Les Jeunes-France: romans goguenards; suivis de Contes humoristiques
Part 14
Je ne sais pas, avec tout cela, si l'histoire de Rodolphe sera de votre goût, mais j'ai assez bonne opinion de vous pour croire qu'en pareille occurrence vous n'eussiez pas hésité entre _celle-ci_ et _celle-là_.
ELIAS WILDMANSTADIUS
OU
L'HOMME MOYEN AGE
... Laudator temporis acti.
HORACE.
La cathédrale rugueuse était sa carapace.
VICTOR HUGO.
Parmi les innombrables variétés de Jeunes-France, une des plus remarquables, sans contredit, est celle dont nous allons nous occuper. Il y a le Jeune-France byronien, le Jeune-France artiste, le Jeune-France passionné, le Jeune-France viveur, chiqueur, fumeur, avec ou sans barbe, que certains naturalistes placent entre les pachydermes, d'autres dans les palmipèdes, ce qui nous paraît également fondé. Mais de toutes ces espèces de Jeunes-France, le Jeune-France moyen âge est la plus nombreuse, et les individus qui la composent ne sont pas médiocrement curieux à examiner. J'en chercherai un entre tous, ami lecteur; il pourra te donner une idée du genre, si tu n'as pas eu le bonheur d'en voir un vivant ou empaillé. Comme il est mort, je puis te dire son véritable nom: il se nommait Elias Wildmanstadius; c'était un très-beau nom pour un homme moyen âge, d'autant que ce n'était pas un pseudonyme. Je vous prie, lecteur, de ne pas trop rire de lui, car c'était mon ami, et il fut sincère dans sa folie, bien différent de tant d'autres, qui ne le sont que par mode et par manière.
J'espère que vous me pardonnerez l'espèce de teinte sentimentale répandue sur ce récit. Songez qu'Elias Wildmanstadius fut mon plus cher camarade, et qu'il est mort, et d'ailleurs j'ai besoin de faire reposer un peu mes lèvres, qui, depuis trois cents pages environ, se tordent en ricanements sardoniques.
L'ange chargé d'ouvrir aux âmes la porte de ce monde, par la plus inexplicable des distractions, n'avait livré passage à la sienne qu'environ trois cents ans après l'époque fixée pour son entrée dans la vie.
Le pauvre Elias Wildmanstadius, avec cette âme du quinzième siècle au dix-neuvième, ces croyances et ces sympathies d'un autre âge au milieu d'une civilisation égoïste et prosaïque, se trouvait aussi dépaysé qu'un sauvage des bords de l'Orénoque dans un cercle de fashionables parisiens.
Se sentant gauche et déplacé dans cette société pour laquelle il n'était pas fait, il avait pris le parti de s'isoler en lui-même et de se créer une existence à part. Il s'était bâti autour de lui un moyen âge de quelques toises carrées, à peu près comme un amant qui, ayant perdu sa maîtresse, fait lever son masque en cire, et habille un mannequin des vêtements qu'elle avait coutume de porter.
A cet effet, il avait loué une des plus vieilles maisons de S***, une maison noire, lézardée, aux murailles lépreuses et moisies, avec des poutres sculptées, un toit qui surplombe, des fenêtres en ogive, aux carreaux en losange, tremblant au moindre coup de vent dans leur résille de plomb.
Il la trouvait un peu moderne; elle ne datait que de 1550 tout au plus. Quelques bossages vermiculés, quelques refends, quelques essais timides de colonnes corinthiennes, où le goût de la Renaissance se faisait déjà sentir, gâtaient, à son grand regret, la façade de la rue et altéraient la pureté toute gothique du reste de l'édifice.
C'était d'ailleurs la maison la plus incommode de toute la ville.
Les portes mal jointes, les châssis vermoulus laissaient passer la bise comme un crible. La cheminée au manteau blasonné, sous lequel toute une famille se fût assise, eût avalé un chêne entier à chaque bouchée de sa gueule énorme; il eût fallu deux hommes pour changer de place ses lourds chenets de fer, ornés de grosses boules de cuivre.
Les tapisseries de haute lisse, représentant des passes d'armes et des sujets de chevalerie, s'en allaient en lambeaux; les murs suaient à grosses gouttes à force d'humidité; quelques tableaux noirs et enfumés étaient pendus çà et là dans leurs cadres poudreux.
Pour compléter l'illusion, Elias Wildmanstadius avait rassemblé à grands frais les meubles les plus anciens qu'il eût pu trouver: de grands fauteuils de chêne à oreillettes, couverts de cuir de Cordoue avec des clous à grosses têtes, des tables massives aux pieds tortus, des lits à estrade et à baldaquin, des buffets d'ébène, incrustés de nacre, rayés de filets d'or, des panoplies de diverses époques, tout ce bagage rouillé et poussiéreux, qu'un siècle qui s'en va laisse à l'autre comme témoin de son passage, et que les peintres disputent aux antiquaires chez les marchands de curiosités.
Afin d'être assorti à ces meubles et de ne pas faire dissonance, il portait toujours chez lui un costume du moyen âge.
Rien n'était plus divertissant que de le voir, ce bon Elias Wildmanstadius, avec un surcot de samit armorié, des jambes mi-parties, des souliers à la poulaine, les cheveux fendus sur le front, le chaperon en tête, la dague et l'aumônière au côté, se promener gravement, à travers les salles désertes, comme une apparition des temps passés. Quelquefois il se revêtait d'une armure complète, et il prenait un grand plaisir à entendre le son de fer qu'il rendait en marchant.
Cet amour de l'antiquité s'étendait jusque sur la cuisine: il fallait mettre sur sa table des drageoirs et des hanaps; il ne voulait manger que faisans avec leurs plumes, paons rôtis, ou toute autre viande chevaleresque. Dès qu'il voyait paraître quelque mets plus bourgeois et plus confortable, il entrait en fureur, et il aurait presque battu Marthe, sa vieille gouvernante, lorsqu'elle lui versait du faro ou du lambick, au lieu d'hydromel et de cervoise.
Par le même motif, il n'admettait dans sa bibliothèque aucun livre imprimé, à moins que ce ne fût en gothique; car il détestait l'invention de Guttemberg autant que celle de l'artillerie.
En revanche, les rayons étaient chargés de force beaux manuscrits sur vélin, aux coins et aux fermoirs d'argent, à la reliure de parchemin ou de velours.
Il admirait avec une naïveté d'enfant les images des frontispices, les fleurons des marges, les majuscules ornées aux commencements des chapitres; il s'extasiait sur les roides figures des saintes aux cils d'or et aux prunelles d'azur, les beaux anges aux ailes blanches et roses; il avait peur des diables et des dragons, et croyait à toute légende, si absurde qu'elle fût, pourvu que le texte fût en bonne gothique ligaturée et le titre en grandes lettres rouges.
En peinture, ses opinions étaient fort étranges: au delà des tableaux du quinzième siècle, il ne voyait plus rien; il n'aimait que Mabuse, Jacquemain Gringoneur, Giotto, Pérugin et quelques peintres de ce genre. Raphaël commençait à être trop nouveau pour lui.
De la musique telle que l'ont faite Rossini, Mozart et Weber, il ne connaissait rien; au lieu du _Di tanti palpiti_, il chantait:
Tout est verlore, La tintelore, Tout est frelore, bei Gott!
de la défaite des Suisses à Marignan, par Clément Janequin, ou quelque autre air d'Ockeghem, de Francesco Rosello, de Constantio Festa ou d'Hobrecht: il n'allait pas plus loin.
Pour les instruments dont on se sert aujourd'hui, il n'en savait pas le nom; en récompense, il savait à merveille ce que c'était qu'une sambucque, des naquerres, des regales, une épinette, un psaltérion et un rebec: il en eût même joué au besoin.
En littérature, il eût cité juste le plus obscur roman: Parténopeux de Blois, Huon de Bordeaux, Atys et Profilas, le Saint-Graal, Dolopathos, Perceforest, et mille autres; il ne se doutait pas de Byron et de Gœthe. Il vous eût raconté de point en point la chronique de tel roitelet breton antérieur à Grâlon et à Konan, et vous l'eussiez fort surpris en lui parlant de Napoléon.
Lorsqu'il était forcé d'écrire à quelqu'un, c'était dans un style si plein d'archaïsme, avec un caractère si hors d'usage, qu'il était impossible d'en déchiffrer un mot, et qu'il fallait en déférer au chartrier de la ville.
Sa conversation était hérissée d'expressions vieillies, de tours tombés en désuétude, si bien que chaque phrase était une énigme, et qu'il y fallait un commentaire.
Pourtant, avec tout cela, il avait une âme aimante et pieuse; il comprenait l'art, mais l'art naïf et qui croit à son œuvre, l'art gothique, patient et enthousiaste, qui fait des miniatures géantes, des basiliques travaillées en bijou, des clochers de deux cents pieds, finis comme des chatons de bague. Il sentait admirablement bien l'architecture; il eût trouvé Notre-Dame et la cathédrale de Bourges, si elles avaient été à faire. Trois cents ans plus tôt, le nom d'Élias Wildmanstadius nous fût parvenu, porté par l'écho des siècles, avec ces quelques noms rares qui surnagent et ne meurent point; mais, comme beaucoup d'autres, il avait manqué son entrée en ce monde, il n'était qu'une espèce de fou; il eût été un des plus hauts génies, sa vie eût été pleine et complète: il était obligé de se créer une existence factice et ridicule, et de se jouer lui-même de lui.
Choqué de la tournure bourgeoise et mercantile des habitants, de la monotonie anti-pittoresque des maisons neuves, il en était réduit à ne pas sortir, ou, s'il le faisait, ce n'était que pour visiter et pour fureter dans tous ses coins sa bonne vieille cathédrale. C'était le plus grand plaisir qu'il eût; il y restait des heures entières en contemplation. Le clocher déchiqueté à jour, les aiguilles évidées, les pignons tailladés en scie, les croix à fleurons, les guivres et les tarasques montrant les dents à l'angle de chaque toit, les roses des vitraux toujours épanouies, les trois porches avec leurs collerettes de saints, leurs trèfles mignonnement découpés, leurs faisceaux de colonnes élancées et fluettes, les niches curieusement ciselées et toutes folles d'arabesques, les bas-reliefs, les emblèmes, les figures héraldiques, la plus petite dentelure de cette broderie de pierre, la plus imperceptible maille de ce tulle de granit, il aurait tout dessiné sans rien voir, tellement il avait présent à la mémoire jusqu'au moindre détail de son église bien-aimée. La cathédrale, c'était sa maîtresse à lui, la dame de ses pensées; il ne lui eût pas fait infidélité pour la plus belle des femmes: il en rêvait, il en perdait le boire et le manger; il ne se trouvait à l'aise qu'à l'ombre de ses vieilles ogives: il était là chez lui: le fond était en harmonie avec le personnage. A force de vivre avec les colonnettes fuselées, au milieu des piliers sveltes et minces, il en avait en quelque sorte la forme: à le voir si maigre et si long, on l'eût pris pour un pilier de plus, ses cheveux bouclés ne ressemblant pas mal aux acanthes des chapiteaux.
Il avait étudié à fond l'histoire de la basilique et de sa construction; il vous eût dit précisément à quelle année avaient été bâtis le chœur et l'abside, le maître-autel et le jubé, la nef et les chapelles latérales; il avait constaté l'âge de chaque pierre; il savait combien avait coûté la menuiserie des stalles, du banc de l'œuvre et de la chaire, ce qu'il avait fallu de temps pour poser la clef de voûte, suspendre la lancette et le pendentif; il lisait couramment les inscriptions de toutes les tombes; il expliquait les blasons; il connaissait le sujet de tous les tableaux et de toutes les peintures des vitrages; il vous eût conté comment l'orgue, don d'un empereur d'Orient, était le premier qu'on eût vu en Europe; et bien d'autres, si vous l'eussiez laissé faire, car il ne tarissait pas sur ce sujet, et, quand il en parlait, sa figure s'animait singulièrement, ses yeux, d'un bleu terne, brillaient d'un éclat extraordinaire.
Cette pauvre âme, oubliée dans un coin du ciel par son ange gardien, amoureux sans doute de quelque Éloa, et jetée ensuite dans un monde dont toutes ses sœurs s'en étaient allées, nageait alors dans une joie ineffable et pure: elle se croyait en 1500.
Pour tromper son ennui, le bon Elias Wildmanstadius sculptait, avec un canif, de petites cathédrales de liége, peignait des miniatures à la manière gothique, transcrivait de vieilles chroniques, et faisait des portraits de vierges, avec des auréoles et des nimbes d'or.
Il vécut ainsi fort longtemps, peu compris et ne pouvant comprendre. Sa fin fut digne de sa vie. Il y a deux ans, le tonnerre tomba sur la cathédrale, et y fit de grands ravages. Par l'effet d'une sympathie mystérieuse, le bon Elias mourut de mort subite, précisément à la même heure, dans sa maison (c'est celle qui fait l'angle du vieux marché, et où l'on voit une madone), assis dans un grand fauteuil, au moment où il achevait un dessin de la cathédrale. On l'enterra, comme il l'avait toujours demandé, dans la chapelle où il avait passé tant d'heures de sa vie, sous la pierre qu'il avait usée de ses genoux. Il est maintenant là-haut, en compagnie des chérubins, de la Vierge et des saints, qu'il aimait tant, dans son beau paradis d'or et d'azur, et sans doute il ne manquerait rien à son bonheur, si l'épitaphe de son tombeau n'était pas en style et en caractères évidemment modernes.
LE BOL DE PUNCH
L'orgie échevelée.
DE BALZAC.
L'orgie échevelée.
JULES JANIN.
L'orgie échevelée.
P.-L. JACOB.
L'orgie échevelée.
EUGÈNE SUE.
C'était une chambre singulière que celle de notre ami Philadelphe. Elle avait bien, comme toutes les chambres possibles, comme la vôtre ou la mienne, quatre murs avec un plafond et un plancher, mais la façon dont elle était décorée lui donnait une physionomie étrangement incongrue.
Les peintures les plus bizarres étaient appendues aux murs dans des cadres curieusement sculptés; des pastels de la Régence, fardés et souriants, se pavanaient à côté de roides figures d'anges sur fond d'or, dans la manière de Giotto ou d'Orcagna.
Les gravures, les eaux-fortes se pressaient au long des lambris, si serrées et si mal en ordre, qu'on ne pouvait en voir une seule sans en déranger deux ou trois.
Rembrandt heurtait Watteau du coude, une fête galante de Pater couvrait la figure d'une sibylle de Michel-Ange, un Tartaglia de Callot donnait du pied au cul au portrait du grand roi, par Hyacinthe Rigaud, une nudité charnue et sensuelle de Rubens faisait baisser les yeux à un dessin ascétique de Moralès, une gouache libertine de Boucher montrait impudemment son derrière à une prude madone du rigide Albert Dürer; la muraille était hérissée d'antithèses, comme une tragédie du temps de l'empire.
Sur toutes les tables, les consoles, les guéridons, les chaises, les fauteuils, et en général sur tout ce qui présentait une surface à peu près plane, étaient entassés une foule d'objets de formes baroques et disparates.
Dans une duchesse inoccupée, au milieu de plats bosselés et d'émaux de Bernard de Palissy, une longue fiole flamande allongeait son col de cigogne.
Des pots bleus du Japon, des nids d'hirondelles salanganes, des carpes et des chats verts de la Chine, jonchaient des escabeaux vermoulus du temps de Louis XIII.
Une tête de mort, des besicles sur le nez, une calotte grecque sur le crâne, une pipe culottée entre les mâchoires, faisait la grimace à un magot de porcelaine placé à l'autre bout de la cheminée; des mandragores difformes se tortillaient hideusement, pêle-mêle avec des pétrifications et des madrépores, sur un rayon vide de la bibliothèque.
Sur la table du milieu, c'était bien autre chose: il était certainement impossible de réunir dans un plus petit espace un plus grand nombre d'objets ayant de la tournure et du caractère:
Une babouche turque,
Une pantoufle de marquise,
Un yatagan,
Un fleuret,
Un missel,
Un Arétin,
Un médaillon d'Antonin Moine,
Du papel español para cigaritos,
Des billets d'amour,
Une dague de Tolède,
Un verre à boire du vin de Champagne,
Une épée à coquille,
Des priapées de Clodion,
Une petite idole égyptienne,
Des paquets de différents tabacs (lesdits paquets largement éventrés et laissant voir leurs blondes entrailles),
Un paon empaillé,
Les _Orientales_ de Victor Hugo,
Une résille de muletier,
Une palette,
Une guitare,
Un n'importe quoi, d'une belle conservation.
Que sais-je! un fouillis, un chaos indébrouillable, à faire tomber la plume de lassitude au nomenclateur le plus intrépide, à Rabelais ou à Charles Nodier.
Les chaises et les fauteuils avaient probablement été à Marignan avec les escabeaux de Saltabadil; les unes étaient boiteuses et les autres manchots: pas plus de trois pieds et pas plus d'un bras.
Il n'est pas besoin de vous faire remarquer, judicieux lecteur, que cette description est véritablement superbe et composée d'après les recettes les plus modernes. Elle ne le cède à aucune autre, hormis celles de M. de Balzac, qui seul est capable d'en faire une plus longue. J'ai attifé un peu ma phrase, jusqu'ici assez simple; j'ai cousu des paillettes à sa robe de toile, je lui ai mis des verroteries et du strass dans les cheveux, je lui ai passé aux doigts des bagues de chrysocale, et la voilà qui s'en va toute pimpante, aussi fière et aussi brave que si tous ses bijoux n'étaient pas du clinquant, et ses diamants de petits morceaux de cristal.
Je fais cela parce que l'on croirait, à la voir aller humble et nue comme elle va, que je n'ai pas le moyen de la vêtir autrement. Pardieu! je veux montrer que j'en suis aussi capable que si je n'avais pas de talent, et je dois supposer que j'en ai beaucoup, si j'ai eu l'art de vous amener, à travers trois cents pages, jusqu'à cette assertion audacieuse et immodeste. En deux traits de plume, je m'en vais lui faire une jupe d'adjectifs, un corset de périphrases et des panaches de métaphores.
D'alinéa en alinéa, je veux désormais tirer des feux d'artifice de style; il y aura des pluies lumineuses en substantifs, des chandelles romaines en adverbes, et des feux chinois en pronoms personnels. Ce sera quelque chose de miroitant, de chatoyant, de phosphorescent, de papillotant, à ne pouvoir être lu que les yeux fermés.
Cette description, outre qu'elle est magnifique et digne d'être insérée dans les cours de littérature, l'emporte sur les descriptions ordinaires par le mérite excessivement rare qu'elle a d'être parfaitement à sa place, et d'être d'une utilité incontestable à l'ouvrage dont elle fait partie.
En effet, ayant entrepris d'écrire la physiologie du bipède nommé Jeune-France, j'ai cru qu'après avoir constaté le nombre de ses ongles et la longueur de son poil, la couleur de son cuir, ses habitudes et ses appétits, il ne serait pas d'un médiocre intérêt de vous faire savoir où il vit et où il perche, et j'ai pensé que la description de cette chambre aurait autant d'importance aux yeux des naturalistes que celle du nid de la mésange des roseaux ou du petit perroquet vert d'Amérique.
Les sept ou huit personnages réunis dans cette chambre singulière n'étaient guère moins singuliers: les figures étaient en tout dignes du fond.
Leur costume n'était pas le costume français, et l'on eût été fort embarrassé de désigner précisément à quelle époque et à quelle nation il appartenait. L'un avait une barbe noire taillée à la François Ier, l'autre une pointe et les cheveux en brosse, à la Saint-Mégrin, un troisième une royale, comme le cardinal Richelieu; les autres, trop jeunes pour posséder cet accessoire important, s'en dédommageaient par la longueur de leur chevelure. L'un avait un pourpoint de velours noir et un pantalon collant, comme un archer du moyen âge; l'autre un habit de conventionnel, avec un feutre pointu de raffiné; celui-ci, une redingote de dandy, d'une coupe exagérée et une fraise à la Henri IV. Tous les autres détails de leur ajustement étaient entendus dans le même style, et l'on eût dit qu'ils avaient pris au hasard et les yeux fermés, dans la friperie des siècles, de quoi se composer, tant bien que mal, une garde-robe complète. Les occupations de ces dignes individus étaient tout à fait en rapport avec leur extérieur.
Le François Ier chantait faux, et avec un accent normand, une romance espagnole.
Le Saint-Mégrin jouait au bilboquet, ou lançait des boulettes avec une sarbacane.
Le Richelieu fumait gravement un cigare éteint.
Le conventionnel racontait d'une voix de Stentor une de ses bonnes fortunes à son ami le fashionable, et il lui recommandait le secret.
L'archer lisait le _Courrier des Théâtres_; le dandy guillotinait des mouches avec des queues de cerises.
Philadelphe, le maître de la maison, faisait de ses bras un Y et de sa bouche un grand O, en bâillant de la façon la plus paternelle du monde. Bref, toute l'assemblée avait l'air de jouir médiocrement et de se souhaiter dans un autre endroit. Je crois, tant ils étaient désespérés et embarrassés d'eux-mêmes, qu'ils n'eussent pas refusé des billets d'Opéra-Comique ou de Vaudeville.
ALBERT.--Par les cornes de mon père! on s'ennuie ici comme en pleine Académie.
RODOLPHE.--On se croirait au Théâtre-Français.
THÉODORE.--Que faire pour couper le cou au temps? Si nous faisions des armes?
ALBERT.--Le fleuret est cassé.
THÉODORE.--Si nous jouions aux dés?
ALBERT.--Les dés de Philadelphe sont pipés.
THÉODORE.--Si nous lisions un conte de M. de Bouilly, ce serait quelque chose de colossalement bouffon.
ALBERT.--Autant nous faire avaler de la panade sans sel.
THÉODORE.--Si chacun racontait ses bonnes fortunes?
TOUS.--Allons donc! poncif! pompadour! ce serait bien amusant et varié! A bas la motion! à bas l'orateur!
RODERICK.--Si nous faisions de la musique?
TOUS, _avec une expression de terreur profonde_.--Non! non! non!
PHILADELPHE.--Le piano n'est pas d'accord, et c'est d'ailleurs un plaisir très-médiocre que de voir un pauvre diable se démener sur un clavier, comme le lapin savant qui tambourinait en l'honneur de Charles X.
THÉODORE.--J'aime mieux que Roderick ait la gueule remplie avec de la bouillie bien chaude qu'avec des _sol_ et des _ut_, d'autant que très-souvent le _sol_ est un _ut_ et l'_ut_ un _sol_, et que la bouillie est toujours de la bouillie, et le bâillonne hermétiquement.
PHILADELPHE.--Cela aurait une belle tournure de chanter des romances de société comme des tartines qui sortent de pension.
TOUS.--Au diable la musique, et le musicien surtout!
RODERICK.--Qu'allons-nous faire, au bout du compte?
RODOLPHE, _du ton le plus dithyrambique du monde_.--Tête et sang! messieurs, vous mériteriez bien d'avoir des membranes entre les doigts, car vous n'êtes, à vrai dire, que de francs oisons.
PHILADELPHE.--L'oie est blanche comme le cygne et le cygne est palmé comme l'oie, et l'on court risque de s'y tromper, quand on a la vue courte. O mon ami! l'on voit bien que tu as oublié de chausser tes lunettes; frottes-en les verres au parement de ton habit, et regarde, tu verras que nous sommes de hauts génies et non des imbéciles, des cygnes et non des oies.
ALBERT.--Oie ou cygne, n'importe; de loin l'effet est le même. J'ai, en ce moment-ci, un avantage sur toi en particulier, et sur vous tous en général: c'est que j'ai une idée, et que vous n'en avez évidemment pas.
PHILADELPHE.--Est-il fat, celui-là, avec sa prétention d'avoir une idée! Tu n'as pas plus d'idées que de femmes.
ALBERT.--C'est en quoi tu te trompes, j'ai trois femmes et une idée; différent en cela de toi, qui as peut-être trois idées, et qui n'as certainement pas de femme.
TOUS.--L'idée! l'idée! l'idée!
ALBERT.--Messeigneurs, la voici; elle est simple et triomphante. Je m'étonne que pas un d'entre vous ne l'ait eue avant moi.
TOUS.--Voyons.
ALBERT, _solennellement_.--Faisons une orgie! Une orgie est indispensable pour nous culotter tout à fait: il ne nous manque que cela. Nous nous compléterons, et nous passerons la soirée très-agréablement.
TOUS, _avec un enthousiasme frénétique_.--Bravo! bravo!
ALBERT.--Rien n'est plus à la mode que l'orgie. Chaque roman qui paraît a son orgie: ayons aussi la nôtre. L'orgie est aussi nécessaire à une existence d'homme qu'à un in-octavo d'Eugène Renduel...