Les Jeunes-France: romans goguenards; suivis de Contes humoristiques
Part 12
MARIETTE.--C'est apparemment que j'aurai mal dormi, ou que je viens de les frotter.
RODOLPHE.--On dirait, en vérité, Mariette, que vous venez de pleurer.
MARIETTE.--Pourquoi donc pleurer? Il ne m'est pas mort de parent, que je sache.
RODOLPHE.--Ce ne serait pas une raison pour pleurer, bien au contraire. Votre chocolat est détestable, il sent le brûlé d'une lieue à la ronde.
MARIETTE.--J'ai fait de mon mieux.
RODOLPHE.--Votre mieux est fort mal. Vous n'avez pas mis de sucre dans mon eau.
MARIETTE.--Ah! mon Dieu! je n'y avais pas pensé.
RODOLPHE.--A quoi pensez-vous donc?
Mariette, levant sur lui ses longues paupières, le regarda avec une expression si indéfinissable de douleur et de reproche, que Rodolphe ne put s'empêcher d'être ému et troublé, et, se repentant de lui avoir parlé avec dureté, lui fit quelques caresses, et lui dit quelques mots qui, dans la bouche d'un maître, pouvaient passer pour des excuses.
Mariette se retira, et Rodolphe, demeuré seul, se prit, tout en tirant les moustaches de son vieux chat, à gémir sur sa malheureuse destinée.
Lui qui s'était bâti d'avance un roman plein de scènes dramatiques et de péripéties sanglantes, rencontrer dans son chemin une coquette véritable et un mari encore plus véritable!
De la plus belle situation du monde, n'avoir pu faire jaillir la moindre étincelle de passion: il y avait réellement de quoi se pendre!
Trois heures sonnèrent. Il se rappela que madame de M*** l'avait prié de venir de bonne heure; il s'habilla, et se dirigea vers la maison de sa princesse; mais, au lieu de marcher du pas leste et bref d'un amoureux, il allait comme un limaçon, et l'on eût plutôt dit d'un écolier qui rampe à contre-cœur jusqu'au seuil de l'école, que d'un galant en bonne fortune.
Il fut bien reçu: cela est inutile à dire. Au reste, cette entrevue ne différa en rien de la première, sauf les préliminaires qui furent singulièrement abréviés. Rodolphe se comporta très-honorablement pour un homme qui s'était déjà comporté très-honorablement la veille; cependant nous devons à la postérité de l'informer qu'il y eut plus de dialogue et moins de pantomime, quoique cette substitution n'eût pas tout à fait l'air d'être du goût de madame de M***.
Ce serait ici le lieu de placer une belle dissertation: pourquoi les femmes aiment plus après, et les hommes avant? Je ne crois pas que cela tienne, comme elles le disent, à ce qu'elles ont l'âme plus élevée et les sentiments plus délicats. Un pauvre diable d'homme, qui a eu ce qu'on appelle une bonne fortune, est souvent bien infortuné, surtout s'il a le malheur de voir sa maîtresse tous les jours. Il y a une certaine amabilité qu'il est fort malaisé d'avoir à heure fixe, et c'est ce que les femmes ne veulent pas comprendre; il est vrai qu'elles peuvent toujours être aimables, dans ce sens-là du moins, et c'est une des mille raisons pourquoi j'ai toujours désiré d'être femme.
Somme toute, il est bien plus aisé d'être amoureux en expectative qu'amoureux en fonction. Dire: J'aime! est beaucoup moins pénible que de le prouver, avec cela que chaque preuve que l'on en donne rend la suivante plus difficile. Quoi qu'il en soit, madame de M*** trouva encore Rodolphe charmant, et dut s'avouer qu'elle n'avait jamais été aimée ainsi.
Le mari revint: on dîna, et l'on partit ensemble vertueusement, patriarcalement et bourgeoisement, pour la première représentation de la pièce.
Rodolphe afficha madame de M*** de la manière la plus indécente, et fit tout ce qu'il put pour exciter la jalousie du mari; celui-ci, charmé d'être allégé du soin de sa femme, s'obstinait à ne rien voir, et madame de M*** ne se contraignait guère pour répondre aux agaceries de Rodolphe.
Décidément, ce mari-là était pétri d'une pâte sans levain.
Rodolphe rentra chez lui furieux, et ne sachant que faire pour forcer M. de M*** à s'othellotiser un tant soit peu.
Un éclair soudain lui illumina le cerveau. Il se donna un grand coup de poing sur le front, et renversa sa table par terre d'un coup de pied, comme quelqu'un qui vient d'avoir une idée phosphorescente.
--Pardieu! c'est cela; je suis un grand sot de ne pas y avoir songé plus tôt. Holà! Mariette, holà! une plume, de l'encre et du papier.
Mariette releva la table, et mit dessus tout ce qu'il fallait pour écrire.
Rodolphe passa deux ou trois fois la main dans ses cheveux, roula les yeux, ouvrit les narines comme une sibylle sur le trépied, et commença ainsi:
«Monsieur,
«Il y a de par le monde une espèce de gens que je ne saurais honnêtement qualifier, qui cachent sous des dehors aimables la plus profonde démoralisation. Pour eux, il n'y a rien de respectable; les choses les plus sacrées sont tournées en dérision; l'innocence des filles, la chasteté des femmes, l'honneur des maris, tout ce qu'il y a de pur et de saint au monde leur est sujet de risée et de plaisanterie; ils s'introduisent dans les familles, et, avec eux, la honte et l'adultère. J'ai appris avec douleur, monsieur, que vous receviez chez vous un nommé Rodolphe. Cet individu, que j'ai eu l'occasion de connaître et d'étudier à fond, est un homme extrêmement dangereux: sa réputation est fort mauvaise, et il vaut encore moins que sa réputation. Ses mœurs sont on ne peut plus dépravées et se dépravent de jour en jour; il n'y a pas de noirceur dont il ne soit capable: c'est littéralement ce qu'on appelle un drôle. Il est connu pour le nombre de femmes qu'il a séduites et perdues; car, malgré tous ses défauts, il ne manque ni d'esprit ni de beauté, ce qui le rend doublement à craindre. Si vous m'en croyez, monsieur, vous le surveillerez de près, ainsi que madame votre femme. Je souhaite de tout mon cœur qu'il ne soit pas déjà trop tard.
«Quelqu'un qui s'intéresse sincèrement à votre honneur.»
_Adresse de la lettre_.
«A monsieur de M***, rue Saint-Dominique-Saint-Germain, nº...
«En ville.»
Rodolphe cacheta son étrange missive, l'envoya à la poste, et se frotta les mains, d'un air aussi réjoui qu'un membre du Caveau qui vient d'achever son dernier couplet.
--Par saint Alipantin! ceci est bien la scélératesse la plus machiavélique qui ait jamais été ourdie par un homme ou par une femme. Certainement c'est un moyen nouveau, et je ne pense pas qu'il ait encore été employé. _O ter, quaterque!_ avoir fait du nouveau sous ce soleil où rien n'est nouveau, et cela avec la chose la plus usée du monde, une lettre anonyme, le pont aux ânes, la ressource de tous les petits intrigailleurs et machinateurs subalternes. Vraiment, je me respecte infiniment moi-même, et, si je le pouvais, je me mettrais à genoux devant moi. Se dénoncer soi-même au mari, cela est parfaitement inédit! S'il ne devient pas jaloux à ce coup, c'est qu'il est créé pour ne pas l'être, et je veux le proclamer comme le plus indifférent en matière de mariage qu'il y ait eu depuis Adam, le premier marié, et le seul de tous qui soit à peu près certain de n'avoir pas été cocu, attendu qu'il était le seul homme. Ce qui n'est toutefois pas une raison, car l'histoire du serpent et de la pomme me paraît terriblement louche, et doit nécessairement cacher quelque allégorie cornue.
Ou le vieillard stupide dissimulera, épiera et nous prendra _flagrante delicto_, ou il éclatera sur-le-champ, et, de toutes les manières, il me fournira deux ou trois scènes poétiques et passionnées. Peut-être jettera-t-il madame de M*** par la fenêtre et me poignardera-t-il; cela aurait vraiment une tournure espagnole ou florentine qui me siérait à ravir.
O cinquième acte tant rêvé, que j'ai poursuivi si opiniâtrément à travers toute la prose de la vie, que j'ai préparé avec tant de soin et de peine, te voilà donc arrivé! Je ne ferai donc plus de l'Antonysme à la Berquin; je m'en vais devenir un héros de roman, et cela en réalité. Vienne un autre Byron, et je pourrai poser pour un autre Lara; j'aurai du remords et du sang au fond de ma destinée, et chaque poil de mes sourcils froncés couvrira un crime sous son ombre: les petites filles oublieront de sucrer leur thé en me regardant, et les femmes de trente ans songeront à leurs premières amours.
Rodolphe s'en fut le lendemain chez M. de M***, fondant les plus grandes espérances sur son stratagème; il s'attendait à voir une scène de désolation, madame de M*** tout en pleurs et convenablement échevelée, le mari les poings crispés et arpentant la chambre d'un air mélodramatique: rien de tout cela.
Madame de M***, en peignoir blanc, coiffée avec un soin remarquable, lisait un journal de modes, dont la gravure était tombée à terre, et que M. de M*** ramassait le plus galamment du monde.
Rodolphe fut aussi surpris que s'il avait vu quelque chose d'extraordinaire: il en resta les yeux écarquillés sur le seuil de la porte, incertain s'il devait entrer ou sortir.
--Ah! c'est vous, Rodolphe! fit le mari; enchanté de vous voir. Et il n'y avait réellement rien de méphistophélique dans la manière dont il disait cela.
--Bonjour, monsieur Rodolphe, fit madame de M***; vous arrivez à propos: nous nous ennuyons à périr. Que savez-vous de neuf? Et il n'y avait rien de contraint ou d'embarrassé dans la manière dont elle disait cela.
--Diable! diable! voici qui est prodigieux, murmura intérieurement Rodolphe. Est-ce que par hasard il n'aurait pas reçu ma lettre? Ce vieux drôle a un air de sécurité tout à fait insultant.
La conversation roula pendant quelque temps sur des choses si insignifiantes, que ce serait une cruauté hors de propos que d'en assassiner le lecteur. Nous la reprenons à l'endroit intéressant.
LE MARI.--A propos, Rodolphe, vous ne savez pas une chose?
RODOLPHE.--Je sais plusieurs choses, mais je ne sais pas celle dont vous voulez me parler, ou du moins je ne m'en doute pas.
LE MARI.--Je vous le donne en cent, je vous le donne en mille!
RODOLPHE.--Frédérick a chanté juste?
LE MARI.--Non.
RODOLPHE.--Onuphre est devenu raisonnable?
LE MARI.--Non.
RODOLPHE.--Théodore a payé ses dettes?
LE MARI.--Plus drôle que cela.
RODOLPHE.--Un cheval de fiacre a pris le mors aux dents? un académicien a composé une ode lyrique?
LE MARI.--Toujours romantique! vous êtes vraiment incorrigible. Mais ce n'est pas cela: allons, devinez.
RODOLPHE.--Je m'y perds.
LE MARI, _avec triomphe_.--Mon ami, vous êtes un scélérat.
RODOLPHE, _au comble de la joie_.--(_A part._) Enfin, voilà la scène qui arrive. (_Haut._) Je suis un scélérat!
LE MARI, _toujours de plus en plus radieux_.--Vous êtes un scélérat! la chose est connue; vous avez une réputation infâme, et vous êtes pire que votre réputation.
RODOLPHE, _charmé, mais affectant un air de dignité blessée_.--Monsieur, vous venez de me dire des choses bien étranges: je ne sais...
LE MARI, _riant aux éclats, et faisant avec son nez plus de bruit que les sept trompettes devant Jéricho_. Hi! hi! ho! ho! ah! ah! Mais c'est qu'il a un air d'innocence, ce jeune scélérat! les plus matois s'y tromperaient. Hi! hi! c'est comme Hippolyte devant Thésée. Allons, la main sur votre estomac, le bras en l'air,
Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur.
Hé! romantique, vous voyez que je sais mon Racine.
RODOLPHE, _à demi-voix_:
Vieillard stupide, il l'aime!
Hé! classique, tu vois que je sais mon Hugo. (_Haut, et du ton le plus sépulcral._) Monsieur, votre gaieté est pour le moins intempestive.
MADAME DE M***.--Tu es insupportable avec tes rires.
RODOLPHE.--Faites-nous la grâce de nous communiquer le motif de votre hilarité, afin que nous la partagions.
LE MARI.--Permettez-moi de déboutonner mon gilet, j'ai mal aux côtes. (_D'un ton tragique._) Vous voulez savoir pourquoi je ris, jeune homme?
RODOLPHE.--Je ne désire pas autre chose.
LE MARI, _du même ton_.--Tremblez! (_Avec sa voix naturelle._) Approchez, monstre, que je vous dise cela dans le tuyau de l'oreille.
RODOLPHE, _digne_.--Eh bien! monsieur?
LE MARI, _avec l'accent de J. Prudhomme_.--Vous êtes l'amant de ma femme.
MADAME DE M***.--Si vous continuez sur ce ton-là, je m'en vais; vous me direz quand vous aurez fini.
RODOLPHE, _jouant l'homme atterré_.--L'amant de votre femme?
LE MARI, _se frottant les mains_.--Oui; vous ne saviez pas cela?
RODOLPHE, _naïvement_. (_A part._)--J'en ai eu la première nouvelle. (_Haut._) Mon Dieu non! et vous?
LE MARI.--Ni moi non plus. Et, de cette façon, je serais le dernier[1] de M. Paul de Kock; minotaure, comme dit M. de Balzac; il a bien de l'esprit, ce garçon-là. Vraiment, ce serait d'un bouffon achevé.
[1] Dans deux ou trois mille ans, les commentateurs pourraient être embarrassés dans ce passage, et ils se tortureraient inutilement pour l'interpréter. Nous leur éviterons cette peine. En ce temps, il venait de paraître un roman de M. Paul de Kock, intitulé _le Cocu_. Ce fut un scandale merveilleux; une affiche colossale se prélassait effrontément à tous les coins de rue et derrière les carreaux de tous les cabinets de lecture. Ce fut un grand émoi parmi toute la gent liseuse. Les lèvres pudibondes des cuisinières se refusaient à prononcer l'épouvantable mot. Toutes les virginités de magasin étaient révoltées; la rougeur monta au front des clercs d'huissiers. Il fallait bien pourtant se tenir au courant, et demander le maudit roman. Alors (admirez l'escobarderie!) fut trouvée cette honnête périphrase:--Avez-vous le dernier de M. de Kock?--Dernier de M. de Kock, par cette raison, a signifié cocu pendant quinze jours, et c'est à quoi M. de M*** fait allusion, avec sa finesse ordinaire.
RODOLPHE, _vexé de voir sa scène tourner en eau de boudin_.--C'est d'un bouffon achevé, comme vous le dites fort agréablement.
LE MARI.--J'ai dit ce serait, et non pas c'est; il y a une furieuse différence de l'indicatif au conditionnel. Hi! hi!
RODOLPHE.--Comme il vous plaira, monsieur. Mais comment avez-vous fait cette découverte importante?
LE MARI.--C'est une lettre qu'on m'a écrite, une lettre anonyme encore. Il n'y a rien que je méprise sur la terre comme une lettre anonyme. Gresset, le charmant auteur de _Vert-Vert_, a dit quelque part:
Un écrit clandestin n'est pas d'un honnête homme.
Je suis parfaitement de son avis.
RODOLPHE, _gravement_.--Il faut être bien infâme pour...
LE MARI, _tirant la lettre de sa poche_.--Tenez, lisez-moi cela. Qu'en pensez-vous? Cela n'est pas médiocrement curieux, c'est un vrai style de papier à beurre; c'est probablement quelque cuisinière renvoyée qui aura fabriqué cette belle missive pour me faire pièce et me mettre martel en tête.
RODOLPHE, _un peu piqué dans son amour-propre d'auteur_.--Il me semble que le style n'est pas aussi mauvais que vous le dites: il est simple, correct, et ne manque pas d'une certaine élégance.
LE MARI.--Fi donc! il est d'une platitude...
MADAME DE M***, _impatientée_.--Messieurs, laissez là cette sotte conversation; c'est à périr d'ennui.
LE MARI, _sans l'écouter_. Voyez donc à quoi tient la paix des ménages! A un fil; c'est effrayant. Hein! si j'avais été jaloux; mais heureusement je ne le suis pas. Je suis sûr de ma femme comme de moi-même, et d'ailleurs M. Rodolphe est parfaitement incapable...
RODOLPHE, _de l'air d'un grand homme méconnu_.--Ah! monsieur, parfaitement incapable, sans fatuité...
MADAME DE M***, _à part_.--Est-il fat! il grille de raconter toute l'affaire à mon mari, pour lui prouver qu'il est capable.
LE MARI, _avec un clignement d'yeux excessivement malin_.--Quand je dis incapable, ce n'est pas physiquement, c'est moralement que j'entends la chose, mon jeune ami.
MADAME DE M***, _d'un ton d'humeur très-marqué_.--En voilà assez là-dessus, jetez cette lettre au feu, et qu'il n'en soit plus question.
LE MARI, _jetant la lettre au feu et prenant une attitude des plus solennelles_.--Voilà le cas que l'on doit faire des lettres anonymes.
RODOLPHE, _sentencieusement_.--C'est le parti le plus sage.
Décidément, mon pauvre Rodolphe, tu ne pourras parvenir à te procurer la plus petite péripétie; le drame ne veut évidemment pas de toi, et il se sauve aussitôt que tu fais ton entrée; je crains bien qu'il ne te faille rester bourgeois toute ta vie, et après ta mort, jusqu'au jugement dernier; car ta passion d'artiste n'est, il faut bien l'avouer, qu'un menu fait de cocuage bien bête et bien commun; un épicier, un caporal de la garde nationale ne font pas autrement les cocus.
Vrai Dieu! la vergogne te devrait prendre d'en user de la sorte. Si j'étais toi, je me serais déjà pendu une vingtaine de fois. Il n'y a donc pas de corde, pas de fusil, pas de mortier, pas de tromblon, pas de dague, pas de rasoir, pas de septième étage, pas de rivière! Les couturières amoureuses ont donc fait monter le charbon à un prix excessif et au-dessus de tes moyens, que tu restes là après à fumer le cigare de ta vie, comme un étudiant après avoir joué sa poule!
O lâche! ô couard! jette-toi dans les latrines, comme feu l'empereur Héliogabale, si tu trouves les autres genres de mort que je viens de te proposer trop poncifs et trop académiques.
Mon cher Rodolphe, je t'en supplie à deux genoux, fais-moi l'amitié de te tuer. Un suicide, quoique la chose soit assez commune et menace de devenir mauvais genre, a toujours une certaine tournure, et produit un effet assez poétique; cela te relèverait peut-être un peu aux yeux de mes lecteurs, qui te doivent trouver un bien misérable héros.
Puis, ta mort me procurerait l'ineffable avantage de me dispenser d'écrire le reste de ta vie. Je pourrais poser au bas de cette histoire interminable le bienheureux mot FIN, qui n'est pas, à coup sûr, attendu avec plus d'impatience par le lecteur que par moi, ton illustre biographe.
D'ailleurs, il fait un temps le plus beau du monde, et je t'assure, ô Rodolphe, que j'aimerais mille fois mieux m'aller promener au bois que de faire trotter ma plume éreintée et poussive tout le long de ces grandes coquines de pages. Ici, je pourrais faire une vingtaine de lignes en prose poétique, comme les feuilletonistes ont l'habitude d'en faire chaque printemps sur le malheur qu'ils ont d'être obligés de voir des vaudevilles et des opéras comiques, et de ne pouvoir s'en aller à la campagne à Meudon ou à Montmorency. Mais je résisterai vertueusement à la tentation, et je ne parlerai ni du ciel bleu, ni des rossignols, ni des lilas, ni des pêchers, ni des pommiers, ni en général d'aucun légume quelconque; c'est pourquoi je demande que l'univers me vote des remercîments et me décerne une couronne civique.
Et pourtant cela m'aurait été fort utile pour remplir cette feuille, où je ne sais en vérité que mettre, et l'imprimeur est là, dans l'antichambre, qui demande de la copie, et allonge ses griffes noires comme un vautour à jeun.
Considérez, lecteurs et lectrices, que je n'ai pas comme les autres auteurs mes confrères, la ressource des clairs de lune et des couchers de soleil, pas la plus petite description de château, de forêt ou de ruines. Je n'emploie pas de fantômes, encore moins de brigands; j'ai laissé chez le costumier les pantalons mi-partis et les surcots armoriés; ni bataille, ni incendie, ni rapt, ni viol. Les femmes de mon livre ne se font pas plus violer que la vôtre ou celle de votre voisin: ni meurtre, ni pendaison, ni écartèlement, pas un pauvre petit cadavre pour égayer la narration et étouper les endroits vides.
Vous voyez combien je suis malheureux, obligé tous les deux jours de fournir, jusqu'à ce que mort s'ensuive, une feuille in-octavo de vingt-six lignes à la page et de trente-cinq lettres à la ligne.
Et, tel soin que je prenne de faire de petites phrases et de les couper par de fréquents alinéas, je ne puis guère voler qu'une vingtaine de lignes et une centaine de lettres à mon respectable éditeur, n'ayant pas eu l'idée de diviser mon histoire en chapitres, ou du moins ne l'ayant eue que trop tard.
D'ailleurs, ce qui rend ma tâche encore plus difficile, je suis décidé à ne mettre dans ce volume que des choses mathématiquement admirables. Avec des connaisseurs comme vous, je ne puis farcir ma dinde de marrons au lieu de truffes; vous êtes trop fins gourmets pour ne pas vous en apercevoir tout de suite, et vous crieriez haro sur moi; ce que je veux éviter par-dessus toute chose.
Rodolphe sortit tout désespéré de la platitude et du peu de tournure de la scène sur laquelle il avait tant compté. Il marchait devant lui, son mouchoir mettant le nez hors de sa poche, son chapeau en arrière, sa cravate dénouée, ses deux pouces dans les goussets de sa culotte, dans l'attitude physique et morale d'un homme anéanti.
Il se heurta contre quelque chose de trop flasque pour être une muraille et de trop dur pour être une nourrice, et il vit, à son grand ébahissement, que ce n'était autre chose que son ami Albert.
RODOLPHE.--Sacrédieu! tu devrais bien prendre garde quand tu marches à ce que tu as devant toi.
ALBERT.--Voici une morale assez déplacée, d'autant que tu allais le nez en terre, comme un porc qui cherche des truffes.
RODOLPHE.--Merci de la comparaison; elle est flatteuse.
ALBERT.--Un porc qui trouve des truffes vaut bien, ou je meure! un poëte qui ne trouve que des rimes.
RODOLPHE.--De bonnes truffes sont bonnes, ceci est incontestable; mais de bonnes rimes ne sont pas à dédaigner, surtout par le temps qui court: une bonne rime est la moitié d'un vers.
ALBERT.--Et qu'est-ce qu'un vers tout entier? Tu as beau faire, la rime est une viande bien creuse, et, si tu farcissais une poularde de rimes au lieu de truffes, je crois que personne ne goûterait l'innovation.
RODOLPHE.--Et si je mettais une truffe au lieu d'une rime au bout de chaque vers?
ALBERT.--Malgré tout le respect que je te dois, je crois que le débit en serait beaucoup plus sûr que de l'autre manière.
RODOLPHE.--Parlons d'autre chose: voilà assez de concetti dépensés en pure perte. Puisque nous sommes seuls, nous n'avons pas besoin d'avoir de l'esprit; cela est bon devant des bourgeois qu'on veut illusionner, et non autre part.
ALBERT.--Soyons bêtes, puisque tu le veux; cela est pourtant plus difficile. Pour y parvenir plus aisément, je ne vais que te servir d'écho.
RODOLPHE.--Où allais-tu?
ALBERT.--Où allais-tu?
RODOLPHE.--Chez toi.
ALBERT.--Chez toi.
RODOLPHE.--Te demander de me rendre un service...
ALBERT, _vivement, et ne faisant plus l'écho_.--Mon cher ami, tu ne peux plus mal tomber: je n'ai pas le sou en ce moment-ci; en toute autre occasion, tu peux compter sur moi, mais il y a marée basse dans mes poches: nous sommes au quinze, et j'ai mangé tout l'argent du mois.
RODOLPHE.--Qui te parle d'argent? C'est un service d'homme que je te demande.
ALBERT.--Ah! c'est différent. Faut-il te servir de second dans un duel? Je te montrerai une botte...
RODOLPHE.--Hélas! ce n'est pas pour cela.
ALBERT.--Faut-il te faire un article laudatif sur tes dernières poésies? je suis prêt. Tu vois que je suis un homme dévoué.
RODOLPHE.--Un plus grand service que tout cela. Tu connais madame de M***?
ALBERT.--Belle question! c'est moi qui te l'ai fait connaître.
RODOLPHE.--Tu connais aussi M. de M***?
ALBERT.--La moitié au moyen de quoi elle fait un tout; vulgairement parlant, l'époux d'icelle; je le connais comme le mari de ma mère.
RODOLPHE.--Tu sais aussi que j'ai une passion pour madame de M***?
ALBERT.--Par les tripes du pape! je le sais. Je l'ai vue toute petite, ta passion; elle est venue au monde devant moi, au balcon de l'Opéra, ayant pour mère une bouteille de vin d'Espagne et pour père un bol de punch. Je l'ai enveloppée des langes de mon amitié, je l'ai bercée, je l'ai choyée jusqu'à ce qu'elle ait été grande fille et capable de marcher toute seule; j'ai entendu ses premiers bégayements et j'ai lu les premiers vers qu'elle ait bavés--ils étaient assez méchants, par parenthèse.--Tu vois que je suis parfaitement au courant.
RODOLPHE.--Écoute, et tâche d'être sérieux, si tu peux, au moins une fois dans ta vie.
ALBERT.--Je le serai cette fois, et une autre avec; seulement, ce sera quand je mourrai ou que je serai marié.