Les Jeunes-France: romans goguenards; suivis de Contes humoristiques
Part 15
En vérité, je ne sais trop pourquoi j'ai pris la forme du dialogue pour vous narrer ce conte véridique; il est clair qu'elle s'y adapte fort mal, et la page précédente est un chef-d'œuvre de mauvais goût. Je ne crois pas qu'il soit possible d'écrire d'une manière plus prétentieuse et plus fatigante: chaque interlocuteur prend le dernier mot de l'autre, et le renvoie comme un volant avec une raquette.
Je pense que le seul motif qui m'a poussé à cette abomination est le désir de faire le plus de pages possible avec le moins de phrases possible. Je souhaite de tout mon cœur que ce bienheureux conte, intitulé _le Bol de Punch_, aille jusqu'à la page 370, qui est la colonne d'Hercule où je dois arriver, et que je ne dois pas dépasser, parce que, dans l'un ou l'autre de ces deux cas, mon volume serait galette ou billot, écueil également à redouter.
Le dialogue a cela d'agréable qu'il foisonne beaucoup: chaque demande et chaque réponse étant séparées par le nom des personnages écrits en lettres majuscules, l'on peut, avec un peu d'adresse, composer une page sans y mettre plus de cinq ou six lignes, en ayant soin de hacher son style court et menu. Il y a, dans _les Marrons du Feu_, une feuille qui ne contient que treize syllabes; c'est le _nec plus ultra_ du genre, et il n'est pas donné à beaucoup de s'élever à cette hauteur:
... Vestigia pronus adoro.
Quoi qu'il en soit, je renonce au dialogue, temporairement du moins, et le lecteur y gagnera une superficie de deux ou trois pouces carrés par feuillet de pensées exclusivement admirables, ainsi que je me suis engagé à les livrer à mon éditeur très-cher.
Cette grandeur d'âme est d'autant plus antique et digne qu'on la loue, qu'elle recule l'instant fortuné où je toucherai l'argent qui m'est dû pour ce merveilleux volume, destiné à opérer une régénération sociale et à faire progresser l'humanité dans la route de l'avenir.
Et si vous désirez savoir, ami lecteur, pourquoi je veux avoir de l'argent, je vous répondrai _primo_, comme Gubetta à Lucrèce Borgia,
... Pour en avoir,
ce qui est très-logique; _secundo_, pour acheter des vieux pots du Japon et des magots de la Chine; _tertio_, pour manger du flan et des pommes de terre frites le long des quais et des boulevards, ce que personne ne pourra trouver subversif de l'ordre de choses et provoquant au mépris de la monarchie citoyenne.
Maintenant, au bol de punch!
Si vous n'avez pas de gastrite, ce que je souhaite de toute mon âme, ô vénérable lecteur, tendez votre verre, que je vous verse de ce délectable breuvage. Et vous, ô charmante lectrice (il n'y a aucun doute que vous ne soyez charmante), avancez le vôtre, que je ne répande rien sur la nappe. Vous direz probablement qu'il est d'une force horrible; vous ferez, en disant cela, la plus jolie petite moue et la plus adorable grimace que l'on puisse imaginer; mais vous n'en boirez pas moins le calice jusqu'à la dernière goutte, et vous vous en trouverez on ne peut mieux, vous et vos chastes amies.
--Oui! oui! une orgie pyramidale, phénoménale, crièrent tous les drôles à la fois, une orgie folle, échevelée, hurlante, comme dans _la Peau_ de M. de Balzac, comme dans le _Barnave_ de M. Janin, comme dans _la Salamandre_ de M. Eugène Sue, comme dans _le Divorce_ du bibliophile Jacob.
--Non, non, à bas celle-là! c'est empire, c'est poncif!
--Comme dans _la Danse Macabre_, du même.
--A la bonne heure, c'est moyen âge, au moins, cela a une tournure.
--Qu'est-ce qui tient pour _la Peau_?
--Moi,--moi,--moi!
--C'est bien: passez par là, dit Philadelphe.
Les Balzaciens se rangèrent à sa droite.
--Qui pour _Barnave_?
--Nous quatre.
--A droite aussi; vous êtes les aristocrates de l'orgie, et nous vous guillotinerons à la fin, entre la poire et le fromage.
Les Janinphiles, les Janinlâtres ou les Janiniens, car ces trois mots sont d'une composition également régulière, allèrent se placer à côté des Balzaciens.
--Où sont les flambarts?
--Ici,--ici!
--A gauche les flambarts.
Et ils passèrent à gauche.
--Où sont les truands?
--Voilà!--voilà!
Et plusieurs mains se levèrent.
--A gauche, avec les flambarts; vous êtes les démocrates, c'est pourquoi vous chiquerez du caporal, tandis que ces messieurs fumeront du maryland; c'est pourquoi vous boirez du vin bleu, comme les filles de Barbier, tandis que les autres boiront du vin de Champagne. Vous vous râperez le gosier avec du rhum et du rack, avec le trois-six et le sacré-chien dans toute sa pureté, tandis qu'ils se l'humecteront avec les onctueuses liqueurs des îles. Ce qui vous prouve que les aristocrates vous sont aussi supérieurs, canailles que vous êtes, que le vin de Chypre est supérieur au vin de Brie.
Les truands se mêlèrent aux flambarts.
--C'est bien, maintenant, où ferons-nous la kermesse?
--Pas ici, c'est trop petit.
--Dans la maison de Théodore, dans la maison du faubourg, vous savez: il y aura plus de place. Que vous en semble?--C'est convenu.--A quand l'orgie?--Il est six heures.--A minuit; il faut bien cela pour les préparatifs.
--A propos, comment nous arrangerons-nous pour la décoration de la salle?
--Je ne sais trop comment, à moins de faire plusieurs compartiments comme dans _le Roi s'amuse_. Il me paraît difficile de concilier la salle à manger du millionnaire de M. de Balzac avec la cuisine de P.-L. Jacob, la petite maison de M. Jules Janin avec l'auberge de Saint-Tropez de M. Eugène Sue.
--Ceci est épineux, et, d'ailleurs, le temps nous galope; admettons pour cette fois-ci le lieu vague que propose Corneille dans les préfaces de ses tragédies, un lieu qui n'est ni un cabinet, ni une antichambre, ni une maison, ni une rue, mais qui est un peu tout cela. La chambre de Théodore sera tout à la fois cuisine, salon, auberge et boudoir. Nous y mettrons un peu de complaisance, et nous nous aiderons nous-mêmes à nous faire illusion. On établira une table en fer à cheval: à l'une des extrémités il y aura une belle nappe damassée, des assiettes de porcelaine, des cristaux et de l'argenterie; à l'autre, un torchon de toile à voile, des plats de terre, des bouteilles de grès et des fourchettes en métal d'Alger.
--Et des filles, il nous faut absolument des filles!
--Des filles, je m'en charge, fit Roderick, mais pour la partie fashionable seulement. Je connais tout ce qu'il y a de mieux de ce genre, et je vous amènerai ce qu'on peut nommer à juste titre l'élite de la société. Quant aux autres, les premières que vous rencontrerez, vous les enverrez ici; plus elles seront laides et ignobles, mieux elles vaudront!
--Ainsi soit fait comme il est dit. Nous comptons sur toi, Roderick.
--Soyez tranquilles.
Après avoir échangé plusieurs poignées de mains, les dignes Jeunes-France se séparèrent pour vaquer aux préparatifs de ces mystères orgiaques. Théodore courut à sa maison, fit débarrasser la chambre de tout ce qui pouvait gêner; il envoya chercher de l'eau-de-vie, du rhum et plusieurs paniers de vin; il posa lui-même un chef et trois ou quatre marmitons auprès des fourneaux, et casseroles, poêles, marmites d'entrer en danse, et de siffler, et de chanter, et de faire flah-flah, et de faire floh-floh, le plus joyeusement du monde.
Sancho, Falstaff, Panurge, et tous les moines goinfres de Rabelais auraient eu la joie au cœur, et se fussent léché les babines, rien que de manger leur pain à la fumée de cette cuisine.
Le lieu de réunion présentait l'aspect le plus étrange: d'un côté, des siéges élégants, un service splendide, des bougies dans des flambeaux dorés; de l'autre, des bancs de chêne, des tables sur des tréteaux, de grosses chandelles de suif ou de poix-résine dans des chandeliers de fer-blanc: la plus complète opposition.
La maison, ainsi illuminée, jetait feu et flammes par toutes les ouvertures, et inondait d'une lueur dédaigneuse les autres maisons, ses voisines, qui s'étaient couchées à neuf heures, et avaient fermé l'œil pour jusqu'au lendemain matin, en bonnes rentières et en bourgeoises de la vieille roche qu'elles étaient effectivement.
Cependant les fiacres commençaient à arriver: on criait, on jurait. D'étranges silhouettes se découpaient entre les portes des voitures et les portes de la maison. C'était tantôt des marquis poudrés, en habit à la française, l'épée au côté, la poignée en bas, la pointe en l'air, tenant par le doigt des comtesses en paniers, avec du rouge, des mouches, des paillettes et un éventail; tantôt des marins, le chapeau ciré sur la tête, le poing sur la hanche, la pipe à la gueule, une catin au bras; ou bien des merveilleux haut cravatés, corsés, bridés, gantés, menant des dames chargées de panaches, de fleurs, de rubans et de bijoux, ou des truands et des mauvais-garçons, avec le camail et le chaperon, la grande plume rouge, haute de trois pieds, la dague au poing, un jurement à la bouche, tous pêle-mêle avec des bohémiennes et des filles folles de leur corps, en jupes bigarrées et étincelantes de clinquant.
Au bruit que menait tout ce monde, les maisons les plus voisines commencèrent à se réveiller un peu, à se frotter les yeux, à mettre leurs lunettes sur le nez, et le nez à la fenêtre, toutes surprises qu'elles étaient d'un pareil tapage à une heure aussi indue.
On entrevoyait, sous les jalousies, de vénérables bonnets de coton avec leur mèche patriarcale, de mystérieuses cornettes et de chastes fontanges. Plus d'un épicier retiré gagna cette nuit-là un rhume de cerveau, plus d'une grisette oublia de faire une corne à la page du roman commencé, plus d'un chat amoureux, ébloui de ces clartés et de ces rumeurs insolites, se laissa tomber du haut d'un toit dans la rue.
A chaque entrée, c'était un hurrah frénétique; tous les carreaux dansaient dans les châssis, les assiettes remuaient dans les buffets, comme par un tremblement de terre.
Les honnêtes bourgeois du quartier, ne sachant à quoi attribuer ce tintamarre, s'imaginaient qu'on allait donner une seconde représentation des Immortelles au profit de la république. Les bonnes vieilles édentées descendaient à la cave, persuadées que c'était la fin du monde et que le bon Dieu nous punissait d'avoir renvoyé Charles X.
Un abonné du _Constitutionnel_, le même qui fait des remarques si ingénieuses au quatrième acte d'_Antony_, prétendit que c'était un conciliabule de jésuites, attendu que plusieurs de ces messieurs avaient des cheveux longs, ce qui est éminemment jésuitique.
Un abonné de la _Gazette_ jura ses grands dieux que c'était le comité directeur qui s'assemblait secrètement pour se guillotiner lui-même et manger des petits enfants, ainsi qu'il en a contracté la vicieuse habitude.
Un lecteur de M. Jay, oui, un lecteur de M. Jay, quoiqu'au premier coup d'œil il puisse paraître fabuleux que M. Jay ait eu un lecteur, affirma que c'étaient des romantiques qui se réunissaient pour insulter aux bustes et brûler les œuvres de ces morts immortels que la pudeur m'empêche de nommer.
Chacun prit place: les balzaciens et les janinlâtres au bout aristocrate, les autres plus bas; mais ce qu'il y avait de plaisant, c'est qu'à côté de chaque assiette était posé un volume, soit de _Barnave_, soit de _la Peau_, soit de _la Salamandre_, ou de _la Danse Macabre_, ouvert précisément à l'endroit de l'orgie, afin que chacun pût suivre ponctuellement le livre et en garder consciencieusement la tournure.
Les premiers plats se désemplirent, les premières bouteilles se vidèrent, sans qu'il se passât rien de remarquable, sans qu'il se dît rien de très-superlatif. Un cliquetis de verres et de fourchettes, un bruit de déglutition et de mastication, coupé çà et là de quelques rires stridents, était à peu près tout ce qu'on entendait.
De temps en temps une feuille du livre retombait sur une autre feuille avec un frissonnement satiné.
--Diable! je ne suis encore qu'à la description du premier service, dit un balzacien. Ce gredin de Balzac n'en finit pas; ses descriptions ont cela de commun avec les sermons de mon père.
--J'ai encore au moins dix pages pour arriver au bon endroit, cria un flambart, de l'autre côté de la salle; j'ai déjà bu deux ou trois bouteilles de vin, Frédéric en a bu autant, et aucun des effets décrits dans _la Salamandre_ n'a daigné se produire. Le nez de Rodolphe est toujours de la même couleur, il n'est que rouge, quoique M. Eugène Sue ait dit formellement que, dans une orgie caractéristique, le rouge devenait pourpre et le pourpre violet.
--Bah! bah! c'est que nous ne sommes pas encore assez gris; buvons!
--Buvons! reprit toute la troupe en chœur. Et ces messieurs, quoique déjà passablement ivres, s'entonnèrent rasades sur rasades.
C'est une chose à remarquer, les descripteurs orgiaques et les faiseurs de livres obscènes outrepassent les proportions humaines de la manière la plus invraisemblable; les uns font tenir dans le corps d'un misérable petit héros, qui a six pieds tout au plus, dix fois plus de punch et de vin qu'il n'en tiendrait dans la tonne d'Heidelberg; les autres font accomplir à de minces freluquets de vingt ans des travaux amoureux qui énerveraient plusieurs douzaines d'hercules. Je voudrais bien savoir quel but ont ces exagérations. Peut-être est-ce une flatterie indirecte adressée au lecteur, je penche à le croire. En tout cas, de pareils livres sont très-pernicieux; ils nous font mépriser des marchands de vin et des petites filles, qui, en nous comparant à ces types grandioses, doivent nous trouver de tristes buveurs et de plus tristes amants.
Comme j'ai le malheur d'avoir petite poitrine et assez mauvais estomac, et que, par conséquent, je ne puis guère boire que de l'eau coupée de lait, je laisse mon verre plein à côté de moi, pendant que mes dignes camarades ne font que vider le leur, et semblent, en vérité, plutôt des pompes ou des éponges que des hommes ayant reçu le sacrement du baptême.
En attendant qu'ils soient tout à fait ivres-morts, je vais, pour passer le temps, vous faire, ami lecteur, une toute petite description qui, Dieu et les épithètes aidant, n'aura guère que cinq ou six pages. Je ne sais pas si vous vous en souvenez (pourquoi vous en souviendriez-vous? on oublie bien son chien et sa maîtresse); mais j'ai promis, quelques lignes plus haut, de vous régaler du beau style et des belles manières de dire en usage aujourd'hui.
Vous devez être las de m'entendre jargonner, dans mon grossier patois, comme un vrai paysan du Danube que je suis, et que je serai probablement jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de me retirer de ce monde.
Cette description sera aussi belle que celle par où commence ce conte panthéistique et palingénésique. Si toutefois (ce dont je doute) elle ne vous satisfait pas complétement, j'espère, mesdames, que vous daignerez m'excuser, vu le peu d'habitude que j'ai de ces sortes de choses.
Certes, c'était un spectacle étrange à voir que tous ces jeunes hommes réunis autour de cette table; on eût dit un sabbat de sorciers et de démons...
Pouah! pouah! voilà un commencement fétide, c'est le poncif de 1829. Cela est aussi bête qu'un journal d'hier, aussi vieux qu'une nouvelle de ce matin. Si vous n'êtes pas difficile, lecteur, moi je le suis, et, comme Cathos ou Madelon des _Précieuses ridicules_, il n'y a pas jusqu'à mes chaussettes qui ne soient de la bonne faiseuse, il n'y a pas jusqu'à mes descriptions qui ne soient dans la dernière mode: donc je recommence.
Oh! l'orgie laissant aller au vent sa gorge folle, toute rose de baisers; l'orgie, secouant sa chevelure parfumée sur ses épaules nues, dansant, chantant, criant, tendant la main à celui-ci et le verre à celui-là; l'orgie, chaude courtisane, qui fait la bonne à toutes les fantaisies, qui boit du punch et qui rit, qui tache la nappe et sa robe, qui trempe sa couronne de fleurs dans un bain de malvoisie; l'orgie débraillée, montrant son pied et sa jambe, penchant sa tête alourdie à droite et à gauche; l'orgie querelleuse et blasphématrice, prompte à chercher son stylet à sa jarretière; l'orgie frémissante, qui n'a qu'à étendre sa baguette pour faire un poëte d'un idiot, et un idiot d'un poëte; l'orgie qui double notre être, qui fait couler de la flamme dans nos veines, qui met des diamants dans nos yeux, et des rubis à nos lèvres; l'orgie, la seule poésie possible en ces temps de prosaïsme; l'orgie...
Ouf! voilà une phrase terriblement longue, plus longue que l'amour de ma dernière maîtresse, je vous jure. Ravalons notre salive et reprenons notre haleine. La rosse qui me sert de Pégase est tout essoufflée et renâcle comme un âne poussif.
J'aurais pu la bâtir autrement, comme ceci, par exemple: l'orgie, avec ses rires, avec ses cris, avec, etc., etc., pendant autant de pages que j'aurais voulu; mais cette forme de phrase, qui florissait la semaine passée, n'est plus déjà de mise celle-ci, et d'ailleurs l'autre est plus échevelée et plus dithyrambique.
Je crois, lecteur, que la partie lyrique de ma description est suffisamment développée. Je vais, avec votre permission, passer à la partie technique.
Je ne dirai pas que la nappe avait l'air d'une couche de neige fraîchement tombée, attendu que je ne suis pas assez poëte pour cela, surtout en prose, mais je prendrai sur moi d'affirmer qu'elle était d'un assez beau blanc, et qu'elle avait été probablement à la lessive.
Quant aux verres, ils avaient été sérieusement rincés, et les carafes mêmement. Chaque convive avait une assiette devant lui, et une serviette pour lui tout seul; il avait aussi la jouissance d'un couteau, d'une cuiller et d'une fourchette. Je ne sais si tous ces détails sont très-utiles, mais je me ferais un scrupule d'en priver les lecteurs de cette glorieuse histoire: dans un si grand sujet il n'y a pas de petite chose.
Je voudrais bien vous raconter ici de quoi se composait le fantastique souper, mais je vous avoue, en toute humilité, que je suis d'une ignorance profonde en fait de cuisine. Je suis indigne de manger, car je n'ai jamais su distinguer l'aile gauche d'une perdrix de son aile droite, et, pourvu que du vin soit rouge et me grise, je l'avale pieusement, et je dis que c'est de bon vin. Pourtant il faut que vous sachiez, plat par plat, bouteille par bouteille, bouchée par bouchée, ce qu'ont mangé et bu les héros de cette mémorable soirée.
Je n'ai jamais de ma vie assisté à un grand dîner; ma pitance habituelle se compose de mets très-humbles et très-bourgeois, et vous ne vous figurez pas l'embarras où je suis pour trouver les noms d'une vingtaine de plats assez drôlatiques pour composer la carte de ce merveilleux festin.
Quelle soupe leur ferai-je manger? du riz au gras ou de la julienne? Fi donc! c'est un potage de rentier, de marchand de bonnets de coton retiré. Il me faut un potage fashionable, un potage transcendant. Bon, j'y suis: de la soupe à la tortue. Avez-vous mangé de la soupe à la tortue, vous? Je veux que le diable m'emporte si j'en ai mangé, moi; je n'en ai même jamais vu, ni flairé, mais ce n'en doit pas moins être une merveilleuse soupe.
--Après?
--La tortue, avec sa carapace et du persil dessous, en guise de bouilli.
--Après?
--Après, après, vous croyez, vous autres, qu'un dîner se compose aussi facilement qu'un poëme. Un cuisinier ferait plutôt une bonne tragédie qu'un auteur tragique ne ferait un bon dîner.
Mais je vois que, si je continue ainsi, je cours grand risque de faire avaler à mes héros des côtelettes de tigre, des beefsteaks de chameau et des filets de crocodile, au lieu de les régaler de mets congrus et approuvés par Carême. Que faire? Je ne sais qu'un expédient pour me tirer de ce mauvais pas.
--Mariette! Mariette!
--Plaît-il, monsieur?
--Apportez-moi votre livre de cuisine.
--Voilà, monsieur.
--Je m'en vais tout bonnement transcrire un menu de dîner de vingt-quatre couverts; au moins nous serons sûrs de ce qu'ils mangeront.
--Diable! ce n'est que _la Cuisinière bourgeoise_; je croyais que c'était _le Cuisinier royal_. Il n'y a pas de dîner de vingt-quatre couverts, et ces mets-là ne m'ont pas l'air anacréontiques. Ma foi, tant pis, vous vous en accommoderez pour cette fois-ci.
Je transcris littéralement:
TABLE DE QUATORZE COUVERTS, ET QUI PEUT SERVIR POUR VINGT A DINER.
_Premier service._
Pour le milieu, un surtout qui reste pour tout le service.
(Très-bien.)
Aux deux bouts, deux potages:
Un potage aux choux.
Un potage aux concombres.
Quatre entrées pour les quatre coins du surtout:
Une tourte de pigeons.
Une de deux poulets à la reine et sauce appétissante.
Une d'une poitrine de veau en fricassée de poulets.
(Ceci est peut-être fort simple, et me paraît néanmoins assez bouffon; je ne comprends guère comment une poitrine de veau est une fricassée de poulets. N'importe, le livre le dit, αὐτὸς ἔφη, et il n'y a que la foi qui sauve.)
Une queue de bœuf en hoche-pot.
(Est-ce que vous mangeriez de la queue de bœuf? Il me semble qu'il faut être anthropophage pour cela.)
Six hors-d'œuvre pour les deux flancs et les quatre coins de la table:
Un de côtelettes de mouton sur le gril.
(Je comprends ceci parfaitement. Ce morceau est très-agréablement écrit, et pensé avec beaucoup de profondeur.)
Un palais de bœuf en menus droits.
(Du palais de bœuf! allons donc, autant vaudrait une empeigne de botte. Au reste, il paraît que les cuisiniers font tout servir. Le cuisinier de Sully, lui voyant jeter une vieille culotte de peau, lui dit: «Pourquoi donc jetez-vous cette culotte? Donnez-la-moi, je la ferai manger à un ambassadeur.» _En menus droits_, comprenez-vous ce que cela veut dire? c'est du haut allemand pour moi; je trouve Hegel et Kant plus clairs.)
Un de boudin de lapin.
(Par exemple, voilà un cuisinier qui est bien jovial avec son boudin de lapin; je trouve le boudin de lapin très-drôle, et je ne doute pas qu'il n'ait un très-grand succès.)
Un de choux-fleurs en pain.
(Le chou-fleur est un estimable légume, que je connais particulièrement, et que j'apprécie comme il le mérite; habituellement je le mange à l'huile, parce que je ne peux pas souffrir la sauce blanche. Je ne relèverai pas l'expression _en pain_; ce n'est pas que je la comprenne, au contraire, mais j'ai vraiment honte d'ignorer des choses si simples, et j'espérais, en n'en parlant pas, vous faire croire que je savais parfaitement ce que c'était.)
Deux hors-d'œuvre de petits pâtés friands pour les deux flancs.
(Les petits pâtés sont bien trouvés, et l'épithète _friands_ est du plus beau choix.)
_Second service._
Deux relevés pour les potages:
Un de la pièce de bœuf,
Un d'une longe de veau à la broche.
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Au diable! je n'aurais jamais fini si je voulais dire tout. Figurez-vous qu'il y a encore toute une grande page écrite d'un style aussi soutenu que celui de la page précédente; il est impossible de voir une phraséologie plus substantielle, chaque mot est représentatif d'une indigestion. Et tout cet immense entassement de gibier et de viandes pour quatorze personnes! il y aurait de quoi nourrir, pendant quatorze jours, quatorze Gargantuas, toute une armée de dîneurs pantagruélistes!
Mais ceci n'est que la partie technique. Je ne vois pas en quoi vous avez mérité que je vous fasse grâce de la partie pittoresque; cependant ces messieurs continuent à boire et cherchent le caractère.