Les Jeunes-France: romans goguenards; suivis de Contes humoristiques

Part 19

Chapter 193,942 wordsPublic domain

Mon oncle, malgré toute sa philosophie, ne put venir à bout de vaincre son chagrin. Ce beau vieillard, si gras, si vermeil, si épanoui, avec ses trois mentons et son mollet encore ferme; ce gai convive qui chantait après boire la petite chanson, vous ne l'auriez certainement pas reconnu.

Il avait plus vieilli dans un mois que dans trente ans. Il n'avait plus de goût à rien. Les livres qui lui faisaient le plus de plaisir dormaient oubliés sur les rayons de la bibliothèque. Le magnifique exemplaire (Elzévir) des _Confessions de saint Augustin_, exemplaire auquel il tenait tant et qu'il montrait avec orgueil aux curés des environs, n'était pas remué plus souvent que les autres; une araignée avait eu le temps de tisser sa toile sur son dos.

Il restait des journées entières dans son fauteuil de tapisserie à regarder passer les nuages par les losanges de sa fenêtre, plongé dans une mer de douloureuses réflexions; il songeait avec amertume qu'il ne pourrait plus, les jours de Pâques et de Noël, réunir ses vieux camarades d'école qui avaient mangé avec lui la maigre soupe du séminaire, et se réjouir d'être encore si vert et si gaillard après tant d'anniversaires célébrés ensemble.

Il fallait devenir ménager de ces bonnes bouteilles de vin vieux, toutes blanches de poussière, qu'il tenait sous le sable, au profond de sa cave, et qu'il réservait pour les grandes occasions; celles-là bues, il n'y avait plus d'argent pour en acheter d'autres. Ce qui le chagrinait surtout, c'était de ne pouvoir continuer ses aumônes, et de mettre ses pauvres dehors avec un _Dieu vous garde!_

Ce n'était qu'à de rares intervalles qu'il descendait au jardin; il ne prenait plus aucun intérêt aux plantations de Pragmater, et l'on aurait marché sur les tournesols sans lui faire dire: _Ah!_

Le printemps vint. Ses fleurs avaient beau pencher la tête pour lui dire bonjour, il ne leur rendait pas leur salut, et la gaieté de la saison semblait même augmenter sa mélancolie.

Ses affaires ne s'arrangeant pas, il crut que sa présence serait nécessaire pour les vider entièrement.

Un voyage à *** était pour lui une entreprise aussi terrible que la découverte de l'Amérique: il le différa autant qu'il put; car il n'avait jamais quitté, depuis sa sortie du séminaire, son village, enfoui au milieu des bois comme un nid d'oiseau, et il lui en coûtait beaucoup pour se séparer de son presbytère aux murailles blanches, aux contrevents verts, où il avait si longtemps caché sa vie aux yeux méchants des hommes.

En partant, il remit entre les mains de Berthe une petite bourse assez plate pour subvenir aux besoins de la maison pendant son absence, et promit de revenir bientôt.

Il n'y avait là rien que de fort naturel sans doute; pourtant nous étions profondément émus, et je ne sais pourquoi il me semblait que nous ne le reverrions plus, et que c'était pour la dernière fois qu'il nous parlait. Aussi, Maria et moi, nous l'accompagnâmes jusqu'au pied de la colline, trottant, de toutes nos forces, de chaque côté de son cheval, pour être plus longtemps avec lui.

--Assez, mes petits, nous dit-il; je ne veux pas que vous alliez plus loin, Berthe serait inquiète de vous.

Puis il nous hissa sur son étrier, nous appuya un baiser bien tendre sur les joues, et piqua des deux: nous le suivîmes de l'œil pendant quelques minutes.

Étant parvenu au haut de l'éminence, il retourna la tête pour voir encore une fois, avant qu'il s'enfonçât tout à fait sous l'horizon, le clocher de l'église paroissiale et le toit d'ardoise de sa petite maison.

Nous ayant aperçus à la même place, il nous fit un geste amical de la main, comme pour nous dire qu'il était content; puis il continua sa route.

Un angle du chemin l'eut bientôt dérobé à nos yeux.

Alors, un frisson me prit, et les pleurs tombèrent de mes yeux. Il me parut qu'on venait de fermer sur lui le couvercle de la bière, et d'y planter le dernier clou.

--Oh! mon Dieu! dit Maria avec un grand soupir, mon pauvre oncle! il était si bon!

Et elle tourna vers moi ses yeux purs nageant dans un fluide abondant et clair.

Une pie, perchée sur un arbre, au bord de la route, déploya, à notre aspect, ses ailes bigarrées, s'envola en poussant des cris discordants, et s'alla reposer sur un autre arbre.

--Je n'aime pas à entendre les pies, dit Maria, en se serrant contre moi, d'un air de doute et de crainte.

--Bah! répliquai-je, je vais lui jeter une pierre, il faudra bien qu'elle se taise, la vilaine bête.

Je quittai le bras de Maria, je ramassai un caillou, et je le jetai à la pie; la pierre atteignit une branche au-dessus, dont elle écorcha l'écorce: l'oiseau sautilla, et continua ses criailleries moqueuses et enrouées.

--Ah! c'est trop fort! m'écriai-je; tu me veux donc narguer?

Et une seconde pierre se dirigea, en sifflant, vers l'oiseau; mais j'avais mal visé, elle passa entre les premières feuilles et alla tomber, de l'autre côté, dans un champ de luzerne.

--Laisse-la tranquille, dit la petite en posant sa main délicate sur mon épaule, nous ne pouvons l'empêcher.

--Soit, répondis-je.

Et nous continuâmes notre chemin.

Le temps était gris terne, et, quoiqu'on fût au printemps, il soufflait une bise assez piquante; il y avait de la tristesse dans l'air comme aux derniers jours d'automne. Maria était pâle, une légère auréole bleuâtre cernait ses yeux languissants: elle avait l'air fatigué, et s'appuyait plus fortement que d'habitude; j'étais fier de la soutenir, et, quoique je fusse presque aussi las qu'elle, j'aurais marché encore deux heures.

Nous rentrâmes.

Le prieuré n'avait plus le même aspect: lui, naguère si gai, si vivant, il était silencieux et mort; l'âme de la maison était partie, ce n'était plus que le cadavre.

Pragmater, malgré son incrédulité, hochait soucieusement la tête. Berthe filait toujours, et Tom, assis en face d'elle, et agitant gravement sa queue, suivait les mouvements du rouet.

Je me serais mortellement ennuyé sans les promenades que nous allions faire, avec Maria, dans les grands bois, le long des champs, pour prendre des hannetons et des demoiselles.

V

Le grillon ne chantait que rarement, et nous n'entendions plus rien à son chant; nous en vînmes à croire que nous étions le jouet d'une illusion.

Cependant, un soir, nous nous retrouvâmes seuls dans la cuisine, assis tous deux sur la même chaise, comme au jour où il nous avait parlé. Le feu flambait à peine. Le grillon éleva la voix, et nous pûmes parfaitement comprendre ce qu'il disait: il se plaignait du froid. Pendant qu'il chantait, le feu s'était éteint presque tout à fait.

Maria, touchée de la plainte du grillon, s'agenouilla, et se mit à souffler avec sa bouche; le soufflet était accroché à un clou, hors de notre portée.

C'était un plaisir de la voir, les joues gonflées, illuminées des reflets de la flamme, tout le reste du corps était plongé dans l'ombre: elle ressemblait à ces têtes de chérubin, cravatées d'une paire d'ailes que l'on voit dans les tableaux d'église, dansant en rond autour des gloires mystiques de la Vierge et des saints.

Au bout de quelques minutes, moyennant une poignée de branches sèches que j'y jetai, l'âtre se trouva vivement éclairé, et nous pûmes voir, sur le bord de son trou, notre ami le grillon tendant ses pattes de devant au feu, comme deux petites mains, et ayant l'air de prendre un singulier plaisir à se chauffer; ses yeux, gros comme une tête d'épingle, rayonnaient de satisfaction; il chantait avec une vivacité surprenante, et sur un air très-gai, des paroles sans suite que je n'entendais pas bien, et que je n'ai pas retenues.

Quelques mois se passèrent, pas plus de nouvelles de mon oncle que s'il était mort!

Un soir, Pragmater, ne sachant à quoi tuer le temps, monta dans la bibliothèque pour prendre un livre; quand il ouvrit la porte, un violent courant d'air éteignit sa chandelle; mais, comme il faisait clair de lune, et qu'il connaissait les êtres de la maison, il ne jugea pas à propos de redescendre chercher de la lumière.

Il alla du côté où il savait qu'était placée la bibliothèque. La porte se ferma violemment, comme si quelqu'un l'eût poussée. Un rayon de lune, plus vif et plus chatoyant, traversa les vitres jaunes de la fenêtre.

A sa grande stupéfaction, Pragmater vit descendre sur ce filet de lumière, comme un acrobate sur une corde tendue, un fantôme d'une espèce singulière: c'était le fantôme de mon oncle, c'est-à-dire le fantôme de ses habits; car lui-même était absent: son habit tombait à longs plis, et, au bout des manches vides, une paire de gants moulait ses mains; une perruque tenait la place de sa tête, et à l'endroit des yeux scintillait, comme des vers phosphoriques, une énorme paire de besicles. Cet étrange personnage entra droit dans la chambre, et se dirigea droit à la bibliothèque; on eût dit que les semelles de ses souliers étaient doublées de velours, car il glissait sur les dalles sans que le moindre craquement, le son le plus fugitif pût faire croire qu'il les eût effleurées.

Après avoir touché et déplacé quelques volumes, il enleva de sa planche le Saint Augustin (Elzévir) et le porta sur la table; puis il s'assit dans le grand fauteuil à ramages, éleva un de ses gants à la hauteur où son menton aurait dû être, ouvrit le livre à un passage marqué par un signet de faveur bleue, comme quelqu'un que l'on aurait interrompu, et se prit à lire en tournant les feuillets avec vivacité.

La lune se cacha; Pragmater crut qu'il ne pourrait point continuer. Mais les verres de ses lunettes, semblables aux yeux des chats et des hiboux, étaient lumineux par eux-mêmes, et reluisaient dans l'ombre comme des escarboucles. Il en partait des lueurs jaunes qui éclairaient les pages du livre, aussi bien qu'une bougie l'eût pu faire. L'activité qu'il mettait à sa lecture était telle, qu'il tira de sa poche un mouchoir blanc, qu'il passa à plusieurs reprises sur la place vide qui représentait son front, comme s'il eût sué à grosses gouttes...

L'horloge sonna successivement, avec sa voix fêlée, dix heures, onze heures, minuit... Au dernier coup de minuit, le fantôme se leva, remit le précieux bouquin à sa place.

Le ciel était gris, les nues, échevelées, couraient rapidement de l'est à l'ouest; la lune remontra sa face blanche par une déchirure, un rayon parti de ses yeux bleus plongea dans la chambre. Le mystérieux lecteur monta dessus en s'appuyant sur sa canne, et sortit de la même manière qu'il était entré.

Abasourdi de tant de prodiges, mourant de peur, claquant des dents, ses genoux cagneux se heurtant en rendant un son sec comme une crécelle, le digne maître d'école ne put se tenir plus longtemps sur ses pieds: un frisson de fièvre le prit aux cheveux, et il tomba tout de son long à la renverse. Berthe, ayant entendu la chute, accourut tout effrayée; elle le trouva gisant sur le carreau, sans connaissance, sa main étreignant la chandelle éteinte.

Pragmater, malgré ses idées voltairiennes, eut beaucoup de peine à s'expliquer la vision étrange qu'il venait d'avoir; sa physionomie en était toute troublée. Cependant le doute ne lui était pas permis, il était lui-même son propre garant, il n'y avait pas de supercherie possible; aussi tomba-t-il dans une profonde rêverie, et restait-il des heures entières sur sa chaise, dans l'attitude d'un homme singulièrement perplexe.

Vainement Tom, le brave matou, venait-il frotter sa moustache contre sa main pendante, et Berthe lui demandait-elle, du ton le plus engageant:

--Pragmater, croyez-vous que la vendange sera bonne?

VI

On n'avait aucune nouvelle de mon oncle.

Un matin Pragmater le vit raser, comme un oiseau, le sable de l'allée du jardin, sur le bord de laquelle ses soleils favoris penchaient mélancoliquement leurs disques d'or pleins de graines noires; avec sa main d'ombre, ou son ombre de main, il essayait de relever une des fleurs que le vent avait courbée, et tâchait de réparer de son mieux la négligence des vivants.

Le ciel était clair, un gai rayon d'automne illuminait le jardin; deux ou trois pigeons, posés sur le toit, se toilettaient au soleil; une bise nonchalante jouait avec quelques feuilles jaunes, et deux ou trois plumes blanches, tombées de l'aile des colombes, tournoyaient mollement dans la tiède atmosphère. Ce n'était guère la mise en scène d'une apparition, et un fantôme un peu adroit ne se serait pas montré dans un lieu si positif et à une heure aussi peu fantastique.

Une plate-bande de soleils, un carré de choux, des oignons montés, du persil et de l'oseille, à onze heures du matin, rien n'est moins allemand.

Jacobus Pragmater fut convaincu, cette fois, qu'il n'y avait pas moyen de mettre l'apparition sur le dos d'un effet de lune et d'un jeu de lumière.

Il entra dans la cuisine, tout pâle et tout tremblant, et raconta à Berthe ce qui venait de lui arriver.

--Notre bon maître est mort, dit Berthe en sanglotant: mettons-nous à genoux, et prions pour le repos de son âme!

Nous récitâmes ensemble les prières funèbres. Tom, inquiet, rôdait autour de notre groupe, en nous jetant avec ses prunelles vertes des regards intelligents et presque surhumains; il semblait nous demander le secret de notre douleur subite, et poussait, pour attirer l'attention sur lui, de petits miaulements plaintifs et suppliants.

--Hélas! pauvre Tom, dit Berthe en lui flattant le dos de la main, tu ne te chaufferas plus, l'hiver, sur le genou de monsieur, dans la belle chambre rouge, et tu ne mangeras plus les têtes de poisson sur le coin de son assiette!

Le grillon ne chantait que bien rarement. La maison semblait morte, le jour avait des teintes blafardes, et ne pénétrait qu'avec peine les vitres jaunes, la poussière s'entassait dans les chambres inoccupées, les araignées jetaient sans façon leur toile d'un angle à l'autre, et provoquaient inutilement le plumeau; l'ardoise du toit, autrefois d'un bleu si vif et si gai, prenait des teintes plombées, les murailles verdissaient comme des cadavres, les volets se déjetaient, les portes ne joignaient plus; la cendre grise de l'abandon descendait fine et tamisée sur tout cet intérieur naguère si riant et d'une si curieuse propreté.

La saison avançait; les collines frileuses avaient déjà sur leurs épaules les rousses fourrures de l'automne, de larges bancs de brouillard montaient du fond de la vallée, et la bruine rayait de ses grêles hachures un ciel couleur de plomb.

Il fallait rester des journées entières à la maison, car les prairies mouillées, les chemins défoncés ne nous permettaient plus que rarement le plaisir de la promenade.

Maria dépérissait à vue d'œil, et devenait d'une beauté étrange; ses yeux s'agrandissaient et s'illuminaient de l'aurore de la vie céleste; le ciel prochain y rayonnait déjà. Ils roulaient moelleusement sur leurs longues paupières comme deux globes d'argent bruni, avec des langueurs de clair de lune et des rayons d'un bleu velouté que nul peintre ne saurait rendre: les couleurs de ses joues, concentrées sur le haut des pommettes en petit nuage rose, ajoutaient encore à l'éclat divin de ces yeux surnaturels où se concentrait une vie près de s'envoler; les anges du ciel semblaient regarder la terre par ces yeux-là.

A l'exception de ces deux taches vermeilles, elle était pâle comme de la cire vierge; ses tempes et ses mains transparentes laissaient voir un délicat lacis de veines azurées; ses lèvres décolorées s'exfoliaient en petites pellicules lamelleuses: elle était poitrinaire.

Comme j'avais l'âge d'entrer au collége, mes parents me firent revenir à la ville, d'autant plus qu'ils avaient appris la mort de mon oncle, qui avait fait une chute de cheval dans un chemin difficile, et s'était fendu la tête.

Un testament trouvé dans sa poche instituait Berthe et Pragmater ses uniques héritiers, à l'exception de sa bibliothèque, qui devait me revenir, et d'une bague en diamants de sa mère, destinée à Maria.

Mes adieux à Maria furent des plus tristes; nous sentions que nous ne nous reverrions plus. Elle m'embrassa sur le seuil de la porte, et me dit à l'oreille:

--C'est ce vilain Pragmater qui est cause de tout; il a voulu tuer le grillon. Nous nous reverrons chez le bon Dieu. Voilà une petite croix en perles de couleur que j'ai faite pour toi; garde-la toujours.

Un mois après, Maria s'éteignit. Le grillon ne chanta plus à dater de ce jour-là: l'âme de la maison s'en était allée. Berthe et Pragmater ne lui survécurent pas longtemps; Tom mourut, bientôt après, de langueur et d'ennui.

J'ai toujours la croix de perles de Maria. Par une délicatesse charmante dont je ne me suis aperçu que plus tard, elle avait mis quelques-uns de ses beaux cheveux blonds pour enfiler les grains de verre qui la composent; chaste amour enfantin si pur, qu'il pouvait confier son secret à une croix!

VII

Ces scènes de ma première enfance m'ont fait une impression qui ne s'est pas effacée; j'ai encore au plus haut degré le sentiment du foyer et des voluptés domestiques.

Comme celle du grillon, ma vie s'est écoulée, près de l'âtre, à regarder les tisons flamber. Mon ciel a été le manteau de la cheminée; mon horizon, la plaque noire de suie et blanche de fumée; un espace de quatre pieds où il faisait moins froid qu'ailleurs, mon univers.

J'ai passé de longues années avec la pelle et la pincette; leurs têtes de cuivre ont acquis sous mes mains un éclat pareil à celui de l'or, si bien que j'en suis venu à les considérer comme une partie intégrante de mon être. La pomme de mes chenets a été usée par mes pieds, et la semelle de mes pantoufles s'est couverte d'un vernis métallique dans ses fréquents rapports avec elle. Tous les effets de lumière, tous les jeux de la flamme, je les sais par cœur; tous les édifices fantastiques que produit l'écroulement d'une bûche ou le déplacement d'un tison, je pourrais les dessiner sans les voir.

Je ne suis jamais sorti de ce microcosme.

Aussi, je suis de première force pour tout ce qui regarde l'intérieur de la cheminée; aucun poëte, aucun peintre n'est capable d'en tracer un tableau plus exact et plus complet. J'ai pénétré tout ce que le foyer a d'intime et de mystérieux, je puis le dire sans orgueil, car c'est l'étude de toute mon existence.

Pour cela, je suis resté étranger aux passions de l'homme, je n'ai vu du monde que ce qu'on en pouvait voir par la fenêtre. Je me suis replié en moi; cependant j'ai vécu heureux, sans regret d'hier, sans désir de demain. Mes heures tombent une à une dans l'éternité, comme des plumes d'oiseau au fond d'un puits, doucement, doucement; et si l'horloge de bois, placée à l'angle de la muraille, ne m'avertissait de leur chute avec sa voix criarde et éraillée comme celle d'une vieille femme, certes je ne m'en apercevrais pas.

Quelquefois seulement, au mois de juin, par un de ces jours chauds et clairs où le ciel est bleu comme la prunelle d'une Anglaise, où le soleil caresse d'un baiser d'or les façades sales et noires des maisons de la ville; lorsque chacun se retire au plus profond de son appartement, abat ses jalousies, ferme ses rideaux, et reste étendu sur sa molle ottomane, le front perlé de gouttes de sueur, je me hasarde à sortir.

Je m'en vais me promener, habillé comme à mon ordinaire, c'est-à-dire en drap, ganté, cravaté et boutonné jusqu'au cou.

Je prends alors dans la rue le côté où il n'y a pas d'ombre, et je marche les mains dans mes poches, le chapeau sur l'oreille et penché comme la tour de Pise, les yeux à demi fermés, mes lèvres comprimant avec force une cigarette dont la blonde fumée se roule, autour de ma tête, en manière de turban; tout droit devant moi, sans savoir où; insoucieux de l'heure ou de toute autre pensée que celle du présent; dans un état parfait de quiétude morale et physique.

Ainsi je vais... vivant pour vivre, ni plus ni moins qu'un dogue qui se vautre dans la poussière, ou que ce bambin qui fait des ronds sur le sable.

Lorsque mes pieds m'ont porté longtemps, et que je suis las, alors je m'assois au bord du chemin, le dos appuyé contre un tronc d'arbre, et je laisse flotter mes regards à droite, à gauche, tantôt au ciel, tantôt sur la terre.

Je demeure là des demi-journées, ne faisant aucun mouvement, les jambes croisées, les bras pendants, le menton dans la poitrine, ayant l'air d'une idole chinoise ou indienne, oubliée dans le chemin par un bonze ou un bramine.

Pourtant, n'allez pas croire que le temps ainsi passé soit du temps perdu. Cette mort apparente est ma vie.

Cette solitude et cette inaction, insupportables pour tout autre, sont pour moi une source de voluptés indéfinissables.

Mon âme ne s'éparpille pas au dehors, mes idées ne s'en vont pas à l'aventure parmi les choses du monde, sautant d'un objet à un autre; toute ma puissance d'animation, toute ma force intellectuelle se concentrent en moi; je fais des vers, excellente occupation d'oisif, ou je pense à la petite Maria, qui avait des taches roses sur les joues.

1839.

LE GARDE NATIONAL RÉFRACTAIRE

Le garde national réfractaire est un homme de bon sens, cosmopolite par goût, qui se soucie peu d'être national, et encore moins garde; il aime mieux être réfractaire.

Les baïonnettes intelligentes le séduisent médiocrement; car il trouve qu'il ne faut pas une grande intelligence pour planter un morceau de fer dans le ventre de n'importe qui.

Le soldat citoyen lui paraît une invention assez pauvre; c'est bien assez d'être l'un sans être l'autre.

L'épicier enté sur le Tamerlan, ou, si vous aimez mieux, le Tamerlan enté sur l'épicier n'a pas le don de le ravir.

Le réfractaire allègue que c'est une mauvaise manière de garder sa maison que de s'en aller dans un quartier fort éloigné, pour donner toute facilité aux amants et aux voleurs, en faveur de qui la milice urbaine a été certainement inventée; il dit aussi que ce n'est pas la peine de payer quatre cent mille fainéants, qui n'ont d'autre occupation que de regarder sur les boulevards les confrères de Bilboquet, et de courtiser les bonnes d'enfants dans les jardins publics, si l'on doit faire leur besogne soi-même.

Il prétend que jamais on ne lui a envoyé de tourlourous pour écrire son feuilleton, et qu'alors il ne doit pas faire la faction des susdits tourlourous.

Nous ne voyons pas trop ce que l'on pourrait répondre à ce raisonnement.

Un autre motif qu'il donne, et qui est assez plausible, c'est que, s'il avait les trois cents francs qu'il faut pour s'équiper, il s'empresserait d'acheter un habit noir pour remplacer le sien, dont les coutures blanchissent, dont les boutons s'éraillent. Il se procurerait des bottes sérieuses, car les siennes rient aux éclats, et _rien n'est plus sot qu'un sot rire_, s'il faut en croire le proverbe grec; il commanderait aussi un pantalon à son tailleur, afin de restaurer un peu son élégance, qui périclite visiblement.

Ensuite, il lui répugne de paraître déguisé dans les rues en dehors des jours de carnaval, surtout quand le déguisement consiste en un bonnet de sauvage, un habit indigo, relevé d'agréments sang de bœuf, écartelé de buffleteries badigeonnées au blanc d'Espagne, avec une giberne qui vous bat l'opposé du devant, un briquet et une baïonnette, gigantesques breloques placées à l'envers, qui vous tambourinent odieusement sur les mollets, ou sur les tibias, si vous n'avez pas de mollets.

Mais, hélas! tout n'est pas rose dans le métier de réfractaire; au contraire!

Autant vaudrait être caniche d'aveugle, femme galante, cheval de fiacre, servante de vieille fille, acteur à la banlieue, souffleur au Cirque-Olympique pendant les représentations de Carter, culotteur de pipes, retourneur d'invalides, promeneur de chiens convalescents, journaliste même, si la pudeur permet de s'exprimer ainsi!

Le voleur à la tire, le rinceur de cambriole, ceux qui font la grande soulasse sur les trimards, mènent une vie charmante en comparaison.