Les Jeunes-France: romans goguenards; suivis de Contes humoristiques
Part 20
Le réfractaire, qui avait pris son logement sous le nom d'une femme ou d'une personne partie pour Tombouctou, au risque de voir son prête-nom, femelle ou mâle, lui dérober son acajou, a été dénoncé par un ami de cœur qui mériterait de s'appeler Goulatromba, comme celui du bohème Zafari, dans la pièce de _Ruy Blas_, ou par son propriétaire, avec lequel il s'est querellé sous prétexte de terme à ne pas payer, ou de réparations à faire.
En vain il s'est intitulé madame Durand, mademoiselle Zinzoline, ou même madame Mitoufflet; en vain il a essayé d'entrer dans la peau des septuagénaires les plus notoires; en vain il a tâché de s'escamoter, de s'annihiler, de se supprimer, de se rayer du nombre des vivants, de devenir une ombre impalpable; le conseil de recensement a les yeux ouverts sur lui, il le connaît, sait son nom véritable, ses prénoms et son état. Rien n'a servi.
Pourtant ce malheureux ne recevait ses lettres que par une main tierce, quatre jours après les rendez-vous ou les invitations qu'elles indiquaient; il lisait les journaux de la semaine passée; il sortait avant le jour et ne rentrait qu'à la nuit tombante pour ne pas être connu dans son quartier, et ne pas faire naître à quelque droguiste, assis sur le pas de sa porte entre une caisse de pruneaux et un tonneau de jus de réglisse, cette idée sournoise et dangereuse:
--Mais ce monsieur n'est pas de notre compagnie?
Avant cette terrible dénonciation, le réfractaire n'existait qu'à l'état d'utopie, de rêve, de fiction, ou plutôt il n'existait pas, ce qui vaut bien mieux; il était parvenu à se faire un petit néant très-confortable, dans lequel il vivait comme un rat dans un fromage. Tout ce bonheur n'est plus; il est constaté maintenant et prouvé aussi clairement qu'une règle d'arithmétique, il est forcé d'être lui-même.
A dater de ce jour, il tombe chez son portier, qui a beau prétendre ne pas le connaître, une neige de papiers plus ou moins incongrus (la comparaison serait plus juste si les papiers étaient propres), tels que billets de garde, citations au conseil de discipline, condamnations _en_ vingt-quatre heures de prison, et autres balivernes en français civique.
Ces papiers alimentent pendant longtemps le cabinet intime du réfractaire, ou lui servent à allumer sa pipe quand il fume; il fume toujours. Les vingt-quatre heures se changent en quarante-huit heures. Les soixante-douze heures ne vont pas tarder à paraître.
Pour ne pas être pris, le réfractaire laisse pousser ses cheveux s'il les avait courts, les coupe s'il les avait longs; met un faux nez de cire vierge comme Edmond du Cirque-Olympique, quand il jouait l'empereur; se colle des favoris postiches et se grime en sexagénaire pour dérober son signalement aux mouchards, aux argousins et aux gardes municipaux.
Comme il sait que le renard est bientôt pris s'il n'a qu'un terrier, il en a cinq: trois à la ville et deux à la campagne; un cabriolet de régie stationne perpétuellement à la porte de derrière du logement qu'il habite ce jour-là; car, à l'exemple de Cromwell, il ne couche jamais deux fois dans la même chambre, et, comme les chats, ne dort jamais que d'un œil.
La nuit, il a des cauchemars affreux; la patte de crabe d'un mouchard lui serre la gorge et l'étouffe, il voit les spectres de Dubois, de Ripon, de Duminil, de Werther, déguisés en hommes et vêtus d'effroyables redingotes vertes; ils agitent de fulgurantes condamnations à soixante-douze heures, et ricanent affreusement en montrant leurs crocs et leurs défenses de sanglier. Des portes doublées de fer se referment sur lui; il entend grincer des verrous, glapir des gonds mal graissés; des geôliers avec des bonnets de peau d'ours, comme ceux des mélodrames, traînent des paquets de chaînes et de ferrailles; il descend des escaliers, parcourt des corridors sans fin, dont les rougeâtres reflets éclairent la profondeur; ces corridors deviennent de plus en plus étroits, les murailles se rapprochent, les voûtes se baissent, les planchers s'élèvent; il se trouve pris dans un entonnoir de pierre, incapable de faire un mouvement, enchâssé comme une pomme dans un ruisseau gelé; après des efforts inouïs, il parvient à jeter de côté sa couverture et s'éveille.
O ciel! il est déjà quatre heures et demie, un pâle rayon du jour pénètre à travers les côtes des persiennes, toujours fermées pour faire croire à une absence; le soleil va se lever, et avec lui le garde municipal.
Le réfractaire se précipite à bas du lit, chausse à la hâte des bottes non cirées, un habit peu brossé, un pantalon crotté de la veille, et, sans s'être ni lavé, ni peigné, ni rasé, se glisse dans la rue en longeant les maisons, comme une hirondelle qui veut prendre des mouches.
La lueur bleue du matin lutte péniblement avec les jaunes clartés des réverbères qui grésillent dans le brouillard; la ville dort encore d'un profond sommeil; à peine si les laitières, entourées d'amphores de fer-blanc, commencent à déboucher au coin des rues avec leurs petites charrettes; il n'y a que les rogomistes dont les boutiques soient ouvertes; les vidangeurs y boivent le _blanc_ du matin. Le réfractaire, malgré son goût pour les parfums, est bien forcé, transi de froid et las de battre l'antiffe (c'est le terme), d'entrer aussi chez le rogomiste, et, sous peine d'être assommé, il se voit obligé de trinquer avec ces messieurs.
Enfin, un cabriolet paraît! le réfractaire le hèle, et il part pour la cachette campagnarde; il n'a pas encore été pris! Werther arrive et trouve l'oiseau déniché.
Ordinairement, le réfractaire est un homme de construction athlétique, qui broierait d'un coup de poing l'Hercule de marbre des Tuileries; il a cinq pieds et demi de haut, six de tour, et porte cinquante livres à bras tendu; ce qui fait qu'il n'a pas besoin, pour se rassurer sur son aptitude physique, de jouer au militaire comme les petits bourgeois rachitiques et bossus, qui n'ont pas d'autre moyen de prouver à leur femme qu'ils sont très-forts et très-redoutables. Sa prétention est d'être malade; au besoin, il vous soutiendrait qu'il est mort et déjà _très-avancé_, sentez-le.
Il faut le voir devant le conseil de révision; il se fait apporter en brancard; quatre estafiers le soutiennent sous les bras; avant de partir, il a fait son testament; il va passer tout à l'heure, et retourner aux cieux, d'où il n'aurait pas dû descendre; il s'est fardé avec du bleu de billard et du karis à l'indienne; il a la fièvre jaune ou le choléra bleu de ciel, un choléra des plus asiatiques. Sauvez-vous, ces maladies sont contagieuses!
Le chirurgien de la légion, qui est le vrai médecin Tant-Mieux de la fable, et ne croit à aucune maladie, l'envoie se débarbouiller, et le déclare apte au service.
Le réfractaire, battu sur ce point, s'avoue timidement phthisique au troisième degré; sa vaste poitrine, où les soufflets d'une forge joueraient à l'aise, lui inspire cette prétention qui heureusement ne fut jamais plus mal fondée; la phthisie ne réussit pas mieux que le choléra-morbus, et la fièvre jaune. Alors, le réfractaire désespéré, acculé dans ses derniers retranchements, comme le sanglier de Calydon, prétend être atteint d'une endocardite très-perfectionnée.
L'endocardite est la dernière maladie inventée par les médecins à la mode; elle consiste dans un certain épaississement de la membrane interne du cœur, qui n'est pas des plus aisés à constater; les symptômes en sont très-agréables: vous n'aviez pas l'endocardite, vous étiez maigre, jaune, mal portant; dès que vous en êtes atteint, votre figure se remplit, se colore; vous avez l'œil d'un éclat admirable, l'embonpoint satine votre peau, vos bras se développent, vous devenez ce que les portières appellent un bel homme.
Le chirurgien, étonné d'une si belle maladie, déclare que l'endocardite existe en effet, mais que l'endocardite est plus propre que toute autre au service de la garde nationale.
Le réfractaire se retire après avoir grommelé quelque injure contre les membres du conseil de révision, qui sont de vénérables marchands de suif, d'augustes menuisiers, de magnanimes fabricants de bas de filoselle et de petits avocats chafouins, à l'œil vairon, au teint bilieux, qui débitent de grands réquisitoires et s'exercent à demander des têtes en mouchant la chandelle avec leurs doigts.
C'est alors que commence une effroyable persécution; l'orgueil des charcutiers, blessé au vif, se soulage par des poursuites furibondes. Jamais assassin, jamais voleur, jamais accusé politique ne fut traqué aussi rudement.
Lorsque ses terriers sont éventés, l'infortuné n'a d'autre ressource que d'avoir quelques bonnes fortunes. C'est là le plus triste: il déploie ses grâces les plus exquises; il est adorable, il est charmant, et fait si bien qu'on oublie de le renvoyer; voilà un gîte de plus.
Mais les municipaux connaissent les affaires de cœur: Werther paraît; mieux vaudrait l'amant ou le mari même, un pistolet dans chaque main.
--Monsieur, je viens pour vous arrêter.
--Ah! très-bien; déployez votre commissaire et son écharpe: je ne suis pas assez lié avec vous pour ne pas faire de cérémonie.
Werther n'a pas de commissaire sur lui, et va chercher le plus voisin.
Pendant qu'il essaye d'éveiller l'auguste fonctionnaire, le réfractaire, vêtu d'un simple pantalon, se jette dans une voiture et se sauve chez des parents qu'il a dans une banlieue quelconque; ses habits ne lui parviennent que deux jours après; pendant tout ce temps, il est resté roulé dans une couverture, l'habit de son parent étant beaucoup trop étroit pour lui.
Cette vive alerte le fait redoubler de surveillance; la consigne des portiers est plus sévère que jamais: il faut, pour parvenir jusqu'à lui, un mot d'ordre, une manière cabalistique de sonner; les gens les plus connus deviennent suspects au cerbère, qui ne laisse passer personne; votre père est renvoyé comme mouchard; votre meilleur ami, comme garde municipal.
Quelques jours après, le réfractaire reçoit des lettres dans ce genre:
«Mon chéri,
«Je suis venue l'autre jour pour te voir et passer une partie de la journée avec toi; nous aurions été dîner ensemble, et ensuite au spectacle; j'étais libre jusqu'à demain...; jusqu'à demain! pleure de rage en y songeant.
«Mais ton portier n'a pas voulu me laisser monter: il a prétendu que tu n'y étais pas, et que, d'ailleurs, je devais être un gendarme déguisé.
«Que veut dire cette folie? Ah! si tu me trompais, je saurais me venger.
«ALIDA.»
«Mon vieux,
«Ah çà! quel diable de portier as-tu donc?
«Hier, je suis venu pour te rapporter les cinq cents livres que je te devais, il m'a reçu comme plusieurs chiens dans un jeu de quilles: il m'a dit qu'on ne te connaissait pas dans la maison.
«J'ai vu qu'il me prenait pour un créancier, alors j'ai exhibé le bienheureux sac, et je lui ai montré que j'étais précisément le contraire d'un tailleur; mais il m'a répondu qu'il connaissait ces frimes-là, et qu'il était un vieux dur-à-cuire, ayant servi sous Napoléon.
«J'ai insisté, et j'ai vu le moment où il allait me casser son balai sur la tête.
«MAXIME DE BOISGONTIER.»
Ce n'est pas tout.
La tête du malheureux réfractaire est mise à prix. Le mouchard qui l'arrêtera aura une prime de vingt francs (cinq francs de moins que pour un loup, cinq de plus que pour un noyé), car il faut que le crime de lèse-épicerie soit puni.
M. Crapouillet a déclaré que, si le délinquant ne montait pas sa garde, il vendrait son uniforme et enverrait la garde nationale à tous les diables. M. Pitois, M. Jabulot et M. Gavet sont du même avis.
Des argousins font pied de grue à toutes ses portes, de façon qu'il est prisonnier dans la rue, et ne peut plus rentrer dans aucun de ses domiciles.
Le réfractaire passe alors à l'état de vagabond: il se promène toute la journée sur les boulevards extérieurs, couche dans les fossés ou sur les arbres; il ne demeure plus, il perche. S'il avait toujours cinq sous, il représenterait le Juif errant au naturel; sa barbe longue ajoute à l'illusion, sa mine hâve, son manteau frangé de crotte ne la détruisent pas; aussi, les gendarmes qui passent lui trouvent l'air suspect et le soupçonnent fort d'être quelque galérien échappé du bagne.
L'inquiétude visible avec laquelle le réfractaire suit leurs mouvements ne leur laisse aucun doute, car le réfractaire est comme Bertrand, _il n'est pas maître de ça_. Ils fondent sur lui la pointe haute, en lui criant d'une voix plus éclatante que le clairon du jugement dernier:
--Brigand, rends-toi, ou tu es mort!
Il se rend.
--Tes papiers, tes passe-ports, ton livret, forçat libéré!
--Je n'ai ni passe-ports ni livret; je me promène.
--Ah! ah! est-ce qu'on se promène avec une figure comme ça? Tu fais semblant de te promener, mauvais républicain! Je suis sûr que tu es marqué. Qu'avons-nous fait? avons-nous tué notre mère ou forcé la caisse à papa? avons-nous fait suer le chêne et couler le raisiné?...
Et autres gentillesses de gendarme à forçat.
Le pauvre diable se défend de son mieux; il décline ses nom, prénoms, qualité.
--Suis-nous chez le brigadier, et marche droit, Papavoine, ou nous te mettrons les poucettes.
Il suit les deux gendarmes à cheval, allongeant le pas tant qu'il peut; il sait que le fort de la gendarmerie n'est pas le raisonnement.
Les gamins s'attroupent; les femmes se montrent sur le pas des portes avec leurs marmots au bras.
--A-t-il l'air féroce!
--Il doit avoir tué bien du monde. O le gueux! ô le scélérat!
--C'te balle! oh! c'te taule!
--J'espère bien qu'on lui coupera la tronche, à celui-là.
--Je parie que je l'attrape à la sorbonne avec un trognon de chou.
Le parieur gagne: le réfractaire, furieux, veut s'élancer sur le moutard pour lui appliquer une solide correction; mais les gendarmes le retiennent.
Au bout d'une lieue, on arrive enfin chez le brigadier, qui trouve le cas grave et renvoie le prévenu devant le commissaire. Le commissaire demeure justement une lieue plus loin, et c'est encore un demi-myriamètre à faire au derrière d'un cheval: c'est agréable.
Heureusement, le commissaire est un homme de bon sens, ou à peu près; le prisonnier se réclame de personnes connues, et le commissaire le fait mettre en liberté, non sans lui avoir débité un petit discours paternel sur les hautes vertus de l'ordre de choses et l'excellence du gouvernement actuel, à qui rien n'échappe, et qui fait arrêter même les innocents, de peur de manquer les coupables.
Le réfractaire, parfaitement édifié, se retire, et, décidé à braver tout, rentre effrontément chez lui, où il vit dans le plus profond repos pendant une semaine; car les argousins ne peuvent se figurer qu'un homme qui a dix-huit jours de prison puisse ne pas être en fuite, et le cherchent dans les quartiers les plus éloignés.
Cependant, chaque coup de sonnette lui cause un soubresaut nerveux et le fait plonger dans une armoire, où il entre en trois morceaux.
A la fin, les argousins se ravisent et reviennent se mettre de planton à sa porte.
Un beau matin, en sortant de chez lui, il sent la patte d'un garde municipal lui tomber sur le collet comme une massue; il entend tonner à son oreille cette phrase formidable:
--Au nom du roi et de la loi, je vous arrête!
Quatre argousins, munis de gourdins monstrueux, se tiennent à distance; la résistance est impossible; le commissaire est là, tout auprès dans un fiacre, avec son écharpe et sa commission, rien n'y manque.
Le réfractaire est pris. Il a fallu pour cela un an de poursuites, et cinq mouchards qui auraient beaucoup mieux fait d'appliquer leur intelligence à prendre des voleurs et des assassins.
Cette résistance a coûté au réfractaire:
Deux cents heures de cabriolet, ci 400 francs, sans compter les pourboires; deux logements à la campagne de 300 francs chacun, ci 600 francs; trois appartements en ville, ensemble 2,000 francs; pourboires donnés à la contre-police du réfractaire, 100 francs; la perte d'un ami qui devait 500 francs, ci 500 francs; la perte de mademoiselle Alida, qui ne peut s'évaluer que moralement; la perte de cent journées de travail, valant 2,000 francs au moins; achats de faux nez, moustaches et favoris postiches et autres déguisements, 150 francs; affaires manquées, billets protestés pendant des absences, 1,000 francs. Total: 6,750 francs.
Sans compter les rhumes de cerveau, les fluxions et autres incommodités attrapées dans les fuites nocturnes et matinales, et les brusques passages d'un lieu chaud dans un lieu froid.
Pendant un an, le réfractaire a connu les angoisses des voleurs et mené la vie errante des proscrits, la plus atroce vie que l'on puisse imaginer, le tout pour aboutir à ce Spielberg du quai d'Austerlitz, que l'on nomme Maison d'arrêt de la Garde Nationale, et plus familièrement, Bazancourt, ou l'Hôtel des Haricots.
Peintres, artistes, sachez-lui gré de ce magnifique entêtement à ne pas porter un costume ridicule de forme, et dont les couleurs sont d'une fausseté révoltante; car c'est pour cela même qu'il ne veut pas être garde national.
1839.
DEUX ACTEURS POUR UN ROLE
CONTE
I
UN RENDEZ-VOUS AU JARDIN IMPÉRIAL
On touchait aux derniers jours de novembre: le Jardin impérial de Vienne était désert, une bise aiguë faisait tourbillonner les feuilles couleur de safran et grillées par les premiers froids; les rosiers des parterres, tourmentés et rompus par le vent, laissaient traîner leurs branchages dans la boue. Cependant la grande allée, grâce au sable qui la recouvre, était sèche et praticable. Quoique dévasté par les approches de l'hiver, le Jardin impérial ne manquait pas d'un certain charme mélancolique. La longue allée prolongeait fort loin ses arcades rousses, laissant deviner confusément à son extrémité un horizon de collines déjà noyées dans les vapeurs bleuâtres et le brouillard du soir; au delà, la vue s'étendait sur le Prater et le Danube: c'était une promenade faite à souhait pour un poëte.
Un jeune homme arpentait cette allée avec des signes visibles d'impatience; son costume, d'une élégance un peu théâtrale, consistait en une redingote de velours noir à brandebourgs d'or bordée de fourrure, un pantalon de tricot gris, des bottes molles à glands montant jusqu'à mi-jambes. Il pouvait avoir de vingt-sept à vingt-huit ans; ses traits pâles et réguliers étaient pleins de finesse, et l'ironie se blottissait dans les plis de ses yeux et les coins de sa bouche; à l'Université, dont il paraissait récemment sorti, car il portait encore la casquette à feuilles de chêne des étudiants, il devait avoir donné beaucoup de fil à retordre aux _philistins_ et brillé au premier rang des _burschen_ et des _renards_.
Le très-court espace dans lequel il circonscrivait sa promenade montrait qu'il attendait quelqu'un ou plutôt quelqu'une, car le Jardin impérial de Vienne, au mois de novembre, n'est guère propice aux rendez-vous d'affaires.
En effet, une jeune fille ne tarda pas à paraître au bout de l'allée: une coiffe de soie noire couvrait ses riches cheveux blonds, dont l'humidité du soir avait légèrement défrisé les longues boucles; son teint, ordinairement d'une blancheur de cire vierge, avait pris sous les morsures du froid des nuances de roses de Bengale. Groupée et pelotonnée comme elle était dans sa mante garnie de martre, elle ressemblait à ravir à la statuette de _la Frileuse_; un barbet noir l'accompagnait, chaperon commode, sur l'indulgence et la discrétion duquel on pouvait compter.
--Figurez-vous, Henrich, dit la jolie Viennoise en prenant le bras du jeune homme, qu'il y a plus d'une heure que je suis habillée et prête à sortir, et ma tante n'en finissait pas avec ses sermons sur les dangers de la valse, et les recettes pour les gâteaux de Noël et les carpes au bleu. Je suis sortie sous le prétexte d'acheter des brodequins gris dont je n'ai nul besoin. C'est pourtant pour vous, Henrich, que je fais tous ces petits mensonges dont je me repens et que je recommence toujours; aussi quelle idée avez-vous eue de vous livrer au théâtre; c'était bien la peine d'étudier si longtemps la théologie à Heidelberg! Mes parents vous aimaient et nous serions mariés aujourd'hui. Au lieu de nous voir à la dérobée sous les arbres chauves du Jardin impérial, nous serions assis côte à côte près d'un beau poêle de Saxe, dans un parloir bien clos, causant de l'avenir de nos enfants: ne serait-ce pas, Henrich, un sort bien heureux?
--Oui, Katy, bien heureux, répondit le jeune homme en pressant sous le satin et les fourrures le bras potelé de la jolie Viennoise; mais, que veux-tu! c'est un ascendant invincible; le théâtre m'attire; j'en rêve le jour, j'y pense la nuit; je sens le désir de vivre dans la création des poëtes, il me semble que j'ai vingt existences. Chaque rôle que je joue me fait une vie nouvelle; toutes ces passions que j'exprime, je les éprouve; je suis Hamlet, Othello, Charles Moor: quand on est tout cela, on ne peut que difficilement se résigner à l'humble condition de pasteur de village.
--C'est fort beau; mais vous savez bien que mes parents ne voudront jamais d'un comédien pour gendre.
--Non, certes, d'un comédien obscur, pauvre artiste ambulant, jouet des directeurs et du public; mais d'un grand comédien couvert de gloire et d'applaudissements, plus payé qu'un ministre, si difficiles qu'ils soient, ils en voudront bien. Quand je viendrai vous demander dans une belle calèche jaune dont le vernis pourra servir de miroir aux voisins étonnés et qu'un grand laquais galonné m'abattra le marchepied, croyez-vous, Katy, qu'ils me refuseront?
--Je ne le crois pas... Mais qui dit, Henrich, que vous en arriverez jamais là?... Vous avez du talent; mais le talent ne suffit pas, il faut encore beaucoup de bonheur. Quand vous serez ce grand comédien dont vous parlez, le plus beau temps de notre jeunesse sera passé, et alors voudrez-vous toujours épouser la vieille Katy, ayant à votre disposition les amours de toutes ces princesses de théâtre si joyeuses et si parées?
--Cet avenir, répondit Henrich, est plus prochain que vous ne croyez; j'ai un engagement avantageux au théâtre de la Porte de Carinthie, et le directeur a été si content de la manière dont je me suis acquitté de mon dernier rôle, qu'il m'a accordé une gratification de deux mille thalers.
--Oui, reprit la jeune fille d'un air sérieux, ce rôle de démon dans la pièce nouvelle; je vous avoue, Henrich, que je n'aime pas voir un chrétien prendre le masque de l'ennemi du genre humain et prononcer des paroles blasphématoires. L'autre jour, j'allai vous voir au théâtre de Carinthie, et à chaque instant je craignais qu'un véritable feu d'enfer ne sortît des trappes où vous vous engloutissiez dans un tourbillon d'esprit-de-vin. Je suis revenue chez moi toute troublée et j'ai fait des rêves affreux.
--Chimères que tout cela, ma bonne Katy; et d'ailleurs, c'est demain la dernière représentation, et je ne mettrai plus le costume noir et rouge qui te déplaît tant.
--Tant mieux! car je ne sais quelles vagues inquiétudes me travaillent l'esprit, et j'ai bien peur que ce rôle, profitable à votre gloire, ne le soit pas à votre salut; j'ai peur aussi que vous ne preniez de mauvaises mœurs avec ces damnés comédiens. Je suis sûre que vous ne dites plus vos prières, et la petite croix que je vous avais donnée, je parierais que vous l'avez perdue.
Henrich se justifia en écartant les revers de son habit; la petite croix brillait toujours sur sa poitrine.
Tout en devisant ainsi, les deux amants étaient parvenus à la rue du Thabor dans la Léopoldstadt, devant la boutique du cordonnier renommé pour la perfection de ses brodequins gris; après avoir causé quelques instants sur le seuil, Katy entra suivie de son barbet noir, non sans avoir livré ses jolis doigts effilés au serrement de main d'Henrich.