Les Jeunes-France: romans goguenards; suivis de Contes humoristiques

Part 2

Chapter 23,991 wordsPublic domain

Deux ou trois de mes camarades, voyant que je devenais tout à fait ours et maniaque, se sont emparés de moi et se sont mis à me former: ils ont fait de moi un Jeune-France accompli. J'ai un pseudonyme très-long et une moustache forte courte; j'ai une raie dans les cheveux, à la Raphaël. Mon tailleur m'a fait un gilet... délirant. Je parle art pendant beaucoup de temps sans ravaler ma salive, et j'appelle bourgeois tous ceux qui ont un col de chemise. Le cigare ne me fait plus tousser ni pleurer, et je commence à fumer dans une pipe, assez crânement et sans trop vomir. Avant-hier, je me suis grisé d'une manière tout à fait byronienne; j'en ai encore mal à la tête: de plus, j'ai fait acquisition d'une mignonne petite dague en acier de Toscane, pas plus longue qu'un aiguillon de guêpe, avec quoi je trouerai tout doucettement votre peau blanchette, ma belle dame, dans les accès de jalousie italienne que j'aurai quand vous serez ma maîtresse, ce qui arrivera indubitablement bientôt. On m'a présenté dans plusieurs salons, par-devant plusieurs coteries, depuis le bleu de ciel le plus clair jusqu'à l'indigo le plus foncé. Là, j'ai entendu infiniment de cinquièmes actes, et encore plus d'élégies sur le malheur d'être abandonné par son ou ses amants. J'en ai moi-même récité un nombre incalculable. Je me culotte, comme disent mes dignes amis, et il paraît que je deviens un homme à la mode. Mes deux cornacs prétendent même que j'ai eu plusieurs bonnes fortunes: soit, puisqu'on est convenu d'appeler cela ainsi.

Comme je suis naturellement olivâtre et fort pâle, les dames me trouvent d'un satanique et d'un désillusionné adorable; les petites filles se disent entre elles que je dois avoir beaucoup souffert du cœur: du cœur, peu, mais de l'estomac, passablement.

Je suis décidé à exploiter cette bonne opinion qu'on a de moi. Je veux être le personnage cumulatif de toutes les variétés de don Juan, comme Bonaparte l'a été de tous les conquérants.

Les trois mille noms charmants seront dépassés de beaucoup. Le don Juan de Molière n'est qu'un Céladon auprès de moi; celui de Byron un misérable cokeney; le Zaffye d'Eugène Sue est innocent comme une rosière. J'ai préparé, pour y inscrire mes triomphes, un livre blanc beaucoup plus gros que celui de Joconde et du prince Lombard; j'ai fait emplette de quelques rames de papier à lettres, azuré, de bâtons de cire rose et aventurine, pour répondre aux billets doux qu'on m'écrira. Je n'ai pas oublié une échelle de soie: l'échelle de soie est de première importance, car je n'entrerai plus maintenant dans les maisons que par les fenêtres.

Personne ne me résistera: j'aurai mille scélératesses charmantes et inédites, mille roueries si machiavéliques, je serai si fatal et si vague, j'aurai l'air si ange déchu, si volcan, si échevelé, qu'il n'y aura pas moyen de ne pas se rendre. Votre femme elle-même, mon cher lecteur, votre maîtresse, si vous avez l'une ou l'autre, ou même les deux, ne pourront s'empêcher de dire, en joignant les mains: Pauvre jeune homme!

Que je sois damné si, dans six mois, je ne suis pas le fat le plus intolérable qu'il y ait d'ici à bien loin.

Il ne me manque vraiment que d'être bâtard pour que je sois parfait. Au diable les vers, au diable la prose! je suis un viveur maintenant, je ne suis plus l'hypocondre qui, en fourgonnant son feu entre ses deux chats, faisait un tas de sottes rêvasseries à propos de tout et de rien. Avant qu'il soit longtemps, je prétends me faire un matelas de toutes les boucles blondes ou brunes dont mes beautés m'auront fait le sacrifice. Vous verrez, vous verrez! D'un amour à l'autre, je vous écrirai, pour me reposer, de belles histoires adultérines, de beaux drames d'alcôve, auprès desquels _Antony_ sera tout à fait enfantin et Florian. Pourtant je venais tout à l'heure d'envoyer les vers et la prose au diable! ce que c'est que les mauvaises habitudes: on y revient toujours. Sur ce, monsieur, je vous salue avec tout le respect que l'on doit à un honnête lecteur. Madame, je vous baise les mains, et dépose mes hommages à vos pieds.

LES

JEUNES-FRANCE

SOUS LA TABLE

DIALOGUE BACHIQUE

SUR PLUSIEURS QUESTIONS DE HAUTE MORALE

Qu'est-ce que la vertu? Rien, moins que rien, un mot A rayer de la langue. Il faudrait être sot Comme un provincial débarqué par le coche, Pour y croire. Un filou, la main dans votre poche, Concourra pour le prix Montyon. Chaude encor D'adultères baisers payés au poids de l'or, Votre femme dira: Je suis honnête femme. Mentez, pillez, tuez, soyez un homme infâme, Ne croyez pas en Dieu, vous serez marguillier; Et, quand vous serez mort, un joyeux héritier, Ponctuant chaque mot de larmes ridicules, Fera, sur votre tombe, en lettres majuscules, Écrire: Bon ami, bon père, bon époux, Excellent citoyen, et regretté de tous. La vertu! c'était bon quand on était dans l'arche. La mode en est passée, et le siècle qui marche Laisse au bord du chemin, ainsi que des haillons, Toutes les vieilles lois des vieilles nations. Donc, sans nous soucier de la morale antique, Nous tous, enfants perdus de cet âge critique, Au bruit sourd du passé qui s'écroule au néant, Dansons gaîment au bord de l'abîme béant. Voici le punch qui bout et siffle dans la coupe: Que la bande joyeuse autour du bol se groupe! En avant les viveurs! Usons bien nos beaux ans; Faisons les lords Byrons et les petits dons Juans; Fumons notre cigare, embrassons nos maîtresses; Enivrons-nous, amis, de toutes les ivresses, Jusqu'à ce que la Mort, cette vieille catin, Nous tire par la manche au sortir d'un festin, Et, nous amadouant de sa voix douce et fausse, Nous fasse aller cuver notre vin dans la fosse.

LA FARCE DU MONDE. _Moralité._

Il pouvait bien être deux heures du matin. La chandelle, non mouchée, avait un pied de nez; le feu était presque éteint.

Mon ami Théodore, accoudé sur sa table avec une désinvolture toute bachique, fumait une pipe courte et noire noblement culottée, un digne brûle-gueule, à faire envie à un caporal de la vieille garde.

De temps en temps il déposait sa pipe, et se donnait gravement à boire par-dessus l'épaule, ou à côté de la bouche, ou se versait d'une bouteille vide, ou laissait tomber son verre plein; bref, notre ami Théodore était complétement ivre.

Et cela n'eût paru étonnant à personne, à voir la longue file

De bouteilles sur cu Qui disaient, sans goulot: Nous avons trop vécu.

A moins qu'il n'en eût jeté le contenu par la fenêtre, ce qui est peu probable, il devait mathématiquement et logiquement être ivre-mort. Il y aurait eu de quoi griser un tambour-major et deux sonneurs, et notre ami Théodore était seul.

Je l'avoue en rougissant, il était seul, malgré le célèbre adage: Celui qui boit seul est indigne de vivre. Adage si religieusement suivi dans tout État un peu civilisé.

Il était seul, c'est-à-dire il le paraissait; car un soupir profond, parti de dessous la table, vint révéler tout à coup un compagnon chaviré, et rendre plus facile à expliquer le nombre formidable de flacons vides ou brisés qui encombraient le guéridon et la table.

Théodore laissa tomber de haut, et avec un air d'ineffable pitié, un regard incertain et hébété sur la masse informe qui se remuait dans l'ombre, et aspira bruyamment une gorgée de fumée.

--Oh! Théodore, ton chien de carreau est dur comme un cœur de femme; tends-moi la main, que je me relève et que je boive: j'ai soif.

--Si tu veux, je vais te passer ton verre, répondit Théodore, sentant dans sa conscience qu'il était au-dessus de ses forces de relever son camarade. Peut-on se soûler comme cela!... Fi, l'ivrogne, ajouta-t-il par manière de réflexion.

--Ame dénaturée, reprit avec un sérieux comique la voix d'en-bas, tu ne veux pas me relever? Mettez donc après cela des lampions sur la tête aux gens, de peur que les voitures ne les écrasent, quand ils tombent aux coins des bornes pour avoir oublié de tremper leur vin ce jour-là: on ne m'y reprendra plus. Ingrat!

Théodore, sensiblement ému et attendri par ce touchant souvenir, se décida à tenter la périlleuse opération de remettre son ami sur sa chaise; mais le succès ne couronna pas cette pieuse entreprise; il fit le plongeon entre la table et le banc, et disparut.

Ce fut pendant quelques minutes des grognements sourds et étouffés; car Théodore était précisément tombé sur l'estomac de son estimable camarade, et il lui pesait plus qu'un remords; cependant, après des efforts inouïs, ils parvinrent à se mettre dans une position un peu moins incommode, et le calme se rétablit.

Après un silence assez long:

--Hélas! fit Roderick.

--Qu'as-tu, mon cher ami! dit Théodore avec toute l'effusion caractéristique des ivrognes.

--Je suis bien malheureux!

--Est-ce que ta maîtresse t'a planté là?

--Au contraire, mon ami, la pauvre femme n'est pas capable de cela; c'est bien, pour mon malheur, la plus vertueuse créature qui soit.

--Voilà un singulier reproche.

--On voit bien que tu as le bonheur, toi, d'avoir pour maîtresse une catin.

--Singulier bonheur!

--Certainement, mais tu n'es pas à même de le comprendre; tu n'as jamais eu que des filles ou des femmes entretenues, ou tout au plus des grisettes. Tu n'es jamais descendu jusqu'à l'honnête femme, tu ne sais pas ce qui en est. Par honnête femme, je n'entends pas, ce qu'on entend généralement par là, une femme qui a un mari, un cachemire qui loge au premier, et ne se permet guère qu'un amant à la fois.

--Qu'est-ce donc alors? dit l'autre en se soulevant sur le coude avec une stupéfaction profonde.

--Ce n'est pas même celle qui n'a pas d'amant du tout.

--Humph! fit Théodore comme un homme dont la conviction est tout à fait troublée.

--O mon ami! j'en suis mortifié pour toi, tu es un âne, et tu ne seras probablement pas autre chose d'ici à bien longtemps.

A cet endroit de son apostrophe, Roderick fit un hoquet hasardeux, et s'interrompit un instant; mais il reprit bientôt le fil de son discours avec une grâce toute particulière, en imitant l'accent de Frédérick dans l'_Auberge des Adret_s:

--Tu n'entends rien absolument à la triture des affaires, et tu ne possèdes pas le moindre rudiment de métaphysique; ta philosophie est diablement en arrière, et je suis fâché de le dire, avec de belles dispositions, tu ne parviendras jamais à rien.

Théodore soupira.

--Qu'est-ce que la vertu, Théodore?

--Que sais-je?

--Ceci est du Montaigne, et c'est ce que tu as dit de plus raisonnable depuis que tu abuses de la langue que Dieu t'a donnée, Brutus définit la vertu un nom. En vérité, si ce n'est qu'un nom, jamais cinq lettres ne se sont donné rendez-vous dans deux misérables syllabes pour former un mot plus insignifiant. Du reste, s'il est permis à quelqu'un qui n'est pas vaudevilliste de faire un pitoyable calembour, la vertu n'est pas un nom, mais un non indéfiniment prolongé.

Théodore, effaré, souffla par ses narines comme un hippopotame, et redoubla d'attention.

Roderick continua:

--Oui, mon ami, la vertu est essentiellement négative. Être vertueux, qu'est-ce autre chose que dire non à tout ce qui est agréable dans cette vie, qu'une lutte absurde avec les penchants et les passions naturelles, que le triomphe de l'hypocrisie et du mensonge sur la vérité? Quand les États reposaient sur des fictions, il y avait besoin de vertus fictives, sans quoi ils n'auraient pu vivre; mais, dans un siècle aussi positif, sous une monarchie constitutionnelle, entourée d'institutions républicaines, il est indécent et de mauvais ton d'être vertueux: il n'y a que les forçats qui le soient. Quant aux femmes honnêtes, la race en est perdue; elles sont toutes au Père-Lachaise ou ailleurs: les épitaphes en font foi.

--Mais il me semble que tu as dit tout à l'heure, Roderick, que ta maîtresse était vertueuse?

--Benêt! quand on dit que toutes les femmes sont des catins, il est toujours sous-entendu qu'on excepte sa mère et sa maîtresse: ainsi, ton observation n'a pas le sens commun.

--Pourtant, répliqua timidement Théodore, j'ai fait cet hiver la cour à une femme pendant quinze jours, et je ne l'ai pas eue.

--Si tu lui avais fait la cour seize jours au lieu de quinze, le résultat eût peut-être été tout différent. Tu t'es en allé au moment où elle t'allait céder par amour ou par ennui; car l'ennui est au moins de moitié dans les conquêtes que nous faisons. D'ailleurs, bien que ton gilet soit d'une coupe irréprochable, et que tu fasses siffler ta cravache assez fashionablement, tu n'es encore qu'un médiocre don Juan, et tu n'entends rien au fin des choses; tu n'es guère capable que de faire de la corruption de seconde main; tu entres assez effrontément dans les âmes dont la serrure est forcée, mais tu ne sais pas forcer toi-même la serrure; il faut un voleur plus adroit que toi pour ouvrir la porte et enlever le trésor. Que ce soit avec une clef ou un rossignol que l'on l'ouvre, peu importe; mais, toi; tu n'es pas en état de trouver la clef véritable, ou d'en forger une fausse. Cette femme, dont tu me parlais, était peut-être dans ce cas. Sans doute, elle m'aurait cédé à moi ou à un autre. Ton exemple ne prouve rien; tout est relatif. Je n'ai pas voulu dire qu'une femme était catin pour tout le monde, j'ai seulement voulu dire qu'elle n'était pas vertueuse pour tout le monde, ce qui est bien différent. Une femme qui serait vertueuse pour tous et à tous les instants, serait une monstruosité: ces monstruosités-là sont rares, fort heureusement.

--Ma tante Gryselde, interrompit Théodore, était certainement une honnête femme.

--Mon digne ami, je ne sais pas à quoi ton père et ta mère pensaient en te faisant, mais certainement ils pensaient à autre chose: ils ont manqué ta cervelle. Ta tante Gryselde, que tu cites, était bossue, rousse, borgne et brèche-dent; elle n'a pas dû être beaucoup sollicitée, ce qui ne prouve pas qu'elle n'ait sollicité elle-même, car l'âne regimbe, et la chair est plus éloquente que l'esprit.

--Tu es donc matérialiste, ô Roderick?

--Je le suis, tous les hommes d'esprit le sont; c'est plus sûr. Tu devrais bien l'être aussi, car il est bien évident qu'il existe cent et quelques livres de chair qu'on nomme Théodore, et l'existence de son esprit est au moins problématique, à entendre la sotte conversation que nous menons ensemble.

Je ne veux pas faire ici du Byron, cela est aussi usé que du Florian; mais tu me permettras de te faire part de quelques réflexions: y a-t-il dans le monde une femme qui n'ait jamais failli, je ne dis pas en action, il y en a, mais en pensée? je ne le crois pas. Tu vas me trouver singulier, mais je veux être coupé par rouelles comme une betterave, si je n'aimerais pas mieux une femme qui aurait failli corporellement qu'une qui aurait failli spirituellement. L'une a ses sens pour excuse, l'autre n'en a pas; en un mot, j'épouserais plus volontiers une fille qui aurait été violée qu'une qui aurait résisté à un amant aimé. Je préfère, tout matérialiste que je suis, la virginité de l'âme à celle du corps. A bien fouiller la vertu des femmes, il ne reste à l'analyse que des vices, l'orgueil et la peur. Quelle est la femme qui, sûre du secret, aura la force de résister? aucune; c'est ce qui explique pourquoi les prêtres avaient tant de femmes autrefois. Quelle est la femme qui, arrivée au bout de sa carrière, ne se soit pas repentie d'avoir été vertueuse? quelle est la femme qui n'a pas souhaité d'être homme?

Il y a des femmes qui restent vertueuses pour se donner le plaisir de déchirer celles qui ne le sont pas: celles-ci par la crainte qu'elles ont de celles-là; d'autres par nonchalance ou faute d'occasions; d'autres enfin par impuissance ou froideur naturelle, parce qu'elles n'ont ni cœur, ni entrailles, parce qu'elles ne sentent ni ne comprennent rien: ce sont les pires de toutes et les plus communes.

Au fond, il n'y a guère que le moyen de corruption qui varie; elles sont toutes corruptibles. Une cède parce que son orgueil est flatté, parce que vous êtes pair de France, que vous êtes duc, que vous avez une célébrité quelconque; une parce qu'elle aime les parures, les diamants et les plumes; l'autre, pour tout autre motif, pour avoir quelqu'un à qui parler, à qui donner le bras; c'est un grand hasard quand il y en a une qui cède par amour: ce sont là les vertueuses, à mon sens.

Celle qui tient encore à cent mille francs, céderait à deux cents. Il y a là-dessus un trait historique d'un courtisan à une reine que je ne vous dirai pas, car vous le savez comme moi, et qui est d'une grande vérité. Il n'y a pas de différence de la femme qui se livre pour un million à la fille qui se prostitue pour cent sous.

Cette femme est vertueuse, c'est bien, je veux le croire; qui vous dit qu'il faut lui en avoir d'obligation? Un coup de sonnette, une porte ouverte brusquement, sont peut-être la seule cause de cette vertu intacte dont elle fait tant d'étalage.

Un bon verrou bien tiré, et une porte dérobée en cas d'accident, il n'y a pas de vertu avec cela.

Et puis, chaque femme comme chaque homme a son idéal; on meurt quelquefois en le cherchant. Un an de vie de plus, on l'aurait trouvé; alors, dites-moi, que serait devenue la vertu?

Quelquefois on le rencontre, on l'épouse: ceci est légal, il n'y a rien à dire, mais ce n'est qu'une heureuse position, et cette femme favorisée du sort, placée autrement, eût sans aucun doute agi différemment. Chaque âme, chaque corps a son pôle où il tend à travers tout comme la boussole au nord; il ne faut pas faire rebrousser l'aiguille. La femme que j'assiégerais deux ans sans succès, se livrerait à toi au bout d'un mois. Alors le niais repoussé va crier sur les toits qu'il a trouvé une vertu; voilà comme les réputations se font. Il a trouvé une place prise: voilà tout.

Je ne connais rien de bouffon comme les causes de plusieurs choses graves. Si l'on se rendait compte de certaines résistances désespérées, il y aurait vraiment de quoi rire.

O mon enfant! moi qui te parle en ce moment, j'ai été un soir sur le point de croire à la vertu; c'est une histoire qu'il faut que je te conte pour ton instruction particulière: ouvre donc tes oreilles, et tâche de ne pas trop dormir.

--Et en quoi consiste la vertu des hommes! dit d'un air profond Théodore, profitant de l'instant où Roderick reprenait haleine après sa longue tirade.

--La vertu des hommes n'est pas faite de la même chose; mais ce n'est pas là qu'est la question, et tu n'éviteras pas mon histoire.

Théodore baissa la tête avec résignation.

--Cordieu! la langue me pèle, dit Roderick en attirant à lui une bouteille à moitié pleine. Il en but quelques gorgées, et la passa à son camarade.

--Merci, dit son acolyte d'un air de reconnaissance bien sentie.

--Donc, c'était un soir, comme je l'ai déjà donné à entendre. Je revenais de je ne sais où, et j'allais au même endroit. Je marchais machinalement les mains dans mes poches, le chapeau sur l'oreille, un cigare de la Havane, non, c'était un cigare turc, à la bouche, si avancé, qu'il me roussissait les moustaches; j'avais, je crois, ma redingote à brandebourgs.

--Ne pourrais-tu pas supprimer tous ces détails et venir au fait? dit Théodore d'un ton désespéré.

--Non, certainement. Les détails sont tout; sans détails, il n'y a pas d'histoire. D'ailleurs, c'est de la couleur locale, et cela donne de la physionomie, répondit dogmatiquement Roderick,--et un pantalon blanc à pied, poursuivit-il, reprenant sa description au point où il l'avait laissée.

--Une vraie tenue de garçon perruquier ou de souteneur de filles, grogna sourdement Théodore.

--Hein? fit Roderick; un hein magistral, aussi terrible que celui de mademoiselle Georges dans _Lucrèce Borgia_.

Théodore se tut.

--J'allais comptant les pavés, et je n'aurais pas levé les yeux pour l'empire de Trébizonde; je les levai cependant pour moins. Au bord d'un pavé, j'aperçus un talon, puis au-dessus de ce talon, une jambe assez bien faite, emprisonnée dans un bas de coton bien tiré. Quoiqu'il fût crotté, il n'y avait pas une seule mouche de boue sur le bas, ce qui me fit conclure qu'il appartenait, ainsi que la jambe, à une Parisienne de race. Par-dessus le bas il y avait une jarretière blanche et rouge, une jolie jarretière, sur ma foi! Ici Roderick poussa un grand soupir, et s'arrêta comme n'étant pas maître de son émotion.

--Et qu'y avait-il au-dessus de la jarretière? demanda Théodore avec une anxiété risible.

--Il y avait quelque chose apparemment, à moins que ce ne fût une jambe qui se promenât toute seule comme la jambe du mécanicien allemand.

--Et quoi encore?

--Je ne regarde jamais les femmes passé la jarretière? répondit Roderick d'une voix flûtée. Je ne suis pas bégueule; mais il faut des mœurs, tonnerre de Dieu! poursuivit-il en rentrant dans son ton naturel. Je te confierai cependant que sur cette jambe il y avait une grisette.

C'était une jolie petite créature toute mignonne, toute proprette, tirée à quatre épingles. Son bonnet, sur le haut de sa tête, prêt à sauter par-dessus les moulins; ses cheveux à l'anglaise, un peu défrisés, le nez au vent, l'œil en coulisse, la bouche en cœur; avec cela une robe de stoff, un tablier de marceline et un gant à peu près neuf, auquel il ne manquait guère que le pouce: une délicieuse poupée à vous rendre fou d'amour, au moins pendant une heure.

Je pressai le pas: entendant sonner les talons de mes bottes à côté d'elle, elle accéléra sa marche; elle trottait, trottait comme une perdrix, et j'avais beau me fendre comme un compas, je ne pouvais l'atteindre: une voiture, qui lui barra le passage, me permit enfin de l'accoster.

--N'êtes-vous pas, lui dis-je en la saluant, mademoiselle Angelina, qui travaille chez madame C***?

--Non, répondit-elle en tournant vers moi ses beaux yeux étonnés et avec la plus savante naïveté. Je m'appelle Rosette, et je ne travaille pas chez la femme que vous venez de nommer.

--Rosette, c'est un joli nom!

--Un peu commun: j'aimerais mieux m'appeler Wilhelmine ou Fœdora, c'est plus distingué; mais je ne suis pas la demoiselle que vous cherchez. Si c'était un effet de votre bonté de me laisser continuer mon chemin seule; un monsieur qui suit une jeune personne, cela fait jaser.

Mais, sans obtempérer à sa demande, je lui pris le bras, et je continuai ainsi:

--Mademoiselle, je suis heureux de m'être trompé: l'erreur est toute à mon profit. Angelina est bien jolie, mais...

--Bien jolie! c'est comme on veut; je la connais, nous avons été amies ensemble: elle a le nez furieusement rouge pour son âge. Après tout, elle n'est pas jeune; elle dit vingt-six ans, mais elle en a bien vingt-huit ou vingt-neuf même; elle a du son plein la figure, elle veut faire la grosse, mais on sait ce que c'est? et puis ce genre qu'elle a: si ça ne fait pas pitié!

--Sais-tu, mon cher ami, que ton histoire est outrageusement ennuyeuse? interrompit Théodore; elle ne pèche pas par la nouveauté. Je pourrais t'en raconter comme cela autant qu'il y a de jours dans l'année, et puis c'est d'un Paul de Kock!

--C'est précisément ce qui en fait le mérite; maintenant, une histoire simple et qui peut arriver, n'est-ce pas ce qu'il y a de plus extraordinaire? Cependant, en considération de ce que tu es ivre, et qu'un homme ivre a autant de droits aux égards qu'une femme enceinte, je consens à passer le reste de ma conversation avec Rosette, me réservant, toutefois, de te le dire plus tard. D'ailleurs, si le commencement est Paul de Kock, ce que je nierai jusqu'au fagot inclusivement, la fin est aussi satanique qu'on puisse le désirer.

--Voyons la fin.

--Tout à l'heure; si je mettais la fin au commencement, le commencement serait la fin, et on ne peut pas conter une histoire comme on lit une ligne d'hébreu, ou comme une dévote sort d'une église, à l'envers.