossile, membre de l'Institut ou fouille de Pompéi pour trouver du plaisir à de pareilles billevesées. Cela est d'un froid à geler les jets d'eau en l'air; ces grands dégingandés d'hexamètres qui s'en vont bras dessus bras dessous, comme des invalides qui s'en reviennent de la guinguette, l'un portant l'autre et nous portant le tout, sont vraiment quelque chose de bien torcheculatif, comme dirait Rabelais; ces grands dadais de substantifs avec leurs adjectifs qui les suivent comme des ombres, ces bégueules de périphrases avec les sous-périphrases qui leur portent la queue ont bonne grâce à venir faire la belle jambe à travers les passions et les situations du drame, et puis ces conjurés qui s'amusent à brailler à tue-tête sous le portique du tyran qui a garde de ne rien entendre, ces princes et ces princesses flanqués chacun de leur confident, ce coup de poignard et ce récit final en beaux vers peignés académiquement, tout cela n'est-il pas étrangement misérable et ennuyeux à faire bâiller les murailles?
--Et Aristote et Boileau et les bustes? objecta timidement Daniel Jovard.