Les Jeunes-France: romans goguenards; suivis de Contes humoristiques

Part 16

Chapter 163,871 wordsPublic domain

... Des bougies blanches et transparentes comme des stalactites brûlent, en répandant une odeur parfumée, sur de grands flambeaux précieusement ciselés. Leur lumière rose et bleue danse autour de la mèche, tantôt calme, tantôt échevelée; selon les mouvements des convives et des courants d'air qui traversent la salle, elle monte droite comme un poignard, ou s'éparpille comme une crinière. Les cristaux la répercutent dans leurs mille facettes, et la renvoient à toutes les saillies de l'argenterie et de la porcelaine. Chaque ustensile a son reflet et sa paillette étincelante; tout reluit, tout miroite: le satin des chairs, le satin des robes, les diamants des colliers, les diamants des yeux, les perles des bouches et celles des boucles d'oreilles; les rayons se croisent, se confondent et se brisent; des iris prismatiques se jouent sous toutes les paupières, un brouillard chatoyant, une espèce de poussière lumineuse enveloppe les convives: c'est le beau moment. Les langues se délient, les mains se cherchent, les confidences et les propos d'amour vont leur train; on mange, on rit, on chante, les verres circulent et se choquent, les bouteilles se brisent, les bouchons du champagne vont frapper le plafond, on pille les assiettes, on se trompe de genoux; c'est un désordre ravissant, un tapage à rendre l'ouïe à un sourd.

Je crois qu'en voilà assez pour montrer qu'au besoin je pourrais faire une description; remerciez-moi de ne mettre que cela, car je pourrais continuer sur ce ton pendant huit jours de suite--les heures de repas exceptées--sans que cela m'incommodât aucunement et m'empêchât de recevoir mes visites, de fumer mon cigare et de causer avec mes amis.

D'ailleurs, je crois que nos drôles sont à point, et que leur conversation doit commencer à être intéressante. Je reprends le dialogue.

THÉODORE.--C'est ici que je dois verser du vin dans mon gilet, et donner à boire à ma chemise. La chose est dite expressément page 171 de _la Peau de chagrin_. Voici l'endroit. Diable! c'est précisément mon plus beau gilet, un gilet de velours, avec des boutons d'or guillochés. N'importe, il faut que le caractère soit conservé; le gilet sera perdu. Bah! j'en aurai un autre. (_Il se verse un grand verre de vin dans l'estomac._) Ouf! c'est froid comme le diable; j'aurais dû avoir la précaution de le faire tiédir. Je serai bien heureux si je n'attrape pas une pleurésie. C'est joliment commode d'avoir la poitrine toute mouillée comme je l'ai!

RODERICK, _à l'autre bout de la table_.--Allons, voyons, ne fais pas la bête, mets-y un peu de bonne volonté. Tu vois bien, puisque c'est toi qui fais Bénard, qu'il faut que je te fourre une serviette dans la bouche; il n'y a pas à alléguer que tu n'en manges pas et que c'est une viande trop filandreuse pour ton estomac. Je ne puis pas entrer dans tous ces détails: le texte est formel, voilà ton affaire, page 152. Allons, flambart, ouvre le bec et avale; tu ne voudrais pas faire manquer la scène pour si peu, et chagriner le plus tendre de tes amis. Après tout, ce n'est pas si mauvais une serviette; quand une fois tu t'y seras mis, tu en redemanderas toi-même, et tu ne voudras plus manger autre chose.

(_Voyant qu'il sème en vain les fleurs de sa rhétorique_, _il passe de la parole à l'action. Rodolphe crie et se débat._)

RODOLPHE.--Que quatre-vingts diables te sautent au corps! mille tonnerres! sacré nom de Dieu! (_Ici Roderick, profitant de l'hiatus occasionné par l'émission de cet horrible jurement, lui fourre subtilement une demie-aune de serviette dans le gosier._)

L'UN.--Il étouffe; laisse-le tranquille.

L'AUTRE.--Qu'il tienne seulement le bout de la serviette dans sa bouche, cela suffira pour conserver le caractère.

PHILADELPHE.--Il a manqué d'avaler sa langue avec la serviette; il n'y aurait pas eu grand mal.

THÉODORE.--Pardieu! c'est ici et non autre part que je dois jeter en l'air une pièce de cent sous, pour savoir s'il y a un Dieu. (_Il fouille dans sa poche._) Je ne trouverai pas une scélérate de pièce. Je m'en vais rater ma scène. O mon Dieu! (_Il fouille dans son gilet._) Rien, je n'ai pas seulement sur moi un gredin de sou marqué pour empêcher que le Diable m'emporte.

ALBERT.--Qu'est-ce que tu cherches donc comme cela? et pourquoi retournes-tu toutes tes poches comme un avare qui veut trouver ses pièces fausses pour faire l'aumône avec?

THÉODORE.--Mon ami, si tu pouvais me prêter cinq francs, je t'en serais reconnaissant jusqu'à la mort, et même après.

ALBERT.--Les voilà, tâche de me les rendre, et je te tiens quitte de la reconnaissance.

THÉODORE.--Pile ou face.

ALBERT.--Face pour Dieu.

THÉODORE, _jetant la pièce, qui casse un verre en retombant_.--C'est face.

ALBERT.--Diable! voilà une pièce de cent sous qui est plus catholique que nous; elle ira en paradis après sa mort: avantage que j'espère ne pas avoir. Pièce de cent sous, mon amie, tu n'es qu'une menteuse: il n'y a pas de Dieu; s'il y avait un Dieu, comme tu le dis, il ne laisserait pas vivre M. Delrieu, qui a fait _Artaxerce_.

ROSETTE.--Non, non, je ne le veux pas, c'est une horreur! Monsieur, messieurs, finissez; a-t-on jamais vu pareille chose! Allez donc, vous êtes ivres comme la soupe.

PHILADELPHE.--Voyons, Rosette, soyons raisonnable.

ROSETTE.--Je le suis; c'est vous qui ne l'êtes pas.

PHILADELPHE.--Au contraire.

PLUSIEURS VOIX.--Qu'est-ce? qu'est-ce? Rosette qui fait la bégueule pour la première fois de sa vie. C'est scandaleux!

ROSETTE.--Embrassez-moi et caressez-moi tant que vous voudrez, cela m'est égal; je suis ici pour cela; mais, pour ce que vous dites, je n'y consentirai pas.

PHILADELPHE, _se dressant tant mal que bien sur ses pieds de derrière_.--Messieurs, ne croyez pas que j'exige de cette auguste princesse quelque chose de monstrueux; ne prenez pas, je vous en prie, une si mauvaise idée de mes mœurs. Je lui demande une petite faveur toute pastorale, et qui ne tire nullement à conséquence. Rien, moins que rien; il ne s'agit que d'une bagatelle, c'est de me laisser mettre mes bottes sur sa gorge; j'ai une autorité pour cela, et je suis dans mon droit: c'est moi qui fais Raphaël, et Rosette, Aquilina. Voici le passage dont je m'appuie; vous jugerez vous-mêmes si j'ai tort:--_Si tu n'avais pas les deux pieds sur cette ravissante Aquilina_... C'est Émile qui parle à Raphaël; il n'y a pas à sourciller, c'est on ne peut plus formel.

DIFFÉRENTES VOIX.--Il a raison, il a raison. Allons, Rosette, exécute-toi de bonne grâce.

ROSETTE.--Me faire meurtrir la gorge et tacher ma robe pour satisfaire un pareil caprice, jamais!

UN OFFICIEUX.--Il ôtera ses bottes.

(_Philadelphe ôte ses bottes: deux ou trois de ses camarades prennent Rosette et la couchent par terre. Philadelphe pose légèrement son pied dessus. Rosette crie, se débat, et finit par rire: c'est par où elle aurait dû commencer._)

VOIX DE FEMMES, _à l'autre bout de la table_.--Au secours! au secours!

UN FLAMBART.--Eh bien! quoi? qu'avez-vous à crier? On veut vous jeter par les fenêtres, c'est bachique, c'est échevelé, et cela a une belle tournure; rien au monde n'est moins bourgeois.

LAURE.--Mais c'est un vrai coupe-gorge ici.

CELUI-CI.--On sait vivre, on a des égards pour les dames, on les ouvrira auparavant, non pas les dames, mais les fenêtres; il faut éviter l'amphibologie. Le Français est essentiellement troubadour.

CELUI-LA, _qui est un peu moins ivre que celui-ci_.--N'ayez pas peur, mes mignonnes, nous sommes au rez-de-chaussée, et l'on a eu soin, crainte d'accident, de mettre des matelas au dehors.

VOIX DE FEMMES ET AUTRES.--Aie! aie! morbleu! oh! ah! mille sabords! etc.

(_Ici l'on jette les femmes par les fenêtres. L'économie de quelques jupons est un peu dérangée, et si les assistants avaient été en état de voir, ils auraient vu plusieurs choses et beaucoup d'autres._)

THÉODORE.--Heuh! heuh!

UNE AME CHARITABLE.--Tenez-lui la tête.

THÉODORE.--Ouf!

SECONDE AME CHARITABLE.--Rangez-le dans un coin, qu'on ne lui marche pas dessus.

UN FARCEUR.--Portons-le au tas avec les autres. Quand il y en aura assez, nous les fumerons pour les conserver à leurs respectables parents, selon la recette de _la Salamandre_.

ALBERT.--Combien suis-je? Il me semble que je suis plusieurs, et que je pourrais faire un régiment à moi tout seul.

RODERICK.--Tu n'es pas même un: la partie la plus noble de toi n'existe plus; elle s'est noyée dans la mer de vin dont tu t'es rempli l'estomac. Ainsi, l'on peut parler de toi au prétérit défini: Albert fut.

ALBERT.--Mon verre doit être à gauche ou à droite, à moins qu'il ne soit dans le milieu, et cependant je ne le vois nulle part. Qu'est-ce qui a mangé mon verre?... Ah çà! il y a donc des filous ici? Fermez les portes et fouillez tout le monde, on le retrouvera. Un honnête homme ne peut pourtant pas se laisser périr faute de boire quand il a soif. Voilà un saladier qui remplacera merveilleusement le verre. (_Il verse une bouteille tout entière et l'avale d'un seul trait._) Certainement, Dieu est un très-bon enfant d'avoir donné le vin à l'homme. Si j'avais été Dieu, j'en aurais gardé la recette pour moi seul. O divine bouteille! Quant à moi, j'ai toujours regretté de ne pas être entonnoir au lieu d'être homme.

RODERICK.--En vérité, je crois que tu es plus près de l'un que de l'autre.

ALBERT.--

Entonnoir! entonnoir! être entonnoir!... O rage! Ne pas l'être!

GUILLEMETTE.--Malaquet, mon doux ami, mon gentil ladre, tu n'es mie dans l'esprit de ton rôle: tu as omis un très-beau et très-mirifique passage: «Ils léchaient le plancher couvert d'un enduit gastronomique.»

MALAQUET.--Cuides-tu, ribaude, que j'aie envie de faire un balai de ma langue?

HOURRA GÉNÉRAL.--Le bol de punch! le bol de punch!

Un bol de punch, grand comme le cratère du Vésuve, fut déposé sur la table par deux des moins avinés de la troupe.

Sa flamme montait au moins à trois ou quatre pieds de haut, bleue, rouge, orangée, violette, verte, blanche, éblouissante à voir. Un courant d'air, venant d'une fenêtre ouverte, la faisait vaciller et trembler; on eût dit une chevelure de salamandre ou une queue de comète.

--Éteignons les lumières! cria la bande.

Les lumières, furent éteintes; on n'y voyait pas moins clair.

La lueur du bol se répandait dans toute la chambre, et pénétrait jusque dans les moindres recoins. L'on se serait cru au cinquième acte d'un drame moderne, quand le héros monte au ciel, ou à la potence au milieu des feux de Bengale.

Des reflets verdâtres et faux couraient sur ces figures déjà pâlies, hébétées par l'ivresse, et leur donnaient un air morbide et cadavéreux. Vous les eussiez pris pour des noyés à la Morgue, en partie de plaisir.

Ce fut l'instant le plus triomphal de la soirée.

Le punch fut versé tout brûlant dans les verres, qui se fendaient et claquaient avec un ton sec. En moins d'un quart d'heure il n'en restait pas une goutte, et l'obscurité la plus complète régna dans la salle.

Au reste, le tapage continuait de plus belle; c'était un bruit unique composé de cent bruits, et dont on ne rendrait compte que très-imparfaitement, même avec le secours des onomatopées. Des jurements, des soupirs, des cris, des grognements, des bruits de robes froissées, d'assiettes cassées, et mille autres.

Pan, pan! Frou, frou. Glin, glin! Clac! Brr... Aie, aie! Hamph! Ah! Fi! Oh! Euh, heu... Paf! Pouah! Ouf!

Tous ces bruits finirent par s'absorber et se confondre dans un seul, un ronflement magistral qui aurait couvert les pédales d'un orgue.

Phœbus, ayant fait sa nuit, ôta son bonnet de coton à rosette jonquille, donna un coup de peigne à sa perruque blonde, monta dans un fiacre, et vint éclairer l'univers. La première chose qu'il vit, ce fut nos drôles dormant comme des morts. Tout indigné, il leur décoche un magnifique rayon très-bien doré, afin de les réveiller et de leur faire honte de leur paresse; il y perdit son latin.

Il fit ainsi le tour du quartier; il trouva tout le monde dormant. Il eut beau tirer l'oreille à celui-là, donner une chiquenaude à celui-ci, personne ne se leva que lorsqu'il s'en fut coucher.

Le train de l'orgie avait tenu tous les bourgeois d'alentour éveillés jusqu'au matin. Les maris s'en plaignirent plus que les femmes, et quelque neuf mois après la population de l'arrondissement fut augmentée de plusieurs petits épiciers futurs extrêmement intéressants.

Pour nos drôles, ils furent bien surpris de se trouver la figure bleue ou verte; ils eurent beau se laver, ils ne purent se débarrasser de cette étrange teinte. Le reflet du punch s'était collé à leur peau, et en était devenu inséparable; ils étaient comme _l'Homme-Vert_ de la Porte-Saint-Martin. Dieu avait permis cela pour les punir d'avoir voulu se rendre autrement qu'il ne les avait faits.

Cela démontre aux jeunes hommes le danger qu'il y a de mettre en action les romans modernes.

J'oubliais de dire que l'estimable société, au sortir de la salle du banquet, fut interceptée par les sergents de ville, et conduite en prison comme prévenue de tapage nocturne.

Bénissons les décrets de la Providence!

FIN DES JEUNES-FRANCE.

CONTES HUMORISTIQUES

LA CAFETIÈRE

CONTE FANTASTIQUE

J'ai vu sous de sombres voiles Onze étoiles, La lune, aussi le soleil, Me faisant la révérence, En silence, Tout le long de mon sommeil.

_La Vision de Joseph._

I

L'année dernière, je fus invité, ainsi que deux de mes camarades d'atelier, Arrigo Cohic et Pedrino Borgnioli, à passer quelques jours dans une terre au fond de la Normandie.

Le temps, qui, à notre départ, promettait d'être superbe, s'avisa de changer tout à coup, et il tomba tant de pluie, que les chemins creux où nous marchions étaient comme le lit d'un torrent.

Nous enfoncions dans la bourbe jusqu'aux genoux, une couche épaisse de terre grasse s'était attachée aux semelles de nos bottes, et par sa pesanteur ralentissait tellement nos pas, que nous n'arrivâmes au lieu de notre destination qu'une heure après le coucher du soleil.

Nous étions harassés; aussi, notre hôte, voyant les efforts que nous faisions pour comprimer nos bâillements et tenir les yeux ouverts, aussitôt que nous eûmes soupé, nous fit conduire chacun dans notre chambre.

La mienne était vaste; je sentis, en y entrant, comme un frisson de fièvre, car il me sembla que j'entrais dans un monde nouveau.

En effet, l'on aurait pu se croire au temps de la Régence, à voir les dessus de porte de Boucher représentant les quatre Saisons, les meubles surchargés d'ornements de rocaille du plus mauvais goût, et les trumeaux des glaces sculptés lourdement.

Rien n'était dérangé. La toilette couverte de boîtes à peignes, de houppes à poudrer, paraissait avoir servi la veille. Deux ou trois robes de couleurs changeantes, un éventail semé de paillettes d'argent, jonchaient le parquet bien ciré, et, à mon grand étonnement, une tabatière d'écaille ouverte sur la cheminée était pleine de tabac encore frais.

Je ne remarquai ces choses qu'après que le domestique, déposant son bougeoir sur la table de nuit, m'eut souhaité un bon somme, et, je l'avoue, je commençai à trembler comme la feuille. Je me déshabillai promptement, je me couchai, et, pour en finir avec ces sottes frayeurs, je fermai bientôt les yeux en me tournant du côté de la muraille.

Mais il me fut impossible de rester dans cette position: le lit s'agitait sous moi comme une vague, mes paupières se retiraient violemment en arrière. Force me fut de me retourner et de voir.

Le feu qui flambait jetait des reflets rougeâtres dans l'appartement, de sorte qu'on pouvait sans peine distinguer les personnages de la tapisserie et les figures des portraits enfumés pendus à la muraille.

C'étaient les aïeux de notre hôte, des chevaliers bardés de fer, des conseillers en perruque, et de belles dames au visage fardé et aux cheveux poudrés à blanc, tenant une rose à la main.

Tout à coup le feu prit un étrange degré d'activité; une lueur blafarde illumina la chambre, et je vis clairement que ce que j'avais pris pour de vaines peintures était la réalité; car les prunelles de ces êtres encadrés remuaient, scintillaient d'une façon singulière; leurs lèvres s'ouvraient et se fermaient comme des lèvres de gens qui parlent, mais je n'entendais rien que le tic-tac de la pendule et le sifflement de la bise d'automne.

Une terreur insurmontable s'empara de moi, mes cheveux se hérissèrent sur mon front, mes dents s'entre-choquèrent à se briser, une sueur froide inonda tout mon corps.

La pendule sonna onze heures. Le vibrement du dernier coup retentit longtemps, et, lorsqu'il fut éteint tout à fait...

Oh! non, je n'ose pas dire ce qui arriva, personne ne me croirait, et l'on me prendrait pour un fou.

Les bougies s'allumèrent toutes seules; le soufflet, sans qu'aucun être visible lui imprimât le mouvement, se prit à souffler le feu, en râlant comme un vieillard asthmatique, pendant que les pincettes fourgonnaient dans les tisons et que la pelle relevait les cendres.

Ensuite une cafetière se jeta en bas d'une table où elle était posée, et se dirigea, clopin-clopant, vers le foyer, où elle se plaça entre les tisons.

Quelques instants après, les fauteuils commencèrent à s'ébranler, et, agitant leurs pieds tortillés d'une manière surprenante, vinrent se ranger autour de la cheminée.

II

Je ne savais que penser de ce que je voyais; mais ce qui me restait à voir était encore bien plus extraordinaire.

Un des portraits, le plus ancien de tous, celui d'un gros joufflu à barbe grise, ressemblant, à s'y méprendre, à l'idée que je me suis faite du vieux sir John Falstaff, sortit, en grimaçant, la tête de son cadre, et, après de grands efforts, ayant fait passer ses épaules et son ventre rebondi entre les ais étroits de la bordure, sauta lourdement par terre.

Il n'eut pas plutôt pris haleine, qu'il tira de la poche de son pourpoint une clef d'une petitesse remarquable; il souffla dedans pour s'assurer si la forure était bien nette, et il l'appliqua à tous les cadres les uns après les autres.

Et tous les cadres s'élargirent de façon à laisser passer aisément les figures qu'ils renfermaient.

Petits abbés poupins, douairières sèches et jaunes, magistrats à l'air grave ensevelis dans de grandes robes noires, petits-maîtres en bas de soie, en culotte de prunelle, la pointe de l'épée en haut, tous ces personnages présentaient un spectacle si bizarre, que, malgré ma frayeur, je ne pus m'empêcher de rire.

Ces dignes personnages s'assirent; la cafetière sauta légèrement sur la table. Ils prirent le café dans des tasses du Japon blanches et bleues, qui accoururent spontanément de dessus un secrétaire, chacune d'elles munie d'un morceau de sucre et d'une petite cuiller d'argent.

Quand le café fut pris, tasses, cafetière et cuillers disparurent à la fois, et la conversation commença, certes la plus curieuse que j'aie jamais ouïe, car aucun de ces étranges causeurs ne regardait l'autre en parlant: ils avaient tous les yeux fixés sur la pendule.

Je ne pouvais moi-même en détourner mes regards et m'empêcher de suivre l'aiguille, qui marchait vers minuit à pas imperceptibles.

Enfin, minuit sonna; une voix, dont le timbre était exactement celui de la pendule, se fit entendre et dit:

--Voici l'heure, il faut danser.

Toute l'assemblée se leva. Les fauteuils se reculèrent de leur propre mouvement; alors, chaque cavalier prit la main d'une dame, et la même voix dit:

--Allons, messieurs de l'orchestre, commencez!

J'ai oublié de dire que le sujet de la tapisserie était un concerto italien d'un côté, et de l'autre une chasse au cerf où plusieurs valets donnaient du cor. Les piqueurs et les musiciens, qui, jusque-là, n'avaient fait aucun geste, inclinèrent la tête en signe d'adhésion.

Le maestro leva sa baguette, et une harmonie vive et dansante s'élança des deux bouts de la salle. On dansa d'abord le menuet.

Mais les notes rapides de la partition exécutée par les musiciens s'accordaient mal avec ces graves révérences: aussi chaque couple de danseurs, au bout de quelques minutes, se mit à pirouetter comme une toupie d'Allemagne. Les robes de soie des femmes, froissées dans ce tourbillon dansant, rendaient des sons d'une nature particulière; on aurait dit le bruit d'ailes d'un vol de pigeons. Le vent qui s'engouffrait par-dessous les gonflait prodigieusement, de sorte qu'elles avaient l'air de cloches en branle.

L'archet des virtuoses passait si rapidement sur les cordes, qu'il en jaillissait des étincelles électriques. Les doigts des flûteurs se haussaient et se baissaient comme s'ils eussent été de vif-argent; les joues des piqueurs étaient enflées comme des ballons, et tout cela formait un déluge de notes et de trilles si pressés et de gammes ascendantes et descendantes si entortillées, si inconcevables, que les démons eux-mêmes n'auraient pu deux minutes suivre une pareille mesure.

Aussi, c'était pitié de voir tous les efforts de ces danseurs pour rattraper la cadence. Ils sautaient, cabriolaient, faisaient des ronds de jambe, des jetés battus et des entrechats de trois pieds de haut, tant que la sueur, leur coulant du front sur les yeux, leur emportait les mouches et le fard. Mais ils avaient beau faire, l'orchestre les devançait toujours de trois ou quatre notes.

La pendule sonna une heure; ils s'arrêtèrent. Je vis quelque chose qui m'était échappé: une femme qui ne dansait pas.

Elle était assise dans une bergère au coin de la cheminée, et ne paraissait pas le moins du monde prendre part à ce qui se passait autour d'elle.

Jamais, même en rêve, rien d'aussi parfait ne s'était présenté à mes yeux; une peau d'une blancheur éblouissante, des cheveux d'un blond cendré, de longs cils et des prunelles bleues, si claires et si transparentes, que je voyais son âme à travers aussi distinctement qu'un caillou au fond d'un ruisseau.

Et je sentis que, si jamais il m'arrivait d'aimer quelqu'un, ce serait elle. Je me précipitai hors du lit, d'où jusque-là je n'avais pu bouger, et je me dirigeai vers elle, conduit par quelque chose qui agissait en moi sans que je pusse m'en rendre compte; et je me trouvai à ses genoux, une de ses mains dans les miennes, causant avec elle comme si je l'eusse connue depuis vingt ans.

Mais, par un prodige bien étrange, tout en lui parlant, je marquais d'une oscillation de tête la musique qui n'avait pas cessé de jouer; et, quoique je fusse au comble du bonheur d'entretenir une aussi belle personne, les pieds me brûlaient de danser avec elle.

Cependant je n'osais lui en faire la proposition. Il paraît qu'elle comprit ce que je voulais, car, levant vers le cadran de l'horloge la main que je ne tenais pas:

--Quand l'aiguille sera là, nous verrons, mon cher Théodore.

Je ne sais comment cela se fit, je ne fus nullement surpris de m'entendre ainsi appeler par mon nom, et nous continuâmes à causer. Enfin, l'heure indiquée sonna, la voix au timbre d'argent vibra encore dans la chambre et dit:

--Angéla, vous pouvez danser avec monsieur, si cela vous fait plaisir, mais vous savez ce qui en résultera.

--N'importe, répondit Angéla d'un ton boudeur.

Et elle passa son bras d'ivoire autour de mon cou.

--_Prestissimo!_ cria la voix.

Et nous commençâmes à valser. Le sein de la jeune fille touchait ma poitrine, sa joue veloutée effleurait la mienne, et son haleine suave flottait sur ma bouche.

Jamais de la vie je n'avais éprouvé une pareille émotion; mes nerfs tressaillaient comme des ressorts d'acier, mon sang coulait dans mes artères en torrent de lave, et j'entendais battre mon cœur comme une montre accrochée à mes oreilles.

Pourtant cet état n'avait rien de pénible. J'étais inondé d'une joie ineffable et j'aurais toujours voulu demeurer ainsi, et, chose remarquable, quoique l'orchestre eût triplé de vitesse, nous n'avions besoin de faire aucun effort pour le suivre.