Les Jeunes-France: romans goguenards; suivis de Contes humoristiques

Part 3

Chapter 33,886 wordsPublic domain

Bref, nous arrivâmes bras dessus, bras dessous, devant ma porte, parfaitement amis et anciennes connaissances. Je frappai: Rosette fit un mouvement de surprise, quand je me reculai pour la laisser entrer, puis elle entra sans trop de façons et en sautillant comme un pinson. Elle eut seulement la précaution de me faire monter l'escalier devant elle, précaution qui indique une expérience bien éprouvée, vu ses dix-sept ans, et que je recommande fort à toutes les dames et demoiselles quelconques, qui, pour suppléer au manque de rondeur de certaines parties, portent ce que madame de Genlis appelle, tout crûment, un polisson, et que nous appelons une tournure.

Je me fis apporter une bouteille de vin d'Espagne, quelques biscuits et deux verres: car si le _in vino veritas_ est applicable à l'homme, il est encore plus juste pour la femme. Je trouve que c'est une excellente méthode d'éprouver les caractères par le vin; c'est une coupelle qui ne trompe guère: je n'y manque jamais. Je ne voudrais pas prendre pour maîtresse une femme que je n'aurais pas vu soûle: avec une bouteille ou deux, on entre plus avant dans une âme que par dix ans de fréquentation. La brute apparaît alors dans toute sa candeur, le fard tombe au vice; on oublie de cacher l'ulcère sous le manteau, on jette le manteau on ôte le corset, on ôte tout. Je ne conçois pas comment les scélérats osent boire une goutte de vin. Moi, qui suis ingrisable--notez que c'était sous la table que notre digne narrateur Roderick avançait cette audacieuse assertion--j'observe, j'anatomise, je fais de la psychologie, je promène mon scalpel à droite et à gauche, et c'est ainsi que j'ai acquis cette profonde connaissance du cœur humain que chacun admire en moi, et qui me rend supérieur à toi et à un tas d'animaux de ton espèce.

La petite s'en vint s'asseoir tout bellement sur mon genou, et becqueter dans mon verre; elle était tout à fait apprivoisée. C'était charmant! Je me souviens que nous prîmes un massepain chacun par un bout, nos bouches avançaient l'une vers l'autre à mesure que le massepain diminuait, enfin elles se touchèrent. Ce fut un beau baiser, je te jure, un beau baiser sonore et éclatant comme les prudes n'osent pas les donner, car cela fait du bruit et l'on peut l'entendre, un bon et franc baiser français avec ce mignard clapotement de lèvres comme au temps de la Régence, et qu'on aurait bien dû restaurer plutôt que tant d'autres choses.

La petite, trouvant cela drôle, le répéta plusieurs fois, et se prit à rire de ce rire argentin et grêle particulier aux grisettes et aux grandes dames. Je lui fis boire plusieurs verres coup sur coup, et elle commença à entrer en gaieté: ses joues se rosaient comme de la tisane de Champagne, son œil s'allongeait comme une amande, sa tête se couchait sur son épaule, et elle chantonnait tout en babillant une chanson de Béranger, dont elle me battait la mesure sur les os des jambes avec ses jolis petits pieds. La trouvant à point, je commençai à lui baiser le col et les épaules: elle me laissait faire. J'ai chaud, dit-elle en passant ses mains sur son front; et elle jeta par-dessus sa tête le fichu qui gênait mes caresses. Jusque-là tout allait on ne peut mieux. Je posai mes lèvres sur sa gorge à moitié découverte: elle ne fit pas encore de résistance.

--Mais je ne vois pas trop dans tout cela quel est le motif qui a manqué te faire croire à la vertu un soir durant, ô Roderick, mon ami très-cher!

--Si tu ne m'avais interrompu, stupide béotien que tu es, tu le saurais il y a longtemps. J'essayai plus: alors ce fut un combat dont tu n'as pas d'idées; elle me coulait entre les doigts comme une anguille, et il y avait dans sa physionomie une impression d'effroi si vraie, si énergique, qu'il était impossible de le croire joué; elle tournait ses yeux avec un air d'angoisse, elle se tordait les mains, et me repoussait opiniâtrément: je n'avais jamais vu une aussi vigoureuse défense.

--Où diable la vertu va-t-elle se nicher!

--Cela dura une grande heure au moins. A la fin, épuisée de fatigue, elle tomba sur le bord de mon lit. J'en eus presque pitié, et je fus tenté de la laisser; mais, faisant réflexion que c'était d'une pitié de cette espèce que les femmes vous ont le moins d'obligations, et ne voulant pas qu'elle me prît pour un imbécile, je revins à l'assaut, et me servant d'un petit poignard que je porte toujours sur moi, je coupai le lacet de sa robe, et je parvins à l'en dépouiller. Je vis alors qu'elle manquait d'une chose indispensable.

--Peut-être, dit Théodore, n'avait-elle qu'un sein, comme la courtisane vénitienne dont parle J.-J. Rousseau?

--Je te certifie qu'elle en avait bien deux.

--Peut-être était-elle comme la femme de Thomas Sévin, dont il est question dans Marot?

--Aucunement: c'est une charmante et complète créature, seulement elle n'avait pas...

--Quoi donc?

--Elle n'avait pas de chemise.

--Oh! fit Théodore.

--Pauvre ange! ajouta Roderick; tu penses bien que je lui donnai de quoi en acheter.

--Voilà un drôle de dénoûment.

La morale de celle-ci est différente de celle de la caricature de Charlet; mais elle n'est pas à mépriser, mes beaux jeunes mélancoliques, qui faites la cour aux femmes.

O vous, qui attaquez une vertu, faites attention aux phases de la lune; tâchez de savoir s'il y a longtemps ou non que votre déesse a pris un bain; tâchez de savoir si elle n'a pas de trous à ses bas ce jour-là, cela est plus important que vous ne croyez. Si par hasard elle a remplacé sa jarretière perdue par une ficelle, je vous conseille, en ami, de vous tenir tranquille, car fussiez-vous plus gémissant que la colombe au nid, fussiez-vous Lovelace ou Richelieu, vous perdriez vos peines.

--Il me semble, Roderick, que nous devrions bien tâcher de nous remettre sur nos chaises.

--Pourquoi? restons par terre puisque nous y sommes: beaucoup de gens devraient suivre notre exemple: le monde n'en irait que mieux.

--Soit, reprit l'autre; d'ailleurs, cela est plus bachique et plus dévergondé, cela a plus de caractère. Mais il me semble que tu avais commencé une doléance sur ta maîtresse trop vertueuse, et la conversation a furieusement dérivé depuis.

--Mon ami, tu ne peux te faire une idée des tourments que j'endure, ne les ayant jamais éprouvés par toi-même. Ma maîtresse, comme j'ai dit, est la personne la plus confite en vertu qu'il y ait dans toute la chrétienté. Je ne me souviens pas de lui avoir entendu dire oui à quelque chose. Certainement, c'est une belle fille; ses cheveux sont blonds et de la plus belle nuance, elle a les yeux grands et doux, un front uni, un nez droit, sa bouche est irréprochable, ses dents sont blanches comme de la porcelaine. Mais je me suis surpris vingt fois à la souhaiter moins parfaite ou autrement; j'aurais voulu un signe, un point noir sur cette peau si claire et si fraîche, un méplat plus capricieux dans ces lignes calmes et correctes; j'aurais voulu pouvoir allumer une paillette dans cet œil d'antilope, retrousser les coins de cette bouche antique, faire palpiter et vivre un peu ces longs cheveux si bien nattés et si bien peignés. C'était peine perdue; autant aurait valu pour moi serrer dans mes bras une des statues des Tuileries, ou tâcher d'animer un mannequin.

Ce n'est pas qu'elle ne m'aime pas, il y aurait de l'espoir; elle m'aime autant qu'elle peut aimer quelqu'un ou quelque chose. Je lui serais infidèle ou je mourrais, je suis sûr que cela lui ferait de la peine et qu'elle pleurerait; mais c'est tout, elle ne ferait pas une démarche pour me ramener, elle ne s'arracherait pas un seul de ses cheveux: c'est un caractère froid, un tempérament lymphatique qui ne s'émeut de rien, qui ne prend plaisir à rien, qui se laisse aller à vivre, mais qui ne vit pas par lui-même, quelque chose de morne et d'indolent qui est beau et se fait aimer, mais ne peut prendre sur soi de montrer de l'amour; une syrène glaciale, plus à craindre que la plus chaude courtisane, car avec elle on n'est jamais satisfait: vous vous livrez tout entier, et elle ne livre rien.

Mon pauvre Théodore, tu ne sais pas combien on est malheureux d'aimer quelqu'un qui n'a pas de vice; ce sont les vices de nos amis et de nos maîtresses qui nous attachent à eux, car il nous donnent le moyen de les flatter et de leur être agréable; vous vous faites le valet et le pourvoyeur d'un de leurs vices, vous vous rendez nécessaire, et c'est ainsi que se nouent les amitiés les plus solides.

Votre maîtresse est gourmande, elle aime les pâtisseries délicates et les vins les plus recherchés; vous satisfaites ses goûts, un souper fin ajoute à l'attrait d'un rendez-vous; elle est coquette, les bijoux, les chapeaux d'Herbault, ces mille riens charmants, hochets des grands enfants, qui valent si peu et coûtent si cher, vous fournissent mille occasions de lui prouver votre amour.

Elle aime les bals, les soirées, le spectacle, la musique; bénissez le ciel! menez-la au bal, aux Italiens, à l'Opéra, partout. Vous aurez le bonheur de la voir heureuse, et c'en est un grand, un très-grand.

Quant à Georgina, elle est incapable de distinguer une truffe d'une pomme de terre, et du vin de Tokay d'avec du vin de Brie.

Elle dit que le bal la fatigue, elle n'a pas vingt ans; que les soirées l'ennuient; la musique ne lui semble que du bruit, et elle ne prend aucun intérêt au spectacle; quant à sa mise, elle est d'une rigidité de quakeresse.

--Ah çà! c'est donc une idiote que ta Georgina?

--Non, elle est ainsi; c'est un esprit droit et fin, mais sans élan, prosaïque comme la vertu, car il n'y a que le vice qui soit poétique. Supprimez l'adultère, l'inceste, le meurtre, adieu les drames, adieu les poëmes et les romans! l'histoire des gens vertueux tient une ligne, les règnes des bons rois tiennent une page.

Aussi je souffre avec elle mort et martyre. J'ai beau chercher, je ne puis trouver de point impressionnable; chez elle, rien ne répond. Je ne sais comment lui faire plaisir: elle est si froide, si prude, si chaste, si dédaigneuse et si polie en même temps! Je ne l'ai jamais vue ni rire, ni bâiller; je ne lui ai jamais entendu dire une sottise, elle n'en fait pas plus qu'elle n'en dit, elle est d'une perfection désespérante.

Dans ces moments où tous les yeux sont baignés de larmes, où le cœur semble vouloir s'élancer hors de la poitrine, ni cris, ni soupirs, ni étreintes forcenées: on dirait qu'il ne s'agit pas d'elle. Elle vous regarde toujours avec son œil calme et bleu; son sein ne bat pas sous le vôtre une pulsation de plus; elle ne rougit, ni ne pâlit. Si elle vous parle, c'est avec sa voix claire et perlée, elle vous dit: Vous et Monsieur, et vous demande ce que vous avez. Une fois, après toute une nuit passée ensemble, lorsqu'à l'instant de m'en aller je voulus lui donner mon baiser d'adieu, elle me dit très-gravement, en relevant du doigt la dentelle quelque peu chiffonnée de son bonnet?--Roderick, ne pourriez-vous pas m'aimer sans cela?

Si jamais j'ai eu franchement envie de jeter quelqu'un par la fenêtre, c'est ma divinité, quand elle me fit cette belle observation.

Jamais je n'ai pu la prendre en faute: j'ai eu beau l'épier, la guetter; je lui ai cherché querelle de mille manières, mais sans aucun succès. J'ai souvent essayé de me brouiller avec elle pour me raccommoder ensuite, impossible!

Elle vivrait bien, même avec son mari.

J'ai cent fois résolu de la planter là; mais encore faut-il une espèce de motif pour rompre, et je n'en ai pas; quand j'en aurais, ce serait encore la même chose: elle me rend malheureux, elle me fait damner; mais je l'aime, peut-être même à cause de cela.

La seule chose qui m'étonne, c'est que j'aie pu parvenir à être son amant; je dois cela à sa nonchalance et à mon opiniâtreté plutôt qu'à son amour. Peut-être Dieu l'a-t-il permis, de peur qu'elle ne se pétrifiât tout à fait. Si je n'étais pas là pour la harceler et la tenir continuellement en haleine, la chose arriverait immanquablement avant qu'il soit peu. _Oimè povero!_ Au diable les femmes!

--Moi, ma maîtresse est tout le contraire de la tienne; c'est du salpêtre, du vif-argent; elle va, elle vient, elle n'est jamais en repos et n'y laisse personne. Le vin, le jeu, la table, les chevaux, elle aime tout. Elle est brune et petite, elle mettrait un cent-suisse sur les dents; la moindre caresse la fait tomber en spasme, et elle veut qu'on la caresse toujours; elle est ardente, jalouse, impérieuse, se prend de dispute au moindre mot, et fait aller un homme comme un cheval de fiacre; et c'est ma maîtresse, à moi le doux, le flegmatique, le posé. _Oimè povero!_ Je suis aussi en droit de me plaindre que toi. Au diable les femmes!

--As-tu jamais entendu, reprit Roderick après un intervalle, le _Miserere_ dans la chapelle Sixtine le jour de la Passion?

--Oui, répondit Théodore, je l'ai entendu; ces voix de soprano sont d'un effet admirable.

--Si nous changions notre voix de basse pour un contralto; que t'en semble, mon cher ami?

--Tu es ivre, Roderick! Changeons plutôt de maîtresse: à moi ta blonde, à toi ma brune.

--Tope! c'est dit.

Les deux amis se tournèrent le dos, et ronflèrent profondément.

Un mois après l'échange fait, ils se retrouvèrent sous la même table, et eurent une grande conversation qui finit comme celle-ci: _Oimè povero!_ Au diable les femmes!

A dater de cette époque, ils se grisèrent tous les jours, et s'en trouvèrent on ne peut mieux.

ONUPHRIUS

OU

LES VEXATIONS FANTASTIQUES

D'UN ADMIRATEUR D'HOFFMANN

Croyoit que nues feussent paelles d'arin, et que vessies feussent lanternes.

_Gargantua_, liv. I, ch. XI.

--Kling, kling, kling!--Pas de réponse.--Est-ce qu'il n'y serait pas? dit la jeune fille.

Elle tira une seconde fois le cordon de la sonnette; aucun bruit ne se fit entendre dans l'appartement: il n'y avait personne.

--C'est étrange!

Elle se mordit la lèvre, une rougeur de dépit passa de sa joue à son front; elle se mit à descendre les escaliers un à un, bien lentement, comme à regret, retournant la tête pour voir si la porte fatale s'ouvrait.--Rien.

Au détour de la rue, elle aperçut de loin Onuphrius, qui marchait du côté du soleil, avec l'air le plus inoccupé du monde, s'arrêtant à chaque carreau, regardant les chiens se battre et les polissons jouer au palet, lisant les inscriptions de la muraille, épelant les enseignes, comme un homme qui a une heure devant lui et n'a aucun besoin de se presser.

Quand il fut auprès d'elle, l'ébahissement lui fit écarquiller les prunelles: il ne comptait guère la trouver là.

--Quoi! c'est vous, déjà!--Quelle heure est-il donc?

--Déjà! le mot est galant. Quant à l'heure, vous devriez la savoir, et ce n'est guère à moi à vous l'apprendre, répondit d'un ton boudeur la jeune fille, tout en prenant son bras; il est onze heures et demie.

--Impossible, fit Onuphrius. Je viens de passer devant Saint-Paul, il n'était que dix heures; il n'y a pas cinq minutes j'en mettrais la main au feu; je parie.

--Ne mettez rien du tout et ne pariez pas, vous perdriez.

Onuphrius s'entêta; comme l'Église n'était qu'à une cinquantaine de pas, Jacintha, pour le convaincre, voulut bien aller jusque-là avec lui. Onuphrius était triomphant. Quand ils furent devant le portail:--Eh bien! lui dit Jacintha.

On eût mis le soleil ou la lune en place du cadran qu'il n'eût pas été plus stupéfait. Il était onze heures et demie passées; il tira son lorgnon, en essuya le verre avec son mouchoir, se frotta les yeux pour s'éclaircir la vue; l'aiguille aînée allait rejoindre sa petite sœur sur l'X de midi.

--Midi! murmura-t-il entre ses dents; il faut que quelque diablotin se soit amusé à pousser ces aiguilles; c'est bien dix heures que j'ai vu!

Jacintha était bonne; elle n'insista pas, et reprit avec lui le chemin de son atelier, car Onuphrius était peintre, et, en ce moment, faisait son portrait. Elle s'assit dans la pose convenue. Onuphrius alla chercher sa toile, qui était tournée au mur, et la mit sur son chevalet.

Au-dessus de la petite bouche de Jacintha, une main inconnue avait dessiné une paire de moustaches qui eussent fait honneur à un tambour-major. La colère de notre artiste, en voyant son esquisse ainsi barbouillée, n'est pas difficile à imaginer; il aurait crevé la toile sans les exhortations de Jacintha. Il effaça donc comme il put ces insignes virils, non sans jurer plus d'une fois après le drôle qui avait fait cette belle équipée; mais, quand il voulut se remettre à peindre, ses pinceaux, quoiqu'il les eût trempés dans l'huile, étaient si roides et si hérissés, qu'il ne put s'en servir. Il fut obligé d'en envoyer chercher d'autres: en attendant qu'ils fussent arrivés, il se mit à faire sur sa palette plusieurs tons qui lui manquaient.

Autre tribulation. Les vessies étaient dures comme si elles eussent renfermé des balles de plomb; il avait beau les presser, il ne pouvait en faire sortir la couleur; ou bien elles éclataient tout d'un coup comme de petites bombes, crachant à droite, à gauche, l'ocre, la laque ou le bitume.

S'il eût été seul, je crois qu'en dépit du premier commandement du Décalogue, il aurait attesté le nom du Seigneur plus d'une fois. Il se contint, les pinceaux arrivèrent, il se mit à l'œuvre; pendant une heure environ tout alla bien.

Le sang commençait à courir sous les chairs, les contours se dessinaient, les formes se modelaient, la lumière se débrouillait de l'ombre, une moitié de la toile vivait déjà.

Les yeux surtout étaient admirables; l'arc des sourcils était parfaitement bien indiqué, et se fondait moelleusement vers les tempes en tons bleuâtres et veloutés; l'ombre des cils adoucissait merveilleusement bien l'éclatante blancheur de la cornée, la prunelle regardait bien, l'iris et la pupille ne laissaient rien à désirer; il n'y manquait plus que ce petit diamant de lumière, cette paillette de jour que les peintres nomment point visuel.

Pour l'enchâsser dans son disque de jais (Jacintha avait les yeux noirs), il prit le plus fin, le plus mignon de ses pinceaux, trois poils pris à la queue d'une martre zibeline.

Il le trempa vers le sommet de sa palette dans le blanc d'argent qui s'élevait, à côté des ocres et des terres de Sienne, comme un piton couvert de neige à côté de rochers noirs.

Vous eussiez dit, à voir trembler le point brillant au bout du pinceau, une gouttelette de rosée au bout d'une aiguille; il allait le déposer sur la prunelle, quand un coup violent dans le coude fit dévier sa main, porter le point blanc dans les sourcils, et traîner le parement de son habit sur la joue encore fraîche qu'il venait de terminer. Il se détourna si brusquement à cette nouvelle catastrophe, que son escabeau roula à dix pas. Il ne vit personne. Si quelqu'un se fût trouvé là par hasard, il l'aurait certainement tué.

--C'est vraiment inconcevable! dit-il en lui-même tout troublé; Jacintha, je ne me sens pas en train; nous ne ferons plus rien aujourd'hui.

Jacintha, se leva pour sortir.

Onuphrius voulut la retenir; il lui passa le bras autour du corps. La robe de Jacintha était blanche; les doigts d'Onuphrius, qui n'avait pas songé à les essuyer, y firent un arc-en-ciel.

--Maladroit! dit la petite, comme vous m'avez arrangée! et ma tante qui ne veut pas que je vienne vous voir seule, qu'est-ce qu'elle va dire?

--Tu changeras de robe, elle n'en verra rien.

Et il l'embrassa. Jacintha ne s'y opposa pas.

--Que faites-vous demain? dit-elle après un silence.

--Moi, rien; et vous?

--Je vais dîner avec ma tante chez le vieux M. de ***, que vous connaissez, et j'y passerai peut-être la soirée.

--J'y serai, dit Onuphrius; vous pouvez compter sur moi.

--Ne venez pas plus tard que six heures; vous savez, ma tante est poltronne, et si nous ne trouvons pas chez M. de *** quelque galant chevalier pour nous reconduire, elle s'en ira avant la nuit tombée.

--Bon, j'y serai à cinq. A demain, Jacintha, à demain.

Et il se penchait sur la rampe pour regarder la svelte jeune fille qui s'en allait. Les derniers plis de sa robe disparurent sous l'arcade, et il rentra.

Avant d'aller plus loin, quelques mots sur Onuphrius. C'était un jeune homme de vingt à vingt-deux ans, quoique au premier abord il parût en avoir davantage. On distinguait ensuite à travers ses traits blêmes et fatigués quelque chose d'enfantin et de peu arrêté, quelques formes de transition de l'adolescence à la virilité. Ainsi tout le haut de la tête était grave et réfléchi comme un front de vieillard, tandis que la bouche était à peine noircie à ses coins d'une ombre bleuâtre, et qu'un sourire jeune errait sur deux lèvres d'un rose assez vif qui contrastait étrangement avec la pâleur des joues et du reste de la physionomie.

Ainsi fait, Onuphrius ne pouvait manquer d'avoir l'air assez singulier, mais sa bizarrerie naturelle était encore augmentée par sa mise et sa coiffure. Ses cheveux, séparés sur le front comme des cheveux de femme, descendaient symétriquement le long de ses tempes jusqu'à ses épaules, sans frisure aucune, aplatis et lustrés à la mode gothique, comme on en voit aux anges de Giotto et de Cimabuë. Une ample simarre de couleur obscure tombait à plis roides et droits autour de son corps souple et mince, d'une manière toute dantesque. Il est vrai de dire qu'il ne sortait pas encore avec ce costume; mais c'était la hardiesse plutôt que l'envie qui lui manquait; car je n'ai pas besoin de vous le dire, Onuphrius était Jeune-France et romantique forcené.

Dans la rue, et il n'y allait pas souvent, pour ne pas être obligé de se souiller de l'ignoble accoutrement bourgeois, ses mouvements étaient heurtés, saccadés; ses gestes anguleux, comme s'ils eussent été produits par des ressorts d'acier; sa démarche incertaine, entrecoupée d'élans subits, de zigzags, ou suspendue tout à coup; ce qui, aux yeux de bien des gens, le faisait passer pour un fou ou du moins pour un original, ce qui ne vaut guère mieux.

Onuphrius ne l'ignorait pas, et c'était peut-être ce qui lui faisait éviter ce qu'on nomme le monde et donnait à sa conversation un ton d'humeur et de causticité qui ne ressemblait pas mal à de la vengeance; aussi, quand il était forcé de sortir de sa retraite, n'importe pour quel motif, il apportait dans la société une gaucherie sans timidité, une absence de toute forme convenue, un dédain si parfait de ce qu'on y admire, qu'au bout de quelques minutes, avec trois ou quatre syllabes, il avait trouvé moyen de se faire une meute d'ennemis acharnés.

Ce n'est pas qu'il ne fût très-aimable lorsqu'il voulait, mais il ne le voulait pas souvent, et il répondait à ses amis qui lui en faisaient des reproches: A quoi bon? Car il avait des amis; pas beaucoup, deux ou trois au plus, mais qui l'aimaient de tout l'amour que lui refusaient les autres, qui l'aimaient comme des gens qui ont une injustice à réparer.--A quoi bon? ceux qui sont dignes de moi et me comprennent ne s'arrêtent pas à cette écorce noueuse: ils savent que la perle est cachée dans une coquille grossière; les sots qui ne savent pas sont rebutés et s'éloignent: où est le mal? Pour un fou, ce n'était pas trop mal raisonné.